TW : Violence détaillée


Partie IV

Ils ne reparlèrent jamais du baiser, ni des actions et paroles survenues lors du cimetière. Ils essayèrent de se montrer forts, de faire comme si de rien n'était. Ils s'attendaient toujours sous le cerisier et reprenaient leur routine habituelle. Les seuls moments où ils étaient seuls étaient ceux-là ; ils ne se voyaient jamais en dehors du lycée. Tobio avait bien trop peur que son paternel apprenne le lien qui l'unissait à Shoyo.

Pourtant, rester près de lui, lui faisait mal. Il s'était imposé lui-même des barrières et restait plus muet que jamais. Il sentait que, même s'ils ne se parlaient pas, ne se touchaient pas, son cœur n'en démordait pas. Il était conscient que c'était pareil pour Hinata, nombreuses étaient les fois où il s'était efforcé de démarrer la conversation ou avait essayé de l'effleurer, sans succès.

Tobio tombait chaque jour un peu plus amoureux de lui.

Et putain, ça le détruisait à petit feu. Il maudissait son paternel. Car, même s'il ne le faisait pas souffrir directement, il tenait sa promesse. Cela faisait d'ailleurs plusieurs semaines qu'il ne l'avait pas touché. Tobio se méfiait. Son père n'était certainement pas devenu un saint du jour au lendemain, c'était sûr.

Encore aujourd'hui, ils se tenaient sous le cerisier, le silence régnant en maître. Hinata lisait encore un de ses éternels bouquins d'aventures et Tobio l'observait. Il voyait une mèche de cheveux roux descendre sur son œil, ses pupilles qui suivaient la ligne de mot, sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration. Et dieu qu'il adorait voir cette cadence. Cela lui confirmait que le rouquin respirait et était en vie. Qu'il ne rêvait pas.

Il devenait légèrement paranoïaque. Dès que le roux était un peu en retard, il se sentait nerveux. Il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet et devenait plus froid qu'à l'accoutumer. Mais son regard s'adoucissait toujours lorsqu'il le voyait arriver en courant, les joues rougies et le souffle court.

Lorsqu'ils se séparèrent ce midi-là, Tobio avait le cœur lourd. Un mauvais pressentiment lui tordait l'estomac tandis qu'il rejoignait sa salle de classe. Pendant toute l'après-midi, il ne cessait de jeter des coups d'œil au dehors, se sentant observé. L'appréhension ne le quittait pas lorsqu'il dû faire le chemin pour rentrer chez lui à pied.

L'immeuble semblait bien silencieux lorsqu'il pénétra à l'intérieur. Les locataires devaient tous être au travail, même s'ils étaient peu nombreux. D'une démarche morne, Tobio gravit les escaliers qui le menait à son propre appartement. Les mains moites, il saisit la poignée, son pressentiment revenant au galop. Il se faufila à l'intérieur.

Il faisait sombre, la seule lumière présente était celle donnée par la fenêtre. À l'extérieur, les nuages d'un gris, penchant vers le noir, s'amoncelaient, prévoyant de l'orage. Tobio enleva doucement ses chaussures et les posa sans faire de bruits. Il fit de même avec son manteau, l'angoisse le prenant à la gorge.

Il fit quelques pas pour sortir du hall d'entrée, lorsqu'il se figea, ses yeux saphir rencontrant ceux onyx de son géniteur. Ce dernier se tenait devant lui, bien droit, les bras croisés. Déglutissant avec peine, son seul œil valide confrontant les deux pierres sans chaleur, Tobio avait une envie irrésistible de s'enfuir.

Un long frisson de peur le parcourut lorsque son père s'approcha. Il se força à ne pas bouger, sous peine de se prendre un coup. Il serra les poings, ne voulant pas voir la lueur de satisfaction dans les prunelles de son géniteur s'il le voyait trembler. Tobio n'avait jamais eu peur de personne. Car la seule peur qu'il pouvait ressentir, c'était devant le diable en personne : son père.

