En deux semaines, les blessures physiques paraissaient toutes envolées et aucune menace ne semblait profiler à l'horizon. Cependant, les deux garçons restaient sur leurs gardes. Malgré cela, Hinata avait fini par s'habituer à dormir dans le même lit que son compagnon et surtout, il adorait se dire qu'il le verrait tous les jours, tout le temps, sans aucune exception.

Il songeait souvent que si le brun devait partir un jour ou l'autre, cela agirait comme un manque, un trou béant au fond de lui, qu'il ne saurait jamais réussir à combler autrement que par la présence de Tobio. Il ne cherchait pas à comprendre pourquoi c'était tombé sur lui, ni pourquoi il en était si accro. C'était comme ça et puis c'est tout.

Leur rituel sous le cerisier n'avait pas disparu pour autant. Au contraire, plus ils passaient de temps ensemble, plus ils en redemandaient. À tel point que parfois, Hinata ne tenait plus en place en cours et qu'il devait se retenir de ne pas se ruer vers la sortie en pleine leçon.

Ses notes s'en faisaient ressentir en chutant considérablement mais à vrai dire, il s'en fichait éperdument. Et ça, ça lui foutait un peu les jetons. Il avait peur de s'être trop attaché à Tobio et s'imaginait toujours le grand brun s'éloigner de lui pour une raison quelconque. Il se rendait peu à peu compte qu'il n'y survivrait pas et il ne savait pas du tout si c'était une bonne ou une mauvaise chose.

Ils se trouvaient en plein dîner qu'Hinata avait préparé malgré une paresse évidente et Tobio n'avait pas manqué de le remercier en faisant un bruit subtil pour signifier que c'était à son goût. Complètement lessivés, ils ne tardèrent pas à débarrasser et à se glisser sous la couette fraîche.

S'ils se tenaient à une distance respectable l'un de l'autre pour ne pas étouffer l'autre, au cours de la nuit, ils en vinrent à rechercher le contact. C'était toujours comme ça. Ils cherchaient une source de chaleur contre laquelle ils pourraient se reposer. Même plongés dans leurs rêves, ils se trouvaient toujours. Ils étaient certaines fois tellement proches que parfois, ils trouvaient cela pathétiquement romantique et s'en moquaient gentiment.

Mais cette nuit-là, aucuns des deux n'étaient tranquilles. Hinata voyait encore et toujours le dos de Tobio devant lui s'éloigner de plus en plus. Il avait beau courir de toutes ses forces, il ne parvenait jamais à le rattraper et la distance s'agrandissait encore et encore. Mais ce ne fût pas l'angoisse qui lui tordait le ventre qui le réveilla.

Ce fût un cri rempli de détresse qui s'en chargea.

Se réveillant en sursaut, une goutte de sueur glissant le long de sa tempe, Hinata chercha l'origine de ce hurlement. Il tourna la tête et vit Tobio. Sa peau pâle était éclairée par le seul volet qu'il avait oublié de fermer, diffusant la lumière de la lune. Son front brillait et ses membres étaient moites. Il s'agitait frénétiquement, comme pour échapper à quelque chose.

« Tobio, chuchota le plus doucement possible Shoyo, Tobio, réveille-toi. »

Il le secoua légèrement et vit Tobio se relever à grande vitesse, haletant. Il s'accrochait à ses bras et regardait dans chaque recoin de la pièce, redoutant quelque chose. Shoyo sentait ses ongles rentrer dans sa peau mais ne disait rien, préférant continuer de l'appeler doucement et décrivant des cercles avec ses pouces sur sa peau.

« Shoyo, finit par murmurer Tobio. »

Avec surprise, il vit de l'eau traverser les joues pâles de son ami et s'égoutter sur la couette. Ne réfléchissant pas plus, il le força à se recoucher, déposant sa tête au niveau de son organe vital. Tobio s'accrocha à son tee-shirt, des sanglots étouffés parvenant aux oreilles de Shoyo, bousillant un peu plus son cœur à chaque seconde.

« Mon père, il... bredouilla le bleuté.

- Shhh, ça va aller, tenta de calmer Hinata en lui caressant les cheveux.

- Je veux pas... je veux pas qu'il ... te fasse... du mal, sanglota Tobio.

- Il ne m'en fera pas.

- Moi non plus... »

Hinata dut tendre l'oreille pour entendre la suite :

« ... j'veux pas te faire de mal. »

Au lieu de s'énerver, Shoyo resserra son emprise. Il savait que les séquelles psychologiques laissées par ce genre de traitement ne guérissaient pas complètement et qu'il restait des peurs encrées tout au fond des personnes ayant subi des violences. Alors il souffla calmement, d'une voix emprunte de vérité :

« Tu n'es pas comme ton père. Tu es quelqu'un de bien, Tobio.

