Ma chérie m'a parlé de ses déboires avec son proprio et de son « homme à tout-faire » qui ne savait rien faire. L'expression m'a fait rire et une idée nulle a germé en moi, une idée que je couche ici-bas. J'espère que vous partagerez mon goût pour la nullité :D

Avis aux lecteurs et lectrices les plus avisées : il n'est pas impossible que je puisse éventuellement être out of everything, un ninja averti en vaut deux :)

L'album Tha Playa$ Manual de Ramirez X Rocci m'a accompagné à l'écriture.

Kagami pensait avoir fait une affaire en or. Un petit appart' d'étudiant, à deux pas de la gare, pas très grand mais avec une jolie vue sur un parc peu fréquenté. En face, une boulangerie artisanale, le genre petite boutique familiale, des gens modestes, chaleureux. Quand il part au lycée, Kagami passe toujours devant, ça sent bon le croissant chaud et le sourire sincère. Un bel endroit pour une belle vie estudiantine, penserait-on. Pourtant, ça fait des jours que le grand rouge ne dort plus. Des semaines, peut-être même plus encore ! Pas besoin de se demander pourquoi, il suffit de tendre l'oreille.

La différence se sent à peine a-t-on franchi le seuil de la porte d'entrée. Ça commence comme un lointain tintement, quelque chose, a priori, d'imperceptible. Mais à mesure que les oreilles se déshabituent du brouhaha de la ville et s'enveloppent dans l'ambiance calfeutrée de l'appartement, ce sifflement susurre ses vices, ce son dont le silence ne se sait complice. L'on perçoit des rythmes étouffés, comme frappés contre des oreillers, drapés dans des aigus inégaux, couchés sur des paroles qui n'ont aucun sens.

Mirimiri miririn miririn

Mirimiri miririn mirimirin

Mirimiri miririn miririn

Au début, Kagami se disait que c'était juste une phase. Qu'il avait un voisin juste un peu casse-bonbon, que c'était ça ou l'autre appart' avec son plancher pourri et ses traces d'humidité. Là au moins, il est au sec. La vue est jolie. Ça sent le croissant.

Hanii ippai no

Ai to yuki ga seikatsu na no yo

Atashi Mirimiri miririn miririn

Mirimiri miririn mirimiririn

Mirimiri miririn miririn

« Mais bordel, il va la boucler !? Je m'entends plus penser ! » s'écria-t-il en balançant un grand coup de latte dans son mur.

Rinrin mirimirimirin miriri

L'espace d'un instant, il espérait que, par ce coup de pied bien placé, le mur finisse par s'effondrer. Que le voisin se retrouve écrasé sous le plâtre et le bois, voire même que son appartement se détache de l'immeuble et finisse au fin fond d'une crevasse dans de la lave en fusion.

« Ouaip, ha ha, de la lave en fusion… Putain mais je pète un câble, en fait ! »

Kagami se massa lourdement le crâne comme pour se reconnecter au réel. Cela faisait des mois que son voisin de palier écoutait en boucle cette musique abrutissante. Toujours le même morceau, toujours la même boucle musicale, toujours cette même histoire de Miririn. Ça ressemblait à un générique d'anime nul, avec des petites filles en robe qui détruisent le mal avec des étoiles et des paillettes, le genre à glisser plein de sous-entendus lourdingues pour les « spectateurs avisés ».

« Mais c'est quoi en plus, Miririn ? Comme le saké de cuisine ? C'est une meuf qui vend du saké, c'est ça ? Ou c'est l'ennemi, le saké ? »

Plus il y pensait, plus l'idée que le gouvernement valide la création d'un anime où des enfants combattent l'alcoolisme par le pouvoir de l'amitié lui paraissait crédible.

« Mais non, la commission d'examen laisserait jamais passer ça... »

Mashumaro hitai ni

Hon baka de

uruurushichau

« JE VAIS CÂBLER ! »

Kagami sortit en trombe de son appartement et cogna contre la porte de son voisin à en faire trembler les gonds. Trois, quatre, dix fois. À s'en péter la main.

Mais rien. Aucun réponse. À part ce « miririn ».

