Chapitre corrigé par la formidable Pommedapi. Merci à elle.

Bonne lecture !


« L'âme humaine n'est pas un cuir qui se tanne avec les épreuves. C'est une membrane sensible, vibrante, délicate. En cas de choc, elle reste meurtrie, marquée, hantée. »

Le passager - Jean-Christophe Grangé

« On s'attend tous à mourir, mais apprendre la date crée un choc. »

Portraits d'après nature, précédé de 'un amour ordinaire' - Jane Smiley

« Les lieux ne gardent pas la trace des cadavres qui s'y trouvent un jour. Les lieux n'aiment pas les souvenirs. Pas le moindre petit choc sur l'asphalte. Pas la moindre petite déformation du béton. Un homme qui tombe ne fait jamais bouger la terre. »

La garçonnière - Hélène Grémillon


Jour 1

L'immense porte en fer s'ouvrit de l'extérieur. Un bruit strident l'en alerta, ainsi qu'un vent chargé de poussières qui se leva à cette intrusion inhabituelle.

Les Mangemorts ne se donnaient jamais la peine de venir personnellement. Le peu qui lui était communiqué se faisait par magie. La nourriture, l'eau... Et c'était tout. Rien d'autre. En y pensant, Hermione se rendait compte qu'elle n'avait pas reçu de visite depuis longtemps... La solitude l'avait d'abord soulagée car il valait mieux être isolée que torturée ou violée, mais alors que le temps s'était mis à passer, lentement, inexorablement, imperturbablement, elle s'était mise à désirer une présence.

N'importe laquelle. Juste une présence, juste une personne, juste un être vivant, juste un compagnon... Animal, elfe, humain, peu importait tant que ça respirait, tant que ça sentait. Elle se serait même contentée d'un livre, d'un journal ou d'une écharpe. Elle aurait tout accepté, tout, sauf de la pierre. Sauf la pierre de sa cellule.

La pierre était partout, omniprésente, oppressante. Sur le sol, dans les murs, dans chaque coin. Pierre, pierre, pierre. Rien d'autre.

La pierre était dure, la pierre était froide, la pierre était insensible.

La pierre ne la consolait pas quand elle se réveillait d'un cauchemar la nuit ou quand elle criait à l'aide le jour, ou même quand elle suppliait pour être sortie d'ici... Mais ça, tout ça, toute cette folie, ça s'était passé au début, il y a longtemps. Il y a si longtemps.

La dernière fois qu'elle était sortie, c'était pour l'exécution de McGonagall. L'exécution publique de McGonagall.

C'était un jour sec et froid, un de ces jours paradoxaux que seul l'hiver peut offrir, où le ciel foisonnait de nuages mais où il n'y avait aucune goutte de pluie.

Hermione et les autres résistants qui restaient, quatre personnes seulement, avaient été réuni au pied de l'échafaud et enfermés dans une cage comme des animaux à la vue du public. Hermione se souvenait du regard terne de Seamus, affaibli par les tortures, des bleus sur les joues de Luna, et du ventre proéminent de Ginny… Harry était mort depuis plus de deux ans et Ginny n'avait pas quitté sa cellule depuis la défaite à Poudlard.

Hermione et l'ancienne fiancée du Sauveur ne s'étaient pas parlé, n'avaient échangé que des regards vides, et cela avait été suffisant pour qu'elles se comprennent.

Mais quand McGonagall était apparue, trainée par deux géants sans visage, la tête rasée, les yeux bandés par un tissu blanc et les jambes brisées, Hermione et Ginny s'étaient agrippées par la main, à défaut d'avoir la force de s'étreindre.

Sur l'estrade, on avait jeté leur enseignante aux pieds d'une grande femme à la crinière sombre négligée et au sourire cruel.

Une immense foule de sorciers s'était amassée sur la place publique près du Ministère et à la vue de la vieille dame brisée, des rires et des insultes s'étaient mis à fuser.

- Traîtresse !

- Crève, vieille peau !

- Gloire au Seigneur des Ténèbres !

Au premier rang, juste à côté des prisonniers, on trouvait des personnalités politiques de premier plan. Lord Malefoy et sa femme, Dolores Ombrage qui souriait de toutes ses dents, les familles Nott et Greengrass, ainsi qu'un grand nombre d'élèves qu'Hermione avait côtoyés à Poudlard.

