LA TENTATION

Tu m'as comblé, Seigneur, ma foi,

Et sont en ordre toutes les dettes,

Mais de la haine délivre-moi !

Je n'en veux pas, je la rejette.

Alexandre Galitch


Javert se réveilla après minuit avec le sentiment que quelque chose était hors de l'ordinaire. En effet, la chambre voisine était vide. Valjean était un voisin qui ne faisait presque jamais le moindre bruit, mais le calme d'une pièce habitée est plus compact, bien différent du silence profond du vide.

« Où est-il donc à une heure pareille ? Cela ne me regarde pas. Il ne manquait plus que je l'espionne. Peut-être qu'il se promène. Ou qu'il a rendez-vous avec la dame de son cœur : il a élevé sa fille, maintenant il est temps de penser à lui-même », se dit Javert. Cette idée l'amusa, cependant une inquiétude vague ne le quittait pas. Il s'habilla vite et sortit dans la cour – sans bien savoir pourquoi, en obéissant au flair infaillible de vieux chien de chasse. Il regarda autour de lui et vit deux silhouettes sous le réverbère. L'une de ces silhouettes lui était très familière, l'autre ne lui était que vaguement connue.

En se cachant dans l'ombre des marronniers, il s'approcha de l'interlocuteur de Valjean et reconnut en lui Thénardier. Javert était certain que c'était une tentative de chantage, mais il n'était pas pressé de se découvrir : il voulait d'abord connaître les exigences et les menaces du maître chanteur.

– La fille d'une putain, élevée par un forçat, va se marier, n'est-ce pas ? Avec un baron ? Il sera bien content, lui !

Des lueurs d'orage traversaient le visage impassible et figé de Valjean, des reflets d'éclairs invisibles. Le lion le plus doux ne sera jamais un agneau. Valjean était visiblement en proie à la tentation d'agir d'une manière non-chrétienne : un homme tel que lui aurait pu aisément abattre ce gringalet d'un seul coup de poing. Il ne faut pas beaucoup pour que les doigts se resserrent en poing ; c'est pour se servir des armes qu'il faut une décision consciente.

Javert avait beau avoir une pauvre opinion de lui-même, séparément de son service ; il n'allait pas jusqu'à l'absurde et se rendait compte de la grande différence entre lui et Thénardier, en tant que personnes. Il était bien discutable s'il méritait lui-même cette fameuse agapê, plutôt non que oui, mais cette crapule à coup sûr ne méritait rien que le mépris. Et Valjean ressentait pleinement ce mépris : à la lueur du réverbère on voyait ses pommettes de pierre, ses lèvres fermement serrées et les ailes de son nez fin qui tremblotaient de colère.

Il était temps d'intervenir, mais Javert ne pouvait pas bouger, frappé par l'horrible et majestueux spectacle de la lutte entre un ordre élevé et l'instinct naturel d'un homme fort, prêt à tuer pour défendre ce qui est sien.

– Ce n'est pas la peine, objecta Valjean avec beaucoup de calme, mais Javert voyait ce que ce calme lui coûtait. Je raconterai bientôt moi-même au baron les détails de ma biographie. Quant à Cosette, ses documents sont en ordre, et sa nouvelle famille saura la protéger. Monsieur Gillenormand est un homme influent qui a beaucoup de relations ; non seulement il ne vous payera pas un sou mais il vous causera beaucoup d'ennuis.

Comme Thénardier venait d'ouvrir la bouche pour répondre, une main lourde s'abaissa sur son épaule. Il tressaillit, se retourna et poussa un cri d'horreur :

– Toi ? Mais comment donc... Tu es mort !

– Je suis vivant. Une mauvaise nouvelle, n'est-ce pas ? ricana Javert.

– Tu es mort! Tu as disparu la nuit après l'insurrection, on a pêché ton chapeau dans la Seine ! continua à vociférer Thénardier, tout en reculant. Il avait l'habitude de se tirer d'affaire à bon compte et était devenu extrêmement effronté, cependant, sans être dévot, il était superstitieux, et fut saisi de panique à l'apparition nocturne du noyé.

