Avachi dans un fauteuil, en bois doré et brocart d'argent, les pieds appuyés contre un accoudoir, un adolescent richement vêtu se plaignait à un jeune homme replet dont la cape scintillait comme un ruisseau de montagne sous le soleil.

– Parfois, je ne comprends pas pourquoi personne ne me prend au sérieux. Je suis censé être le maître de ces lieux, l'ambassadeur du Pôle, mais tout le monde me prend de haut !

– Je comprends. C'est extrêmement désagréable de ne pas être jugé à sa juste valeur, mais sur la base d'éléments anciens ou extérieurs. Moi, par exemple, j'adore Cunégonde, mais parfois, je n'ose pas dire qu'elle est ma sœur. À partir du moment où cette relation entre elle et moi est faite, on me regarde avec des yeux concupiscents, lubriques, avides. Alors que je voudrais habillé la cour, on ne me demande que des déshabillés !

– Il faudrait que nous ayons déjà fait nos preuves pour qu'on nous laisse faire nos preuves. C'est absurde ! On me traite comme un enfant, alors que je n'en suis plus un. Les Chroniqueurs que je croise n'ont à la bouche que mes bêtises et mes hésitations de petits garçons.

– Les Chroniqueurs ne laissent passer aucune erreur. Ils savent utiliser leur colossal mémoire pour humilier et dominer. Quand je suis en compagnie de Chroniqueurs, ils ne manquent jamais de rappeler à toute l'assemblée qui est ma sœur et quel genre de commerce elle gère. Pour me maintenir sous pression, ils me lancent sans arrêt des regard en coin et des insinuations entre miel et fiel.

– Exactement ! Ils exhument en permanence les cadavres qui traînent dans nos placards. Chaque souvenir ridicule, chaque mot de travers, chaque impair en société est ressassé encore et encore. À cause d'eux, on rit de moi, sous cape, derrière mon dos, derrière un éventail, en chuchotant, en se cachant, mais jamais suffisamment discrètement pour que je ne m'en rende pas compte, par mes propres oreilles ou celles d'un de mes proches. Que j'aimerais retourner ce ridicule contre eux ! Que j'aimerais, moi aussi, une fois, pouvoir me moquer d'eux.

– Dans ce cas, si je puis me permettre, nous pourrions peut-être nous allier pour leur jouer un mauvais tour. Évidemment, je compte sur votre plus grande discrétion.


Archibald, en tant qu'ambassadeur, accueillait des voyageurs prestigieux en provenance de toutes les Arches. Il aimait surprendre le Pôle avec ses invités étrangers et gardait souvent leur présence secrète jusqu'à la dernière minute.

Un jour, au détour d'un couloir, il prit son meilleur air de conspirateur et annonça à ses sœurs l'arrivée imminente de deux tisserands de grands renoms, des Alchimistes de Plombor capable de créer des tissus magnifiques aux propriétés magiques.

– Je vous le dis, mes sœurs, ses artisans sont extraordinaires ! Leurs tissus sont éblouissants d'une légèreté de courant d'air et d'un éclat de pierres précieuses ! Et, plus incroyable encore, les personnes idiotes ou ne méritant pas la faveur de leur esprit de Famille sont incapables de voir les vêtements cousus dans cette matière !

Et c'était tout à fait par hasard si il tint ses propos à portée des oreilles de Stanislas, le ministre des Élégances.

Stanislas était un Chroniqueur connu partout et par tous comme l'homme maîtrisant les arcanes vestimentaires de la Citacielle sur le bout des gants. Il était également connu comme étant le seul être vivant capable de retrouver un vêtement précis dans sa garde-robe qui occupait pas moins de trois pièces distinctes. A chaque saison, il en renouvelait un quart, et ne portait jamais plus de trois fois la même tenue.

Stanislas, donc, entendit l'annonce d'Archibald. Il dévoila alors sa présence au jeune ambassadeur et déclara :

– Il relève de vos fonctions d'accueillir ces Alchimistes tisserands. Mais il relève des miennes de juger de leur travail.

Ainsi, Archibald accueilli les artisans lors de leur descente du dirigeable inter-Arche. Puis, après un bref échange, ceux-ci passèrent sous la coupe de Stanislas.

Les tisseurs furent installés dans une maisonnette du pavillon aux papillons, le domaine aux mille couleurs du ministre des Élégances et de sa famille. Leurs affaires personnelles prirent place au premier étage, tandis que leurs métiers à tisser se déployèrent au rez-de-chaussée.

Stanislas les pria de se mettre au travail. Un grand évènement se profilait : le bal du solstice d'hiver. À l'occasion de la nuit la plus longue de l'année, Farouk organisait chaque année une grande soirée dansante. Cette année, en raison d'une idée farfelue d'Archibald, et malheureusement acceptée par l'esprit de famille, le thème en serait « Sabots, pattes et griffes ». Stanislas demanda donc aux tisserands de lui fabriquer la plus belle tenue de la soirée, celle qui ferait tourner tous les yeux vers lui, celle qui forcerait toutes les lèvres à prononcer son nom. Quitte à parader comme une tortue, danser comme une oie ou sautiller comme une fourmi, autant le faire dans une parure digne d'un paon.

Tandis que les Alchimistes commençaient leur ouvrage, Stanislas fit en sorte que la rumeur de leur présence et de leur savoir-faire se propage et enfle à travers toute la cour. Bien sûr, dans ces murmures, jamais on n'entendait le nom d'Archibald, Stanislas ayant œuvré à l'effacer de cette affaire afin d'en récolter sans partage la gloire et les lauriers.

