Merci à Kcaraetmoi ainsi qu'à Guest d'avoir laissé un commentaire sous le dernier chapitre. Voici la suite.

Bonne lecture !


« Beaucoup de choses peuvent se cacher dans le silence. Ou du moins tenter de s'y cacher. La plupart des émotions, savait-il, finissaient par sortir. Surtout la colère. »

Le beau mystère de Louise Penny

« La joie produit de mauvais combattants. Je lui préfère la colère, c'est une autre histoire. Elle fait bouillir le sang. Elle est la forme même de la vie, sa première vocifération. Elle peut trahir. J'aime la colère parce qu'elle a toujours quelque chose à révéler. »

Le roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod

« Quand vous supprimez l'espoir, ça laisse un vide. Certains comblent le vide avec la colère. »

L'Envol des anges de Michael Connelly


Jour 2

Hermione avait déjà tué.

Elle ne se souvenait plus de quand exactement, de quel sort elle avait utilisé au juste. Tout ce qui lui restait en mémoire, c'était un éclair de yeux gris et un nuage de cheveux bruns. Sa victime avait été un garçon tout de noir vêtu, un Sang-Pur, un disciple de Voldemort, un ennemi.

Cela s'était produit durant une nuit noire et sans lune, sombre et impitoyable… Elle et Ron s'étaient engouffrés dans une forêt pour tenter d'échapper à la horde de Mangemorts qui les traquait inlassablement. Au milieu des arbres, ils s'étaient dispersés. « Ils nous auront, » s'étaient-ils dit. « Mais pas ensemble. L'un de nous doit survivre. »

Elle se souvenait du baiser qu'il avait posé sur son front, de ses murmures dans son oreille, de sa main tremblante qui courait dans ses cheveux, juste avant la séparation ultime, au milieu du noir.

- Harry aurait su quoi faire, lui avait-il dit.

Et elle l'avait cru, car elle savait qu'Harry aurait effectivement su quoi faire, Harry aurait eu le courage et la force d'affronter les Mangemorts, tous.

Harry avait été un noble, brave homme, un Gryffondor jusqu'au bout.

Elle n'avait plus jamais revu Ron… Jusqu'à ce qu'elle reconnaisse sa tête, accrochée bout d'une pique, à l'entrée d'Azkaban.

Hermione s'était alors jetée dans la forêt, comme on se jette dans l'eau, comme quand on veut le suicide… Elle avait accepté de se tuer, ce soir-là, mais elle avait pensé que ce serait pour mieux renaitre plus tard.

Elle avait couru, malgré ses jambes épuisées, malgré son souffle court, malgré l'opacité des feuilles et des arbres, voulant échapper, voulant fuir, craignant plus pour la cause qu'elle défendait que pour sa vie. Ses pas avaient été assurés et puissants, mais ils avaient laissé des traces.

Malgré tous ses efforts pour ne pas se faire repérer, elle avait tout de même été retrouvée.

Entendant des pas derrière elle, un bruit de pas qui n'était pas le sien, elle avait redoublé de vitesse… Puis, quand elle s'était mise à entendre un souffle irrégulier se rapprocher, elle s'était arrêtée, et brusquement, s'était retournée vers son assaillant, baguette levée.

Elle avait crié. Lumière.

Il était tombé, mort.

Raide mort.

Tué.

Elle ne se souvenait plus du sort exact. Sa mémoire avait effacé ce détail, ce détail atroce. Mais cela avait été un Sortilège Impardonnable sans aucun doute.

Impardonnable.

Elle était impardonnable.

- Lumos, avait-elle dit.

Pour une seconde, elle avait observé le visage de celui qu'elle venait d'assassiner. Avec un Impardonnable.

Mais c'était la guerre.

La guerre, c'était de tuer, tuer sans pitié, sans remords, sans regrets, il ne fallait même pas y penser.

La guerre, c'était comme le viol, c'était comme l'adultère, c'était comme toutes ces choses ignominieuses que les hommes font sans oser se l'avouer, c'était une chose qui devait rester dans le secret, le secret absolu.

Voilà pourquoi les hommes, ceux qui remportent la guerre, réécrivent les livres, en brulent des chapitres, et enterrent certains auteurs. Parce qu'une fois qu'on a souillé la page de sang, il faut la déchirer, et la réécrire. Avec ses propres mots.

Il faut surtout gagner la guerre des mots.

Avant, un Sang-de-Bourbe était un sorcier, pas une abomination de la nature. Avant, un Traitre-au-Sang était un humain, et pas un objet que l'on peut violer… Avant, Harry Potter était un Héro, pas un terroriste.

