AGAPÊ
Aie pitié de moi, Seigneur, et amollis mon cœur endurci, afin que je puisse dans mes larmes laver mes péchés. – Acathiste à la Passion de Jésus-Christ
Mais celui qui vivait dans le noir,
Lorsqu'il voit, est méfiant et stupide.
Ébloui, il ne peut pas savoir
Qui était son ami et son guide.
Il s'épuise aussitôt au festin
De la vie, des couleurs et des dons,
La lumière lui fait mal, il la craint.
Il est seul et avance à tâtons.
Olga Berggolts
La nature de l'existence humaine est telle que toute personne particulière, en vainquant le mal en soi, inflige une si grande défaite au mal universel que cette victoire a des effets bienfaisants sur les destins du monde entier. Un seul saint est un phénomène extrêmement précieux pour toute l'humanité. – L'archimandrite Sophrony (Sakharov)
Valjean n'eut pas le temps de réfléchir, il bondit comme un léopard, saisit le fou à bras-le-corps et tomba avec lui à la renverse. Il risquait de se cogner affreusement le dos contre le pavé, mais son adresse qui lui avait tant de fois sauvé la vie lui vint en aide encore. Il fut stupéfait et effrayé lorsque Javert, tombé sur lui, poussa un hurlement indigne d'un homme robuste et éprouvé par le danger. Ensuite Javert se tut, comme s'il avait honte, mais ses lèvres pâles et tremblantes, l'abondante sueur qui perlait sur son front inquiétèrent Valjean encore plus que son cri.
Il se pencha vers Javert et dit à voix basse :
– Je tâcherai de t'aider si je comprends ce qui ne va pas.
Javert le regardait de bas en haut, il avait une respiration brève et saccadée, comme un chien malade. Enfin il répondit d'une voix rauque, en se soulevant sur les coudes :
– Tu m'as cassé les côtes. Ça fait mal, tu sais.
– Mais c'est impossible ! échappa-t-il à Valjean. Il avait depuis longtemps appris à maîtriser sa force, à la dompter, pour ne pas estropier quelqu'un, par mégarde.
Javert qui s'était visiblement un peu accoutumé à la douleur parla d'une voix entrecoupée mais plus intelligible :
– On m'a défoncé les côtes dans cette taverne, à coups de pied, si tu veux savoir. Ah, comme ils frappent, ces jeunes enthousiastes ! Et, malgré toi, tu as fini de les briser.
Valjean secoua la tête, le cœur gros : il était étrange et amer à penser que les jouvenceaux de bonnes familles, élevés parmi des livres intelligents et de beaux objets, courtois, bien éduqués, étaient tellement cruels. Tout à coup il se rendit compte que Javert venait d'employer l'expression « malgré toi » à son égard, et s'arrêta net, frappé de stupeur.
Cependant, le suicidé manqué répéta la tentative de se relever. De douleur, il grinça des dents, se résigna à la défaite et leva les yeux sur Valjean, sans rien dire.
Celui-ci répondit à cet appel au secours silencieux :
– Je crois qu'il vaut mieux ne pas te déranger pour le moment. Si un fragment de côte perce le poumon, cela peut être mortel. Ne bouge pas. Je reviendrai bientôt avec un docteur et un fiacre.
– Non ! objecta Javert, d'une seule haleine. Il avait le vertige et la nausée, mais surtout il avait des frissons à la pensée de rester tout seul sur ce pont. L'instant où il avait fait un pas dans l'abîme l'avait effleuré du souffle glacial de la mort et du froid cosmique dont il n'y avait qu'un seul salut : un être humain tout près, vivant et chaud, une âme vivante.
Valjean hésita mais n'osa pas insister. Le visage de Javert à la lueur du réverbère lui parut soudain blafard, comme celui d'un cadavre. Puisqu'on l'avait battu à coups de pied, on avait pu lui défoncer non seulement les côtes.
– Il te faut un docteur, en tout cas. Tu n'as toujours pas de famille ?
– Non, répondit Javert assez mollement.
– As-tu des domestiques ?
– Je n'en ai pas. C'est l'hôtesse de l'appartement qui fait la cuisine.
– Pourra-t-elle te soigner ?
– Non ! fit Javert avec tant d'énergie que Valjean, malgré son manque d'expérience, devina qu'elle était amoureuse de son locataire. Javert reprit haleine, péniblement, et dit :
– Je n'ai pas besoin qu'on me soigne.