Valjean observait cette mise en scène avec une sorte de stupeur.

C'est à ce moment que Javert fut trahi par ses émotions impétueuses qui lui avaient causé tant d'ennuis dans sa jeunesse. Ce même instinct qui ordonnait de défendre les siens hérissa les poils invisibles de son cou. Javert venait de s'inquiéter pour Valjean qui pouvait perdre son sang-froid, mais il avait fatalement surestimé sa propre maîtrise de soi : il vit rouge et ne put plus se contrôler. Il saisit l'ex-gargotier par la redingote et le cogna de toute sa force, les omoplates et la nuque contre le tronc d'un marronnier, en rugissant :

– Tu n'aurais pas dû ! Je ne supporterai rien contre cet homme ! Je te trouverai partout, rat, putois, crapaud, je te noierai dans un égout !

Tout en vociférant, il le secouait comme un lévrier secoue un lièvre.

– Vous ne pouvez pas ! C'est illégal ! Vous êtes un policier !

Thénardier, à moitié suffoqué, avait fini par comprendre que les fantômes étaient moins matériels.

– Javert ! Tu vas l'étrangler ! Arrête !

Valjean, en se rappelant les côtes brisées de son camarade, entreprit la tentative humaine de lui faire entendre raison par la parole. Peine perdue : Javert fit la sourde oreille et continua de secouer Thénardier, en le regardant avec des yeux blancs de fureur :

– Je ne le suis plus ! J'ai donné ma démission. Et je ne suis pas un saint. Comprends-tu cela ? JE NE SUIS PAS UN SAINT !

– Mais es-tu fou ou quoi ? Lâche-le ! Laisse-le tranquille !

En voyant que Javert était un peu trop féroce pour un malade, Valjean décida de ne pas faire de manières avec lui, lui arracha la victime et serra les coudes de l'ex-inspecteur contre ses côtes. Celui-ci gronda sourdement, comme un chien méchant qu'on arrache à sa proie.

– Sauve-toi, imbécile !

Thénardier, échappé à la poigne de Javert, resta là quelques secondes, tout haletant, et se mit à courir. Lorsqu'il avait disparu dans une ruelle, Valjean desserra les mains, reprit haleine et remarqua, non sans ironie :

– Je suis content que tu te portes beaucoup mieux.

– Il fallait me dire qu'on te faisait du chantage, dit Javert avec reproche.

– Je ne voulais pas te mêler à cette affaire. Mais je dois admettre que tu es intervenu à temps. Merci.

– Juste à l'heure, acquiesça Javert. Non seulement le mort a ressuscité, mais encore avec des intentions les plus pernicieuses. Il a dû penser que, déçu par les méthodes légitimes, j'avais résolu désormais d'exterminer les criminels personnellement, sans jugement.

Il était calme et content de lui-même, pour la première fois peut-être depuis le mois qui s'était écoulé après l'insurrection. Valjean secoua la tête pour chasser l'idée saugrenue de lui gratter derrière l'oreille.

– Asseyons-nous, demanda Valjean. Je ne me porte pas très bien.

Il avait mauvaise mine, en effet : ses traits étaient tirés, son teint gris.

Faute de banc, ils s'assirent sur un marronnier abattu par l'orage. Valjean tira sa montre, la fit sauter sur sa paume pour une raison quelconque, fit claquer le couvercle d'argent. Cette pantomime n'était pas nécessairement de mauvais goût, mais elle trahissait l'agitation indigne d'un gentleman. Et Valjean avait toujours été un vrai gentleman, déjà à l'époque de Montreuil-sur-Mer. C'est pourquoi Javert conclut qu'il n'était pas tout à fait dans son assiette.

– À l'avenir, dis tout de suite si tu as besoin d'aide.

Javert voulait dire qu'il serait près, au cas de besoin, et ne laisserait personne nuire à Valjean ou à sa fille. Il ne le dit pas tout haut puisque, dans son entendement, tout ce qui n'était pas action était une vaine agitation de l'air.