« Tobio, ne t'ai-je jamais appris à ne pas me mentir ? »

A l'entente de cette voix froide, implacable, cruelle et chargée de haine, Tobio tressaillit. Il baissa les yeux, ne pouvant soutenir le regard furieux de son père posé sur lui. Ce dernier se rapprocha d'avantage et, faisant la même taille que son fils, il put sentir son haleine se répercuter contre sa joue lorsqu'il reprit la parole :

« Personne, hein ? Vraiment, ce gamin n'est personne pour toi ? »

Tobio ouvrit les yeux en grands, une goutte de sueur longeant sa tempe pour finir par se perdre dans son cou. Il savait... il savait pour Hinata. Impossible ! Non, non, non ! Comment cela a-t-il pu arriver ? Tous ces moments où il se sentait épier, c'était son père ? Il les avait vu au lycée, mais les avait-il vu au cimetière ? Il espérait que non.

« Je pensais que j'avais un fils et non une petite pédale déshonorant sa famille. »

Tobio encaissa l'insulte sans broncher. Son affirmation confirmait qu'il était présent lors du cimetière. Néanmoins, quelque chose de plus venimeux ressortait dans l'attitude de son père, de beaucoup plus dangereux. Tobio sentait que c'était différent ce soir. Bien différent des autres fois.

Il sentit son haleine putride sur son oreille tandis qu'il apposait sa bouche près de son ouïe. Les poils de son échine se redressèrent, des sueurs froides coulèrent le long de son dos. S'il n'avait encore été qu'un gosse, il se serait pissé dessus. La dangerosité qui émanait de son père l'encourageait à prendre ses jambes à son cou, mais il se força à rester sur place. Autant ne pas aggraver son cas.

« Tu vas regretter de t'être attaché à lui, Tobio. »

Son roucoulement sur son prénom le fit frissonner d'horreur. Il détestait lorsqu'il le prononçait, il avait l'impression d'être sale et de n'être qu'un moins de rien. Néanmoins, ce n'était plus pour lui qu'il avait peur. Mais pour Shoyo. Si son père osait toucher à ne serait-ce qu'un cheveu du roux, il ne savait pas comment il réagirait...

« Je vais détruire ton bonheur, Tobio. »

Une seconde plus tard, Tobio se pliait sous la douleur de son ventre. Il n'avait pas vu le coup partir, son père avait toujours été étrangement rapide pour ça. Il sentit l'os de son menton craquer, puis se retrouva sur le sol, sa tête cognant durement contre le carrelage. Les premières gouttes de sang perlèrent de sa bouche pour s'égoutter sur le sol blanc.

Un coup de pied dans ses côtes le fit glisser sur le carrelage lisse jusqu'à un mur où il sentit une sourde douleur se développer dans son dos, le prenant par à-coups. Tobio sentait pleinement la différence de ses coups par rapport aux autres. Ils étaient plus violents, plus précis, cherchant à lui faire le plus mal possible.

Il refusait de laisser le moindre cri transgresser la barrière de sa bouche scellée. Il refusait de voir l'éclair de satisfaction passer dans les iris de son bourreau. Ce dernier revint à la charge et, tandis que les coups pleuvaient, Tobio s'efforçait de protéger sa tête de ses bras. Il ressemblait à une petite chose fragile incapable de se défendre.

Tobio détestait sa faiblesse. Il détestait son existence. Des larmes de rage coulèrent sur ses joues, tandis qu'il glapissait de douleur. Il avait entendu un os craquer. Lequel, il ne savait pas.

Il ne pouvait pas finir comme ça. S'il n'était plus capable de bouger, qui allait protéger Shoyo de la fureur de son paternel ? Le roux ne méritait pas ça, pas lui. Il se mordit la lèvre jusqu'au sang pour retenir le hurlement de douleur qui l'étouffait. L'image fugace de sa mère lui apparut devant ses paupières fermées et les larmes se firent plus nombreuses.