Au milieu de sa cellule, Hermione marchait. Arpentait chaque mètre carré de sa prison de pierre, afin de bouger, de se dépenser, de relâcher la pression.

Bam !

Elle frappa la porte en métal.

Bam ! Bam ! Bam !

Puis, elle frappa le mur, les murs. Tous les murs, tous les quatre. Elle les frappa, et les frappa, et les frappa.

- AH ! AH ! RAAAAAH !

Elle criait comme un animal.

- Va au diable, Voldemort, va crever au diable, salaud !

Cette guerre, elle lui avait tout pris.

Ses parents, ses amis, ses amours, sa jeunesse… Il ne restait plus rien, il ne lui restait plus rien.

Que des souvenirs.

Elle se souvenait de son premier baiser avec Ron, des papillons dans son ventre, de l'électricité au bout de ses doigts, de la passion qui l'avait habitée, possédée, de cette sensation extraordinaire de flottement… Les yeux profonds de Ron, son visage pâle, son sourire, ses lèvres roses, son souffle chaud… Les frissons, oh les frissons, les poils qui se hérissent sur la peau. C'est être à fleur de peau, c'est comme ça qu'on dit, non ?

Les fleurs sur la peau, la peau sensible, hypersensible, délicate, à l'affut du moindre toucher, de la moindre caresse… Elle passa sa langue sur ses lèvres sèches, sachant que cela allait les tarir encore plus, rien que pour se remémorer l'humidité céleste des lèvres après un baiser langoureux et fougueux, et la chaleur… Ah, la chaleur.

Il n'y avait de fenêtre dans sa cellule. Aucune issue. Alors le soleil n'avait nulle part par où rentrer. C'était le pire. Ne pas sentir le soleil, pendant cinq ans.

Cinq ans… Cinq, cinq, cinq …

Au début, elle n'arrivait pas à y croire, mais maintenant qu'elle avait accepté ce chiffre affreux, cette durée monstrueuse, elle n'était pas triste.

Elle était révoltée.

Quand elle était petite, elle avait regardé un film sur la révolution française. Elle avait vu cette foule de gens en colère, piques et torches à la main, qui déferlait dans les rues pour demander du pain.

Cela avait commencé par du pain.

Juste du pain, car un paysan de l'époque n'avait rien à manger, si ce n'était du pain et du bouillon… Tandis que les courtisans vivaient heureux et tranquilles entre les murs de Versailles, et mangeaient des mets les plus fins sans jamais se soucier de quoique ce soit.

Il y avait de quoi être révolté, de quoi se plaindre… Il y avait une cause à défendre.

Jeune, Hermione avait éprouvé un plaisir pervers à la vue du Roi décapité, mort… Elle avait pensé, à l'époque, que cela avait été une victoire du Bien, du Peuple, une vengeance digne de ce nom sur les Oppresseurs.

Mais après, en se renseignant, Hermione avait découvert les dessous de cette supposée victoire populaire.

La révolution française était moins une question de victoire populaire qu'une question de changement de régime politique. Avant celle-ci, le pouvoir était tenu par un roi et des nobles, et après elle, par des bourgeois.

Les plus riches avaient soutenu (et même parfois incité) le peuple à se rebeller afin d'améliorer leur propre condition, leur promettant monts et merveilles s'il les soutenait. Mais sans étonnement, la situation des gens simples ne s'était pas améliorée après la mort du Roi et l'avènement de la République. Rien n'avait changé : ils n'avaient pas plus à manger, pas plus de moyens, pas moins d'impôts… La situation avait même empiré. Après avoir tué son Roi, la France d'alors s'était surtout mis sur le dos toutes les monarchies d'Europe, surtout l'Autriche, dont elle avait décapité la princesse sans aucun réel intérêt politique, si ce n'était de faire plaisir à ses détracteurs toujours aussi nombreux.

Et même si tuer la Reine – l'Autrichienne, comme ils l'appelaient à l'époque – n'avait pas été sans raisons, car Marie-Antoinette avait effectivement trahi son royaume et collaboré avec l'ennemi, cela avait tout de même était barbare et hautement injustifiable… Son procès avait surtout été une infamie.