Et il perdit connaissance.
Il ne se rappelait que vaguement le chemin : seulement que Valjean l'avait d'abord porté dans ses bras. Ensuite, dans un fiacre cahotant, Valjean l'avait tenu presque suspendu en l'air et avait allongé sa tête sur son épaule pour le protéger des secousses de la route. Javert avait la fièvre, ce qui justifiait le manque de protestations de sa part. Mais l'horrible vérité était qu'il n'avait nulle envie de protester. Il n'éprouvait aucun dépit contre le révoltant arbitraire de Valjean, seulement de la reconnaissance mêlée d'étonnement : l'homme qui avait vécu une telle vie, comment pouvait-il être si bon ?
– Où suis-je ? demanda Javert d'un air stupide, en revenant à lui de nouveau après un court assoupissement transpercé d'éclairs pourpres de la douleur.
– Chez moi, répondit Valjean. Toussaint, courez chercher un docteur ! ordonna-t-il, sans doute à la servante qui venait de pousser un cri d'effroi à la vue d'un uniforme policier.
– Et pour quoi faire m'as-tu traîné ici ?
– Papa ? dans la baie de la porte entrouverte apparut le visage d'une jeune fille aux yeux grands.
– Reste chez toi pour le moment, mon enfant, je t'expliquerai tout plus tard, dit Valjean. Ce ne fut pas un ordre, plutôt une prière. La jeune fille disparut, on ne voyait qu'un bout de sa robe par l'ouverture de la porte. Cosette, comprit Javert. La fille de Fantine.
– Tu n'as pas répondu à ma question.
La tête lui tournait de plus en plus fort, il était sur le point de s'évanouir. Il avait tout de suite compris qu'il avait une commotion du cerveau, revenu à lui garrotté comme un mouton après le coup de sa propre matraque sur la tête. À ce moment-là, il ne s'était pas trop chagriné, sûr qu'une migraine ne le menaçait plus. Ensuite, quand il avait appris que la tête lui servirait encore, il s'était réjoui, assez mollement d'ailleurs, que ce n'était pas pire que cela. Mais ses côtes étaient en miettes, à en juger par les sensations. Cependant il ne vomissait pas le sang, ce qui signifiait que les poumons n'étaient pas percés, pour le moment, tout au moins.
– Je l'ai déjà dit, tu as besoin d'un docteur.
Ayant installé Javert sur une chaise au milieu d'un petit salon, Valjean examina son uniforme, le tâta et sortit le couteau que l'inspecteur connaissait déjà.
– Je regrette, mais il faudra le couper. Ce serait un supplice de l'enlever, cela ne vaut pas la peine.
– Coupe...
Valjean s'arrêta un moment, surpris par une telle docilité, et s'empressa de soigneusement découdre le drap solide de l'uniforme. Javert regardait d'un air perdu les chiffons bleu foncé glisser par terre sans bruit. Il avait envie de pleurer.
Quelque chose tinta – apparemment, une pièce de menue monnaie venait de tomber de la poche décousue.
La porte d'entrée grinça, ce fut le docteur. Il était jeune, la petite barbe qu'il avait laissé pousser pour avoir l'air plus imposant semblait postiche sur sa face ronde de gamin.
– Ah, vous avez coupé l'habit de dessus, c'est très bien ! loua-t-il Valjean. D'habitude on plaint les chiffons au lieu de plaindre l'homme, tels idiots, figurez-vous. Vous pouvez enlever la chemise.
Valjean aida Javert à ôter la chemise et faillit siffler d'étonnement en voyant une cicatrice d'un coup de couteau qui avait glissé sur les côtes et une marque sombre et ridée, suite d'une blessure de balle. L'invulnérabilité légendaire de l'inspecteur n'était que le fruit de la fantaisie des habitants des bas-fonds de Paris.
L'examen fut bref mais pénible. Le docteur serra la cage thoracique deux fois, des clavicules aux omoplates et sur les côtés, et une douleur perçante encercla les côtes cassées. Javert serra les dents jusqu'à les grincer, – il y avait une jeune fille dans la pièce voisine, sans cela, il aurait hurlé, – croisa les yeux de Valjean et fut muet de stupeur : celui-ci le regardait avec une tristesse et une compassion qui n'étaient pas de ce monde.
Ensuite Javert dut suivre des yeux un instrument étincelant dans la main du docteur qui bougeait ça et là. Il faillit en vomir. Il attendait qu'on le laissât en paix, quand tout à coup le docteur conseilla de le transporter à l'hôpital.
