Rencontre du troisième type
Théo, quatorze ans, était un adolescent très calme, presque renfermé. Mais cela cachait un esprit particulièrement vif et un talent pour l'observation de la nature humaine.
Premier né dans une famille sang pur, il avait été baigné dès son plus jeune âge dans la culture sorcière, les us et les coutumes magiques ou encore l'étiquette. S'il avait pu assimiler le tout avec facilité, quand il entra à Poudlard, il eut une révélation concernant une ligne particulière dans son éducation sur laquelle il avait enfin pu mettre un nom : l'idéologie mangemort. Quand son père avait commencé à lui en parler peu après son huitième anniversaire, il avait bien compris qu'il y adhérait complètement. Mais en ayant un autre point de vue de cette idéologie qui serait, d'après son père, le renouveau du monde sorcier, l'adolescent avait commencé à se poser des questions. Par exemple, le dédain des nés de moldus pour la culture sorcière était prouvé, certes, mais quand personne ne prenait la peine de les en informer à Poudlard, n'était-ce pas normal ? Les massacres des populations moldus étaient un autre exemple de l'illogisme de cette idéologie : ces derniers n'avaient aucune connaissance du monde sorcier, puisqu'il s'échinait à rester caché, donc quel était réellement l'intérêt de les tuer ? S'ils représentaient un danger tangible, d'accord, mais les chasses aux sorciers remontaient à plusieurs siècles et honnêtement, ils affrontaient plus les gobelins en combat singulier que les moldus. Et tant de choses encore …
Navré de découvrir que la bibliothèque de Poudlard était clairement orientée vers la « Lumière » – donc sans aucune mention à la culture, aux us et aux coutumes sorcières, sans oublier le matraquage systématique de la maison Serpentard et de tout ce qui n'était pas considéré comme « bon », merci Dumbledore – et que celle de Serpentard avait une vision extrêmement hautaine du reste du monde – seul comptaient les sangs purs, le reste était de la **** – Théo avait dû trouver d'autres sources pour comprendre ce qui le gênait. Comme la grande inconnue restait les moldus, il avait décidé de se rendre dans leur monde pour comprendre pourquoi son père et ses semblables comme le camp adverse les considéraient comme des animaux plus ou moins dociles qui avaient la chance de produire de temps en temps des sorciers.
C'était pour cette raison qu'il se trouvait au Grimoire.
Le Grimoire était une boutique d'accessoires haut de gamme située entre le Chemin de Traverse et High Alley. Ouvert par un Serpentard il y a un peu plus d'un siècle, le bouche à oreille avait tôt fait de garantir son succès et son étiquette de lieu mal famé pour deux raisons : la fréquentation quasi exclusive par des Serpentards pour les bien-pensants de la « Lumière » et son accès vers le monde moldu malgré la qualité de ses produits pour ces mêmes Serpentards.
L'accès entre les deux mondes étant en libre-service, Théo pouvait sans problème passer le rideau qui les séparaient sans se faire voir et arriva dans la même boutique mais avec beaucoup moins de magie ambiante. Curieux, il observa chaque objet et en déduisit qu'il s'agissait des versions non magiques de leurs propres artefacts. Il se rapprocha de la vitrine et observa la vie moldue qui l'avait effrayé. Pourquoi aller aussi vite, quitte à se bousculer ? Quelles étaient ces machines qui transportaient autant de personnes ? Pourquoi les hommes ne portaient-ils pas des robes ? Quels étaient ces vêtements qui épousaient les jambes sans gêner la marche ?
-En voyage pédagogique ? fit une voix derrière lui
Théo eut beaucoup de mal à ne pas sursauter et se tourna vers son interlocuteur. Il fut surpris de découvrir le préfet de sixième année de Serpentard Lucian Bole. L'adolescent avait marqué les esprits lors de sa quatrième année en battant à plates coutures plusieurs élèves sangs purs plus âgés que lui, aussi bien baguette en main qu'au corps à corps. Contrairement à ces mêmes élèves, il savait se faire respecter sans crainte, ce qui lui avait fait obtenir le précieux sésame pour le poste de préfet. En bonus, ses relations avec les autres maisons étaient telles qu'on ne le regardait pas de travers quand il discutait avec elles. Mais en cette fin d'année scolaire, ses efforts étaient peu à peu réduits à néant à cause du comportement odieux de Draco Malfoy. Nul doute qu'avant le départ du train, le blond allait se faire remonter les bretelles et l'humiliation sera telle qu'il n'osera même pas faire intervenir son cher paternel.
-Bole, salua Théo.
-Nott, retourna Lucian. Que fait un sang pur dans un tel lieu ?
-Je te retourne la question, s'irrita Théo.