Ne disposant pas de preuves péremptoires de sa trahison de la Nation à l'époque, le tribunal révolutionnaire avait rusé pour lui accoler les pires vices de l'époque : lesbianisme, libertinage, adultère, inceste, pédophilie… Il y avait surtout cette lettre, signée de la main de son fils de sept ans, celui que les royalistes appelaient alors Louis XVII, et dans laquelle il était dit qu'il reconnaissait que sa mère l'avait entrainé dans des relations sexuelles.

À la lecture de cette lettre, un peu trop bien construite pour avoir été rédigée par un enfant de sept ans, même avec une éducation d'un niveau royal, il a été rapporté que tremblante, Marie-Antoinette s'était levée et avait regardé la salle, poing sur le cœur, et avait crié devant une assemblée de témoins venus apprécier son humiliation :

- J'en appelle à toutes les mères !

Toute la salle avait été émue par ce cri de désespoir pur, si émue et chamboulée, que la séance avait dû s'interrompre pour laisser l'émotion générale retomber.

Puis, le lendemain, les plaidoiries avait repris de plus belle. La foule, hier sympathique à la cause de cette mère déshonorée, avait repris sa haine pathologique à l'égard de cette Reine déchue. Les avocats de cette dernière, même s'ils avaient été assez brillants, n'auraient rien pu faire pour la sauver, car les révolutionnaires voulaient sa tête à tout prix.

D'ailleurs, aucune archive n'existe des plaidoyers des avocats de la défense dans ce procès.

Le 16 octobre 1793, neuf mois après son époux, Madame Déficit fut exécutée par le même homme qui avait guillotiné son mari, le bourreau Sanson. Ses derniers mots furent bien pour ce dernier, d'ailleurs.

Après lui avoir marché sur le pied, elle lui avait dit :

- Monsieur, je vous demande pardon, je ne l'ai pas fait exprès.

Sans contexte, on croirait presque les mots de l'enfant de quatorze ans qu'elle fut un jour, l'enfant de quatorze ans qu'on arrachât à son pays à des fins politiques, l'enfant de quatorze ans qui ne fut qu'un pion dans un jeu pour adultes…

Et puis, sa tête avait été montrée à la foule enragée et satisfaite, tandis que les têtes savantes qui avaient scellé son destin applaudissait du fond de leur boudoir, ne sachant pas que leur chère révolution allait se transformer en ogresse et manger ses propres créateurs.

Mais s'il y a lieu de plaindre Marie-Antoinette, la femme, il ne faut guère la confondre avec Marie-Antoinette de France, la Reine, celle qui collabora avec l'ennemi et jeta les troupes de sa propre nation en pâture à une autre armée, celle qui incita son mari à fuir son pays, et celle qui baignât toute sa vie d'adulte dans un luxe indécent sans jamais se soucier d'une autre personne qu'elle-même et ses enfants, enfants qui connurent des souffrances innommables après la mort de leur mère.

Dans sa cellule, la veille de sa mort, comme si elle avait prédit leur sort, elle avait écrit sur son journal : « Mes yeux n'ont plus de larmes pour pleurer pour vous mes pauvres enfants ! Adieu adieu ! ».

Et ce furent ses derniers mots écrits.

Le dauphin, Louis XVII, surtout, connut une fin déplorable.

Car plus que les armées ennemies, plus que la foule enragée, ce que craignaient les chefs de la révolution, c'était ce petit garçon, descendant mâle direct du Roi mort, et qui pourrait, s'ils tombaient entre de mauvaises mains, être l'instrument premier du retour de la monarchie des Bourbons au pouvoir.

Il aurait été bien plus simple de lui faire subir le même sort qu'à ses parents, mais si le peuple était prêt à applaudir à la mort d'une reine détestée, ou d'un politicien véreux, il allait certainement s'insurger à la vue d'un enfant sur la guillotine.

Mais puisqu'il fallait bien s'en débarrasser, on décida de le tuer autrement.

Il fut enfermé dans une pièce sombre, sans secours, sans compagnie, où il finit par mourir par manque de soins.

C'est ainsi qu'une dynastie millénaire s'éteint : dans un cachot, dans la misère, dans la solitude… Mais c'était un sacrifice nécessaire pour l'avènement d'un nouveau monde, selon certains. Hermione comprenait l'enjeu politique de la disparition de Louis XVII, mais elle n'avait jamais réussi à accepter cette injustice.

Mais peut-être que certains, de par leur naissance, étaient davantage des symboles que des individus ?

Et elle, qu'était-elle ? Une sorcière ou une Sang-de-Bourbe ? Une condamnée à mort, un vestige de l'ancien monde… Dans les livres d'histoire, elle était maintenant la méchante, l'ennemie, la vaincue… Et si le nouveau monde de Voldemort devait continuer d'être et de prospérer, elle devait disparaître.