Hermione avait évité de les regarder, ne voulant pas se remémorer des souvenirs trop douloureux… Poudlard était fini maintenant. Fini, fini, fini.

Du moins, fini sous la forme qu'elle avait connue. Maintenant que Voldemort était au pouvoir, elle s'était doutée qu'il allait entièrement réformer l'école pour fabriquer des pions dociles dévoués à son idéologie.

Comme chaque nouvel arrivant au pouvoir avec des idées totalitaires, Voldemort avait très certainement entrepris une immense campagne de propagande pour ranger l'opinion publique de son côté. Lui et ses partisans avaient dû réquisitionner tous les journalistes, les auteurs, les sportifs, les célébrités, les éducateurs, les artistes pour que les productions culturelles promeuvent sa vision du monde. Il avait probablement fait publier des articles encensant la pureté du sang et dénigrant les Sang-de-Bourbe, fait modifier certains ouvrages pour les faire correspondre à sa version de la réalité… Après tout, l'histoire est écrite par les gagnants.

Hermione avait eu la confirmation de ses suppositions ce dernier jour dehors, quand elle avait vu de jeunes enfants lui jeter des regards haineux et méprisants. Pas seulement parce qu'ils étaient écœurés par les crimes qu'elle avait supposément commis, mais aussi parce qu'ils étaient révulsés par celle qu'elle était, par son sang.

Son sang impur.

Elle l'avait su car à part elle, aucun de ses compagnons dans la cage n'avaient reçu les mêmes invectives ou insultes.

- Sang-de-Bourbe !

- Déshonneur ! Sale chienne !

Pendant ce temps, Bellatrix, sur l'estrade, avait été applaudie, louée, adulée alors qu'elle saluait son public et jetait des baisers au vent.

- Nous sommes réunis aujourd'hui car nous avons gagné ! Dans l'ancien monde, cette femme, avait-elle dit en pointant McGonagall de sa baguette, était professeure à Poudlard, enseignait à vos enfants. Elle était une sympathisante de l'affreux Dumbledore et du terroriste Harry Potter, tous deux éliminés par notre Seigneur ! Maintenant, il faut qu'elle paye pour ses crimes !

La foule s'était mise à l'applaudir avec ferveur.

- À mort ! À mort ! À MORT !

Bellatrix s'était régalée du spectacle que donnait la foule excitée et enragée. Elle avait été submergée par un rire fou et hystérique alors qu'elle haranguait les spectateurs encore plus en vilipendant l'ancien monde et en louant le Seigneur des Ténèbres tout en menaçant les potentiels rebelles.

Hermione avait voulu se boucher les oreilles, ne pas l'écouter, mais elle avait tout entendu, tout écouté, tout vécu, incapable de bouger à cause du choc et de la tristesse.

Quand Bellatrix s'était lassée de jouer avec le peuple, elle avait retourné son attention vers Minerva McGonagall, toujours au sol et qui ne tremblait même pas, sans doute anesthésiée par trop de douleur… Elle était vieille, elle en avait déjà trop vu, elle allait partir sereinement, dignement…

Mais le bras droit de Voldemort ne le lui avait jamais permis.

Hermione se souvenait distinctement de Bellatrix s'agenouillant près de Minerva afin de rapprocher son visage du sien et de lui murmurer quelque chose du bout des lèvres, comme pour la réveiller…

Quels qu'aient été les mots prononcés, ils avaient eu l'effet escompté.

Le corps jusque-là immobile de la vieille femme s'était redressé d'indignation, puis s'était de nouveau écroulé dès que Bellatrix avait jeté le sort fatal.

- NON !

Hermione, qui n'avait jusque-là rien dit, qui n'avait même pas bougé, s'était précipitée sur les barreaux de sa cage, essayant de les briser pour sortir, pour se battre ou bien pour fuir… Luna avait rampé vers elle et l'avait étreinte, de même que Ginny, même si ses mouvements étaient limités par sa situation.

Et Hermione avait pleuré sous les rires de la foule et les sourires narquois de ses ennemis.

C'était fini, c'était terminé. Ce jour-là, avec la mort de McGonagall, l'espoir s'était éteint pour de bon.

Hermione avait été reconduite à Azkaban, à sa cellule, et pour tout le temps qui avait suivi, elle était restée seule.

Jusqu'à aujourd'hui.

Ses yeux n'avaient plus l'habitude de la lumière et la douleur la frappa quand elle aperçut une étincelle venant du bout d'une baguette.