Pourquoi lui ? Qu'avait-il fait de mal pour qu'on s'en prenne à lui de cette façon ? Était-il réellement responsable de la mort de sa mère ?

Un énième coup le fit s'évanouir un instant. Avant qu'il n'émerge de nouveau. Il aurait préféré rester évanoui. Maintenant, il ressentait la douleur par tous les pores de sa peau. Il avait l'impression que le poids de la Terre l'écrasait. Cette fois-ci, il se mordit la langue et ferma ses yeux tellement forts que des points noirs se mirent à danser.

Il les rouvrit un instant, contemplant le carmin tachant le carrelage blanc, avant de les déposer sur celui qui avait participé à sa conception. Le visage déformé de rage de celui-ci l'emplit d'une telle souffrance qu'il suffoqua. On lui avait toujours dit que les pères étaient comme des guides dans la vie, qu'ils veillaient sur leur enfant constamment et le conseillaient. Une figure paternelle qui entoure son enfant d'amour.

Pourquoi le sien n'était-il pas comme ça ?

Une douleur sourde le prit lorsque sa cheville craqua. Il planta ses dents dans son poignet, le mordant tellement fort que ça lui fera une marque en plus. Il sentait un liquide chaud s'écouler de sa tête, rendant ses cheveux plus bruns qu'ils ne le sont. Cela sembla durer des heures pour le jeune homme qui ne sentait presque plus rien, dans les vapes.

Mais une douleur inconnue dans son épaule le réveilla et il se rendit compte bien trop tard que son père lui saisissait le bras et le traînait sur le sol avant de l'envoyer de l'autre côté de la pièce. Il s'écrasa contre la table basse et sentit le meuble lui déchirer le flanc. Il ne put retenir cette fois-ci le cri d'agonie qui sortit des tréfonds de sa gorge.

Il ne bougea plus, le souffle coupé, son cœur prêt à exploser. Il fixa, sans réellement le voir, son bras étendu dans toute sa longueur, sa peau pâle marquée par des bleus et de fines cicatrices. L'étincelle de vie, auparavant présente dans ses pupilles, s'éteignit, tandis qu'il se vidait de son sang.

Il entendit vaguement les pas de son père s'éloigner, certainement satisfait de son travail, le laissant pour mort. Tout était flou autour de lui, ses sens semblaient avoir perdu leurs facultés. Un sifflement aigu se faisait entendre continuellement dans ses oreilles. Il ne sentait plus l'odeur métallique du sang, ni dans sa bouche, ni aux alentours. Il nageait dans une léthargie étrangère. Jamais il n'avait été à ce point aussi proche de la mort. C'était comme si son père avait voulu le punir pour avoir ressenti un peu de bonheur après la mort de sa mère, alors que lui était noyé dans la douleur et la solitude.

Aucuns de ses membres ne répondaient, il était à mi-chemin entre l'inconscience et la réalité. Plus les heures passaient, plus l'engourdissement et le froid l'entourait. Sa respiration était sifflante, un poids lui compressait la poitrine. La table était toujours encastrée dans sa chair, la blessure devait s'être infectée.

Il songea sérieusement qu'il allait y passer. Quelle triste fin. Mourir seul, aussi pitoyablement, nageant dans son propre sang, sans avoir pu se défendre, ni même avoir goûté au bonheur un peu plus longtemps. Sa dernière pensée fût pour Shoyo, avant qu'il ne sombre dans l'inconscience, priant pour qu'il ne lui arrive rien.

Le néant l'accueillit à bras ouverts, le délivrant de sa souffrance physique, mais il ne trouva pas la paix pour autant.