Elle s'effondra parterre, retenant un cri de rage qui, si elle le laissait échapper, pourrait la déchirer toute entière.

Et pour la première fois depuis longtemps, depuis cinq ans, depuis la mort de Harry et de Ron et de Rogue et de Dumbledore et de McGonagall et de tout le monde, Hermione eut faim.

Son estomac se retourna sur lui-même, elle sentait les contours marqués de sa cage thoracique sous sa peau, sous sa vieille chemise en laine, et elle eut l'envie de croquer dans un animal fraichement tué, dans un muscle saignant, de manger, de dévorer un dragon tout entier.

Elle avait faim. Elle était affamée.

Son corps voulait des forces.

Trouver à manger, faire des exercices physiques, gagner du muscle, trouver encore plus à manger, se refaire une santé !

Une santé pour vivre, pour continuer à vivre, pour échapper à la mort qui la guettait au bout du tunnel. Hermione regrettait de ne pas être devenue folle, de ne pas avoir succombé à ce doux appel, d'avoir rejeté ce déni parfait et complet de la réalité.

Mais elle avait été trop forte pour la folie… ou juste pas assez intelligente pour y céder.

Cependant, elle n'était pas assez forte pour accepter la mort.

Quand elle allait monter sur la place de l'exécution, elle allait résister, elle allait se débattre, elle allait s'humilier, elle allait réduire à néant ce qui lui restait de dignité… Personne n'allait respecter sa mémoire après cette démonstration de lâcheté ultime face à la seule entité qui ne doit inspirer aucune crainte à l'intrépide… Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme Harry Potter, qui s'était donné à la mort sans aucune hésitation ? Pourquoi sentait-elle la lave d'un volcan se déchainer au fond de ses entrailles à cette simple perspective ?

Pendant tout ce temps, elle pensait être irrémédiablement brisée.

Maintenant qu'elle sentait de la colère en elle, elle savait que c'était faux.

Elle était ce vase en verre qui supplie d'être cassé, mais qui restera intact jusqu'au bout.

Une coupe de liqueur dans une main et une ravissante blonde au bras, voilà comment Draco passait l'essentiel de ses soirées. Ayant développé une très bonne résistance à la boisson, il ne se retenait plus de boire à sa soif.

De boire sans soif, même.

Astoria se cramponnait, comme toujours, gentiment à lui, collant sa hanche à la sienne. Elle n'était plus une enfant effrayée des mondanités, mais elle aimait faire semblant d'être demeurée ingénue. Chaque fois qu'ils sortaient ensemble en représentations officielles, elle jouait le rôle de la parfaite petite amie, de celle qui a besoin d'un homme pour exister.

Ça ne dérangeait pas Draco outre mesure de l'avoir sur son dos pendant toutes les fêtes, mais cela faisait longtemps qu'il ne croyait plus à son cinéma.

Astoria était une Serpentard, tout comme lui. Dans le fond de ses yeux clairs, il était aisé de deviner la ruse et la malice. Pendant ses années à Poudlard, elle avait appris l'art de la dissimulation et du complot. Si elle jouait les amoureuses transies devant lui et devant toutes leurs connaissances, c'était davantage une façon de s'assurer un bon parti que de montrer de l'affection en public.

C'était pathétique.

Les gens ne les croyaient qu'à moitié, d'ailleurs. Tous savaient que ces deux beautés blondes étaient davantage liées par un devoir familial que par une tendresse réelle.

- Alors, Draco, es-tu allé voir cette nouvelle pièce de théâtre « Le Roi et le Sphynx » qui fait fureur ? lui demanda sa future fiancée, marchant à ses côtés dans la salle merveilleusement éclairée.

Elle portait une robe argentée en satin, à la coupe simple mais élégante, et qui mettait en avant sa taille fine et ses épaules blanches. Sur son coup brillait un collier serti d'émeraudes. Ses cheveux blonds étaient attachés en un haut chignon, avec seulement une mèche solitaire qui descendait sur son front, lui donnant une apparence juvénile.

C'était comme si tout son corps était fait d'albâtre. Tous les hommes la regardaient.

Draco, au bras de cette créature, se retenait à peine de rouler ses yeux.

- Non, toujours pas… Je ne pense pas que je vais avoir le temps d'y aller, répondit-il en cherchant des yeux un serveur pour reprendre une autre coupe, la sienne étant désormais vide.

