LE MÂT ABATTU
Javert fut réveillé par le bruit d'une voiture. Il alla à la fenêtre et vit Valjean avec sa fille adoptive : ils étaient en train de congédier un fiacre, en tenue de visite tous les deux. Javert pensa qu'il n'avait jamais vu de gens aussi beaux. Le soleil séchait les flaques sur le pavé, et seulement un marronnier abattu par la tempête rappelait le déchaînement nocturne des éléments.
Valjean disait quelque chose à sa fille en souriant ; la jeune fille leva sur lui un visage plein de bonheur et tout à coup fit un pas en arrière et s'inclina en une révérence espiègle. Lui aussi fit un pas en arrière, salua cérémonieusement, lui offrit la main et une danse commença, avec des glissades et des attitudes, des ronds de jambe impeccables et la musique qui ne jouait que pour ces deux. « Il sait danser ? » Javert était déjà habitué aux talents nombreux du forçat évadé, mais cette découverte le frappa de stupeur. « D'ailleurs, cela se comprend : il a élevé sa fille comme une demoiselle, mais il ne pouvait la mener ni aux bals ni à d'autres amusements pour les jeunes filles, donc il a dû apprendre la danse. »
Pendant ce temps, un arc gracieux des bouts de doigt qui se touchaient se forma au-dessus des têtes des danseurs – ceux-ci finirent par s'arrêter et, encore avec un salut et une révérence, se séparèrent. Après, Cosette s'élança et se pendit au cou de son père, en riant de joie. Il la souleva avec légèreté au-dessus de la terre et se mit à la faire tournoyer.
Javert n'était pas jaloux par nature, et s'il avait envie de pleurer en ce moment, ce n'était pas parce qu'il n'y avait jamais eu rien de pareil dans sa vie mais parce qu'un amour tellement pur, une joie tellement désintéressée existaient au monde. Et qu'il pouvait au moins les approcher. Que le monde n'était pas habité uniquement par des voleurs, des maquereaux, des putains soûles qui pleuraient ou riaient aux éclats, des blancs-becs d'étudiants qui tiraient sur d'autres blancs-becs tout pareils qui étaient soldats, des préfets corrompus, des avocats qui faisaient tomber au tribunal les procès des assassins et des voleurs notoires... « Je suis comme un dentiste qui croit voir partout des dents pourries », soupira-t-il et ferma les yeux, en gardant dans sa mémoire cette image : une paire qui danse parmi les flaques dans la cour inondée par le soleil de midi. Le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu.
La convalescence avançait à pas lents. Les fractures des côtes guérissaient, – pour son âge, qui était loin d'être jeune, Javert avait des os assez solides, – mais les meurtrissures étaient très douloureuses, ainsi que les maux de tête. À des heures pareilles il restait immobile dans le fauteuil, les yeux fermés : il en avait marre de garder le lit. Javert comprenait que le temps était venu pour lui de regagner son appartement, qu'il avait délogé l'hôte de la maison de sa propre chambre, ce qui était inacceptable, mais Valjean insistait qu'il devait d'abord se rétablir tout à fait. Parallèlement, il comprit que le fiancé de la fille adoptive de Valjean et le garçon qu'il avait sauvé de la barricade étaient la même personne. Le gaillard l'avait vu emmener Javert pour l'achever et avait entendu un coup de feu – il faudrait le détromper... D'ailleurs, cela pouvait attendre, d'autant plus que Javert était encore trop faible pour rendre des visites et ce Marius souffrait d'une grave blessure et ne recevait personne.
Le mois d'août arriva. La chaleur diminuait, les marronniers dans la cour laissaient tomber les premières feuilles jaunes. Il faisait sombre de plus en plus tôt, et la nuit, les paraphes argentés des étoiles filantes traversaient le ciel.
Un matin, Javert vida sa sacoche qui, contrairement à son uniforme, était intacte, emprunta à Valjean la plume et l'encrier et se mit à écrire quelque chose. Il mordait la plume, ébouriffait ses cheveux d'un geste nerveux, rayait ce qu'il venait d'écrire et déchirait, l'une après l'autre, les feuilles couvertes de ratures. Le tas de fragments dans la corbeille à papiers grossissait, mais les choses n'avançaient pas. Même Toussaint, qui s'était habituée à leur locataire et pris un peu de courage, finit par s'intéresser à ce qu'il écrivait là !