Hinata regardait avec inquiétude le cerisier majestueux d'où aucune silhouette n'y était adossée. Il raffermit sa prise sur son sac et toucha le tronc du plat de sa main, sentant l'écorce rugueuse sous sa paume. Pourquoi n'était-il pas là ? Shoyo s'efforça de croire à un léger retard. Le brun devait forcément être en retard.

Plus les minutes passaient, plus l'inquiétude qui le rongeait se transformait petit à petit en angoisse persistante. Maintenant qu'il savait pour sa situation, il était plus méfiant. Se mordant la lèvre, il ferma sa main en poing, ce dernier reposant toujours contre le tronc. Il se maudit de ne pas avoir son numéro pour pouvoir l'appeler.

Ses yeux se fermèrent, dissimulant l'ambre de ses iris et il posa son front contre l'écorce. Il attendit quelques minutes comme cela, espérant que le calme ambiant parvienne à le tranquilliser. Mais, il n'en était rien. Plus les minutes passaient et plus son estomac se tordait sous l'appréhension. Quelque chose n'allait pas.

Prit d'une impulsivité soudaine, Hinata lâcha son sac et partit en courant, dépassant les larges grilles de son lycée. Il courut sur le trottoir et traversa les passages piétons sans faire cas des voitures ou des passants. L'urgence était bien trop grave pour qu'il songe à sa propre sécurité.

Bien qu'il ne mît pas longtemps à atteindre l'immeuble de Tobio, le voyage avait semblé durer des heures pour le roux. Haletant, il ralentit légèrement le pas et se retrouva devant la porte. Malgré le verrou, la porte céda sans difficulté, comme il s'y attendait. Le bâtiment était bien trop en mauvais état pour être entretenu régulièrement.

L'aspect glauque et sombre de l'intérieur lui donnait la chair de poule. Il s'approcha des boîtes aux lettres pour y lire les noms, mais se souvint qu'il ne connaissait pas celui de son ami. Il prit tout de même la peine de tous les mémoriser avant de gravir les escaliers, le cœur battant. Il ouvrirait toutes les portes s'il le faut.

Il toqua à plusieurs portes, attendant impatiemment qu'on vienne lui ouvrir. Une vieille dame daigna lui ouvrir la porte au bout du troisième essais. Shoyo vit qu'elle se tenait dans l'ombre, hésitant à ouvrir sa porte en plus petit. Une impression de peur se dégageait de cette femme. Hinata déglutit. Évidemment, les voisins semblaient au courant de la situation du brun... sans jamais n'avoir rien fait.

« Excusez-moi madame, je suis vraiment désolé de vous déranger, mais il s'agit d'une urgence. Pouvez-vous m'indiquer l'appartement d'un adolescent de mon âge qui s'appelle Tobio ? »

Il vit les yeux de la femme s'agrandir, avant qu'elle ne serre sa frêle main contre le battant de la porte. Il avait visé juste, elle connaissait apparemment très bien la situation. Il la supplia du regard, prêt à se mettre à genoux pour qu'elle lui livre cette information capitale. Elle finit par souffler :

« Tu ferais mieux de ne pas t'en mêler, mon petit.

- S'il vous plaît ! Je sais que quelque chose est arrivé et comme personne ne veut se bouger pour aider... je dois absolument savoir ! plaida-t-il, du chagrin et de la détresse dans la voix. »

La vieille dame l'inspecta du coin de l'œil, son geste amorcé pour refermer la porte suspendu. Hinata avait les yeux rougis, prêt à pleurer. Il trépignait sur place. L'ancienne finit par lui donner ce qu'il voulait, avant de disparaître dans son logis, fermant la porte à double tour derrière elle. Elle ne l'aidera pas plus.

Hinata ne s'en formalisa pas et se précipita vers le numéro indiqué. Ses gestes se faisaient précipités pendant qu'il frappait contre le bois dur de la porte. L'aspect sinistre et décrépis du couloir donnait un air abandonné à l'endroit, renforcé par la peinture jaunie par le temps. Il lut sur la sonnette, qui ne marchait plus, le nom Kageyama. Son nom entier était donc Kageyama Tobio. Hinata n'en fit pas cas pour le moment, se concentrant sur les pas qui ne venaient pas.

