Père

Quatre ans avant la Guerre Sainte

Le sang régnait en maître sur El Cid. Le Capricorne était décoiffé et les taches de sang sur ses mains et son visage n'enjôlèrent guère la mine fermée qu'il eût adopté. Il avait vu ce message télépathique comme une calamité et une épiphanie en deux temps. Pour autant, ces simples mots l'avaient élevé sur un tel piédestal, qu'il en était parvenu à venir à bout de ses ennemis.

Il s'était traîné, il avait marché aussi longtemps qu'il avait été nécessaire, mais à ce simple instant, les courbatures ressenties dans tout son corps, lui conférait la simple et divine motivation de continuer. Continuer d'enchaîner les enjambées.

« El Cid, tu deviens père ! » lui avait-on hurler dans son cerveau.

Il remercierait Sisyphe une nouvelle fois pour l'avoir prévenu. Il ne savait pas comment, mais il y parviendrait bien. Quand il vit la verdure apparaître devant-lui, El Cid soupira de soulagement. Du moins, dans les quelques repousses de barbe qui commençait à lui apparaître sur les joues. Il aperçu le chevalier du Sagittaire lui offrir un sourire, tandis que Dokho applaudissait de ses mains rocailleuses, toujours suivi par son meilleur ami Shion.

Shion était resté silencieux.

Mais le regard en avouait long.

Il pleurerait plus tard. Dans le noir, quand personne ne le verrait. Même pas son nouveau-né. Ouvrant la porte d'un geste de bras sec, mais déterminé, El Cid observa la petite salle. Celle-ci avait été aménager en salle d'accouchement. Au loin, il observait le corps de la mère aux yeux éteints. De là, il témoignait encore la présence de ses grands cils noirs.

Du sang, encore du sang.

Des femmes qui se pressaient, sans cesse, sans accepter que ce qui était fait, était désormais déjà encré dans le passé.

« Je veux voir mon enfant. », lâcha-t-il en grec d'un accent hispanique rendu minime.

La rousse qui eut ouïe de son ordre, ne se fit pas prier. Du haut de ses vingt-deux ans, El Cid n'avait jamais prévu d'endosser le rôle de géniteur. Ainsi que les responsabilités de la paternité, mais quand elle lui avait annoncé qu'elle portait son bébé, une nouvelle force formait doucement sa présence dans ses tripes, son cœur, son être.

Malgré toute la souffrance qu'il endurait ce jour-là, la poitrine d'El Cid fut victime de battement effréné, émerveiller face-à-face aux traits de son fils, qu'il découvrait en ce jour même.

Des cheveux noirs de jais, un épiderme rougit, mais qu'il devinait hâlé. Mais surtout, ses yeux d'ambres dans lesquels il se noyait volontiers. Sa mère, il les tenait de sa mère. Très vide, la pièce se trouva dénuée de présence féminine, si ce n'était le corps de la génitrice, qui fut recouvert désormais d'un drap.

El Cid ne voulait pas la voir. Ses yeux ne voulaient pas lui montrer la preuve qu'elle était partie, son cerveau refusait de confronter la réalité.

Il était seul pour élever. Athéna seule savait combien la vie de chevalier était rude, surtout avec la Guerre Sainte qui se profilait lentement mais sûrement. Le sceau se levait lentement, et l'étau se resserrait autour d'eux.

L'énième réalisation d'El Cid, fut que son fils vit du sang pour la première fois de sa vie, à quelques heures à peine de ses premières bouffées d'air, sur son père. Il était désolé. Était-ce dont là ce qu'il lui promettait en venant ainsi ? Témoigner du sang, des traces du combat et de la violence, à seulement quelques heures de vie ?

Il entendait d'ici les chuchotements de ses camarades, il capta même Shion confié qu'il avait essayé de sauver la mère, de toutes ses forces, mais qu'il était arrivé trop tard.

Il le remercierait aussi, il ne savait guère comment, mais il trouverait bien.

Il était désolé de lui avoir retiré sa mère. Quelque part, n'était-ce pas sa faute à lui si elle était morte ? N'était-ce pas sa faute à lui que l'on se souviendrait toujours d'elle jeune et belle ? Un corps aux rondeurs de la jeunesse, qui ne connaîtrait jamais cette vieillesse. Jamais cette maternité à laquelle elle s'était adonnée pendant neuf long mois.

Il serra son nouveau-né contre lui, collant son front recouvert d'hémoglobine séché au sien. Athéna, quant à elle, sourit en entendant l'un de ses douze gardiens juré sur Zeus lui-même qu'il mourrait en protégeant cette si petite vie qui venait au grand jour.

« Bael. Tu t'appelleras Bael, mon fils. »