Le mystère s'éclaircit le matin suivant. Après le petit déjeuner Javert tendit à Valjean une enveloppe épaisse et lui demanda de la porter à la poste. L'inscription sur l'enveloppe disait : « À Son Excellence, le préfet de police de Paris, M. Gisquet ».
– D'accord, dit Valjean, l'air impassible, en mettant sa redingote.
– Ne veux-tu pas savoir ce que contient cette lettre?
– Cela te regarde, répondit Valjean tranquillement.
– Et si c'était une dénonciation ? lança Javert avec brusquerie, en braquant sur l'interlocuteur son regard lourd que celui-ci connaissait bien.
– Cela te regarde, répéta Valjean avec douceur et prit son chapeau.
Javert détourna la tête. Il aurait méprisé un Judas qui aurait payé d'une trahison le salut de sa vie et, naturellement, il prêta le même sentiment à Valjean, qui avait facilement cru à une telle bassesse de sa part. Cependant, Valjean était loin de le mépriser. Il cherchait les mots, tout simplement. À défaut d'autres interlocuteurs, il parlait parfois à sa fille des matières qui étaient trop compliquées pour une jeune fille, mais, dans ces discussions, il évitait d'aborder le sujet de la faute et du péché, c'est pourquoi il ne trouva pas tout de suite les mots.
– C'est... ton choix et rien que ton choix. Je ne te blâme pas. Je me rappelle trop bien la nuit avant le voyage d'Arras, elle a failli me tuer. Je ne peux pas blâmer un homme de ne pas avoir la force de se couper la gorge.
Javert le regardait avec stupeur, en silence.
– Cette nuit, j'ai compris que Dieu s'intéressait à l'action que je prendrais mais qu'il ne m'imposait pas un choix précis. Sans aucun doute, une décision était juste et l'autre fausse, mais, quel que serait mon choix, il ne se détournerait pas de moi et ne cesserait pas de m'aimer. Il nous éprouve mais ne nous force pas. Moi non plus, je ne me détournerai pas de toi.
Ces paroles provoquèrent un regard traqué et pas un seul mot. Apparemment, l'inspecteur était abasourdi. Valjean hocha la tête avec tristesse :
– Il paraît que tu crois que je suis fou. Tu te trompes. Je suis loin de là.
Avec un soupir las et patient d'un homme qui, dans son propre malheur, doit consoler ses prochains, Valjean se pencha et l'embrassa sur le front.
Javert devint tout mou et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. C'était un évanouissement.
Un petit remue-ménage survint, mais un flacon de sel à respirer emprunté à Toussaint arrangea les choses.
– Qui es-tu ? chuchota Javert en revenant à lui et en regardant Valjean avec une sorte d'effroi superstitieux.
Valjean sourit, un peu gêné : cette question l'intéressait, lui aussi.
– Je suis celui qui veut rester un homme, articula-t-il lentement, comme en achevant quelque pensée. Rester un homme, quoi qu'il advienne. Rester moi-même.
Cette fois Javert ne perdit pas connaissance, mais il en perdit la parole pour longtemps. Une pensée revenait continuellement à son esprit : Valjean n'endommagerait pas l'ordre établi du monde d'une manière irréparable, car il existait à un seul exemplaire.
La lettre de Javert adressée au préfet contenait une requête de démission, et il reçut la démission avec une pension et le droit de porter l'uniforme. La médaille trouvée sur la poitrine du gamin tué avait suggéré à ses supérieurs un équilibre psychique ébranlé chez l'inspecteur qui venait d'échapper par miracle à la mort de la main des insurgés, et ils ne firent pas obstacle à sa retraite. Maintenant il faudrait arranger quelques affaires.
– As-tu un corset ? demanda-t-il à Valjean qui, comme toujours à cette heure-là, était prêt à accompagner Cosette chez son fiancé.