Le lycéen retourna défait chez lui. Il grommelait, tournait en rond, il se sentait dépossédé de sa vie. Et en même temps, il ne voulait pas appeler les flics. C'était quoi déjà, le 110 ? Le 119 ? Si il appelait les pompiers par mégarde, il dirait quoi ? « Euh désolé je voulais appeler la police, vous pouvez me donner le numéro ? ».

À coup sûr les pompiers le ficheraient dans le catalogue des plaisantins, et il l'aurait bien mauvaise si son appartement prenait feu et que les pompiers ne venaient pas parce qu'on ne l'avait pas jugé crédible.

Et puis, des fois qu'il tombe sur la police et qu'elle arrive, mais que le voisin coupe le son, il va se passer quoi ? Kagami passerait pour un guignol. Il ne manquerait plus qu'on le reconnaisse, ou que le flic ne le remette pas parce qu'il a une tête d'Amerloque, ou qu'il voit que son appart' est en bordel. Pire, qu'il ait accès à son historique de navigation. Si jamais Kagami portait plainte et qu'on apprenait qu'il piratait ses films, il se passerait quoi ? Il irait probablement en taule, il ne pourrait même pas appeler ses parents aux USA, trop chère la communication. Il finirait seul dans un trou à rat, et son codétenu irait le tatouer avec le bout pointu d'une brosse à dents, comme il avait vu dans ce documentaire-là.

« T'inquiète, j'ai déjà fait ça avec l'autre grand dadais, il m'a percé l'oreille avec une mine de stylo, ça s'est infecté pendant deux-trois semaines mais ça valait grave le coup. J'ai pas eu le courage de faire l'autre oreille, mais avec ça, t'auras toutes les gow à tes pieds en sortant du gnouf, garanti one thousand percent ! »

Kagami se serra le biceps comme par anticipation de la douleur que ça pourrait représenter. Non, valait mieux pas prendre le risque, surtout si son potentiel futur-codétenu ne sait pas dessiner. Il se résigna à attraper son téléphone et envoyer un message à son proprio. Forcément, il pourrait faire quelque chose, au moins couper l'électricité ou augmenter le loyer. De quoi envoyer un message sans s'attirer d'ennui. Oui, voilà, le proprio c'est tout ce qu'il faut.

KAGAMI : Mr Midorima, dsl de vous déranjé. Jaurait besoin daide svp. Mon voisin écoutte ça musique super fort, jen peut plus !

MIDORIMA : Slt Taiga, lui as-tu demandé de baisser le son ? - Cdlt, Mr Midorima

KAGAMI : Sa a pas marcher, jvous jure je vais cabler ! Fête qqchose svp

MIDORIMA : Ok ok, je vais demander à mon homme-à-rien-faire de passer. - Cdlt, Mr Midorima

Oh putain, enfin une bonne nouvelle. Quelqu'un va passer. Kagami s'étala sur son futon dans un soupir de soulagement et s'imagina la scène. D'abord, ça devait commencer par une panne de courant. Oui voilà, comme ça il pourrait pas appeler les secours. Le temps qu'il trouve une lampe-torche, on frappe à sa porte.

Une fois.

Une fois seulement.

L'ombre du gonz est plus grande que la porte, ses muscles font trois fois sa taille. À peine le voisin a-t-il le temps de retrouver son trousseau pour ouvrir que *VLAN* gros coup de pied dans la porte, il se fait écraser. Il part en boitant dans sa salle de bain, il ferme à clé et s'agrippe à son couteau de cuisine en tremblant. Et là le gonz *PAF* il éclate la porte à coup de hache. Ah il fait moins le malin avec sa musique de naze, hein ?!

Oh ouaip ça va être bon ça.

Puis un détail revint à Kagami, un doute qui fit l'effet d'un glaçon dans son pyjama. Il reprit son téléphone et relu soigneusement ses messages.

MIDORIMA : Ok ok, je vais demander à mon homme-à-rien-faire de passer. - Cdlt, Mr Midorima

« Son homme… à… rien-faire… Keuuuwa ?! À-tout-faire, il voulait dire… Ouaip, c'est ça, son téléphone a dû corriger à sa place, comme quand j'écris Libellule au lieu de lol ». Kagami ne se sentait pas à l'aise pour autant, monsieur Midorima était du genre à relire ses messages au moins trente fois avant de les envoyer, il aurait pas laisser passer une faute aussi énorme.