- Comment tu peux... en être sûr ? hoqueta le brun.

- Parce que je te le dis. Je le sais. C'est tout. »

Tobio se tût et Hinata sentit qu'il s'efforçait de calmer ses pleurs. Il embrassa le haut de son crâne et fit le souhait silencieux, en braquant ses ambres sur la lune ronde, de ne plus voir Tobio aussi désemparé et malheureux. Il ne voulait plus le voir avec une telle expression, les larmes abondantes sur ses joues. Plus jamais.

Au bout d'un moment, les pleurs de Tobio se tarirent et le silence revint, seulement troublé par le bruit de leurs deux respirations. Hinata se laissait bercer par celle du brun, apaisé. L'orage était passé, mais il savait qu'une éventuelle tempête pouvait arriver. La voix basse de Tobio le maintient éveillé et l'interpella :

« Shoyo, si jamais j'ose lever la main sur toi une seule fois, je veux que tu me promettes que tu feras tout pour t'éloigner de moi et pour me tenir éloigné de toi, car je sais que j'en serai incapable tout seul.

- Tobio, murmura Hinata, brisé.

- S'il te plaît Shoyo, supplia Tobio, la voix cassée. »

Il plongea ses saphirs dans ses ambres. Hinata soutint ce regard tant bien que mal et il y lut une telle souffrance, un tel mal-être, qu'il faillit pleurer. Il se croyait vraiment capable de le frapper. Il se faisait si peu confiance. Mais ce dont Shoyo était sûr, c'est qu'il ne pourrait jamais tenir cette promesse, il était incapable de s'éloigner de lui.

« Je te le promets. »

Il mentait. Tobio le savait.


« Qu'est-ce qu'on fout ici Tobio ?

- Tu m'avais bien dit que tu voulais découvrir le grand frisson ? Alors le voilà, juste devant toi. »

Le vent fouettait leurs cheveux, cinglant leur visage, comme s'il voulait les faire reculer. Shoyo regarda en bas, avisant les vagues, d'une rare violence, qui s'écrasaient contre la falaise. Le spectacle était envoûtant et magnifique, dangereux et charmeur. Comme Tobio. Il observa les fissures s'étant créées sur la roche et l'écume qui humidifiait leur faciès. Le goût salé sur sa langue était absolument divin.

Il faisait face à un danger de mort certain. Tobio lui proposait de sauter pour vivre la plus grande expérience d'adrénaline qu'il n'ait jamais vécu. Et pourtant, il n'avait pas peur. Parce qu'il était avec Tobio. Parce qu'il savait qu'avec lui, rien ne pourrait arriver. Ils étaient seulement eux deux contre le monde, ils luttaient envers et contre tout.

« Allez Shoyo, j't'attends en bas. »

Puis, le grand brun s'élança dans le vide, sa peau claire contrastant avec les nuages menaçants s'amoncelant près de la côte. Un grondement lointain au loin rappela le danger à Hinata qui ne put s'empêcher d'être inquiet en voyant l'imposante silhouette filer à toute allure dans les airs, avant de heurter brutalement la surface de l'eau.

Il vit Tobio remonter doucement, avant qu'il ne darde son regard marin, accordé à la mer déchaînée autour de lui, sur sa personne, lui intimant de sauter avec une pointe de défi. Maintenant rassuré et gonflé à bloc, Hinata ne tarda pas à rejoindre son partenaire. Quand il sauta, la sensation fût indescriptible.

Il avait l'impression de voler, tandis que l'air lui faisait presque mal en lui cinglant le visage. L'adrénaline éclata en lui et il hurla de plaisir, voyant la surface presque noire de la mer se rapprocher dangereusement de lui. Son corps entra avec violence dans l'eau, lui procurant un refroidissement immédiat et lui coupant le souffle.

Il remonta plus brutalement que son compagnon, sautant presque hors de l'eau avant de s'enfoncer encore une fois en-dessous. Tobio le tira par le bras pour éviter qu'il ne coule. Un rire joyeux sortit de sa bouche, presque hystérique, devant la folie qu'ils venaient de commettre. Tobio profita de ce rire sortant de ses tripes, le dévorant du regard.

Il pourrait sauter un nombre incalculable de fois d'une falaise juste pour entendre ce son.

Leurs deux corps étaient ballottés par la mer sans aucun répit et pourtant, ils étaient toujours en vie. Tobio observa son compagnon qui s'accrochait à lui, telle une moule à son rocher et décida de partager sa pensée avec lui :

« Tu sais Shoyo, t'es bien plus sexy qu'une moule.