La porte en fer se ferma avec un son lourd derrière le nouvel entrant et elle entendit des pas venir vers elle.

La jeune femme garda ses yeux fixés sur le sol. Elle se disait intérieurement qu'elle ne voulait pas savoir de qui il s'agissait, car ça ne pouvait être une bonne personne ou un allié. Tous ses amis, tous ses alliés, toutes les bonnes personnes étaient mortes et il ne restait plus personne de libre ou de puissant pour la secourir.

- Granger, entendit-elle.

Elle ne bougea pas. Cette voix masculine, grave et basse, elle ne la reconnaissait pas. Elle ne l'avait jamais entendue auparavant.

D'un certain côté, ça la rassurait sur le fait que ce qu'elle vivait à cet instant n'était pas une création de son esprit car si cela avait été le cas, elle aurait dû entendre une voix qu'elle connaissait. Les hallucinations sont comme les rêves et dans les rêves, on ne voit que des visages connus et familiers. Le cerveau humain ne peut créer de nouveaux visages, de nouvelles voix ou de nouveaux paysages, il ne peut composer qu'avec ce qu'on a déjà vécu.

- Granger, regarde-moi, répéta la voix.

Devant ses yeux, on plaça la lumière et elle fut forcée de fermer ses paupières. C'était une petite flamme, une toute petite flamme, mais cela suffisait à l'aveugler.

- Regarde-moi, lui dit-il encore, sa voix désormais pressante.

Hermione, sentant une présence près d'elle, un corps près du sien, ouvrit alors les yeux et obtempéra, comme il lui avait demandé.

D'abord, elle fut frappée par la pâleur de sa peau, puis, par la finesse de ses traits.

Elle était recroquevillée dans un coin de la cellule, dans le pli entre deux murs, et il était agenouillé près d'elle, sa baguette entre leurs deux visages.

Elle voyait ses lèvres fines, son nez pointu, ses yeux gris et les quelques mèches blondes qui tombaient sur son front.

Hermione ne le reconnut pas tout de suite mais après quelques instants à le regarder, à observer son visage, elle fut forcée d'admettre que c'était bien lui.

Il avait changé.

La dernière fois qu'elle l'avait vu, ils avaient tous les deux dix-sept ans. Ils étaient encore jeunes et innocents. Maintenant, plusieurs années de souffrances plus tard, rien n'était plus comme avant.

Pour sa part, elle était dans un état physiquement épouvantable et elle n'avait pas besoin d'un miroir pour le savoir. On avait à peine la décence de lui fournir de l'eau pour qu'elle se nettoie… Ses cheveux bouffants étaient désormais fins et lâches, tombant sur ses épaules comme des fils morts. Son corps, affaibli par le manque de nourriture, était squelettique. Elle n'avait plus de muscles, plus de gras. Sous sa peau flétrie, il n'y avait que des os.

Mais lui… Il n'était plus le même non plus.

Il était plus grand, elle l'avait remarqué quand elle l'avait vu entrer. Désormais, il avait la même carrure que son père. Elle devinait sous sa cape de larges épaules et de puissants bras. Sa mâchoire s'était remplie à cause du gain de masse musculaire et était désormais dessinée comme celle d'un athlète… Ses yeux aussi avaient changé. Ils étaient gris, comme auparavant, mais à présent, ils étaient également plus ternes, plus froids.

- Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-elle d'une voix rouillée.

Rouillée de ne pas avoir été utilisée pendant des siècles.

- On t'a vraiment brisée alors, remarqua-t-il en replaçant une de ses mèches derrière son oreille, sans pour autant lui répondre.

- Ne me touche pas ! tenta de se dégager Hermione, attrapant le poignet de sa main pour l'en empêcher.

Mais elle était faible désormais, sans aucune force, alors sa prise sur lui était ridicule. D'un seul mouvement, sans effort, il libéra son poignet de son emprise et posa le bout de ses doigts sur sa joue pour les promener jusqu'à toucher son menton.

Hermione eut envie de le mordre, mais elle craignit d'y perdre une dent au passage.

Car ses dents étaient désormais aussi solides que ses os… Quand avait-elle consommé du calcium pour la dernière fois ?

Elle l'ignorait.

Elle ignorait tout, tout, tout…

- Tu es belle et bien en vie, l'entendit-elle constater alors qu'il s'asseyait à côté d'elle sur le sol.