Mais ni le doute ni la musique ne freinèrent le sommeil, et le tigre s'assoupit dans une nuit sans songe.


« J'ai entendu quelqu'un frapper ? »

Il n'était pas du genre à ce que quoi que ce soit le distraie de son passage préféré, quand la chanteuse met ses mains en oreilles de chat et chante « Miri miri miririn » en dodelinant du bassin. Mais là, il y avait quelque chose. Il sentait une présence derrière sa porte, une présence qui dégageait une aura glaciale, voire… maléfique.

Il scruta attentivement le liseré de lumière de sa porte d'entrée, comme pour intimer par la pensée l'ordre de dégager. Il y avait bien quelqu'un.

On frappa à la porte.

Une fois.

Une fois seulement.

Il grommela dans la pénombre et se dirigea à l'entrée. Avant toute chose, il passa l'œil au travers du judas, mais ne vit rien de l'autre côté.

« Est-ce qu'on ne se foutrait pas un peu de ma gueule ? »

Pourtant, le doute s'installa. Il y avait bien quelqu'un qui l'attendait derrière. Il le sentait jusqu'au fond de sa chair. Il roula des yeux et glissa prudemment sa main vers la poignée de porte. Une sensation étrange lui parcourut l'échine, l'air semblait plus froid, plus menaçant, comme si une malédiction allait le foudroyer.

Il ouvrit.

Lentement.

La porte grinça.

La musique ralentit.

Le temps semblait se figer.

Devant lui se dressait un petit homme.

Chétif, les yeux azurs, une tignasse aigue-marine en épis, le visage impassible, rond comme un poupon. L'inconnu leva la tête pour pouvoir croiser leur regard. Il ne dégageait rien, ni énergie, ni volonté, ni charisme. Même le paillasson sur lequel il se dressait semblait voué à un avenir plus glorieux.

Après un instant de flottement, ses petites lèvres rosées articulèrent :

« Monsieur Aomine ?

- Ouaip ? Répondit le grand brun.

- Euh.. Je...

- Ouaip ?

- …

- Keskiya ? »

Mais rien. Juste un silence de printemps. Le petit homme restait droit devant lui, vingt centimètres plus bas, mû d'un regard inanimé.

Un imperceptible rictus écrasa le visage d'Aomine.

« Chuis pas intéressé » s'exclama-t-il en claquant la porte au nez de son interlocuteur.

Il retourna devant son PC en haussant les épaules et chercha le curseur de sa souris pour remettre sa chanson au début. Il avait raté le meilleur moment, celui où la fille fait un V de la victoire au niveau de son œil pour balancer son fameux Miririn Beam !

Alors que les premiers souffles électroniques des trompettes synthétiques s'élançaient pour amorcer une rythmique sans doute épique, Aomine fut pris d'un doute et porta à nouveau son regard sur le bandeau de lumière sous sa porte d'entrée.

« Mais… ? Mais… ?! Il est toujours là !? »

Il bondit hors de son fauteuil et fit trois grands pas vers le vestibule. D'un pas feutré, il posa le regard au travers de son judas. Toujours rien.

« Ce nabot est trop petit pour que je le vois, mais je sais qu'il est là. Je le sens. »

La porte eut à peine le temps de grincer qu'elle était déjà ouverte. Et en effet, le petit homme était bien là, mis en valeur par ce modeste paillasson, rectangulaire, bon marché mais à l'épreuve du temps, un peu usé certes mais remplissant honorablement son humble fonction. Un paillasson, donc. Brun, de surcroît Il n'avait pas bougé d'un iota. Le paillasson non plus. Aomine le fusillait des yeux, sans pour autant provoquer la moindre réaction. Ils se regardaient longuement, et le grand brun était clairement moins patient que le petit bleu.

« Qu'est-ce que tu m'veux ? T'es qui au juste ?

- Kuroko. »

Aomine fut limite surpris de l'entendre parler, il ne s'attendait pas à ce qu'il lui réponde. La conversation n'alla pas plus loin pour autant. Ils se regardaient encore l'un l'autre sans que ce Kuroko ne manifeste quoi que ce soit. Aomine lâcha un tchip réprobateur.