« Allez Tobio, je t'en prie, ouvre, gémit-il. »

Si c'était son père qui ouvrait, il était prêt à le pousser pour entrer et s'assurer que son ami allait bien. Son cœur battait tellement fort que ça lui déchirait la cage thoracique à chaque palpitation. Ne pouvant attendre une minute de plus, Hinata posa une main tremblante sur la poignée et l'enclencha. À sa grande surprise, la porte s'ouvrit. Il n'hésita pas plus.

Ce fût l'odeur nauséabonde qui le frappa en premier. Un mélange de renfermé et d'une autre odeur plus ténue, qu'il ne parvenait pas à identifier. Il faisait sombre et Hinata ne parvenait pour l'instant qu'à saisir des formes floues. La seule source de lumière provenait de la fenêtre. Un store la recouvrait, laissant filtrer une lueur blanche.

Il s'avança un peu plus, remarquant les chaussures posées près de l'entrée. Il les identifia comme étant celles de son ami. Une boule dans la gorge, ses yeux se bloquèrent sur le mur de gauche. Des traces étaient visibles sur le sol. A la vague lumière, Hinata identifia ce liquide sombre comme étant du sang.

Il se rendit compte avec horreur que les sillons témoignaient qu'un corps semblait avoir été traîné. Il se mit à trembler en avisant la grosse tache carmine sur le mur autrefois blanc, ainsi que la forme d'un poing moulé dans ce dernier. Mais il ne voyait Tobio nulle part et l'angoisse menaçait de lui faire avoir une autre crise.

Il détailla la pièce de son regard brûlant, la peur lui tordant l'estomac. Il avait l'impression d'avoir une lame sous la gorge. Il remarqua enfin une forme sombre sur le côté droit de la pièce, à moitié plongée dans l'obscurité. Il s'approcha, ayant peur de ce qu'il allait découvrir. Il vit tout d'abord une forme rectangulaire, qu'il identifia comme une table. Mais elle semblait cassée. Il baissa le regard et se figea.

Cette masse sombre qui reposait contre un coin de table, il l'aurait reconnue entre mille. Son cœur rata un battement, ses jambes se mirent à trembler. En voulant s'avancer, il se prit les pieds dans quelque chose et tomba au sol. N'ayant pas la force de se relever, il avança à quatre pattes jusqu'à la chose immobile et recroquevillée qu'il avait identifié comme étant Tobio.

Avec stupeur, il constata l'étendue des dégâts. Son ami baignait dans son propre sang et il comprit que l'odeur métallique venait de là. Sa peau claire se fonçait avec le sang séché. Ses yeux étaient fermés et un léger rictus de souffrance animait ses traits. La vision d'Hinata se flouta et il sentit de l'eau couler sur ses joues, le salé envahissant sa bouche.

Il rampa encore vers le jeune homme étendu, un sanglot franchissant la barrière de ses lèvres. Il n'arrivait pas à déterminer s'il respirait, sa vue brouillée par les larmes l'en empêchait. Il tendit une main qui resta suspendue devant son visage, n'osant pas le toucher. Depuis combien de temps était-il là ?

Il ne pouvait pas finir comme ça. Pas lui. Il n'avait pas le droit de l'abandonner. Ses doigts tremblants entrèrent en contact avec la peau de son cou, cherchant le pouls. Sa peau froide déclencha un nouveau sanglot et Shoyo refoulait tant bien que mal une crise de panique. Il eut toutes les peines du monde à se saisir de son téléphone, tâtant toujours la chair de Tobio sans sentir un seul battement. La panique menaçait de surgir.