- Ah, que c'est dommage…

Elle n'était pas déçue. Il surprit l'ombre d'un rire mesquin sur les lèvres roses de sa partenaire, et il eut envie de soupirer. Un jour, il allait lui dire qu'elle n'était pas l'exceptionnelle comédienne qu'elle pensait être.

Mais pas aujourd'hui.

Un elfe de maison passa près d'eux, heureusement, et Draco remplaça son verre vide par un verre plein, dont il but la moitié du contenu en une seule gorgée.

- Tu bois trop, très cher… lui dit Astoria d'une voix dangereusement trainante. Si tu continues à le faire, nous ne pourrons pas danser, ce soir encore…

- Je n'aime pas danser. Comprends-le.

- Ne souhaites-tu pas me faire plaisir ? demanda-t-elle en battant des cils.

Il serra les dents. Elle l'énervait un peu trop, ce soir.

- Et toi, Greengrass, ne considères-tu jamais mon plaisir ? Il n'y en a toujours que pour toi, toi et tes plaisirs, et tes pièces de théâtres, et tes opéras… Et mon avis dans tout cela ?

- Draco, ce n'est pas le moment de me faire une crise, fit-elle avec des yeux menaçants, forçant un sourire crispé sur son visage pour les apparences.

Il but une autre gorgée de son verre et parcourut la salle des yeux.

Que des individus familiers. De l'or, des robes qui touchaient le sol, des bijoux clinquants… Un collier en diamants roses, surtout, que portait Mrs. Nott l'aveugla par sa brillance, par son ostentation. Mais ce n'était pas le seul. Des diamants, du brillant, de l'or, des pierres précieuses, il n'y avait plus que ça autour d'eux.

Les gens se ruinaient pour acheter des bijoux, pour acheter des tableaux, pour flamber, pour montrer leur fortune et leur statue sociale… Les fêtes, aussi, les fêtes étaient innombrables. Chaque soir, chaque seconde, chaque jour, tout était une occasion pour festoyer, pour s'amuser, pour se changer les idées.

Mais le siècle n'avait plus d'idées, qu'une seule idée.

Une idée fixe.

La pureté.

On avait fait la guerre pour la pureté, on avait tué, on avait massacré, on avait trahi, on avait volé, on avait violé, on avait fait l'innommable, l'impardonnable, et tout ça, pour elle. Pour elle seule.

La pureté.

Le carrelage au sol était doré. Draco voyait se refléter dessus les lustres immenses suspendus au-dessus de leurs têtes. C'était du cristal, du cristal qui devaient coûter une petite fortune à lui tout seul, sans compter le prix de la main d'œuvre. Encore une fois, il constata le mauvais usage qu'on faisait du budget ministériel.

La fête de ce soir était organisée pour l'inauguration d'un nouveau département au Ministère de la Magie, celui pour la régulation de la presse. Si avant, c'était une partie du département de la culture qui s'en chargeait, ce serait dorénavant une armada d'experts triés sur le volet et fidèles au régime qui allait s'en occuper.

C'était un nouveau clou, une nouvelle chaine, une muselière encore plus forte. Tout était bon pour limiter la parole, car la terreur ultime des gens au pouvoir, dont faisait partie son père, Lucius Malfoy, était une révolte populaire, un soulèvement général. Afin d'éviter ce scénario catastrophique, la meilleure façon était de contrôler la presse et les journalistes totalement.

Mais là encore, Voldemort ne faisait rien de nouveau. Partout, et même dans les états qui se réclamaient de la liberté d'expression absolue, les journalistes étaient à la solde du pouvoir et de l'idéologie dominante.

Si on voulait même être complaisant sans mauvaise foi, on pouvait dire que le Seigneur des Ténèbres avait au moins le mérite d'être transparent à ce sujet, en leur disant clairement par cette nouvelle mesure qu'ils ne pourraient rien dire contre lui. C'était affreux, mais c'était honnête.

Draco préférait une laide vérité à un beau mensonge.

- Bonsoir Draco, bonsoir Astoria, entendirent-ils une voix suave saluer.

Draco, interloqué, leva les yeux de son verre et vit un jeune homme à la peau bronzé et au sourire éclatant de blancheur s'avancer vers lui, les bras grands ouverts.

Il ne le prit pourtant pas dans ces derniers, préférant une poignée de main cordiale. Draco put enfin trouver une excuse pour lâcher la main de sa promise.

- Alors, comment allez-vous, depuis le temps ? leur demanda-t-il.

- Bien, merci, répondit Draco, buvant encore une gorgée de sa boisson pétillante.