« Eh bah casse-toi Kuroko, ou j'appelle les flics ! » tança-t-il en claquant à nouveau la porte.

Alors qu'il se dirigeait vers son PC, le grand brun fut pris d'un doute.

« J'ai peut-être été un peu dur avec lui. Si ça se trouve, il est juste venu me vendre des cookies pour son école. Il avait l'air jeune, genre quoi, 12-13 ans ? Si jamais il se met à pleurer devant ma porte, tout le quartier va croire que j'ai pataté un bambin. Je vais avoir les flics sur le dos, c'est sûr. Si jamais ils voient ma collec' bishôjo, je vais passer pour quoi, après ? Je vais être tricard au basket, déjà. Et s'ils découvrent que j'ai payé tout ça avec l'argent de poche de mes dabs, je vais me faire démonter. Adieu ma bourse, on va me caser au Nissei Gakuen de papa, on va me tondre les cheveux ! »

Aomine se passa la main dans la crinière en frémissant d'anticipation. Il hocha la tête puis baissa le volume de la musique, juste assez pour avoir un petit fond sonore, rebroussa chemin et rouvrit la porte. Kuroko était toujours là, le visage neutre et le regard planté dans les yeux du ténébreux.

« Vas-y, entre » lança-t-il dans un soupir en fronçant les sourcils.

Kuroko s'exécuta. Il pénétra dans l'antre, scrutant timidement chaque détail. C'était un appartement sobre, assez bien rangé mais dont chaque meuble, chaque table, chaque étagère étaient recouverts de figurines. Des filles aux couleurs pastel dans des positions héroïques ou aguicheuses, des scènes de batailles imaginaires, des danses figées dans le temps et le plastique. Certaines étaient exposées dans des vitrines éclairées, d'autres étaient encore dans leur emballage d'origine, d'autres encore étaient dans leur emballage, lui-même à l'intérieur d'une boîte en plastique transparent. Tout un programme. Une centaine de minuscules paires d'yeux reflétaient à présent la silhouette du nouvel arrivant, lui donnant l'impression d'être observé, jaugé, examiné jusqu'au plus profond de son être.

Le jeune homme s'assit au niveau du kotatsu et déclina sans souffle toutes les boissons qu'on lui proposait.

« Tu veux quoi, au juste ? Si c'est pour des bails chelous, j'ai pas un rond, chuis genre fauché comme les blés. »

Mais Aomine ne reçut aucune réponse. Le saphir de ses yeux passait en revue la moindre parcelle de peau de son invité, le moindre pore, le moindre poil, le moindre mouvement simili-perceptible d'un quelconque muscle qui pourrait lui donner ne serait-ce qu'un infime indice sur cette personne. Est-il blagueur ? Est-il intimidé ? Est-il une menace ? Sa perplexité ne le rendait que d'autant plus nerveux.

Le lycéen se roula une cigarette en y tassant ses pensées. Le temps semblait se dilater et Aomine se sentit transporté dans ses réflexions. Ce sentiment d'impuissance qui te paralyse, avoir les pensées qui se bousculent pour essayer d'anticiper toutes les possibilités, il avait l'impression d'être Garry Kasparov, le champion d'échecs. Et qu'est-ce que Garry t'inspire, Ao, hein ? Tu penses à quoi, là ?

Mais ouaip…

Ce moment iconique… Cette conférence… Comment il tenait en équilibre, ce zizi volant ?

Eeeettttttt voilà, c'est pour ça que t'es pas un champion d'échecs, t'es vraiment une courge, c'est pas possible.

Aomine pouffa de rire puis croisa accidentellement le regard inquisiteur de Kuroko, qui lui glaça le sang.

Purée c'est vrai qu'il est là… Attends- Tu lis pas dans les pensées, j'espère… Vas-y, dis à quoi je pense, hein ?! Vas-y ! C'est SUPERMAN ! EH OUI !

Kuroko sentait son interlocuteur en plein débat intérieur, son faciès passait par milles expressions indéchiffrables, mais le jeune homme ne lui en portait pas rigueur ni ne le jugeait. Au mieux, il se disait que ça devait sans doute être fatigant d'être dans sa tête.