Elle ne répondit pas cette fois et se contenta de le fusiller du regard.

- Je pensais que tu étais morte, comme les autres, continua-t-il pour briser le silence qui menaçait de tomber sur eux.

- Les autres ? demanda soudain Hermione, ne pouvant s'en empêcher.

- La plupart des prisonniers meurent dans leur cellule, admit-il en soupirant. Les conditions de captivité sont faites pour écourter le séjour… Il est rare qu'une personne y résiste aussi longtemps que toi, Granger. Mais à ton état, je pense que tu n'en as plus pour très longtemps. Même si…

- Même… même si… quoi ? l'interrompit-elle.

Sa bouche était pâteuse, les mots sortaient difficilement. Elle prit une pause, tourna sa langue dans sa bouche, puis reprit :

. Même si quoi … Malefoy ? Réponds-moi enfin, pourquoi es-tu ici ? Est-ce pour me narguer ? Est-ce pour me démolir ? Ne t'en fais pas ! rit-elle méchamment. Comme tu peux le voir, d'autres l'ont déjà fait à ta place !

- Je …, hésita-t-il.

Son expression était légèrement perdue, comme s'il cherchait ses mots. Il ne la regardait plus dans les yeux. Dans la cellule, il cherchait quelque chose du regard mais il ne trouvait rien. Hermione se demandait si, comme elle, il pouvait également voir dans cette cruelle obscurité.

Mais elle en doutait.

Lui, il vivait dehors, il faisait partie du camp des vainqueurs, des gagnants, des Sang-Pur, et on n'a pas besoin d'apprendre à vivre dans le noir quand on a gagné une place au soleil.

Avant la guerre, la famille Malefoy était déjà extrêmement puissante. Maintenant, après avoir choisi de soutenir le Seigneur des Ténèbres avant n'importe qui d'autre, leur influence devait être plus forte et étendue que jamais.

Elle se demandait de quoi était faite la vie de Draco aujourd'hui. Qu'est-ce qu'il faisait de ses journées ? Quel était son travail ? Avait-il même un travail, ce fils de riche ? Peut-être qu'avec ses amis Sang-Pur, il écumait les soirées huppées, côtoyait les plus hautes sphères du pouvoir, lui qui était destiné à une carrière politique extraordinaire, comme celle de son père avant lui, et qui n'avait rien à conquérir ou à accomplir pour mériter sa place.

Hermione aussi aurait voulu travailler au Ministère. Après la guerre, elle aurait voulu terminer ses études à Poudlard, décrocher un bon emploi puis se marier et fonder une famille… Elle aurait tout donné pour une fin heureuse, pour une vie normale et paisible.

Elle aurait tout donné pour revoir ses parents, eux qui étaient probablement encore en Australie avec une mémoire complètement altérée.

Cette pensée la réconforta un peu. Elle allait mourir seule et misérable mais au moins, ses parents, ses chers parents adorés, n'allaient pas en souffrir. Cela aurait été le comble de leur causer de la peine après toutes les épreuves qu'ils avaient dû affronter à cause des choix de leur fille.

- Je voulais savoir si tu étais encore en vie, avoua-t-il finalement.

- Et pourquoi ça ?

Elle aurait voulu l'insulter, le traiter de tous les noms, se lever et le mettre à terre pour le rouer de coups. Pourquoi ? Pour le punir, pour lui faire du mal, pour se venger

Mais Hermione arrivait à peine à parler et à réfléchir alors elle préféra économiser ses maigres forces.

- Tu es plus robuste que je ne le pensais, admit Malfoy après un moment, la regardant droit dans les yeux.

Ses yeux… Ses yeux gris et vides… C'était épatant, ce que les yeux pouvaient dire…

Hermione sentit son cœur rater un battement dans sa poitrine. C'était de l'étonnement, c'était de la colère… Oui, de la colère, de la colère qui pulsait dans ses veines à ce compliment non sollicité.

- Quand on était à Poudlard, reprit-il en détournant les yeux tandis qu'il jouait avec l'étincelle au bout de sa baguette pour faire danser des ombres sur les murs, je pensais que tu étais une petite chipie qui ne méritait pas d'être l'amie de Potter… Je me disais « Cette fille, elle ne sait qu'étudier et répondre aux examens, rien d'autre ! Dans la vraie vie, elle ne serait rien ! » J'étais ignorant, tu ne crois pas ?