- Quoi ?

- Je t'aime. »

L'euphorie avait fini par le gagner et il empoigna sauvagement Hinata avant de coller sa bouche sur la sienne dans un geste instinctif, vital. Il voulait sentir sa chair contre la sienne, accéder au plus profond de lui et tant pis si c'était maladroit, tant pis s'ils coulaient petit à petit, tant pis s'ils étaient trempés jusqu'à la moelle, parce que putain, qu'est-ce que c'était bon !

Contre toute attente, Shoyo répondit farouchement à son baiser, leurs deux poids les entraînant au fond. Il ouvrit la bouche en grand, forçant celle de Tobio à s'ouvrir aussi et expira toute l'air qu'il avait avalé dans sa bouche. Tobio fût surpris par ce geste et sembla reprendre conscience.

Il s'empressa de les remonter à la surface avant de nager jusqu'à la rive, traînant presque Shoyo qui reprenait de grandes goulées d'air. Il les hissa sur le sable avant qu'ils ne s'effondrent tout deux sur les granulés, exténués par leur expérience grisante. Tobio reprit son souffle et toisa Hinata, déclarant :

« T'es vraiment taré.

- On s'assemble parfaitement alors. »

Il sourit et se rua une nouvelle fois sur ses lèvres. Ça, c'était une expérience qu'il voulait recommencer, encore et encore. Sans jamais s'arrêter. Sans jamais fatiguer. Il songea que son plus grand frisson a été de rencontrer Kageyama Tobio. Parce que c'était eux deux contre le monde. Et ils emmerdaient le monde.


« Hey Tobio ?

- Hum ?

- Comment t'as su mon prénom avant même que je te le dise ? »

Tobio ne lâcha pas ses baguettes, mais crispa ses doigts dessus. Il ne pensait pas que le roux se souviendrait d'un détail aussi insignifiant. Bien qu'apparemment, ce soit très important pour lui. Devait-il lui dire, devait-il le garder pour lui ? Avisant les yeux remplis de curiosité de son partenaire, il finit par avouer, vaincu :

« Même si tu es un incroyable emmerdeur avec ta question, j'imagine que je voulais savoir avec qui Kenma s'entendait bien.

- Alors c'était toi tous ces regards que je sentais. Mais t'es un grand malade ! s'outra faussement Hinata, le rouge dévorant ses joues et son pauvre cœur battant follement.

- Peut-être même que Kenma savait déjà que c'était toi qui y arriverais.

- Arriverais à quoi ?

- A me sauver de moi-même. »


Tobio avait depuis longtemps renoncé à se regarder dans un miroir. Même si les hématomes n'y sont plus, les cicatrices sont toujours présentes. Celles imprimées sur sa peau, mais aussi celles encrées au plus profond de lui. Même s'il se posait souvent la question pourquoi lui, même s'il détestait son père, il ne pouvait s'empêcher d'être d'accord avec lui.

Après tout, sa mère était allée sans lui à ce foutu supermarché. Juste parce qu'il avait la flemme. Résultat, elle en est morte. S'il avait été là, est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Sans doute que oui. Il se serait certainement jeté devant sa mère pour éviter que la balle ne la touche. Mais dans ce cas-là, il serait mort.

Cela ne l'aurait pas dérangé, s'il n'y avait pas eu Shoyo. Ce mec prenait tellement de place dans sa vie, il donnait tellement plus qu'il ne devrait et Tobio se disait toujours qu'il n'en donnait pas assez et qu'il recevait trop. S'il n'était pas avec lui, il aurait tout donné pour que sa mère soit en vie et que son père n'ait pas perdu la raison.

Mais ça, jamais le rouquin ne le laissera faire, Tobio en était pleinement conscient. Et par-dessus tout, il tiendrait sa promesse. Il ne l'abandonnerait pas, jamais. Parce que s'il le faisait, il aurait définitivement abandonné la vie. Si elle ne le laissait pas avant.

Il détourna vite son regard de la glace, dégoûté de lui-même. Mais bien vite, des petites mains chaudes se posèrent sur son ventre, le propriétaire se collant derrière lui. Il sentit des baisers papillons se poser sur son omoplate gauche et ne put retenir le frisson qui le prit. Il prit conscience qu'il était complètement nu, avec son petit roux derrière lui qui avait pleine vue sur son corps.

Loin de la gêne qu'il devrait ressentir face à sa nudité, il eut plutôt honte. Honte de lui, honte de ce à quoi ressemblait la pièce décharnée qu'était son corps. Il murmura alors, la voix tremblante :

« Shoyo, qu'est-ce que tu fais ?