En une traînée de poudres, les messes basses et les discussions de boudoir ne résonnèrent plus que d'une seule question :

« Qui sera incapable de voir l'étoffe ? »

Chacun avait la certitude d'être apte à en admirer la splendeur, mais tous espéraient que voisins, concurrents, adversaires et amants éconduits verraient leur petitesse dévoilée par leur inaptitude à voir le tissu magique.

Un jour, Stanislas demanda à sa femme, Natacha, d'aller inspecter l'atelier. Il souhaitait avoir un regard extérieur de confiance sur l'avancée des travaux et elle semblait parfaite pour ce rôle. Il la savait intelligente et, de par son rôle d'aide-mémoire familiale, bénéficiant largement des faveurs de Farouk.

Celle-ci se rendit donc auprès des tisserands. Elle vit que ces derniers s'activaient avec énergie et que les machines fonctionnaient à plein régime. Mais à sa grande surprise, du tissu, elle n'en vit pas une trame ni un fil. À ses yeux, les bobines tournaient à vide.

Elle supposa que ses petits arrangements avec la réalité et son allégeance réelle la rendait imméritante des faveurs de Farouk dont elle jouissait pourtant. Mais elle ne pouvait pas permettre que cela se sache nul ne devait douter de ses compétences ou s'intéresser de trop près à ses agissements. Elle prétendit donc voir parfaitement la pièce en train d'être tissée. Elle s'extasia de sa couleur, discuta de ses motifs avec les artisans et écouta attentivement les descriptions qu'ils en faisaient.

Elle put ainsi faire un compte-rendu détaillé et laudateur de la situation à son époux, qui se sentit fort heureux de bientôt revêtir un habit coupé dans cet incroyable étoffe. Natacha, faisant toujours en sorte de valoriser sa famille, s'empressa d'en parler à Farouk et de noter dans son pense-bête « Stanislas, ministre des Élégances, a conclu un contrat avec des tisserands de Plombor et portera le soir du bal du solstice d'hiver la plus belle des tenues, une tenue que seule les esprits les plus brillants et les plus proches de l'esprit de famille peuvent voir. »

Le jour des essayages, la joie de Stanislas se dégonfla d'un seul coup. Il avait convié à l'évènement de nombreuses personnes, des amis qu'il souhaitait épater, des proches qu'il voulait récompenser et des Mirages qu'il voulait humilier. Tous émettaient des « Oh ! » de ravissement, tendaient leurs mains pour caresser l'étoffe ou applaudissaient pour saluer le travail des maîtres tailleurs. Un travail parfaitement invisible aux yeux de Stanislas.

Tentant de faire bonne figure, il se laissa tout de même recouvrir de tissu par les alchimistes qui s'activaient autour de lui. Les tisserands nommaient chacune des pièces dont ils le paraient (« Voici le gilet ! Et la cravate que je vais nouer avec un nœud Eldredge. Attention à votre pantalon ! « ) tout en procédant aux derniers ajustement à l'aide d'aiguilles semblant dépourvues de fil.

Cela leur prit du temps, mais les alchimistes finirent par mettre un point final à leur œuvre (« Tenez votre tête bien droite, je dépose le chapeau. Voilà ! Parfait ! »). Ils firent quelques pas en arrière et s'exclamèrent :

– Vous êtes magnifiques !

Et le public, en chœur, s'écria de même :

– Merveilleux ! Incroyable ! Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau !

Stanislas jeta un regard à son reflet dans le miroir. Il se tourna sur un pied, puis sur l'autre, se regardant sous toutes les coutures coutures qu'en réalité il ne voyait pas, son reflet lui apparaissant désespérément nu et sans apprêt.

Stanislas remercia chaudement les alchimiste. Puis, ainsi paré, il se rendit à la grande salle de bal de la tour de Farouk, sous les louanges intarissables de son entourage. Son entrée fit grand bruit. Archibald fut le premier à l'accueillir d'un sonore et malicieux :

– Cette tenue vous met parfaitement en valeur, monsieur le ministre !

Dans la salle, personne ne voyait rien, mais tout le monde s'épanchait en compliment. Sous une pluie d'honneur, Stanislas avança jusqu'au trône de Farouk. À côté de l'imposant esprit de famille, sa femme, un carnet à la main, le fixait avec fierté. Le Chroniqueur se plia en une révérence distingué :

– Bonsoir, Seigneur Farouk. Je suis Stanislas, votre ministre des Élégances, habillés pour vous faire honneur.

Ce à quoi Farouk lui répondit :

– Mais vous n'avez pas d'habit du tout !

Stanislas fut pris de vertige. Dans son dos, les compliments se transformèrent en quolibets et noms d'oiseaux. Devant lui, le visage de Natacha se fissura.

– Le ministre est nu ! Le ministre est nu ! disait maintenant la foule.

Stanislas s'esquiva de la salle aussi rapidement et discrètement qu'il lui était possible, tandis que Natacha essuyait la colère de Farouk :

– Il est indiqué dans mon carnet qu'il devait porter « la plus belle des tenues ». N'est-il pas mon ministre des Élégances ? De qui se moque-t-il ?


A la suite de cette soirée, Stanislas fut démis de ses fonctions ministérielles et une enquête fut ouverte sur la manière dont les pense-bêtes de Farouk étaient tenus.

Peu de temps après, un Mirage du nom de Melchior se proposa pour occuper le poste vacant de ministre des Élégances.

À partir de cette date, même si le lien entre Archibald et l'affaire des faux tisserands ne fut jamais clairement établi, plus personne ne se risqua à prendre de haut le jeune ambassadeur.