- Malfoy, tu es sûr que tu vas bien ? lui demanda soudain Hermione, non pas parce qu'elle se souciait de sa santé mais parce qu'elle n'arrivait pas à croire que Draco puisse faire preuve d'auto-critique, et encore moins à haute voix.

Le garçon dont elle se souvenait était prétentieux, hautain, impérieux, présomptueux… De par sa naissance et son statut de sang, il se pensait supérieur et il regardait tout le monde de haut. C'était celui qui, à chaque rentrée scolaire, se vantait d'un nouveau joujou hors de prix que ses parents lui avaient offert et qui invoquait son puissant père chaque fois qu'un professeur voulait le châtier pour son inconduite… Et la plupart du temps, il obtenait gain de cause.

À l'époque, Hermione pensait que c'était injuste, qu'il n'en avait pas le droit et elle avait essayé de s'en plaindre. Avec du recul, elle se demandait pourquoi elle s'était donnée la peine de vouloir défier un Malfoy, une personne bien plus puissante qu'elle… Au fond, et malgré son image d'élève modèle, elle avait toujours porté en elle une profonde envie de mettre des bâtons dans les roues de ceux qui se sentent supérieus.

Elle avait été Gryffondor après tout, et l'amie d'un certain Harry Potter. Elle avait été indocile.

Mais c'était du passé, maintenant. De ce qu'elle fut un jour, il ne restait rien.

Rien.

- J'essaye d'aller bien, quoi que cela veuille dire, soupira-t-il. Vraiment, je ne sais pas si ça me réussit…

Elle plissa ses yeux.

- Que se passe-t-il, Granger ? demanda-t-il avec un petit sourire au coin des lèvres, un tout petit sourire triste au coin de ses fines lèvres. Je ne suis pas le même… Beaucoup de choses se sont passées depuis que… tu sais.

Hermione serra les dents et hocha la tête.

- Oui. Je sais, Malfoy.

Elle lui jeta les mots comme des glaçons, comme de l'acide, comme le serpent cracherait son venin.

Il eut un mouvement de recul en retour mais se reprit avant de trop s'écarter.

- Je ne suis pas venu ici aujourd'hui pour te demander pardon, se crut-il alors obligé de préciser.

- Je sais, répéta-t-elle.

- Tu ne me pardonneras jamais ce que j'ai fait, murmura-t-il alors. Ni à moi, ni à personne… Et je le comprends. Parfois j'essaye d'imaginer ce que tu éprouves mais je n'y arrive jamais.

- Et comment pourrais-tu ? répondit-elle en haussant les sourcils. Toi et les tiens avez gagné, moi et les miens avons perdu. Je pensais que tu appréciais la victoire mais visiblement, lâcha-t-elle en fixant ses yeux gris et froids, tu n'as pas le courage d'être corrompu jusqu'au bout.

- Corrompu ?

- Oui, corrompu, pourri même, confirma-t-elle d'une voix ferme, presque comme celle qu'elle avait avant. Pourri jusqu'à l'os. Le bien et le mal ont cela de commun qu'il faut du courage pour complètement les incarner. Malheureusement pour toi, tu n'as jamais été autre chose qu'un froussard.

- J'avais dix-sept ans, lui rappela-t-il.

- J'avais dix-sept ans aussi, mais j'ai tout de même choisi de suivre le bon chemin. Je n'ai pas préféré rejoindre un camp qui se réclame de la pureté du sang, de la prétendue supériorité de la magie noire et dont le chef est un détraqué mégalomaniaque !

- J'avais dix-sept ans ! répéta-t-il. Mon père, ma famille, ma maison, j'étais cerné de toutes parts ! Je sais que dans ton petit monde juste et parfait, il est toujours facile de faire le bon choix, le choix des vertueux, le choix des héros… Mais ils sont morts, tes héros, tous ! Alors je préfère avoir tort et vivre avec du sang sur les mains plutôt que d'être enfermé dans un cachot à ressasser ma courte existence en boucle depuis plus de cinq ans !

Il se releva brutalement et marcha vers l'autre bout de la cellule, essayant de se calmer. Elle avait remué quelque chose de sensible en lui, et Hermione l'aurait remarqué si une autre information ne l'avait pas assommée.

- Cinq ans ? souffla-t-elle d'une voix éteinte.