Il appela les secours et fournit les informations avec beaucoup de mal. Il s'efforça de se souvenir de tout, sachant que chaque minute était précieuse et qu'il avait perdu beaucoup de temps. Il raccrocha lorsqu'on lui autorisa cette action et laissa son téléphone s'écraser contre le sol, se rapprochant encore du jeune homme inconscient.

« Allez Tobio, sanglota-t-il, dis-moi que tu respires... Je t'en prie... Tobio... »

Il voulait tellement sentir son organe vital battre sous ses doigts. Il devait être en vie. Il le devait ! Il tâtait toujours son cou et laissa une de ses mains venir se coller à sa poitrine, sans émettre de pression dessus, de peur de toucher une blessure. Un autre sanglot traversa la barrière de ses lèvres. Il n'arrivait pas à le sentir. Il tremblait trop.

« Merde... Tobio... s'il te plaît... respire. »

Sa voix était faible, bien trop faible pour que le blessé ne l'entende. L'attente des secours se fit extrêmement longue. Shoyo n'arrivait plus à respirer par le nez et priait pour que son ami ne l'abandonne pas. Il était dans un état second lorsqu'il se sentit pousser en arrière. Il vit, sans vraiment le voir, des gens en uniforme de pompier s'occuper de son ami.

Tout se passa sans qu'il ne soit vraiment présent. Il vit les secours apporter de l'oxygène à Tobio. Un brancard prit place dans son champ de vision et il observa son ami se faire porter doucement sur le lit improvisé, un pompier clamant d'aller le plus lentement possible pour ne pas lui déplacer plus d'os.

« Tu veux venir avec lui ? »

Shoyo sursauta en entendant la question. Il mit plusieurs secondes avant de la comprendre. Il hocha la tête, incapable de parler, la gorge trop nouée par l'émotion. S'il se mettait à l'ouvrir, il avait peur que ce soit pour hurler. Il se laissa conduire jusqu'à l'ambulance où il s'installa près de son ami. Des heures semblaient être passées entre le moment où les secours étaient arrivés et celui où il se retrouvait dans l'ambulance.

Il observa les traits de son ami. Il ne fût qu'à demi-soulagé de constater qu'il respirait. Ses mains tremblaient violemment tandis qu'il mémorisait chaque hématome, chaque cicatrice, chaque endroit plus sombre présent sur la peau de son ami. Une haine sans borne le traversa, un long frisson le parcourut.

Il haïssait le père de Tobio de toute son âme. Le sentiment était tellement puissant qu'il se courba, une envie de vomir l'envahissant. L'ambulancier présent avec lui, lui demanda s'il allait bien et Shoyo hocha la tête, toujours incapable de prononcer la moindre parole.

Les paupières fermées, le visage tuméfié de son ami ne quittait pas un seul instant son esprit.


Il attendait depuis plusieurs heures déjà, assis sur une chaise inconfortable. Son esprit était vide, ses yeux l'étaient tout autant. Il avait l'impression de ne plus être vivant, seulement une coquille vide inhabitée. Il avait cessé de scruter chaque personne appartenant au monde médical et avait tout simplement posé ses yeux sur le sol.

Kenma l'avait appelé pour lui dire qu'il avait son sac et Hinata n'avait pu répondre que par un faible gémissement d'approbation avant de raccrocher, ne voulant pas subir les questionnements de son ami. Il était partagé. D'un côté il regrettait sa vie ennuyeuse et morose, mais d'un autre, s'il n'avait pas fait la rencontre de Tobio, il aurait certainement sombré.

Il avait maintenant compris qu'il ne pourrait plus vivre sans le brun. C'était au-dessus de ses forces. L'avoir vu dans un tel état n'avait fait que renforcer le sentiment inconnu qui l'étreignait depuis l'apparition du plus grand dans sa vie. La douleur qu'il avait ressentie lorsqu'il l'avait contemplé, étendu sur le sol, recroquevillé, une auréole foncée de couleur carmine l'entourant, était indescriptible. Il avait eu l'impression que sa poitrine était compressée dans un étau.