– Oui, bien sûr. Comment porter un habit sans corset ?
Valjean avait raison : un habit sans corset ne seyait pas même à un homme très svelte, car les hommes n'avaient pas la taille de guêpe d'une jeune fille.
– Me le prêteras-tu ? Je dois aller quelque part.
Sans traîner, Valjean ouvrit la penderie. À part le corset, il fallait encore une cravate, un gilet, un pardessus et un couvre-chef. Javert choisit donc une redingote et une casquette ; sa tenue ressemblait fort à celle du jour des barricades. Ses cheveux avaient un peu poussé pendant la dernière quinzaine, tout comme la barbe ; en somme, il donnait l'impression d'un officier à la retraite assez fruste (ce qui était le cas).
Javert prit un fiacre et alla à la préfecture. Après avoir pris congé de ses collègues, sans trop de sentiments, et touché les appointements du mois précédent qui lui étaient dus, il alla à son appartement, y prit quelques affaires, paya la garde du reste de ses biens (ils n'étaient pas nombreux, à vrai dire) et prévint l'hôtesse qu'il allait bientôt déloger. Ensuite il atteignit le manoir de M. Gillenormand, congédia le fiacre et passa un certain temps dans un café voisin en attendant l'heure où, selon ses calculs, Valjean devait ramener Cosette à la maison. Il avait calculé l'heure précise en considérant qu'un trajet en fiacre du manoir jusqu'au modeste logis rue de l'Homme-Armé prenait environ une demi-heure et que le père et la fille rentraient à la maison toujours à la même heure.
L'heure arriva où une jeune fille, même accompagnée de son père, ne pouvait plus rester chez un jeune homme, même chez son fiancé, selon les règles de la bienséance, mais où l'étiquette permettait encore des visites ordinaires. Javert paya l'addition, quitta le café et se dirigea vers le manoir de M. Gillenormand. Le laquais ne voulait pas le laisser entrer, car son apparence mal soignée ne lui inspirait pas de respect ; il n'osa quand même pas ne pas annoncer à « monsieur le baron de Pontmercy » la visite de l'inspecteur Javert. Le baron tout de suite ordonna de recevoir le visiteur, sans doute pour démasquer l'imposteur. D'un pas résolu (ses côtes ne le dérangeaient guère, grâce au corset), Javert entra dans une pièce vaste, meublée et aménagée avec un luxe superflu (« Ce n'est pas un salon, c'est un boudoir », grimaça de dégoût l'ex-inspecteur).
Un jeune homme, blême, faible et pitoyable, était mi-assis, mi-allongé dans un fauteuil de damas. Il s'agita dans ses coussins :
– Vous ? Mais comment donc ? J'ai vu de mes propres yeux...
– Mon cadavre ? ricana Javert. Il avait tant de fois entendu le mensonge épique de tous ces témoins qui avaient vu « de leurs propres yeux ». Ce n'était pas par hasard que les policiers avaient le dicton « il ment comme un témoin ».
– Non, mais...
– C'est pourquoi je suis ici, pour vous communiquer deux faits qui concernent votre futur beau-père, monsieur Fauchelevent. Même trois faits. Premièrement, monsieur Fauchelevent n'est pas un assassin, il a voulu me sauver et il l'a fait.
– Dieu est grand ! s'écria le jeune baron. Il y avait un immense soulagement dans sa voix.
– Amen. Je comprends votre joie : il n'est pas bien plaisant de croire qu'un futur parent a achevé avec sang-froid un homme désarmé. Je vous prie de m'excuser, mais vous et vos amis m'aviez donné une telle rossée que pendant tout ce temps j'ai été malade et ne pouvais pas venir. Deuxièmement, monsieur Fauchelevent, irréprochable sous tous les aspects, a un petit trait bizarre : il aime raconter comme la sienne l'histoire d'un homme mort depuis longtemps. Cette histoire est triste, elle a dû l'impressionner. Ce n'est pas la peine de le détromper, de le contredire ; laissez-le parler tout en pensant à quelque chose d'agréable. L'accès de délire passe vite et sans laisser de traces. Et troisièmement, c'est monsieur Fauchelevent qui, au risque de sa propre vie, vous a emporté de la barricade où vous gisiez blessé et commotionné et où, sans le moindre doute, on vous aurait achevé sans pitié, comme on a achevé votre chef. Je l'ai vu.