- Oui, répondit Draco. Cinq années se sont écoulées depuis l'exécution de McGonagall, et c'était la dernière fois qu'on t'a sortie, Granger.

- Alors, mais … et les autres ?

Ses yeux bruns étaient perdus. Elle ne savait pas quoi regarder.

Cinq ans.

Cinq années… Une, deux, trois, quatre… cinq !

Elle savait qu'elle était restée dans cette cellule longtemps, peut-être un ou deux ans, mais pas cinq ! Cinq… c'était trop.

- En ce qu'il s'agit de tes autres amis, soupira Malfoy. Seamus Finnigan a été retrouvé pendu dans sa cellule, Lovegood est morte de dénutrition et la fille Weasley, la dernière de sa famille, est morte après avoir été violée par tous les gardes d'Azkaban…

- Mais… mais… et son enfant ? balbutia Hermione. Ginny était enceinte, qu'est-ce qui est arrivé à son bébé ?! Vous n'avez tout de même pas tué un enfant Sang-Pur !

À cette question, un sourire triste, presque compatissant, étira les lèvres du Serpentard. Il lui jeta un regard empli de pitié.

- Je croyais que tu étais intelligente pourtant, Granger. Penses-tu qu'un bébé a sa place dans une prison ? La grossesse n'a jamais abouti. L'enfant de ton amie est mort dans son ventre car elle ne mangeait pas assez…

- Mais pourquoi ? Pourquoi l'ont-ils violée ? Pourquoi elle et pas moi ?! Et qu'en est-il de Luna ?

- Pour la dernière Weasley, c'est parce qu'elle a été la fiancée d'un certain Potter. Tu connais les hommes, tu sais qu'ils aiment profaner les possessions de ceux qu'ils ont vaincus. D'un autre côté, le sort de Ginny a été scellé par sa filiation. Contrairement à toi et à Lovegood, son sang était pur. Si personne n'a osé te toucher, Granger, c'est parce que de nos jours, sous la législation de Voldemort, il n'existe aucun crime plus grave que de mêler du sang pur à du sang sale…

Après avoir dit cela, il resta debout sur place un instant sans rien dire. Il lui laissa le temps de comprendre.

Hermione aurait voulu crier, pleurer, s'indigner, remuer ciel et terre pour changer le présent. Sous sa peau, sa magie remuait, voulant sortir sans pourtant trouver une issue. Elle et sa magie étaient toutes les deux piégées.

Elle laissa tomber ses bras au sol, comme une marionnette dont on coupe les fils, et contempla le plafond en essayant de comprendre pourquoi elle ne réagissait pas.

Mais elle n'était pas assez bête pour ne pas savoir. Si elle n'avait aucune réaction, ce n'était pas parce qu'elle était trop fière pour montrer ses larmes à Malefoy mais plutôt parce qu'au fond, elle s'y était attendue à cette fin-là.

Depuis qu'ils avaient été capturés, leurs destins avaient été scellés.

Et elle ne pleurait pas, elle s'émouvait à peine… Peut-être que son âme avait été brûlée par la solitude, peut-être que la folie la rattrapait…

Qu'allait-elle devenir ainsi seule au monde ? N'y avait-il qu'une seule issue ?

La mort ? Au fond du tunnel de ses pensées, elle se heurta à un mur noir. Oui, c'était la mort.

- Qu'allez-vous faire de moi maintenant ? demanda-t-elle lentement à Malfoy.

Ce dernier prit une bonne minute avant de répondre. Elle le vit hésiter entre elle et la porte, comme s'il voulait s'échapper, comme si cette cellule de pierres commençait à l'oppresser lui aussi.

- Ils m'ont délégué pour prendre de tes nouvelles, expliqua-t-il après un moment. Ils ne t'ont pas envoyé de nourriture pendant deux semaines et ils veulent savoir si tu es enfin morte pour nettoyer ta cellule.

- Mais je suis vivante, lui fit remarquer Hermione. Ils n'auront rien à nettoyer.

- L'anniversaire de la mort d'Harry Potter est dans cinq jours, informa Draco. Ils veulent marquer l'événement…

- Oh…

- Oui…

Un calme abominable s'installa. On les entendait à peine respirer. Hermione retenait son souffle, comme incapable d'y croire.

C'était le choc.