– Deux côtes cassées, la quatrième de droite et la cinquième de gauche, une commotion du cerveau assez grave, une dizaine de meurtrissures – on vous a donné une bonne rossée, monsieur !
– Moi non plus, je ne suis pas resté là tranquillement à attendre des coups ! riposta Javert.
– Pourquoi à l'hôpital ? demanda Valjean, l'air soucieux. A-t-il besoin d'une opération ?
– Non, mais ce genre de blessure cause invariablement des enflures, l'inflammation, de la fièvre – en fait, la fièvre a déjà commencé. Cela peut être dangereux.
Javert gardait le silence. Son orgueil lui imposait de quitter sur-le-champ la maison de son bienfaiteur importun et de refuser sa bonté effrayante et imprévisible, tandis que son âme fatiguée et malade cherchait la consolation. Valjean jeta sur lui un regard interrogateur et comprit quelque chose.
– Non, je crois que ce n'est pas la peine. L'hôpital doit être surchargé après les événements d'aujourd'hui. Il sera mieux à la maison.
– Vous avez raison. Le malade doit garder le lit, il lui faut beaucoup de repos. Il faut maintenir des pansements bien serrés sur ses côtes. Ce serait bien également de boire de la tisane d'églantier. Si la douleur devient intolérable, donnez-lui du laudanum. Et voici le remède contre la fièvre, dit le docteur en rédigeant une ordonnance. Si le malade a beaucoup de fièvre, envoyez me chercher, et en attendant frottez son corps avec de l'eau-de-vie.
– Avec quoi ?
– Avec de l'eau-de-vie, confirma posément le docteur. Elle s'évapore vite et fait baisser la fièvre.
– Oui, mais... l'eau-de-vie ? Valjean voulait dire que l'alcool pénètre par les pores de la peau et le malade serait ainsi ivre mort – malgré lui.
Le docteur haussa les épaules.
– Et la commotion ? demanda Valjean tout en réfléchissant : « Voici donc pourquoi il voulait plonger dans la Seine ! Je me demande si un coup sur la tête peut causer une folie temporaire... ou permanente ? »
– La même chose : le repos, exclure la lumière vive, les odeurs ou les bruits forts, se lever et se coucher lentement, un mouvement à la fois. En considérant les fractures, le malade ne pourra pas faire autrement. Il a un hématome à la nuque, appliquez-y de la glace. Il ne faut pas fatiguer les yeux, ajouta le docteur et partit, ayant reçu ses honoraires.
Valjean jeta un coup d'œil plein de doute sur la chemise de l'inspecteur : le col montant amidonné était taché du sang qui venait de l'écorchure à son cou et en tout cas n'était à propos qu'ensemble avec l'uniforme. Il devait le suffoquer et lui faire mal au cou.
– Toussaint, je vous en prie, apportez l'une de mes chemises, ordonna-t-il à la servante. Et encore de la toile propre, des emplâtres, une écuelle d'eau, une serviette, une éponge et du savon.
Valjean se rendit compte tout à coup que les poils (ou était-ce la barbe ?) au menton de Javert étaient presque gris, ce qui le rendait semblable à un prolétaire. À un prolétaire dégradé, peut-être même porté sur la boisson.
– Veux-tu qu'on te rase ?
– Ça peut attendre.
Toussaint apporta un plateau avec tout le nécessaire, et Valjean s'occupa du pansement et des blessures. Ses mouvements étaient brefs et précis.
– Pourquoi le fais-tu toi-même ? demanda Javert tout à coup. À en juger par son expression, il n'était pas tout à fait conscient de ce qui se passait autour de lui, mais son sens de la hiérarchie était toujours aussi net : le maître ne devait pas faire ce qu'il pouvait déléguer à la servante.
Valjean, qui était en train de fixer le bandage sur la poitrine de l'inspecteur, ne voulait pas expliquer que Toussaint était une vieille fille et qu'elle ne toucherait pas à un homme à demi habillé même pour lui sauver la vie. Il dit seulement :
– Elle est un peu bizarre. Elle a peur des étrangers.
Il lava l'écorchure à demi séchée sous les cheveux au front de Javert et fronça les sourcils en regardant une autre petite blessure à son cou : celle-là était enflammée et saignait.
– Quand même, il faudra te raser les cheveux ici, autrement l'emplâtre ne tiendra pas.