-Quand ai-je dit que je l'étais ? sourit Lucian
Théo fronça des sourcils, cherchant dans sa mémoire l'information, avant de le regarder, surpris. Car oui, depuis qu'il était entré à Poudlard, jamais Bole n'avait déclaré être sang pur.
-Je croyais qu'il n'y avait que des sangs purs ou, à la rigueur des sangs mêlés à Serpentard, fit Théo, un peu perdu.
-C'est comme dire qu'il n'y a que des « nés de moldus » dans les autres maisons, renifla Lucian. Ce n'est pas parce que les moins Serpentards d'entre nous ne voient pas plus loin que le bout de leur nez que nous adhérons à leur vision du monde.
-Les moins Serpentards ? s'étonna Théo
-Ceux qui voient la situation que sous son angle le plus extrême et pas dans son ensemble, expliqua Lucian. Du genre ceux qui pensent que les nés de moldus n'ont rien à faire dans notre monde alors qu'ils sont les seuls à pouvoir empêcher l'effondrement du monde sorcier en occupant toutes les strates de la société que les « vrais » sorciers dédaignent parce qu'ils sont au-dessus de ça.
-Je … fit Théo.
-Tu n'as pas à réagir, ne t'inquiète pas, tempéra Lucian. Explique-moi plutôt pourquoi tu es là.
Théo ouvrit la bouche avant de la refermer, gêné. Lucian comprit le dilemme.
-Laisse-moi faire quelques suppositions, sourit Lucian. Avec ce qui s'est passé pendant la coupe du monde de quidditch, ce qui circulait sur les mangemorts est revenu en force. Contrairement à beaucoup, le fanatisme ne t'a pas caché les incohérences entre ce que font et veulent les mangemorts et les us et coutumes sorcières. Comme tu n'as confiance en personne pour te dire ce qui se passe vraiment, tu as voulu voir par toi-même. D'où ta présence au Grimoire, le seul autre passage entre le monde sorcier et le monde non magique à part le Chaudron Baveur.
Théo ne put qu'acquiescer.
-Mais tu n'as jamais eu l'occasion d'affronter la foule d'une capitale, continua Lucian. La seule fois où tu aurais pu voir autant de foule, c'est le jour de la finale de la coupe du monde ou au moins, le Chemin de Traverse après l'arrivée des lettres de Poudlard et encore, il n'y en avait pas autant. Tu ne sais pas comment appréhender la situation et nous voici ici, au Grimoire côté non magique.
-On dirait que ce n'est pas la première fois que tu es dans cette situation, murmura Théo.
-Effectivement, confirma Lucian. Je vis ici et j'y travaille souvent quand j'ai fini d'étudier.
-Travailler ? hoqueta Théo
-Tout le monde n'est pas riche à millions, rappela Lucian. Certains d'entre nous a besoin de gagner un peu d'argent pour pouvoir poursuivre sa scolarité. J'ai pu obtenir une bourse pour Poudlard mais elle ne me permet pas de m'habiller, les à-côtés ou même retourner chez moi. Le propriétaire du Grimoire me donne le gîte et le couvert et en échange, je travaille quelques heures chaque jour où je ne suis pas à Poudlard.
-Mais c'est … protesta Théo.
-C'est la dure réalité de la vie, assura Lucian.
-Tu n'as pas peur que j'utilise cette information contre toi ? demanda Théo
-Je n'ai pas honte de qui je suis, sourit Lucian. En plus, si tu le dis, on te demandera comment tu le sais. Et là, comment tu vas leur expliquer que tu m'as rencontré au Grimoire ?
Théo grimaça car c'était la stricte vérité : si on pouvait le faire avec l'allée des Embrumes, on ne pouvait pas crier sur tous les toits s'être rendu au Grimoire.
-Arrêtons de parler de moi, sourit Lucian. Nous sommes ici pour toi. Et avant que tu ne me le reproches, je n'ai pas envie de révéler que tu as osé aller au-delà des barrières mises autour de Serpentards par des non Serpentards.
Théo comprit immédiatement le message : bien souvent, les Serpentards se coulaient dans la réputation qu'on leur avait créée pour avoir plus de liberté. Mais il y avait bien un moment où il était temps de se faire sa propre opinion.
-Je veux comprendre ce que sont réellement les moldus et pourquoi on devrait les craindre, souffla Théo.
-Ah, question complexe … fit Lucian. Le mieux serait que tu le vois par toi-même. Mais avant, il y a quelques petits changements à faire.
Sans qu'il n'ait le temps de comprendre, Théo fut traîné à l'étage et une tenue lui fut présentée. Ce dernier la prit entre deux doigts, dégoûté.
-Qu'est-ce que c'est que cette horreur ? verdit Théo
-Si tu veux qu'on se moque de toi pendant notre visite, libre à toi, haussa des épaules Théo. Dans ce monde, il y a un proverbe qui dit « à Rome, fais comme les Romains ».