- Cinq jours ? répéta-t-elle finalement. C'est généreux…

- Oui assez, mais…

- Mais quoi, Malfoy ? Je vois bien que tu plaisantes, que ça ne peut pas être vrai ! Pourquoi tu mens ? se mit-elle à crier subitement. Pourquoi es-tu venu pour me mentir ? Tu crois que je n'ai pas assez souffert, déjà ? Va-t'en ! Va-t'en !

Elle gesticulait. Elle essaya même de se lever mais retomba par terre aussitôt.

- Du calme ! Calme-toi, Granger ! Parlons comme des adultes !

- Comme des adultes ?! Mais de qui tu te moques au juste ? Ça fait cinq putains d'années que je n'ai pas quitté cet endroit, Malfoy, tu crois vraiment que je suis une adulte ? fit-elle en tapant du poing contre le sol. Tu crois vraiment que j'ai assez d'expérience pour ça ? Mais va te faire voir !

Elle fulminait. Elle n'y croyait pas.

L'anniversaire de la mort d'Harry.

Harry était mort, le Sauveur était mort et avec lui l'espoir avait péri. Elle était seule, elle était désemparée.

Elle allait mourir le même jour qu'Harry.

Respirer… Elle ne pouvait plus respirer.

Elle ferma les yeux et essaya de remplir ses poumons mais rien n'y fit, l'air ne rentrait pas.

Sa vision s'obscurcit soudain et pour la première fois depuis longtemps, elle eut mal.

Elle avait oublié que souffrir était encore plus terrible que de ne rien sentir.

- Allez, tiens…

Soudain, une bouffée d'oxygène envahit ses narines et elle l'aspira. Ses sens déréglés revinrent à leur état normal et elle put sentir la baguette de Draco contre sa gorge, l'aidant à respirer.

La cellule était de nouveau sombre. Elle ne le voyait plus mais elle entendait le bruit de sa respiration régulière et elle sentait la chaleur d'un autre corps tout près du sien.

Il ne l'enlaçait pas mais il était tout près, sa grande main sur sa frêle épaule, essayant de lui insuffler du vent dans les poumons.

- Granger… ? entendit-elle dans le noir.

- Oui… Oui…, répondit-elle, prouvant qu'elle pouvait de nouveau parler. Je vais bien.

- Granger, tu sais que je ne mens pas. Dans cinq jours à partir d'aujourd'hui…

- … oui.

- Est-ce que… est-ce que tu veux que je…

Il essayait de dire quelque chose mais il n'y arrivait pas. Alors, il prit une grande inspiration.

-Je ne pourrai pas mentir pour te préserver. Dès que je serai sorti d'ici, je leur dirai que tu es vivante et ils commenceront à organiser ton exécution mais…

- Mais quoi ? demanda-t-elle, irritée car elle ne comprenait pas ce qu'il pourrait bien lui offrir pour soulager sa peine.

- Mais si tu n'as pas envie d'endurer l'humiliation d'une exécution publique ni la douleur que t'infligera ma tante Bellatrix – car c'est elle qui veut se charger de t'exécuter - je pourrais te soulager avant…

- Je…

Elle aurait bien voulu lui dire qu'elle ne voulait pas de son aide, qu'elle n'avait pas besoin de sa pitié, de la pitié d'un Malfoy… Mais c'était au-dessus de ses forces.

Jamais elle n'aurait pensé finir ainsi, se retrouver dans cette position, considérer la mort…

- Je veux du temps, décida-t-elle alors.

Il soupira.

Soupirer, soupirer, soupirer… Il ne faisait que soupirer ce nouveau Malfoy, nota-t-elle. Il devait probablement la trouver pathétique.

- Eh bien, je vais te le laisser, le temps…

Il sortit, la laissant seule.

La porte se referma sans aucun bruit.

Le silence s'étira à nouveau.

Mais Hermione n'y croyait toujours pas.

La mort. La mort. La mort.

Elle allait mourir.

Elle l'avait toujours su qu'elle allait trépasser un jour mais avoir une date, le moment précis de sa fin, c'était trop.

Comment peut-on pleurer quand c'est trop ?

La lumière argentée sur le sol le gardait éveillé.

C'était l'éclat de la lune. La nuit était encore jeune mais il savait d'avance qu'il n'allait pas pouvoir fermer l'œil.

Il se leva de son lit, vêtu d'une vieille chemise noire et d'un pantalon qui n'avait que trop servi, et alla vers le bar.