Il ne pensait même pas à ses propres meurtrissures et écorchures qu'il avait reçues pendant son trajet dans les égouts.
– Ce n'est qu'une égratignure, grommela Javert mais toutefois tourna vers lui le cou écorché jusqu'à la chair par la grossière corde de chanvre. « S'il avait voulu m'égorger, il l'aurait déjà fait, il avait une chance », se rappela-t-il tout en tressaillant au contact du métal.
– Mais elle est profonde. Ne bouge pas.
Valjean rasa une partie de ce qui devait être la barbe avec le même couteau, lava la blessure et y appliqua l'emplâtre. Il pensa avec amertume : « C'est donc cela qu'on leur enseigne dans leurs universités ? », ne pouvant pas oublier l'image de Javert, battu avec férocité et lié d'une manière inhumaine, tortionnaire.
Valjean s'était arrêté net, figé d'horreur, comme devant un obstacle invisible. Il était bouleversé par cette rencontre, par l'aspect tourmenté de l'inspecteur. Il avait eu besoin de tout son sang-froid pour ne pas trahir sa pitié : remarquée par Enjolras ou seulement par Gavroche, elle les aurait perdus tous les deux. Valjean aurait voulu arracher la corde qui avait presque étranglé Javert, l'asseoir sur une chaise, lui donner à boire, essuyer avec un mouchoir propre son visage meurtri, tout en sang. Il ne pouvait faire rien de tout cela, même lui faire un signe pour l'encourager, lui faire comprendre qu'il était de son côté, qu'il allait le sortir de là : Javert n'aurait pas compris, il ne l'aurait pas cru, il aurait dit quelque chose d'imprudent. Par contre, il avait fallu le tirer brutalement par la corde et ensuite le pousser dans le dos – pas avec sa pleine force, bien sûr, mais d'une manière très humiliante. Le grossier « Fous le camp ! » n'avait plus été adressé à Enjolras et les autres mais à Javert lui-même, pour lui donner de l'élan. On ne pouvait pas perdre une minute.
– Enjolras devait croire que nous étions ennemis et que la main me démangeait de te tordre le cou, soupira Valjean en boutonnant la chemise de Javert. Pardon. C'était rude.
Javert était assis bien sagement sur la chaise et essayait de ne pas tousser, par mégarde. Non seulement la commotion du cerveau et ses côtes cassées le faisaient souffrir, mais aussi ses meurtrissures : son corps entier était en proie à une douleur cuisante, comme si un escadron de cavalerie venait de passer sur lui. En entendant les excuses de Valjean, il expira fort, avec une grimace de douleur, et le fixa, bouche bée.
– Enjolras ? Et qui sommes-nous donc ?
– Je ne sais pas, répondit Valjean, trop las pour réfléchir. Quoi que tu en penses, je ne suis pas ton ennemi. Je ne te blâme pas, je te l'ai déjà dit. Tu te trompais. Il ne faut pas haïr les gens à cause de leurs erreurs. Veux-tu manger quelque chose ?
– Non, je ne peux pas. J'ai des nausées.
– Alors couche-toi.
Valjean n'insista pas : le docteur l'avait prévenu qu'il faudrait prendre en compte les suites de la commotion. Se coucher fut encore plus pénible pour Javert que se lever. Après, il passa plusieurs minutes à serrer les dents et à regarder fixement le plafond. Valjean essuya de son front les perles de sueur.
– Tu as si mal ? Je vais chercher le laudanum. Il fait trop tard pour envoyer Toussaint, ce n'est pas l'heure pour une femme d'être dans la rue.
– Les pharmacies sont fermées. Nous avons bien une ... révolution. Javert appliqua à ladite révolution un terme tout à fait indécent mais expressif (Valjean esquissa une grimace). Les pharmaciens ont peur de massacres.
– Tu as raison, je n'y ai pas pensé. Je serai dans la pièce voisine : si tu as besoin de moi, frappe au mur.
Valjean se tourna vers la porte, mais tout à coup son poignet fut serré comme par une pince.
– Pourquoi es-tu ainsi ? demanda Javert d'une voix sifflante (« Allons donc, il a dû s'éreinter la voix », se dit Valjean). Ses yeux brillaient d'une manière étrange, à cause de la fièvre ou bien des larmes.
– Je me suis élevé, répondit Valjean en toute simplicité, sans être surpris par la question. Être un homme de bien est une pratique, cela s'apprend quand on fait des efforts. À chaque fois il devient plus facile de faire le bon choix.