Théo observa la tenue encore quelques instants avant de se décider à la mettre. Il avait déjà eu l'occasion de voir des nés de moldus, fille comme garçon, en pantalon, et reconnaissait qu'à première vue, ça devait plus pratique pour se déplacer. Mais quand il l'enfila pour la première fois, il comprit que c'était effectivement plus pratique mais surtout bien plus confortable qu'une robe sorcière et au moins, il ne s'empêtrait pas dedans pour un oui ou un non. Le t-shirt et le pull furent un peu plus compliqués à mettre – Lucian avait dû se porter à son secours – et le manteau obtint la même remarque que le pantalon. Heureusement, il put garder ses chaussures et son écharpe mais dut se passer de son chapeau avant que son aîné ne l'estime prêt.
S'il n'avait pu qu'imaginer le chaos qu'était la vie citadine moldue, Théo n'aurait jamais pu croire que c'était en réalité pire. Comme l'avait souligné Lucian, il n'avait jamais vu autant de monde au même endroit, même l'été après la réception de la lettre de Poudlard sur le Chemin de Traverse. Il était également surpris par le nombre d'écoles qu'ils avaient croisé sur le chemin pourtant assez court. Les magasins de vêtements se comptaient par dizaines, comme les magasins d'alimentation ou d'ameublement … En fait, l'adolescent ne savait plus où regarder.
Lucian avait un sourire attendri sur le visage et décida de faire grâce du métro à son petit protégé. Comme il l'avait dit, ce n'était pas la première fois qu'il prenait en main des Serpentards qui avaient décidé de passer outre les rumeurs persistantes sur le monde non magique. Il avait très vite compris que pour les mettre en phase avec la réalité, il fallait qu'il leur montre plusieurs choses : Piccadilly Circus, pour la population de Londres, la British Libary pour sa collection de cartes du monde et l'évolution de la population mondiale, et le Musée Impérial de la Guerre, pour montrer que les sorciers n'en avaient clairement pas l'apanage. Plus ils passaient dans ces lieux emblématiques de la capitale du Royaume-Uni, plus Théo blêmissait. Mais le coup de grâce fut porté quand il découvrit les engins de guerre et des petits panneaux qui indiquaient le nombre de morts qu'ils avaient causé dans un laps de temps déterminé.
-Bole ? souffla Théo
-Un problème ? demanda Lucian
-Ce ne sont pas les bons chiffres, non ? fit Théo
-Comment ça ? demanda Lucian en fronçant des sourcils
-Il ne peut pas avoir eu autant de morts, n'est-ce ? balbutia Théo
-Si, confirma Lucian. Je ne comprends pas ce qui te gêne.
-Les moldus ne peuvent pas avoir été aussi nombreux, se buta Théo.
Lucian sourit. Ah, le fameux moment où les sangs purs ouvraient enfin les yeux …
-Dis-moi, Nott, combien est-ce qu'il y a de sorciers en Grande Bretagne ? demanda Lucian
-Nous sommes 200 000 ! annonça fièrement Théo
-170 000 depuis la fin de la guerre mais c'est un détail, corrigea Lucian. Combien penses-tu qu'il y ait de personnes non magiques ?
-Je ne sais pas … 50 000 ? proposa Théo
-Tu n'es pas si loin, sourit Lucian. Ils sont 65.
-Soixante-cinq milles ? demanda Théo, moqueur
-Soixante-cinq millions, corrigea Lucian.
Cela coupa le souffle à Théo.
-Et à travers le monde, ils sont six milliards et demi, bientôt sept, asséna Lucian.
-Non … souffla Théo.
-Tu te rends compte maintenant pourquoi ceux nés dans le monde non magique ne vous prennent pas au sérieux quand certains parlent de les exterminer ? ricana Lucian. Avec les quelques centaines de mangemorts et tout autant de sympathisants, vous n'êtes rien par rapport à la population non magique. En plus, vos méthodes pour la guerre comme votre culture sont arriérées, clairement pas en phase avec le monde moderne. Les sangs purs qui détestent les êtres non magiques ne veulent pas reconnaître qu'ils sont parfaitement capables de faire sans magie ce qu'eux ne peuvent se passer de faire avec. Cela fait des années que pour communiquer, les téléphones remplacent vos cheminées encombrantes et absolument pas confortables. Les enfants savent parfaitement lire, écrire et compter à onze ans alors que les nés de sorciers peinent encore dans ces domaines. Autre exemple, l'ASPIC d'arithmancie valable dans le monde entier peut être facilement obtenu par un adolescent de quinze ans et la maîtrise à dix-sept. Et je ne parle que de ce qui se passe côté sorcier en Grande Bretagne. Dans les autres pays, le monde sorcier n'est pas aussi fermé qu'ici et ils sont conscients qu'ils ne pourront survivre qu'en s'adaptant aux mondes qui les entourent. Ta robe dont tu es tellement fier, est-ce que tu es au courant qu'il n'y a qu'ici qu'elle est portée et que si tu te balades avec dans le monde non magique, cela te vaudrait un internement psychiatrique d'office, au mieux ?