Marius fut bouleversé.
– Mais pourquoi a-t-il caché cela ? J'ai maintes fois parlé devant lui de mon désir de retrouver mon sauveur inconnu, de lui exprimer ma reconnaissance !
– Évidemment parce qu'il ne voulait pas d'expressions de reconnaissance de votre part. Il n'attache pas d'importance à ses actions : pour vous, c'est un exploit, mais il vit ainsi, tout simplement. Il s'offensera s'il apprend que je vous l'ai raconté. Ne tombez donc pas à genoux devant lui, ne lui baisez pas les mains, ne vous jetez pas à son cou, en somme, ne l'importunez pas. Mais sachez-le. Et tâchez d'agir en sorte qu'il ne regrette jamais de vous avoir confié sa fille.
– Quelle est la relation entre vous deux ? demanda soudain Marius.
– La relation ? Je suis son témoin. Il existe des gens dont le caractère et la biographie sont tellement invraisemblables que personne ne le croirait ; ils ont besoin de témoins. Je témoigne que le père de votre fiancée est une nature angélique plutôt qu'humaine. De telles gens n'existent pas, mais il existe, lui.
– Il paraît que vous l'aimez beaucoup, remarqua le jeune baron avec perspicacité.
– Jeune homme, cette notion est irrémédiablement compromise. Elle est pour les demoiselles et les godelureaux comme vous. Je ne suis ni l'un ni l'autre, comme vous voyez. Je lui suis dévoué, tout simplement. Et je le protégerai – contre lui-même, si besoin est. Adieu.
– Au revoir, monsieur Javert. J'espère que nous nous reverrons au mariage, objecta le jeune homme et, devenu écarlate, balbutia : Pardonnez-moi, s'il vous plaît.
– Vous pardonner quoi ?
– Mes camarades vous ont traité d'une manière ignoble. On peut tuer l'ennemi, mais on ne le torture pas, c'est infâme. Cela ne m'a pas plu, mais je n'ai rien dit, par lâcheté. Il était tellement difficile de contredire Enjolras : il dominait, ensorcelait, il avait une sorte de magnétisme. J'ai honte.
– Magnétisme, répéta Javert avec dégoût en se rappelant le beau jeune homme au profil antique, aux boucles de jeune fille et aux yeux d'assassin impitoyable. Après une pause, il ajouta avec plus de douceur : J'en ai vu d'autres. J'accepte vos excuses.
Il était vers deux heures du matin. Les fenêtres de l'appartement de la rue de l'Homme-Armé étaient sombres, seulement dans le salon des chandelles étaient allumées. Valjean lisait tout en prenant des notes au crayon, à son ordinaire. Il leva la tête :
– Je m'inquiétais. Tu n'es pas encore prêt à passer toute la journée sur les pieds.
Il avait raison : Javert était très fatigué et se sentait rompu.
– Mange, Toussaint a laissé le dîner pour toi.
– Me tiendras-tu compagnie ?
– Je n'ai pas faim, fut la réponse attendue de Valjean. Ensuite il regarda Javert et céda : Eh bien, je vais manger quelque chose... du pain et du fromage.
Javert apporta de la cuisine les assiettes avec la nourriture.
– Boiras-tu avec moi ? demanda-t-il et sortit de sa petite valise une bouteille de vin.
Il était presque certain que Valjean allait refuser : il ne buvait que de l'eau. En plus, il ne mangeait pas comme un homme robuste et bien portant mais plutôt comme un jeune freluquet lacé qui veut à tout prix garder la ligne. À table, il y avait toujours des scènes amusantes, où Cosette essayait de convaincre « cher papa » de goûter le dessert ou de prendre du thé. À propos, elle s'était vite habituée à Javert et sa présence ne l'intimidait plus. Cosette était vive, joyeuse et pleine de confiance, comme si elle ne savait pas ou avait oublié que tous les gens n'étaient pas pareils et que certains pouvaient faire du mal.