Comme Javert refusait de relâcher sa main, Valjean tira une chaise et s'y assit. « Il y aura une meurtrissure au poignet, pensa-t-il distraitement. Tout au moins, il n'est pas violent. » Son idée suivante fut inattendue : peut-être que Javert, comme tout être humain, voulait tenir quelqu'un par la main quand il était tourmenté, quand il avait mal ?
– Moi aussi, je me suis élevé, remarqua Javert avec amertume.
– Ce n'est pas ta faute que n'as jamais rencontré personne dans les yeux de qui tu aurais vu la lueur de la vie éternelle... la lueur de l'amour divin, dit Valjean avec tristesse. Que moi, j'aie eu la chance de rencontrer un tel homme dans ma vie est une immense grâce divine, une grâce que je n'ai en rien méritée.
Il se tut, un sourire tendre toucha les commissures de ses lèvres.
– Il y a des choses qu'on ne peut pas apprendre sans les avoir vues, sans s'être rendu compte personnellement qu'elles existent en fait. L'agapê*, la charité chrétienne, est l'une de ses choses. Elle restaure des cendres une conscience brûlée, elle réconcilie avec la vie. Mais, sans avoir rencontré quelqu'un qui la reflète, nous n'avons aucune idée de ce qu'elle représente, tout simplement.
... En se rappelant sa rencontre avec l'évêque, Valjean essayait de trouver une définition pour ce qui avait bouleversé sa vie. C'était quelque chose de plus que la bonté, la courtoisie, la délicatesse, le respect : il ne trouvait pas les mots pour le décrire, mais l'attitude de monseigneur Myriel envers lui ressemblait à de la révérence. L'évêque de Digne avait perçu dans sa figure patibulaire – qui à elle seule, sans le passeport jaune, témoignait des mœurs du bagne – son prochain, son frère perdu, l'un de ceux pour qui le Fils de Dieu avait versé son précieux sang sur la Croix. Grâce à cette révérence Valjean s'était détendu, et dans son âme était née la compréhension à quel point chaque vie humaine était fragile et précieuse ; en imitant cette révérence, il avait appris à voir dans les autres une beauté blessée, profanée, avait cultivé en lui le sens du tact, la délicatesse, la douceur qui sans paroles disaient à ceux qui l'entouraient que rien ne les menaçait. Autrefois, son aspect avait été capable de faire peur à une bête féroce, mais il était devenu un homme près de qui l'être le plus faible pouvait se sentir en sécurité : une jeune fille, un enfant, un chaton. L'un de ses principes était un grand respect pour celui qui était vulnérable, facile à offenser dans les circonstances données. Même en faisant l'aumône il avait l'air d'être celui qui recevait le bienfait.
Et au début de tout cela, un homme traqué et aigri, à l'orgueil blessé et un immense désir de se venger du monde entier, avait été atteint par la grâce de Dieu. Elle avait éclaté comme une tempête, était tombée comme une avalanche, et il était resté devant elle sans forces, stupéfait, anéanti, né de nouveau, comme s'il venait de sortir des fonts baptismaux.
Les épreuves de cette journée furent excessives même pour Valjean : il s'endormit sur sa chaise, les yeux fermés, la tête penchée sur sa poitrine. Un homme qui dort ne contrôle pas l'expression de son visage, elle trahit tous ses mystères ; le visage pâle et exténué de Valjean irradiait toujours la même bonté infinie, la même tristesse profonde, la même douceur : il était évident qu'il ne ferait souffrir nulle créature vivante. Tout à coup, une crainte irraisonnée pour cet homme s'empara de Javert. Il avait beau ne pas comprendre la cause de cette crainte : à part lui, personne ne persécutait Valjean, et lui-même ne représentait plus de danger, – Javert faisait confiance à son intuition professionnelle sans laquelle il serait depuis longtemps tombé sous le couteau de quelque bandit.
– Réveille-toi, interpella-t-il Valjean à mi-voix. Toi aussi, tu dois te coucher. Éteins les chandelles, s'il te plaît, à part une seule. Ça me fait mal aux yeux.
– Tout de suite.
Valjean éteignit les chandelles et ramassa les livres qui étaient sur la table. Javert remarqua que c'était les Saintes Écritures, un bréviaire et un psautier.
– N'emporte pas la Bible, demanda tout d'un coup Javert. Je voudrais la lire.