Psychologiquement, Théo Nott était à terre mais il arrivait encore à donner le changer.
-Pourquoi on n'est pas au courant ? murmura Théo
-Parce que ça arrange tout le monde, déclara Lucian en haussant des épaules.
Théo le regarda, intrigué.
-Comment ça ? demanda Théo
-En forçant les gens à ne pas regarder au-delà des limites qu'on leur impose, ils n'auront pas l'idée de se renseigner, expliqua Lucian. La population se contentera de ce qu'elle sait déjà et se refermera sur elle-même. En contrôlant leurs connaissances, les gens seront bien plus malléables et bien plus obéissants. Prenons un exemple, j'imagine que tu crois que les loups garous sont toujours dangereux.
-C'est le cas, assura Théo.
-Trois nuits par mois, précisa Lucian. Qu'est-ce qui se passe le reste du temps ?
Théo se retrouva bête car la réponse était évidente.
-Ils sont comme toi et moi, murmura Théo. C'est comme ça que le professeur Lupin a pu nous enseigner pendant un an …
-Et avant que tu n'apprennes son problème de fourrure, jamais tu n'aurais pensé qu'il en était un, continua Lucian. Parce qu'on t'a martelé qu'un loup garou était dangereux, tu refuses de voir que Remus Lupin a été tout à fait normal hors pleine lune. Parce qu'on t'a appris que c'était comme ça et pas autrement. Ça arrange bien Dumbledore car ainsi, il peut désigner les méchants et faire en sorte qu'on ne regarde pas trop de son côté. Idem pour les Serpentards.
Théo sursauta. L'un des points sur lequel les sangs purs étaient tous d'accord était l'emprise qu'avait Albus Dumbledore sur la population sorcière, uniquement parce qu'elle leur faisait de l'ombre voire remplaçait la leur. A cause de cela, ils ne pouvaient rien faire sur l'appauvrissement des connaissances générales qu'ils notaient année après année.
-Tu es bien le seul à le dire ouvertement, grogna Théo.
-Parce que tu penses réellement qu'il n'y a que les Serpentards qui le savent ? ricana Lucian. Mais tout ceux nés et vivant dans le monde non magique le savent ! C'est tellement flagrant qu'on se demande comment vous pouvez ne pas le voir ! Mais en sachant à quel point vous êtes si bien conditionnés, ce n'est pas étonnant …
Théo se laissa tomber dans son siège.
-Comment … qu'est-ce qu'on peut faire ? souffla Théo
-Tu fais partie de la nouvelle génération, rappela Lucian. Tu seras maître de ton avenir et de celui de ton pays. Tu fais partie des 28 sacrés et malgré la réputation sulfureuse de ta famille, vous connaissez assez les rouages de cette société pour l'amener à se réformer pour survivre.
-Peut-être, concéda Théo. Mais tu n'as pas répondu à ma question principale.
-Qui est ? demanda Lucian, surpris
-Est-ce que les sorciers devraient avoir peur des moldus ? demanda Théo
-Autant que tu devrais te méfier des autres sorciers, rétorqua Lucian. Je t'ai montré qu'ils n'étaient pas des monstres à abattre, comme le voudrait Voldemort, ou de gentils animaux qu'il faut guider avec bienveillance, comme le voudrait Dumbledore. Ils sont des gens comme toi et moi sauf qu'ils ne peuvent pas faire de la magie. Ils peuvent être bons comme méchants, amoureux comme haineux, coupables de crimes ou totalement innocents … Mais ils ne savent pas que tout un monde vit à côté d'eux. Maintenant, soit tu es assez intelligent pour tirer parti de vos différences et faire en sorte que les sorciers puissent encore vivre longtemps ou soit tu t'entêtes à croire que les sorciers britanniques sont les meilleurs et la consanguinité terminera de ravager tous les sangs purs à court terme et le pays sera totalement détruit. A toi de choisir.
Théo garda le silence avant de prendre une décision.
-Si je te le demandes … est-ce que tu m'aideras ? demanda Théo
-Ça dépend, se méfia Lucian. A quel sujet ?
-Si je veux revenir dans le monde moldu pour comprendre, précisa Théo.
-Pendant les vacances, pas de problème, fit Lucian. Pendant l'année scolaire … ça va être un peu tendu, tu en es conscient. Mais si c'est uniquement pour ça, alors on a un accord. Deal ?
-Deal, accepta Théo.
Fin