- Toi, qu'est-ce que tu fais ? répliqua le plus petit, sans se démonter. »

Tobio baissa le regard, encore plus honteux, lorsqu'il croisa le sien dans le miroir. Il ne voulait pas se voir et il ne voulait pas que le plus petit le voit non plus. Hinata avait bien deviné, depuis le temps, que son propre corps le dégoûtait, puisqu'il passait son temps à éviter les miroirs. Il sentit les mains chaudes tracer des cercles sur son ventre, le sortant de son introspection. Sans le vouloir, il croisa de nouveau le regard ambré de son amant. Ce dernier le dévorait du regard amoureusement. Il se sentit fondre sous son regard de feu et ce fut lui qui rougit furieusement pour une fois. Ses battements de cœur s'accélèrent, tandis qu'il ne parvenait pas à décrocher son regard du plus petit.

Il se sentait aimé d'un coup. Son âme et son corps tout entier. Mais il repoussa de suite ce sentiment. « Ce n'était pas possible », se répétait-il.

« Shoyo, tu-

- Tu es beau. »

Kageyama se figea de stupeur, les yeux agrandis. Il sentit les larmes lui monter d'un coup, alors il se retourna pour ne plus croiser son reflet dans le miroir, faisant face à son amour. Ce dernier ne se décolla pas de lui, croisant ses bras dans sa nuque, le visage relevé entièrement vers le sien. Il se mit sur la pointe des pieds et embrassa une larme salée qui dévalait la joue du brun, sans que ce dernier ne s'en soit rendu compte.

« Si tu ne me crois pas, alors je vais te le prouver, murmura le roux. Viens. »

Tobio se laissa guider lentement dans la chambre, légèrement tremblant. Il ne lâchait pas des yeux Hinata, ne pouvant croire ce qui arrivait. Il continua de le regarder alors même qu'il s'allongeait sur le lit et contemplait son amour sous un nouveau jour, son cœur tombant une nouvelle fois amoureux de lui.

Cette nuit-là, Shoyo fit pleinement sentir à Tobio qu'il était aimé entièrement, corps et âme.


Tobio rentra dans la douche, le jet lui fouettant le dos lui rappelait leur prise de risque à la mer. Sauf que c'était nettement moins grisant.

Avec un silence absolu, il frotta chaque parcelle de son corps avec une force inutile, comme s'il voulait se laver de toutes les crasses qu'il avait subi et qu'il espérait ne plus subir. Parfois, les plaies se rouvraient. Mais pas cette fois. Car Shoyo était là pour les panser. Il se demandait ce qu'il aurait fait si l'adolescent n'était pas entrer dans sa vie. Il serait sans doute mort, tué par le chagrin de son père.

L'oreille soudainement sollicitée, il discerna un bruit anormal provenant de la pièce principale. Se redressant alors qu'il s'essuyait activement les cheveux après avoir enfilé un jean à la va-vite, il tendit l'oreille, n'osant plus respirer. Il se précipita à la sortie lorsqu'un grand fracas se fit entendre.

Il vit d'abord son père et son aura imposante, se tenant à quelques pas d'une forme accroupie par terre. Il identifia Shoyo et ses yeux se bloquèrent sur le sang qui dégoulinait de la bouche du rouquin. Shoyo osait encore affronter son père avec un regard chargé de défi, ce qui ne plut pas à son géniteur. Il vit rouge lorsqu'il aperçut ce dernier s'avancer, levant la main. Et perdit tout bonnement toute raison alors que Shoyo essayait de se protéger de ses bras, la main de l'autre le faisant basculer sur le dos.

Le noir avait envahi sa vue lorsque, rapide comme l'éclair, il avait bondi sur l'agresseur et s'était emparé de son bras. La rage le consumait et sa haine était tellement féroce qu'elle contrôlait tous ses gestes. Une seule pensée traversait son esprit : il s'en était pris à Shoyo.

Son père se débattit, mais sa force s'était comme accrue, si bien qu'il le clouait facilement au sol, en position accroupie. Une envie de meurtre assaillit ses sens ; il serra un peu plus fort son bras, arrachant un grognement de la bouche du monstre en-dessous lui. Mais qui était réellement le monstre, son père ou lui ?

« Demande pardon, s'entendit-il ordonner. »

Il entendit à peine son père murmurer quelque chose comme « plutôt crever » qu'il resserra encore sa prise. L'os craqua et ils le distinguèrent tous les trois très clairement. Un frisson de pure folie remonta le long de son échine et il accentua la pression, réitérant sa demande. Il voulait lui faire mal, le briser, le réduire en petits morceaux entre ses mains.