On ne servait jamais de vin à table dans cette maison, quoique Valjean lui eût demandé le premier jour s'il fallait en acheter et quel vin il préférait. Javert avait refusé : il craignait que s'il se permettait de boire du vin, le mauvais sang aurait le dessus, il glisserait sur une pente et coulerait au fond.
– L'occasion ? demanda Valjean, laconiquement.
– Ma démission, répondit Javert, de même.
– Dommage, ce renfrogna Valjean. Tu es un excellent policier. Mais ce qui est fait est fait. Eh bien, allons-y !
– Je croyais que toi aussi, tu avais peur de... lâcher la bride, remarqua Javert en débouchant la bouteille.
– Non, je n'ai pas le penchant. Je n'ai jamais voulu m'enivrer. Mais c'est un excès, tandis que tant de gens manquent du nécessaire.
Il souleva le verre :
– À la nouvelle vie. Que tu ne regrettes pas d'avoir relâché le mât !
– D'avoir relâché quoi ?
– Le mât. Je suis un marin, en quelque sorte, bien que malgré moi. Quand j'ai commencé à te connaître un peu à Montreuil, il m'a semblé que tu t'étais attaché à un mât. Comme si, dès que tu le relâcherais, tu serais tout de suite emporté par une onde en pleine mer.
– Où trouves-tu ces paroles ?
– Je vis, tout simplement...
– Eh bien, continue à vivre !
Javert choqua les verres et vida le sien.
– Toi aussi, dit Valjean avec douceur. Cette douceur avait déconcerté Javert à Montreuil plus que tout : il ne doutait pas de son flair professionnel, un fin limier comme lui ne pouvait pas se tromper... ou le pouvait-il ? C'était inconcevable : même si l'ancien forçat était parvenu, tant bien que mal, à se dégrossir et ne choquait pas son entourage par la simplicité de ses mœurs (Javert avait bien réussi à le faire, lui !), où avait-il pris cette bienveillance sincère (et Javert avait le flair d'un chien pour l'hypocrisie) envers son interlocuteur ? Valjean avait l'air de tourner toute son âme vers chacun, et il était difficile d'y résister. Il avait gagné même la faveur d'Enjolras, et ce féroce bellâtre avait un profond mépris pour l'humanité qu'il voulait irrévocablement rendre heureuse.
Valjean se taisait, plongé dans ses réflexions. À Toulon, un camarade d'infortune lui avait dit une fois à propos du jeune geôlier : « Javert t'a pris en grippe. Gare à toi, Jean, ce bougre a un cœur de bois ». Jean avait haussé les épaules : la comparaison lui avait paru inepte. Il avait été émondeur et il savait bien que les arbres étaient vivants. Ils pleuraient la résine, tendaient leurs branches vers le soleil, chuchotaient dans le vent, gémissaient lorsque le temps était mauvais, se couvraient de fleurs au printemps. Et les objets en bois étaient vivants, gardaient la chaleur. « Un cœur de pierre, veux-tu dire ? » avait-il corrigé son camarade de cachot. Mais, en effet, il avait été en bois. Il avait paru inanimé, et, tout d'un coup, il avait pleuré une résine odoriférante et, d'un moment à l'autre, une tendre pousse s'élancerait vers le soleil, des bourgeons verts s'ouvriraient...
– Que comptes-tu faire maintenant ? demanda-t-il en recouvrant son verre de sa paume pour indiquer qu'il ne fallait plus le remplir.
– Je ne sais pas encore.
– Il faudra réfléchir. Tu es doué. Il y a sans doute quelque chose que tu puisses faire, à part le service.
Javert secoua la tête, l'air accablé :
– Tu ne comprends pas. Quand on a porté l'uniforme toute sa vie, sans lui, on se sent tout nu... Il faut que je cherche un appartement : je n'ai plus besoin de mon ancien appartement à côté de la préfecture ; en plus, il est bien trop cher.
– Reste, on ne manque pas de place, proposa Valjean. Cosette déménagera bientôt chez son mari. Elle est déjà ailleurs.