- Très bien même, rajouta Astoria avec un grand sourire. Et toi, Blaise, comment s'est passé ton séjour en France ?

- Ah, c'était merveilleux, Greengrass ! Tout simplement merveilleux ! La Côte-d'Azur est un rêve. Tout ce soleil, tout ce beau monde, toutes ces célébrités…

- Ah, je te comprends, j'y suis allée une fois quand j'étais petite. Je me souviens surtout d'une agitation constante, qui serait éreintante partout ailleurs, mais qui ne l'est étrangement pas là-bas, fit-elle remarquer. C'est peut-être parce qu'il n'y a que des gens de qualité qui ont le goût pour y aller.

- Et les moyens, plaça Draco, sans doute enhardi par l'alcool.

- Pardon ? lui demanda Astoria, se détournant de Blaise pour le regarder.

- Le goût et les moyens, répéta le blond sans broncher. Saint-Tropez, Nice, Cannes, et compagnie ne sont pas abordables pour la plupart des gens. Ce n'est pas une question de goût que de passer ses vacances au sud de la France ou en Grèce ou en Espagne, c'est une question de moyens.

Astoria lui jeta un regard furieux, mordant sa lèvre inférieure, avant de se reprendre et de forcer un rire devant leur ami en commun.

- Hahaha …. Hahaha ! Draco ! fit-elle en lui tapotant gentiment le bras. Que tu es taquin aujourd'hui !

- Elle a raison, reprit Blaise, remarquant tout de son œil expert. Cher ami, je te trouve changé… Enfin, un peu. Tu n'as jamais été du genre à penser aux plus démunis.

- Il a juste besoin de vacances, voilà tout. Heureusement pour lui, glissa la jeune femme d'une voix mielleuse, entrelaçant ses doigts avec ceux de son cavalier, il va bientôt avoir l'occasion d'en prendre une…

Draco décela immédiatement l'allusion, et il vit que Blaise l'avait de même devinée. Astoria n'était pas une Greengrass pour rien, elle savait planter ses intérêts là où il le fallait. Bien qu'étant la personne la plus informée à ce sujet, Malfoy crut entendre une souricière se refermer sur lui. Il était un rat pris au piège, tandis que la petite blonde à ses côtés était un Basilic affamé.

- Je suis très heureux pour vous, dit soudain Zabini, tapant son ami dans le dos. Ne t'en fais pas, mon cher, je te ferai un très beau cadeau pour ton enterrement de vie de garçon ! Le meilleur du monde, même !

Et il ponctua cette promesse d'un clin d'œil très peu subtil.

- J'y compte bien, reprit Draco, un faible sourire sur ses lèvres, se consolant comme il le pouvait.

- Alors, Astoria, est-ce que tu m'en voudrais si je te piquais ton fiancé pendant un court laps de temps ?

- Bien sûr que non, fit-elle avec un grand sourire, convaincue par ce simple mot : fiancé.

Draco la vit se volatiliser pour rejoindre un groupe de jeunes femmes à la mode, toutes en froufrous et en dentelles. L'ostentation, encore et toujours.

- Mon pauvre, mais qu'ont-ils fait de toi ? le plaignit Blaise en lui tendant une autre coupe. Tiens, prends un autre verre, noie ton chagrin…

- Astoria n'est pas la pire, répondit le blond, buvant sa boisson. Je la préfère à sa sœur.

- Je te comprends. Moi-même, je ne pourrais me lier à une femme qui aime les femmes plus que moi.

- Blaise, je ne pense pas que Daphnée soit la débauchée que tu crois… Je l'ai rencontrée à une ou deux occasions, avant son exil dans ce centre, et elle m'a plutôt l'air d'avoir été très raisonnable, avant tout ce scandale…

- Peut-être… J'imagine qu'avec les rumeurs qui courent à son sujet, les gens ne doivent pas être très tendres avec elle. Elle aurait dû être plus discrète en sortant avec cette fille à l'opéra. Et surtout ne pas se rendre avec elle à cet endroit. On ne prend que ses amants à l'opéra, c'est bien connu.

Tout en discutant, les deux jeunes hommes se mirent à se promener dans la salle de bal du ministère, profitant de la musique, seul élément agréable de toute cette soirée.

L'éclairage de la salle commençait à faire mal aux yeux de Draco, qui le trouvait bien trop brillant, qui trouvait tout cet événement et tous les invités bien trop extravagants. Il remarqua les regards des dames sur Blaise. Dans son costume bleu royal, il sortait du lot des autres hommes en noir.