Valjean hésita un moment, comme si cette demande innocente touchait à quelque chose de personnel. Il déposa quand même le volume épais et usé sur la table au chevet du lit :
– Ne lis pas trop longtemps. Le docteur a prescrit de ne pas te fatiguer les yeux.
Et Valjean sortit en fermant doucement la porte derrière lui.
Javert finit par trouver une pose où il ne sentait presque plus la douleur, se détendit et s'allongea sous la couverture. En regardant autour de lui, il comprit que Valjean lui avait cédé sa propre chambre qui lui servait à la fois de chambre à coucher et de cabinet. L'ameublement était modeste mais propre : un lit, une table, un fauteuil dans le coin, deux chaises, une gigantesque armoire pour les livres et une garde-robe. Il n'y avait pas de poussière sur les dos des livres, on ne les achetait visiblement pas pour leur beauté. Sur la table il y avait deux chandeliers en argent, Javert les reconnut tout de suite : jadis ils avaient appartenu à l'évêque de Digne. Son portrait – très réussi, autant que l'inspecteur, qui se connaissait mal en peinture, pouvait juger – pendait au mur entre les deux armoires, et au-dessus du lit il y avait un crucifix en bois très finement travaillé. La chambre n'avait pas de personnalité, pour ainsi dire ; sur son habitant, elle disait seulement qu'il était rangé, simple dans ses habitudes, dévot et qu'il lisait beaucoup.
« Une cellule de moine, pensa Javert avec étonnement. Ou plutôt, se reprit-il, l'asile d'un homme qui doit se cacher. D'un homme qui a l'habitude de quitter sa demeure à la hâte et sans laisser de traces, en cas de perquisition. »
Javert s'assit dans son lit en s'appuyant sur les oreillers, tira près de lui le chandelier avec une seule chandelle et mit sur ses genoux le livre lourd. Il comprit tout de suite pourquoi Valjean avait été embarrassé : les pages étaient parsemées de passages soulignés, de notes, de points d'exclamation, de commentaires brefs, visiblement de sa main. En quelque sorte c'était un journal personnel.
L'intérêt vif que lui inspirait le mystère de la personnalité de cet homme fit Javert se plonger dans la lecture.
« Celui qui veut se venger trouvera la vengeance du Seigneur, qui tiendra soigneusement ses péchés en réserve. Pardonne à ton prochain qui t'a offensé, et tes péchés te seront remis quand tu le demanderas. L'homme garde sa colère contre un homme, et il ose demander à Dieu qu'il le guérisse. Il n'a pas pitié d'un homme semblable à lui, et il demande le pardon de ses péchés » – souligné.
« Une fille est pour son père un sujet secret de veilles, et le souci qu'elle cause lui enlève le sommeil » – point d'exclamation.
« Ne te souviens pas des fautes de ma jeunesse ni de mes transgressions » – une esquisse au crayon sur les marges : un profil dans lequel on reconnaissait le forçat numéro 24601 tel qu'il avait été trente ans auparavant. Son expression féroce et sombre était très bien saisie.
« Ne méprise pas l'homme qui se retire du péché, et ne lui adresse pas de reproche » – points de suspension.
« Souviens-toi que la mort ne tarde point, et que l'arrêt du sombre séjour t'a été signifié. Avant ta mort fais du bien à ton ami, et selon tes moyens tends la main et donne au pauvre » – souligné d'un trait gras.
« Mon fils, ne mêle pas tes reproches à tes bonnes œuvres, et à tes divers dons ne joins pas l'affliction d'une parole méchante » – point d'exclamation.
« La malignité de la femme lui change le visage ; elle prend un regard sombre comme un ours » – sur les marges il y avait un croquis fait au crayon, très ressemblant, de madame Thénardier aux cheveux ébouriffés.
Mais qu'est-ce que c'est ? « Pour qui sera bon celui qui est méchant pour lui-même ? » – et à côté les contours d'un profil sous le tricorne : à sa stupeur, Javert y reconnut lui-même. « Est-ce bien moi ?.. » Ce n'était pas une caricature, mais, comme dans l'autoportrait, la morosité et la méfiance étaient quelque peu exagérées, ce qui communiquait à la physionomie une ressemblance à peine perceptible avec un mufle de mastiff. Le regard d'un autre, attentif mais pas hostile. Plutôt perplexe : figurez-vous, il existe aussi des gens pareils au monde...
« Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent » – mis en cercle et, tout près, un seul mot : « Difficile ! »
« Laisse la colère, abandonne la fureur. Ne t'irrite pas, ce serait mal faire » – souligné.