Après avoir mis bien cinq minutes à rouler sa clope dans ses circonvolutions d'éminent stratège, Aomine finit par tirer quelques lattes qui l'apaisèrent d'aussitôt. Son esprit était toujours aussi embrumé, mais il était redescendu sur Terre.

Il s'allongea au sol, à côté du kotatsu. Kuroko ne distinguait plus que le bout de son nez, sa clope et ses longues jambes dodelinantes. Ao, lui, avait les yeux rivés sur son plafond. La pénombre effaçait les détails du bois, la fatigue drapait sa vue de minuscules étoiles à la trajectoire chaotique.

Arrivé au bout de son mégot, Aomine finit par prendre la parole.

« Tu sais, j'ai pas été toujours comme ça. Avant, j'étais… J'étais plus innocent. La vie était simple. T'as des copains, les cours sont chiants mais tu t'amuses bien. Et pis t'as des trucs que tu comprends pas. Des détails, pas grand-chose, mais tu te sens comme… en décalage. Tu vois ? T'as l'impression que y'a un truc qui cloche mais t'arrives pas à mettre le doigt dessus. Tu vis des trucs et tu te dis 'Mais… pourquoi ça ne me fait plus rien ?'.

Tu devrais être content, tu devrais rire, tu vois autour de toi que tous les autres sont comme ça. Alors pourquoi tu te sens à ce point déphasé ? Et le temps passe et l'écart se creuse, quand t'es avec ta mif ou tes potes, tu souris, tu rigoles, pour donner le change, pour pas qu'ils s'inquiètent. Tu te dis que ça va passer.

Et ça passe pas. C'est toujours là.

Ce trou. Ce trou béant dans ton cœur.

Tu fermes les yeux et tu le vois. T'as l'impression d'être dans la street et à l'angle de la rue, y'a plus de route, plus de trottoir, plus rien. Plus que ce trou sans fond. Tu le regardes et plus tu le regardes et plus il est grand. Si grand qu'il devient terrifiant, il te glace tellement le sang qu'il te brûle. Tu le ressens là, dans ta poitrine. Tu t'éveilles, t'es terrifié. T'as pas halluciné, ce trou béant tu l'as vu, tu ressens sa chaleur froide s'emparer de ta poitrine. Plus jamais ça, tu veux plus jamais le voir. Et pourtant, tu sais qu'il est là, sitôt que tu baisses ta garde, le néant t'engloutit. Il engourdit tes sens, il fait écho à tes pensées noires.

Tu ouvres les yeux et tu vois plus les couleurs. Tu perds la notion du temps. T'as l'impression que toutes les journées se ressemblent, tu tournes en boucle sur les mêmes trucs, sur ce même sentiment de décalage. Tu te dis que c'est ta faute, que t'es pas câblé comme il faut. Regarde les autres, regarde comme ils sont 'normaux'. Pourquoi toi, t'es différent ? Pourquoi tu ris pas comme eux, pourquoi tu pleures pas comme eux, pourquoi tu vis pas comme eux ?

Puis tes potes te trouvent bizarre. On te demande si ça va, tu souris et tu dis oui, parce que tu dirais quoi ? Y'a quoi à dire quand tu sais même pas pourquoi t'es là ? Et tes potes, ils vont pas chercher plus loin. Ils vont hausser les épaules et finir par s'éloigner de toi. C'est comme ça, c'est la vie, on se perd de vue, on se parle plus, et tu te retrouves seul. Dans une ville que tu connais pas, dans un tierquar que tu connais pas, dans une vie que tu connais pas. T'as perdu le goût des choses. La bouffe est fade, le film est pas top, tu rentres pas dans ton bouquin, le jeu t'excite plus.

S'il te reste des potes, ils vont dire que tu fais pas d'effort, que t'as changé. Et s'ils le disent pas, je suis sûr qu'ils le pensent. T'as plus rien, même ta vie elle vaut rien. Et tu te dis que le problème c'est toi, que t'es pas foutu comme il faut, que t'as bien mérité tout ça. Tu tournes en rond, tu dors plus, les idées noires se multiplient et un soir, alors que t'es juste claqué, il est là.