Ce vêtement avait dû être confectionné quelque part en France, ou peut-être en Italie, car les tailleurs britanniques n'aimaient que les couleurs sombres ainsi que les coupes classiques. Les vêtements sont le reflet de l'époque et des mœurs.

Draco se demanda quand le noir allait enfin laisser place à la couleur, et l'ivresse au vrai bonheur, au bonheur tranquille. Leur pays tout entier avait besoin de revoir le soleil, de lâcher la peur et d'envisager sereinement un avenir heureux.

- La sens-tu ? demanda-t-il à Blaise, quand ils s'arrêtèrent de marcher près d'un balcon.

- Quoi ? demanda Blaise, surpris.

- La vague qui nous attends, la vague de changements…

- J'ai l'impression qu'elle est déjà passé, répondit le brun en y réfléchissant. Avec toutes les réformes mises en place depuis quelques années, j'ai déjà l'impression de vivre dans un tout autre monde. Les autres pays d'Europe ne sont pas comme nous, et je me demande s'ils ne se moquent pas un peu de notre organisation, surtout d'un point de vue économique… Pourquoi a-t-on massacré tous ces Sang-de-Bourbe ? On aurait dû les garder, ne serait-ce que parce qu'ils étaient une main d'œuvre qualifiée…

- Tu sais très bien pourquoi, lui rappela Draco avec un regard dur, et je te recommande de modifier un peu ton discours. Si j'étais un homme plus bête, ou si je ne te connaissais pas aussi bien, je serais tenté de croire que tu viens tout juste de critiquer notre chère et excellente idéologie.

- Mais non, bien sûr que non… se reprit Blaise, secouant profusément de la tête. C'est juste que je m'attriste de nous voir à la traine économiquement parlant. Nous avons pris beaucoup de retard dans divers domaines, tant de retard que je me demande si nous pourrons un jour rattraper les autres nations.

Draco soupira, reconnaissant la vérité dans ce que venait d'énoncer Blaise.

Voldemort avait tellement été préoccupé par les questions de sang qu'il en avait oublié les questions d'argent. Le fait est qu'on ne néglige jamais impunément l'argent. Leurs exportations étaient ridiculement basses, surtout après s'être débarrassé de beaucoup d'entreprises et de sociétés dirigés par des nés-Moldus. Ils étaient maintenant à peine auto-suffisants en matière de productions de potions et d'artéfacts magiques.

Si rien ne changeait prochainement, ils allaient connaitre banqueroute.

C'était ça de mettre un homme fou au pouvoir. Voldemort avait beau être un sorcier hors du commun, il n'était guère un bon dirigeant.

Généralement, les mauvais dirigeants finissaient par tomber…

Draco fut surpris par la joie que cette pensée lui apporta.

- Mais ce n'est pas de cette vague-là que je te parle, je te parle de ce nouveau millénaire dans lequel nous sommes, et des changements qu'il apporte… Le monde de demain est fascinant, et nous serons en vie pour le voir. J'ai l'impression que nous sommes à un tournant historique.

- Que veux-tu dire par là ?

- Un déluge arrive, je l'entends, et je sais que rien ne pourra l'arrêter.

- Un déluge… C'est notre faute ?

- On dira que c'est notre faute.

- On ? Mais qui ?

- Ceux qui viendront après.

Blaise choisit de garder le silence, comprenant où son ami voulait en venir.

- J'ai entendu dire que l'amie de Potter, cette Sang-de-Bourbe, était toujours en vie.

Draco hocha de la tête, buvant encore de son verre presque vide.

- Il est surprenant de savoir qu'elle ait réussi à survivre à Azkaban. Comment crois-tu que cela est possible ?

- Je ne sais pas, répondit sincèrement Draco. Mais le fait qu'elle soit en vie ne m'a pas surpris tant que ça. Ce qui m'a davantage interpelé, c'est le fait que même après une demi-décennie derrière les barreaux sans voir ou parler à personne, elle soit encore capable d'avoir une pensée cohérente. Elle peut même tenir une discussion. Elle a seulement perdu ses moyens quand je lui ai annoncé qu'on allait l'exécuter…

- Une Serpentard aurait gardé son calme, rétorqua Blaise. Mais la Sang-de-Bourbe est une Gryffondor, que veux-tu ? Ces gens-là n'ont aucune dignité. Ou peut-être qu'ils aiment trop la vie, je ne sais pas. Enfin, tu me diras, l'un n'exclue pas l'autre.