– Comment ne l'as-tu pas tué ? demanda-t-il après un silence. Je pensais déjà au moyen de nous débarrasser du cadavre.

Valjean ne répondit pas tout de suite. Comment expliquer que la haine enivrait et que, si on se la permettait, si on se laissait aller, la colère juste devenait imperceptiblement de la malice aveugle ? Que si on se donnait l'autorisation de haïr ceux qui l'avait pleinement mérité, on finirait vite par y prendre le goût et par haïr le monde entier ?

– Veux-tu que je te raconte une histoire ? Une histoire effrayante ? demanda soudain Valjean.

Lorsque Cosette avait fait ses études au pensionnat du couvent, on lui avait fait écrire des essais sur les vies des saints : sainte Clotilde, sainte Geneviève... Les religieuses les racontaient aux élèves dans un tel style que l'esprit des pauvres enfants en était paralysé. « Papa, je n'en peux plus ! sanglotait Cosette. Je n'y comprends rien. Elles parlent par des VERBES ! » Valjean la consolait et traduisait les « verbes » dans une langue humaine, en changeant un soporifique pieux et mièvre en une histoire intéressante.

– Une religieuse du Petit-Picpus en 1814, lorsque les Russes ont pris Paris, soignait les blessés dans leur hôpital et elle a entendu cette histoire racontée par un officier russe. Elle s'est passée dans le nord de Russie, au bord de la mer Blanche. Un jeune prêtre, dont je ne peux pas prononcer correctement le nom, y faisait le service. Les prêtres de la foi grecque ne pratiquent pas le célibat, ils se marient, et il était marié à une belle jeune femme. Il lui était dur de vivre dans un pays sauvage, parmi des gens rudes et austères et elle... elle a oublié son devoir. Son mari l'a appris et il l'a tuée par jalousie.

Javert approuva d'un hochement de tête : des cas pareils étaient fréquents dans sa pratique.

– Lorsqu'il est revenu à lui, il a mis le cercueil avec le corps de sa femme dans l'église et pris une karbasse – c'est un grand bateau de pêche, presqu'un navire – pour aller sur une île voisine où habitait un vieux moine qui était vénéré par tous. Des gens venaient à ce moine à la recherche d'un conseil, parce qu'il leur révélait la volonté de Dieu. Le meurtrier lui a dit : « Mon père, j'ai péché. Est-ce qu'il existe un repentir pour un pécheur tel que moi ? Comment vivre après ce que j'ai fait ? »

– Ne l'a-t-on pas arrêté tout de suite ? s'étonna Javert.

– Non, c'est un pays sauvage et désert qui n'a pas de loi. On l'a défroqué, c'est tout.

– Et ensuite, que s'est-il passé ?

– Le moine lui a ordonné de mettre le cercueil dans la karbasse et de naviguer sur la mer Blanche, allant d'une île à l'autre, jusqu'à ce que le corps se décomposât, en débarquant seulement pour une heure ou deux de temps en temps pour refaire ses provisions de nourriture et d'eau potable. Il a navigué ainsi pendant trois ans et n'a mis pied sur terre que lorsque la dépouille mortelle de sa femme s'était changée en poussière, pour l'enterrer.

– Et ensuite ?

– Il s'est fait moine et il a vécu seul sur une île déserte jusqu'à sa mort, répondit Valjean. Voilà pourquoi je n'ai pas tué cet homme : je ne veux pas naviguer avec un cercueil de plus dans mon bateau, j'en ai déjà assez. La pièce de monnaie du petit Savoyard est un cercueil, le renvoi de Fantine qui a ruiné sa vie en est un autre. Le vol de l'argenterie de l'évêque est un troisième cercueil : il m'a pardonné et Dieu m'a pardonné par ses prières, mais j'en porte les blessures. Le péché endommage l'âme, c'est pourquoi il exige le repentir et l'expiation. Et c'est difficile, c'est tellement difficile ! Comme verser son sang.