« Est-ce donc en vous taisant que vous rendez la justice ? Est-ce ainsi que vous jugez avec droiture, fils de l'homme ? » – points de suspension éloquents...
« Lorsque mon cœur s'aigrissait, et que je me sentais percé dans les entrailles, j'étais stupide et sans intelligence, j'étais à ton égard comme les bêtes » – trois points d'exclamation.
« Je ne tire pas ma gloire des hommes » – souligné d'un triple trait.
« Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras » – point d'exclamation et le profil du vieux Fauchelevent.
« Au jour du bonheur, sois heureux, et au jour du malheur, réfléchis » – souligné.
« Par la bonté et la fidélité on expie l'iniquité » – point d'exclamation.
« Les desseins dans le cœur de l'homme sont des eaux profondes, mais l'homme intelligent sait y puiser » – encore un autoportrait sur les marges, cette fois-ci de l'époque de Montreuil-sur-Mer.
« Si j'ai été joyeux du malheur de mon ennemi, si j'ai sauté d'allégresse quand les revers l'ont atteint, moi qui n'ai pas permis à ma langue de pécher, de demander sa mort avec imprécation » – points de suspension.
Le choix des livres des Saintes Écritures et des passages cités – Jésus fils de Sirach, Job, les Psaumes, les Prophètes, les Proverbes, Jean le Théologien – témoignait de l'esprit d'un philosophe. Javert feuilletait les pages à la recherche de nouveaux commentaires et passages soulignés, sans faire attention ni à l'étau qui se serrait de plus en plus fort autour de sa tête ni à ses yeux qui lui faisaient mal, comme si quelqu'un y avait versé du sable. La Bible fut un témoin muet qui éleva sa voix en défense de Jean Valjean, et personne n'aurait pu réfuter ce témoignage.
... Un orage éclata avant l'aube. Des torrents d'eau trouble tombaient sur le pavé, des marronniers mouillés pliaient et gémissaient sous les rafales de vent, des tôles arrachées tombaient avec fracas, dans le ciel scintillaient de grands zigzags bleus et dorés. Valjean, réveillé par un coup de tonnerre, se leva, s'habilla et jeta un coup d'œil dans la chambre de sa fille : celle-ci dormait profondément en embrassant l'oreiller sur lequel étaient répandues ses boucles dorées. La masse de Notre-Dame de Paris aurait pu s'effondrer derrière la fenêtre, Cosette ne l'aurait pas entendu, elle faisait un rêve sur le bonheur. Valjean fit le signe de la croix sur sa fille et, après une hésitation, frappa à la porte de sa propre chambre : il avait lu quelque part que la condition des malades empirait pendant l'orage.
– Oui ! siffla une voix familière. Javert se tenait debout près de la fenêtre ouverte, tout recroquevillé, penché sur le rebord.
– Pourquoi t'es-tu levé ? Couche-toi tout de suite ! lui cria sévèrement Valjean, sans aucun effet, pourtant.
– Entends-tu ? À quoi ressemble ce bruit ? demanda tout d'un coup l'inspecteur et répondit à sa propre question : Comme si une immense toile se déchirait avec un craquement. C'est le tissu de l'existence qui se déchire...
« Il a le délire », s'inquiéta Valjean. En fait, l'aspect de Javert faisait penser à l'asile de Bedlam à Londres et à d'autres institutions semblables.
Valjean ferma la fenêtre.
– Qui suis-je, si ce n'est un serviteur de la loi ? demanda Javert d'une voix pathétique. Sa chemise était mouillée par la pluie qui, par jets obliques, fouettait par-dessus le rebord. Je n'existe pas !
Valjean n'apprécia pas le côté tragique de la situation : il était très fatigué, à court de sommeil et, en plus, inquiet au sujet de la folie supposée de l'inspecteur.
– Je ne suis rien, rien que l'engeance d'un forçat et d'une putain bohémienne, conclut Javert, l'air morose.
Valjean ne trouva rien à dire, alors il le serra dans ses bras, tout simplement. Comme il avait fait pour Fantine mourante ou pour la petite Cosette qui avait eu peur de l'orage dans son enfance.
Javert tressaillit et resta immobile, on n'entendait plus sa respiration, son épaule se raidit sous la paume de Valjean. Valjean se rendit compte tout à coup que l'inspecteur ne parlait pas ce langage : la langue du soin, de la tendresse, de la compassion, qui était intelligible à tout être humain. Fantine avait eu un amant, Cosette avait eu sa mère et lui-même une famille. Tandis que Javert n'avait pas appris cette langue. Hélas...