- Comment aurais-tu réagi ?

- Je m'y serai attendu, personnellement, et puis je pense que j'aurais fait comme certains, que je me serai suicidé d'une façon ou d'une autre. C'est encore ma distinction de Serpentard qui parle, je préfère mourir de ma main plutôt que de celle d'un ennemi.

Draco acquiesça à cette opinion, car il la partageait. Il ne comprenait pas pourquoi tous les condamnés à mort ne se suicidaient pas dans leurs cellules. Peut-être espéraient-ils d'être sauvés, jusqu'au bout…

Granger pensait-elle que quelqu'un allait venir la délivrer ? Pensait-elle qu'un de ses alliés allait se manifester le jour J pour la sauver ? Malfoy en doutait, gardant en tête l'intelligence de Granger. Cette fille avait toujours été la plus pragmatique de tout le beau trio qu'elle avait formé avec Potter et Weasley, et elle savait donc réellement à quoi s'en tenir…

- Tu pourrais me laisser seul une minute, veux-tu ? J'ai la tête qui tourne après toute cette liqueur, s'excusa-t-il un instant.

Blaise l'approuva par un hochement de tête.

Il sortit par le balcon. La nuit n'était pas claire, beaucoup de nuages voilaient la lune et les étoiles, les jardins du Ministère était plongés dans un noir plus sombre que celui des costumes des invités. Portant la coupe à ses lèvres pour découvrir qu'elle était en fait vide, Draco soupira et la posa dans un coin alors qu'il s'appuyait sur la pierre des rambardes.

Blaise l'avait laissé tranquille, mais il sentait que quelqu'un allait tôt ou tard venir le chercher pour l'entrainer à nouveau dans la cacophonie sociale qu'était cette réception.

Depuis quand n'aimait-il plus les fêtes ?

Il se souvenait pourtant qu'après la guerre, il n'avait fait qu'écumer et organiser les réceptions mondaines, pour voir des gens sourire, rire, s'enthousiasmer, comme avant…

Mais il s'était rapidement rendu compte du fait que le passé était bel et bien enterré.

Mort et enterré.

Les sourires étaient faux, les rires forcés, et l'enthousiasme surjoué par la plupart. La victoire était sur toutes lèvres, dans toutes les bouches, mais personne ne semblait la savourer.

Après avoir tué autant de gens, après avoir vu autant d'horreurs, aucune quantité de boisson n'était suffisante pour être heureux.

Il prit sa coupe et la jeta dans le jardin. Il ne l'entendit pas s'éclater au sol.

Il avait l'impression de nager en plein rêve.

Draco ne savait pas ce qu'il faisait.

Il ouvrit la porte de la cellule avec sa baguette, toujours dans un état second, poussé par une force surhumaine. Il s'engouffra dans la pénombre comme on se jette dans une eau qu'on sait calme, et il referma la porte derrière lui.

Silence.

- Lu-

Il ne put terminer son sort.

Par derrière, quelqu'un se jeta sur lui, l'attrapa par les épaules, et le plaqua contre le mur.

Surpris, il ne trouva même pas le temps de répliquer qu'aussitôt, il sentit un petit poing osseux se cogner contre sa joue.

Aucune douleur.

C'était un léger tapotement, une frappe inoffensive et indolore.

Son assaillant continua, pourtant. Il lui porta un coup à la mâchoire et un autre au torse. Frappant, tapant, se défoulant allégrement.

Comme si c'était la dernière fois.

Draco laissa faire. Ça ne lui faisait pas mal, juste pitié.

Bientôt, les coups cessèrent, et il sentit une tête se poser sur sa poitrine.

Des sanglots se mirent à raisonner dans la cellule vide et sombre, des sanglots étranglés et poussés par une voix meurtrie.

Elle tremblait contre lui, son corps était frêle et usé par les mauvaises conditions de captivité.

Encore une fois, une bouffée de pitié le traversa.

Il posa une main consolante sur son épaule, et se elle remit à pleurer encore plus fort, déversant ses larmes sur son costume hors de prix.

Cette nuit-là, Draco découvrit dans les ténèbres d'une cellule d'Azkaban une nouvelle nuance de désespoir.

… Fin du Chapitre …

Note de l'auteur: J'espère que l'histoire vous plait jusque-là. Si vous voulez m'encourager à écrire, vous pouvez laisser un commentaire (j'y répondrai), c'est sympa d'avoir votre avis! J'aime les critiques.

Portez-vous bien et à la prochaine !