Javert approuva d'un hochement de tête : il était bien évident que l'âme de la jeune fille n'appartenait plus à cette maison.
– Hum ! dit-il. Tu sembles trouver ma société agréable.
– Oui, pourquoi pas? Un passé commun, la vérité que nous savons l'un sur l'autre, des souvenirs communs... Par délicatesse, il ne mentionna pas ce qui les liait le plus : une dette de vie impossible à jamais acquitter.
Cependant, il y avait une autre dette que Javert était capable de payer. Il vida son portefeuille droit sur la table :
– Je ne suis pas un pique-assiette.
– À quoi bon ? J'ai l'argent qu'il faut, dit Valjean, l'air contrarié.
– Je ne sais pas où tu prends ton argent !
– Les titres, s'anima Valjean. C'est tout à fait légal : c'est-à-dire un gain légal, pas le fait que je vis sous un nom emprunté... Je t'expliquerai. Ce n'est pas difficile, l'essentiel est de comprendre le principe.
– Au diable le principe ! trancha Javert qu'on pouvait torturer avec tous ces titres et rentes et qui, au fond de l'âme, était convaincu que tout cela était associé à la magie noire.
– Comme tu voudras.
D'un geste de dépit, Valjean écarta les billets. Encore à Montreuil, Javert avait été frappé par l'indifférence de M. Madeleine envers l'argent : un bon entrepreneur totalement privé d'avarice et de cupidité était une curiosité bien plus rare qu'un veau à deux têtes.
– C'est peut-être importun de ma part, mais quand même, comment t'appelles-tu ? Je veux dire, quel est ton prénom ? demanda soudain Valjean. C'est un peu bête : nous nous connaissons depuis une éternité et je ne connais que ton nom de famille. Tu n'es pas obligé de répondre, si tu ne veux pas, se hâta-t-il d'ajouter.
Javert se rembrunit.
– Te rappelles-tu le gamin tué sur les barricades ?
– Gavroche ? Oui, bien sûr, soupira Valjean.
– Il a le même prénom que moi. Je suis né la fête de l'Archange Gabriel. Et je me sentais un imposteur avant d'avoir grandi et habitué tout le monde à m'appeler par le nom qu'on m'avait donné à l'orphelinat. Depuis lors, mon prénom n'est mentionné que dans les documents.
– Gabriel... répéta Valjean, pensif. Cela signifie « Force de Dieu ». C'est un beau prénom. Il te convient. Me permettras-tu de t'appeler ainsi quelquefois ?
– Oui, mais ne te fâche pas si je ne comprends pas tout de suite à qui tu parles. Écoute, je voulais te demander : qu'est-ce que tu faisais alors sur le pont ?
– Je me promenais. J'aime me promener la nuit, parce que je suis devenu assez sauvage et perdu l'habitude de la société humaine. Je voulais être seul pour réfléchir, et le Pont-au-Change me convenait très bien : il a mauvaise réputation à cause de l'entonnoir, ainsi donc on n'y verra pas un couple d'amoureux, et les voleurs l'évitent puisqu'il est tout près d'un poste de police. Je croyais que là-bas, personne n'allait me déranger.
– Tu as bien fait de m'avoir arrêté. (Ce fut peut-être le vin qui avait délié la langue à Javert ou l'effet de la fatigue, mais il se trouvait dans un état de franchise un peu fébrile.) Je ne voulais pas vivre alors, mais maintenant je veux vivre. Je suis ton débiteur. Merci beaucoup. Merci.
Valjean, à court de mots, lui toucha la main. Il voulait répondre qu'il n'existait point de dette, mais tout à coup il crut comprendre : c'était peut-être ainsi plus facile, plus habituel pour Javert ? Après tout, lui-même, en adoptant Cosette, avait commencé par tenir un serment, ne sachant pas trop ce que lui, un vieux célibataire, ferait d'un enfant, et sa récompense avait été dix ans de bonheur.
– Mais quelle était la cause ? Que t'est-il arrivé ? demanda-t-il et ajouta encore : Si tu ne veux pas en parler, ne dis rien.