Il avait fait installer un bar dans ses appartements. Il invitait souvent des amis ou des filles de passage et ça le fatiguait tout le temps de devoir appeler les elfes pour qu'ils apportent les boissons. Il se versa un alcool fort dans un verre à vin, un verre en cristal, et le but d'une traite. Ça lui obscurcit la vue mais en même temps, ça lui rendit le poids de son corps plus léger.

Il ouvrit les volets et regarda le jardin en-dessous. Les plantes parfaitement taillées, l'herbe régulière, l'ambiance de quiétude qui s'en dégageait… Sa mère avait fait de leur extérieur une copie parfaite de l'Eden.

Il pensa au mois prochain, à la cérémonie de fiançailles, au moment où il allait devoir se mettre à genoux devant Astoria Greengrass et toute la bonne société du pays pour lui demander sa main après un long discours sur les sentiments inexistants qu'il avait pour elle.

C'était un mariage arrangé. C'était un bonheur arrangé. C'était un nid conjugal que l'on construisait sur des intérêts communs et du bon sens.

Il allait épouser une bonne fille, une fille vierge, lui faire des héritiers, faire semblant de l'aimer pendant les représentations publiques… Mais au bout du compte, il allait faire comme tous les autres : prendre une – ou plusieurs – maîtresses, fréquenter les bordels et se débaucher pour oublier l'ennui de son existence monotone.

Il allait aussi laisser Astoria prendre un amant si elle le voulait. Il allait être honnête.

Il savait qu'après l'avoir côtoyé pendant quelques années, elle allait entrevoir la médiocrité sous le vernis et voudrait aller voir ailleurs. Trouver un homme plus méritant et moins pitoyable.

Sa future existence allait être semblable en tous points à celle de ses parents. Rien de nouveau, rien d'excitant… Juste du luxe, de la bienséance et un peu de malhonnêteté pour emballer le tout.

L'amour, c'était pour les pauvres et les Sang-de-Bourbe.

Il repensa à Granger, à sa condition, à son avenir… Si elle s'était retrouvée à sa place, elle n'aurait pas accepté la vie qu'il menait. Elle aurait poursuivi ses études, elle aurait accompli de grandes choses.

Alors que lui… Alors que Draco Malfoy, lui, il…

Il voguait de plaisir en plaisir, de distraction en distraction, achetant l'oubli au prix de bouteilles chères et de filles faciles.

Il avait participé à l'effort d'après-guerre. Il avait traqué les résistants, il les avait capturés et livrés en pâture au Loup, au Maître, au Monstre.

Il avait été un monstre, lui aussi.

Il avait tué des mères, des pères, des enfants… Il avait vu des filles de Sang-Pur se faire violer sans lever le petit doigt pour les secourir.

Il avait même été présent le jour où Ginny Weasley s'était faite violer pour la première fois. Devant ses yeux, prise par quatre hommes, l'un après l'autre… Frappée, giflée, traitée comme un animal, comme une chose dont on peut disposer impunément.

Il avait été invité à participer mais il ne l'avait pas touchée.

Puis, après beaucoup d'autres souffrances, elle était tombée enceinte.

Bellatrix avait été ravie de la nouvelle et elle avait fait savoir sa joie, son bonheur… Elle avait ainsi conçu le projet de laisser la grossesse se terminer, d'aider l'adolescente à accoucher puis de tuer l'enfant sous ses yeux.

Draco avait alors pour la première fois, en entendant ce plan pendant un diner, haït sa tante de tout son être.

Ne trouvant aucune autre façon d'épargner Ginny, il s'était débrouillé pour mettre du poison dans sa nourriture, du poison pour son enfant, afin qu'il ne vienne pas au monde juste pour repartir quelques heures plus tard.

Oui, il avait menti à Granger à ce sujet et oui, il n'avait pas mentionné certaines choses, mais il l'avait fait pour son bien.

Il préférait qu'elle meure avec un peu moins de tristesse…

Ce n'était peut-être rien, mais c'était tout ce qu'il était capable de faire pour elle.

Mentir, duper et dissimuler.

Faire le mal pour obtenir le bien, le soulagement… Certaines personnes ne méritent pas de souffrir, mais il n'en faisait pas partie.

Draco ne dormit pas cette nuit. Il pensa à son futur et aux quatre prochains jours.

… Fin du Chapitre …

Note de l'auteur: C'est une histoire assez sombre, je l'admets. Mais la vie n'est pas faite que de rose et de bleu, il y a aussi du noir.

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