Il avait eu tellement peur qu'il aurait pu en mourir.

« Hinata Shoyo ? »

Il releva faiblement la tête à l'entente de son prénom et planta ses yeux dans ceux, noirs, du médecin en face de lui. Son air neutre ne lui promulguait pas d'information. Mais Hinata restait bloqué sur ses yeux. Ses yeux... noirs... comme ceux du père de Tobio. Une haine féroce couvrit sa vue un instant, tandis qu'il voyait l'homme debout devant lui se changer en une silhouette plus grande, plus imposante, dégageant une froideur hors norme.

« C'est bien vous ? Vous êtes ici pour Kageyama Tobio ? »

La vision disparue à l'entente du nom de son ami. Hinata se leva d'un bond, chancelant un peu. Il hocha la tête, impatient quant à l'idée de le voir. Le médecin le sonda de ses iris d'un noir d'encre, avant d'ouvrir la bouche pour demander :

« Vous êtes un parent ?

- Non, je ... »

Sa voix était devenue rauque à force de ne pas l'utiliser. Il toussa pour s'éclaircir la gorge et répondit correctement. Le médecin l'informa qu'il ne pouvait rien lui divulguer avant d'avoir vu un de ses proches. Hinata serra la mâchoire tellement fort qu'elle craqua. On lui interdisait de le voir ? Ils n'avaient pas le droit !

« Écoutez, ça m'étonnerait beaucoup que quelqu'un d'autre ne vienne le voir, étant donné que je suis le seul proche qui ne lui veut aucun mal. »

Le médecin le regardait suspicieusement. Hinata précisa que c'était lui qui l'avait trouvé dans cet état et qui avait donné l'alerte. Il avait une terrible envie de pousser l'homme devant lui afin de passer en force. On ne l'empêchera pas de voir Tobio. Au bout d'un moment, le médecin soupira et commença à faire son rapport à ce jeune homme buté qui écoutait attentivement. Il apprit ainsi les nombreuses côtes cassées de l'adolescent, plusieurs hématomes qui parcouraient son corps, ainsi que sa cheville et sa mâchoire fragilisées.

« Il a perdu beaucoup de sang et si vous n'aviez pas prévenu les secours à temps, cela aurait été trop tard. Son état semble être stable maintenant, mais nous ignorons quand il se réveillera.

- Je peux aller le voir ? »

Shoyo maudit sa voix suppliante, mais il ne supporterait pas d'être renvoyé chez lui sans avoir pu voir Tobio de ses propres yeux. Le médecin soupira et lui fournit le numéro de la chambre, lui recommandant de ne pas trop s'attarder. Hinata le remercia à peine et fonça vers la direction indiquée, impatient à l'idée de le voir. Mais il se stoppa soudainement, se tournant vivement vers le médecin, qui sursauta. Prit d'une peur bleue, il invectiva au médecin, ne lui laissant pas le choix :

« Si quelqu'un se présente comme son père et qu'il veut le voir, par pitié, ne le laissez pas faire. Il est très grand, les cheveux et les yeux noirs, il ressemble un peu à T... Kageyama Tobio. Surtout, ne le laissez pas le voir. »

Il ponctua sa demande d'un regard appuyé et stressé, souhaitant communiquer au médecin l'importance de cette information. Ce dernier avait à peine acquiescé, déboussolé, qu'il repartait au pas de course vers la chambre.

Lorsqu'il pénétra dans la pièce blanche, il n'y avait qu'une légère luminosité. C'est ce qui lui permit de se rendre compte qu'il était tard dans la nuit. Il s'avança doucement vers le seul lit présent, appréhendant ce qu'il allait trouver. Il remarqua la perfusion accrochée au bras de son ami, ainsi que le masque à oxygène recouvrant sa bouche et son nez.