Javert se taisait en regardant son interlocuteur d'un air inquiet. Par moments il paraissait un être presque surnaturel, mais maintenant Javert se rappela les lignes de la Bible soulignées par Valjean : « Ma force est-elle une force de pierre ? Mon corps est-il d'airain ? » De nouveau, une inquiétude vague glaça Javert. Thénardier n'était peut-être pas la seule menace pour Jean Valjean ? Il était mortellement fatigué, c'était évident. Et à force de fatigue, on pouvait faire des erreurs bêtes, parfois irréparables.

– Moi aussi, je vais te raconter quelque chose, parla Javert. Un amant faisait du chantage à une certaine dame du monde. Son mari occupait un poste élevé au ministère, un scandale aurait ruiné sa carrière. La dame s'est adressée à la police ; il fallait éviter la publicité à tout prix, donc je ne pouvais pas l'arrêter. Mais je l'ai contraint à laisser sa victime tranquille.

– Tu as toujours été le meilleur dans ton métier.

– Mes ex-supérieurs ne le pensaient pas, je suis trop incommode. Ainsi donc, la dame aurait pu oublier cette histoire sordide, mais il lui est venu à l'esprit de tout avouer à son mari. Pour alléger sa conscience, en quelque sorte. Il y a eu un duel, le mari a été tué, et la veuve inconsolable a traqué son ex-amant et l'a abattu à bout portant dans une loge de théâtre. Ensuite elle a pris une dose mortelle de laudanum. Et tu sais quoi ? Trois gens dont l'un était un criminel mais ne méritait pas la mort – il n'y a pas de peine de mort pour le chantage – ont perdu leur vie à cause de sa bêtise.

– La pauvre femme se repentait de son action, où est le mal ? dit Valjean en se hâtant de venir à la défense de la pécheresse.

– Elle a porté un coup à son mari qui l'a tué et qui a détruit sa propre vie. Si elle voulait avouer sa faute, elle aurait dû se confesser à un prêtre. Il est cruel d'imposer aux autres un fardeau au-dessus de leurs forces.

– De quoi parles-tu ?

– Tu sais bien de quoi je parle. Je t'ai entendu promettre à Thénardier de tout raconter à Marius. Épargne cela au garçon. Si tu le fais, il deviendra fou ou sera écrasé par le remords. Et pense à ta fille.

– Je pense à elle. Elle est déjà grande, maintenant son mari prendra soin d'elle.

– Mais l'aimera-t-il autant que tu l'aimes ? Crois-moi, j'ai vu les suites de nombreux mariages qui avaient commencé par les fleurs et la musique et fini par la chronique criminelle. Non, je ne pense pas que ce soit le cas. Mais un an, deux ans ou cinq ans plus tard ta fille pourrait décider qu'elle n'est pas aussi heureuse avec ce jeune homme qu'elle l'avait espéré. On ne sait jamais. Qui l'aidera alors à ne pas faire de bêtises ?

Javert ne précisa pas de quelles bêtises il parlait : il sous-entendait les actions folles des femmes mariées à la recherche d'un nouvel amour. En tant qu'inspecteur de police, il avait des centaines de fois démêlé les suites funestes de telles actions.

Valjean ne répondit pas, mais il avait l'air perplexe ; apparemment, jusque-là il n'avait vu qu'un seul côté du problème. Enfin, ayant pris son parti, il enleva de la chaîne de sa montre un objet – la clef d'un coffre-fort bancaire – et le tendit à Javert.

– C'est la clef du compartiment où est gardée ma confession. Après ma mort fais-en ce qui te paraîtra opportun. Tant que je serai vivant, je me tairai.

– Et le numéro ?

– Tu le connais.

Javert, en portant la main au col de sa chemise, en tira une chaîne avec une croix et y suspendit la clef sans mot dire. Encore une fois, il rappela à Valjean ces molosses à la poitrine large, impassibles et silencieux, au collier desquels certains maîtres attachaient leurs bourses, pour mieux les protéger.