Javert aurait eu de la peine à expliquer que, cette nuit-là, dans son âme avaient flamboyé, en la déchirant, des sentiments contradictoires : la reconnaissance et quelque chose proche de la piété, d'une part, et l'orgueil blessé, le doute, la colère, le désespoir, d'autre part. Que tous ses principes s'étaient écroulés instantanément, que sa vie, pénible et austère, avait perdu son sens, que les fondements de l'univers étaient ébranlés. Que sa conscience le condamnait d'avoir, pendant tant d'années, persécuté un homme de bien, le meilleur de tous ceux qu'il eût connu, et, en plus, d'avoir ôté l'espoir à une multitude de malheureux que cet homme aurait pu aider – c'était bien à cause de sa poigne de bouledogue que Valjean avait dû se cacher et limiter son activité philanthropique.
– Le mât s'était écroulé, trancha Javert et se tut pour longtemps. Ensuite il parla, d'un ton bref et nerveux : Je me suis trompé – monstrueusement, irréparablement trompé. J'étais aveugle. J'ai ruiné ta vie. Pardonne-moi.
Si les côtes ne lui faisaient pas tellement mal – elles s'étaient véritablement insurgées vers la fin de la journée, – il aurait fait ce contre quoi il avait mis en garde Marius : il se serait mis à genoux (en confirmant ainsi les pires soupçons de son interlocuteur sur sa raison), mais la douleur ne favorisait pas les mises en scènes dramatiques, donc il baissa les yeux, tout simplement. Comme jadis, à Montreuil-sur-Mer. À ce moment-là, toute sa vie avait dépendu de la réponse – il ne l'imaginait pas sans le service qui était devenu tout pour lui : une ancre dans la vie quotidienne, un sens, une maison. À présent, il ne pouvait même pas définir ce qui était en jeu. Cet homme si fier, si passionné avait un air d'humilité étrange à voir.
« Mais qu'est-ce qu'il me veut ? Que lui importe mon pardon ? pensa Valjean avec angoisse ; les scènes pathétiques le faisaient souffrir. Combien de fois faut-il répéter que je ne le blâme pas ? Et comment le lui prouver : signer une quittance ? »
– J'ai tout pardonné depuis longtemps. La Providence de Dieu nous éprouve par des malheurs mais non par un manque de sens. Mon chemin est ce qu'il me fallait ! C'est le chemin que j'ai fait qui m'a rendu celui que je suis. Maintenant je suis capable de supporter ce contre quoi, auparavant, j'aurais pu buter et perdre la foi.
– Et tu ne regrettes rien ? demanda Javert, incrédule.
– Je crois Dieu. Non seulement je crois qu'il existe, mais je crois en lui, je lui fais confiance. Tout a un sens dans la vie, répéta Valjean avec force. Le Seigneur donne toujours à l'homme une seconde chance. Il sait comment sortir un pécheur de l'enfer !
Soudain, Javert crut voir une auréole autour de la tête de son interlocuteur – ronde, dorée, qui ressemblait au cercle de lumière d'une lampe ou à une orange. Il cligna des yeux, la vision se dissipa.
– Il n'y a rien à perdre, conclut-il et versa à boire.
– Le matin, tu appelleras un prêtre pour la dernière communion, le prévint Valjean. Moi aussi, d'ailleurs.
Il fouilla dans ses poches et lui tendit le chapelet.
– J'oublie toujours de te le rendre... cela t'appartient.
Javert laissa échapper un glouglou confus, comme un chiot que l'on noie dans un baquet d'eau. Pourtant il prit le chapelet. Il avait l'air d'un homme sur qui on venait d'apprendre quelque chose de très personnel.
– Je ne voudrais pas effrayer Cosette par le spectacle des souffrances de la gueule de bois. Elle a été élevée dans un couvent, elle ignore le côté vulgaire de la vie.
Javert souleva le verre :
– Buvons aux défunts amis de ton futur gendre. Pauvres blancs-becs !
Valjean hocha la tête tristement et se signa. Ils burent en silence.
– Le sang coulait sur le pavé, dit Javert d'une voix sourde. Et à « Corinthe »... je savais ce que j'allais y voir, mais je ne pouvais pas ne pas entrer. Ils étaient tous morts. Tous.