– Tu crois que je suis bête ? articula Javert sans forces, d'une voix atone.
« Tu n'es pas bête, tu es un fou furieux, et qui sait ce qui est pire », objecta Valjean avec un humour amer, en se gardant de le dire à haute voix, bien sûr. Il dit seulement :
– Non, mais c'était bête de ta part de croire que tu avais les réponses à toutes les questions.
Il n'avait pas retiré sa main de l'épaule de Javert.
– Tout être humain est un être humain, ajouta-t-il après une pause.
– Et je suis un homme comme les autres, tu en as connu bien pire que moi, conclut Javert tout à coup, en citant les paroles de Valjean. Arrête d'exercer ton agapê à mes dépens. Cela me fait me sentir encore plus mal.
– Couche-toi, dit Valjean en hochant la tête. Il faut changer de chemise, autrement tu attraperas le froid, et tu ne dois pas tousser.
– Saint Jean le Miséricordieux*.
Le sarcasme dans la voix de l'inspecteur suffirait pour une dizaine de Gillenormands irrités.
– Il est salutaire de servir son prochain, sourit Valjean.
Javert, toujours figé sur place (au moins, il n'essayait pas de repousser sa main), tout à coup ferma les yeux et chancela en avant en appuyant sa tête sur Valjean, tempe contre tempe. Il resta là, la tête penchée sur son épaule, sans dire un mot. Dans ce geste il y avait quelque chose d'un gros chien morose qui se blottit contre les genoux de son maître. Valjean le serra plus fort, comme en disant sans paroles : Dieu est grand, il arrangera tout.
Cela dura une minute, pas plus.
Valjean ne sut jamais qu'une nouvelle vie à ce moment avait commencé pour Javert, comme pour lui-même elle avait commencé par les larmes de repentir près de la maison de l'évêque. Il y a une sorte de magie dans l'étreinte ; nous percevons d'une manière spéciale l'existence d'un homme dont le cœur a battu si près de nous : il nous semble plus vulnérable, mais aussi plus chaud, plus vivant, plus réel.
Le matin suivant Toussaint s'approcha de Valjean en tenant quelque chose à la main.
– Monsieur, hier je balayais le plancher et j'ai trouvé cela parmi les lambeaux de l'uniforme de l'autre monsieur...
L'art d'exprimer ses pensées d'une manière cohérente n'avait jamais été son côté fort.
– Oui, j'ai entendu quelque chose tomber de la poche.
Valjean tendit la main – à sa grande surprise, la servante mit dans sa paume un chapelet en verre noir, dépareillé, usé par le temps.
C'était le même chapelet.
Tout en se demandant pourquoi l'inspecteur l'avait gardé toutes ces années, Valjean s'efforça de rejeter une vision de Javert qui se transformait à la pleine lune en chien de chasse et poursuivait les criminels à l'odeur d'une cravate ou d'un gant. Un chapelet ferait l'affaire, pourquoi pas. À force d'y penser, il ressentit une immense pitié pour l'inspecteur, sans bien savoir pourquoi.
* Agapê – la charité chrétienne, l'amour du prochain. La bonté, la compassion, l'abnégation, la miséricorde, l'aide désintéressée, la disposition d'agir contre son propre intérêt mais pour le bien du prochain. Lorsque Jésus-Christ dit : « Aimez vos ennemis », il emploie la forme verbale du mot « agapê » (et non, par exemple, de « philia », l'affection amicale). Cela signifie « Soyez miséricordieux, consolez-les, montrez-leur de la bonté ».
* Saint Jean le Miséricordieux, le Patriarche d'Alexandrie, considérait l'aumône et les bienfaits à tous les nécessiteux la tâche principale de sa vie. Au début de son office de patriarche il ordonna de compter tous les pauvres et misérables d'Alexandrie : il y en avait plus de sept mille. Chaque jour le saint donnait de la nourriture gratuite à tous ces malheureux. Deux fois par semaine, le mercredi et le vendredi, il venait aux portes de la cathédrale et, assis sur le parvis, recevait tous ceux qui avaient besoin de lui : il jugeait les querelles, aidait les victimes de l'injustice, faisait l'aumône. Trois fois par semaine il visitait les hôpitaux, secourant les malades.