Le drap blanc recouvrait son corps jusqu'à la taille. Du jaune et du bleu se disputait la peau claire des bras de Tobio. Il vit à travers le masque la lèvre fendue de son ami. Ses traits semblaient plus reposés, sa respiration était lente, régulière. Ses cheveux avaient été lavés puisqu'ils avaient retrouvé leur éclat.

Néanmoins, le brun semblait dénué de vie. Son expression calme était terne, vide. Hinata se languissait de sa présence. Il aurait voulu voir ses iris bleues roi darder un ardent regard sur lui, avant qu'il ne l'incendie d'être venu à son appartement. Mais, au lieu de cela, il faisait face au silence morne de son ami.

Il s'assit sur la chaise mise à disposition, posant sagement ses mains sur ses genoux. La pression, l'angoisse et la peur qu'il avait accumulées se libérèrent d'un coup et il se mit à pleurer. Il était là. Il respirait. Il était en vie. C'était tout ce que retenait Hinata, tandis qu'il se saisissait délicatement de sa main après avoir vérifié qu'elle n'avait rien.

Le temps ne lui importait plus. Il ne savait pas si plusieurs secondes, minutes, heures étaient passées, lorsqu'une infirmière vint l'informer que les visites étaient terminées. Il supplia la femme de le laisser encore un peu, mais elle se faisait catégorique, un sourire triste en place sur son visage.

Il se résigna à quitter Tobio, lui lançant un dernier regard. Lorsqu'il sortit de la chambre, un pincement au cœur le prit et il se mit à angoisser. Et si son père apprenait qu'il se trouvait à l'hôpital et qu'il décidait de lui rendre une visite ? Et si la mise-en-garde qu'il avait adressée au médecin n'était pas prise en compte ? Avalant difficilement sa salive, Hinata se força à sortir de l'hôpital.

Durant tout le trajet à pied, il s'efforçait d'ignorer son envie de faire demi-tour et de rester auprès du brun. Si son père se présentait à sa chambre, peut-être que personne ne l'empêcherait de rentrer. A cette pensée, Hinata s'arrêta près d'un banc et se courba, se tenant le ventre. L'angoisse furieuse qui lui tordait l'estomac se faisait de plus en plus grande.

Il se mit à courir jusqu'à chez lui, réprimant son envie de vomir et de le rejoindre. Une fois chez lui, il referma violemment la porte derrière lui, ne prit même pas la peine d'enlever ses chaussures et alla se réfugier sur son canapé. Une couverture était déjà présente sur le sofa ; il s'en empara et s'emmitoufla dedans.

Des larmes silencieuses avaient transgressées la barrière de ses cils et tombaient sur la couverture, mouillant le tissu. Il resta plusieurs minutes dans la même position à fixer l'horloge installée sur le mur. Cette dernière émettait les seuls bruits de l'appartement, excepté le frigo.

Il se sentait plus seul que jamais. Même son chat, qui vint se frotter à lui, n'apaisait en rien sa solitude. Ne supportant plus de voir son appartement vide, il se saisit de la télécommande. Elle lui échappa trois fois à cause des tremblements de ses mains. Il parvint à allumer la télé et mit à peine du son afin d'avoir un volume sonore convenable.

Il s'allongea, tournant le dos à la télévision et se replia sur lui-même dans une position de faiblesse. Son chat vint se coucher dans le creux que faisait ses jambes, lui insufflant un peu de sa chaleur. Mais rien, ni personne, ne pourra remplacer la présence de Tobio. Il lui manquait, plus encore que les trois jours ou la semaine passée sans lui.

Sa petite vie morne et ennuyeuse lui semblait bien loin, maintenant que le grand brun avait imposé sa présence. Il voulait respirer le même air que lui, faire partie intégrante de sa vie. Il était prêt à s'effacer pour que Tobio brille et ait la véritable vie qu'il méritait. Il se fit la promesse de tout faire pour que plus jamais les fantômes de son passé ne le touchent.