Le néant.

Le néant te regarde. C'est un œil mais tu vois que la pupille. Une putain de pupille, gigantesque, qui aspire ton âme. Elle te pompe toute ton énergie, elle te glace le sang. Tu vis un cauchemar éveillé, t'as plus rien. Plus l'envie de rien, t'es épuisé. Tu veux plus dormir, tu veux pas revivre ça. Tu te lobotomises dans l'espoir d'y échapper, tu veux pas revivre ça. Tu dors plus, tu veux pas revivre ça. Tu veux pas revivre ça, tu veux pas revivre ça. Tu revis ça, tu veux pas revivre ça.

Et puis y'a ce moment, tu te rappelles un truc, tu te rappelles que t'avais kiffé ça, une fois. T'avais kiffé de faire ce truc, d'acheter ce truc, de manger ce truc. T'as eu un kiff un jour, t'as envie de réessayer, pour voir si tu es toujours capable de kiffer. Tu essaies. Et tu kiffes. Mais tu kiffes pas autant qu'avant. Mais tu kiffes quand même.

Ça fait combien de temps que t'avais pas kiffé ? Donc c'est pas grave si c'est pas top, au moins t'as kiffé. Alors tu réessaies, une fois, deux fois, dix fois, cent fois. Sauf que plus t'essaies, moins tu kiffes, mais tu t'en rends pas compte. T'en viens à réessayer en espérant kiffer, sachant que ça n'arrivera pas. Tu te sens jusqu'à déposséder de ce qu'il te restait, de la dernière chose que tu pouvais kiffer dans ta vie. Même ça, tu ne l'as plus... »

Son mégot était éteint depuis longtemps. Aomine se sentait au début en proie à un brouillard duquel il ne sortait pas. Mais le dire, en parler sans réserve, à cœur ouvert, ne serait-ce qu'un instant, il ne subissait plus le brouillard. Il cherchait à le comprendre, à le décrire, à l'appréhender, à en définir le contour.

Il redressa la tête, pris d'une fébrile inquiétude. Il s'était passé quoi, là ? Combien de temps s'était-il passé ?

Il chercha dans la pièce son interlocuteur. Kuroko était toujours là, assis au bord du kotatsu, l'air impassible. Il ne semblait ni fatigué, ni effrayé, ni jugeur. Il portait le même visage qu'au moment où il a frappé à la porte, un regard neutre, calme, silencieux.

Le petit bleu inspira amplement, posa ses mains sur ses cuisses et se redressa. Il inclina légèrement la tête en direction d'Aomine en guise de révérence et partit sans le moindre mot.

Le grand brun redressa le torse et se figea, laissant tomber son mégot froid au sol.


Depuis ce jour, Kagami Taiga n'eut jamais plus entendu son voisin, ni ne le croisa. Non qu'il en eut l'intention, ils ne s'étaient pour ainsi dire jamais vus, mais compte tenu de ce qu'il vivait au quotidien, Kagami s'imaginait beaucoup de choses à son sujet. En remerciement symbolique envers son proprio, il se promit de faire attention à toujours bien vider son historique de navigation.

« On n'est jamais trop prudent », s'exclama-t-il en se tenant le biceps, soulagé.

Et voilà, ce fut j'imagine assez inattendu ? En tout cas ça l'a été pour moi. J'ai toujours beaucoup d'idées débiles mais je ne les creuse pour ainsi dire jamais, et je ne m'attendais sincèrement pas à ce que mon histoire prenne cette tournure quand je l'ai commencée. Mais finalement, à bien la relire une bonne trentaine de fois avant de l'envoyer, elle ne pouvait être que comme ça pour moi. J'espère qu'elle vous aura plu et pas trop déstabilisé/es. Merci à vous d'être allé/es jusqu'au bout en tout cas :)

Parmi mes plus fortes inspirations, les connaisseurs et connaisseuses reconnaîtront sans doute NHK Ni Yôkoso !, j'ai également glissé une petite référence à Suzumiya Haruhi No Yûtsu, et les delirium Ao/Kaga sont en direct écho à Ippatsu Kikimusume.

Voilà pour moi, à dans quelques années pour une nouvelle histoire o/