Il voulait le tuer.

C'est pourquoi il amorça un mouvement vers sa gorge en l'entendant refuser de nouveau. Vraiment, qui était le monstre ? Tobio ne s'en préoccupait plus. Tout ce qu'il voyait était lui. Lui, lui, lui et encore lui. La raison de sa souffrance, la raison de la douleur de Shoyo. Il voulait qu'il paye, pour tout ce qu'il avait fait.

« Tobio ! »

Le cri de Shoyo figea le susnommé. Il recouvrit la vue petit-à-petit et vit ses mains qui enserraient le cou de taureau de son père. Ses mains qui avaient le droit de vie ou de mort sur son géniteur. Mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas putain ! N'avait-il pas dit qu'il ne voulait pas ressembler à celui qui avait participé à sa conception ? Qu'il ne voulait pas devenir un monstre ?

C'est trop tard. Il entendait presque son père lui souffler cette réalité dans l'oreille.

Lentement, il desserra ses doigts. C'est au prix d'un effort ultime qu'il relâcha son bras. Son père se releva en titubant, regardant les deux adolescents avec ses yeux sortant presque de leurs orbites. Il n'avait jamais paru aussi instable. Tobio obligea ses pieds à rester encrés au sol, tandis que l'agresseur agressé prenait la fuite.

Il avait envie de le pourchasser, comme lui l'avait fait, pour avoir osé franchir le pas de cette porte. Cette même porte qui conduisait au lieu de vie de Shoyo. Cette même porte qu'il avait souillé de ses mains en l'ouvrant. Ce même appartement qu'il avait souillé de sa présence en pénétrant à l'intérieur. Une seule chose l'en empêcha.

Le regard effrayé de Shoyo posé sur lui.

« Non... murmura Tobio, brisé. »

Il amorça un mouvement vers son compagnon, mais ce dernier eut un mouvement de recul instinctif. Cela acheva de lui bousiller le cœur. Cette terreur qu'il voyait dans ses pupilles lui était adressée. Ces tremblements étaient provoqués par lui. Lui et personne d'autre. C'était lui, Kageyama Tobio, que Shoyo regardait avec crainte.

« Non... »

Il se sentit suffoquer et ne put contrôler les larmes qui dévalaient ses joues, creusant un peu plus le trou béant qui s'était de nouveau formé dans son cœur. Il ne pouvait pas avoir peur de lui. Pas lui. Pas lui. Pas lui. Il avança encore un peu et vit Shoyo se tendre, mais il ne bougea pas.

« Shoyo, non... »

Il n'arrivait plus à formuler de pensées cohérentes. La vision de Shoyo devant lui, effondré, était pire que mille flèches plantées en même temps dans son corps. Cela lui faisait tellement mal qu'il avait envie d'en vomir ses tripes. Il tomba à genoux, le souffle entrecoupé de ses sanglots. Il entoura le bassin de Shoyo de ses bras, pleurant sur lui.

Il se mettait à genoux devant le seul homme qu'il aimera jamais.

« Shoyo, je t'en supplie... »

Il ne pouvait pas arrêter le flot de larmes qui le prenait. Il se pressa encore un peu plus contre lui, voulant prendre feu. Il voulait qu'il le consume entièrement, pour être à jamais avec lui. Il ne pouvait pas se décrocher de lui. C'était trop tard. Il l'aimait déjà trop.

« Je suis désolé d'être trop faible... désolé de ne pas avoir su t'éloigner de cet enfer... s'il te plaît... s'il te plaît... laisse-moi tenir ma promesse... laisse-moi faire l'égoïste en tenant cette promesse... je t'en supplie... Shoyo... »

Il se sentait tellement pathétique. Ce n'était pas avec des excuses qu'il effacerait la peur de Shoyo, quand bien même elles soient les plus sincères possibles. Un cri retentit. Son cri. Le cri de son cœur. Il était prêt à bouffer la poussière pour lui. Prêt à crever pour lui. Prêt à s'enterrer vivant pour lui. Prêt à s'arracher le cœur pour lui. Prêt à tout lui donner. Prêt à tout ça et plus encore pour faire disparaître cette peur.

Il sentit des gouttes autre que ses larmes tomber sur ses mèches. Il n'avait pas besoin d'ouvrir les yeux pour le voir, ni même de relever la tête. Il savait que Shoyo partageait sa douleur et pleurait pour lui, pour eux. Le roux apposa sa main contre son crâne de la même façon qu'il le lui avait fait au cimetière, le gardant contre lui.

« Il faut que ça cesse. »

« Lorsque la tristesse entre dans une maison, la violence en sort. »