Il ne raconta pas comment, lorsqu'il avait examiné la barricade saccagée, une peur mortelle l'avait glacé de voir Valjean parmi les tués.
– Je sais, j'ai été là jusqu'à la fin, dit Valjean à voix basse.
Il ressentait la même douleur et la même culpabilité d'un homme mûr et intelligent qui n'avait pas pu arrêter les jeunes insensés, pas su empêcher les blancs-becs de perdre les autres et de se perdre. Cette douleur et cette culpabilité se lisaient si bien dans ses yeux et coïncidaient si parfaitement avec les sentiments de Javert que celui-là, ayant partagé pour la première fois de sa vie peut-être sa douleur avec un autre, laissa tomber sa tête sur ses bras et pleura – d'une gorge sèche, presque silencieusement, en s'efforçant en vain de retenir les larmes qu'il n'avait pas versées là, sur le pavé ensanglanté.
Valjean se rapprocha de lui. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes. Il posa sa main sur l'épaule de Javert – cette fois-ci, elle ne se raidit pas.
– Ce n'est pas ta faute. Ils ont été tués par les soldats, pas par la police.
– C'est une faible consolation. Ce n'est pas ta faute non plus, pourquoi pleures-tu donc ?
– Parce que j'aurais pu avoir des fils de cet âge, si j'avais vécu comme tout le monde, répondit Valjean en balayant les larmes du revers de sa paume. Ces enfants sont déjà chez eux, dans l'étreinte du Père.
– Des insurgés ?
On peut apprendre au mastiff à ne pas mordre, mais il ne deviendra jamais un caniche. Après une pénible lutte intérieure Javert, incapable de nier l'évidence, avait capitulé devant le fait manifeste que le forçat évadé Jean Valjean était un saint. Les saints sont hors de ce monde ; les saints n'obéissent pas aux règles qui gouvernent la vie des gens ordinaires ; la sainteté représente un phénomène d'ordre supérieur devant lequel tout genou doit fléchir – « dans les cieux, sur la terre et sous la terre ». Par conséquent, il n'y avait rien de blâmable dans le fait que cet homme avait troublé son âme et, par hasard, l'avait enchaîné à lui-même (tout à fait par hasard, c'était clair) par les liens de la reconnaissance et du dévouement. Ainsi que dans le sentiment de révérence et presque d'adoration devant la vérité et la beauté d'une âme humaine.
Le plus difficile était de se résigner à ce qu'un criminel, un paria qui était situé, aux yeux de la société, plus bas qu'une bête (un cheval ou un chien qui faisaient bien leur travail méritaient le soin et même l'amour, tandis qu'un homme qui avait fait un faux pas ne méritait rien que le mépris), pût s'élever au sommet d'une vie juste. Javert finit par résoudre ce problème ainsi : Jean Valjean était, évidemment, une sorte de phénomène rare, peu étudié et pas encore porté à l'article des recettes. Il existait bien des clairvoyants, comme sa mère qui n'avait pas du tout été une charlatane, et personne ne pouvait expliquer la nature de leur don, – eh bien, il y avait un criminel (un seul !) qui, par miracle, était devenu un juste. Il n'avait pas eu le temps de reprendre haleine après toutes ces réflexions compliquées qu'il devait croire, en plus, que les insurgés iraient au paradis ! Il se sentait profondément offensé, comme un homme qui, avec beaucoup de peine, venait de traverser un passage arrache-peau dans une caverne souterraine et qu'on fourrait sans répit dans le suivant.
– Ils t'auraient tué, remarqua Valjean. Mais tu les plains, parce qu'ils étaient jeunes et stupides, trop jeunes pour mourir. Est-il possible que Dieu ne les plaigne pas ?
– Peut-être as-tu raison... répondit Javert avec tristesse. Sa voix, inhabituellement basse, était pleine de douleur et de désarroi.
Ces lamentations nocturnes à demi ivres sur les enfants des autres brisèrent une sorte d'obstacle entre eux. Ils s'entendaient beaucoup mieux maintenant.
