LA FIN ET LE COMMENCEMENT

Envoyez-moi un livre avec une fin heureuse... – Nâzım Hikmet


– Promenons-nous un peu ? proposa Javert.

En effet, le ciel à l'est prenait une teinte grise, il était trop tard pour rentrer à la maison et dormir.

Ils marchaient en silence le long du boulevard encore désert et une étoile solitaire les suivait de près, tantôt disparaissant de vue, tantôt réapparaissant dans les éclaircies entre les nuages.

Monahiko asteri, sourit Valjean. Une étoile solitaire et brillante, monahiko asteri en grec.

– Tu connais le grec, en plus ? fit Javert, épouvanté.

– Non, je n'ai pas pu l'apprendre, je suis déjà vieux. Au Petit-Picpus, j'ai lu tout ce que je pouvais trouver dans la bibliothèque du couvent, et une partie des livres y étaient en grec. Mais cela n'a pas marché. Je peux déchiffrer, tant bien que mal, un article dans un journal en me servant d'un dictionnaire, je me souviens d'une dizaine de phrases, et c'est tout.

« Tu es toi-même un monahiko asteri », pensa Javert.


... Javert avait tout de suite remarqué que le mariage prochain de sa fille ne réjouissait pas trop Valjean. Il est vrai que Valjean ne trahissait point ses sentiments, il s'efforçait de sourire, mais avec la moitié du visage seulement, ses yeux n'y prenaient pas part. Cela pouvait tromper la jeune fille amoureuse, pas le vieux policier.

Ces derniers jours, pourtant, les yeux tristes de Valjean, joints au sourire poli, étaient devenus un peu plus gais. Il semblait réfléchir à quelque chose, tantôt il feuilletait des guides de biens immobiliers et des recueils d'actes administratifs en prenant des notes, tantôt dessinait des schémas compliqués qui devaient l'aider à réfléchir. Javert était plein de curiosité, mais il ne posait pas de questions. Valjean dirait tout lui-même. Ou non. Tout au moins, les soins associés au mariage ne le remplissaient plus de mélancolie.

– Sais-tu à quoi je pense ? dit Valjean. Puisque mon arrestation est annulée, je ne dois plus me tenir coi. Pendant qu'il me reste encore des forces, il faut faire quelque chose d'utile.

Javert le fixa d'un air inquisiteur, en attendant les détails.

– À Paris, il y a beaucoup d'enfants comme Gavroche, continua Valjean. Il n'est pas encore trop tard de recueillir certains d'entre eux de la rue...

– ... de les arracher aux parents qui, étant eux-mêmes des criminels, entraînent leurs filles dans la prostitution et leurs fils dans le vol et le brigandage, continua Javert avec un enthousiasme inouï.

– ... de leur donner une éducation primaire, un métier qui leur permettrait de se nourrir sans voler et aux plus doués la possibilité de continuer leurs études...

– ... de leur inculquer le respect de l'Église et des lois...

– Cela aussi, dit Valjean en retenant un sourire. On trouvera des enseignants parmi les étudiants, entre autres : ils cherchent toujours un gagne-pain. Je pourrai peut-être enseigner moi-même quelque chose, la géographie, par exemple. Je n'ai pas fait d'études systématiques mais j'ai lu tant de livres sur ce sujet que cela devrait suffire pour l'école primaire. Je pourrai également enseigner le jardinage, c'est un métier comme les autres. Les filles auront besoins d'institutrices, je demanderai de l'aide aux sœurs du Petit-Picpus.

– Oui, mais tu n'as pas la moindre idée de la gestion d'une telle entreprise !

– Je n'avais pas idée comment gouverner une fabrique et, plus tard, toute une ville. Cependant, je me suis débrouillé.

– À mon avis, c'est plus difficile que la fabrique, remarqua Javert. À Montreuil tu as insufflé la vie à une entreprise ruinée, tandis qu'ici, il faudra partir à zéro. C'est comme guérir un malade – et élever un enfant, probablement. Tout de même, le premier est plus facile, si le malade n'a pas la phtisie.

– J'ai élevé une enfant, rappela Valjean avec douceur. Après-demain, cette enfant se marie.

– Et le gendre, tu veux l'associer, lui aussi ?

– Ça l'intéressera à peine, répondit Valjean, plein de doute. Le garçon est orgueilleux et ambitieux, il veut se rendre célèbre, participer à quelque chose de... grand. C'est pourquoi il est allé à la barricade. Et je ne peux lui proposer rien de grandiose, seulement un travail quotidien qui exige une grande abnégation, en plus. Mais peut-être que je me trompe sur son compte. En tout cas, on ne pourra lui en parler que quelque temps après le mariage, car maintenant les enfants sont trop occupés l'un de l'autre.

– Je crois que c'est le plus grand qui puisse être, dit tout bas Javert.

– Veux-tu que nous le fassions ensemble ?

– Moi ?

– Il te faut bien un travail, pourquoi pas celui-ci ?

– Mais à quoi puis-je être utile dans une entreprise pareille ?

– Tout d'abord, quand on fait quelque chose, on a toujours besoin d'un camarade, d'un aide. Pourquoi irais-je chercher quelqu'un, lorsqu'il y a un homme en qui j'ai confiance ? Deuxièmement, comme je t'ai déjà dit, j'ai vécu de longues années en ermite et je suis devenu un peu sauvage. Il faudra signer des papiers, mener des négociations, et il me serait difficile, pénible de le faire tout seul. Troisièmement, on aura besoin de tes relations pour tirer les pupilles d'embarras au poste de police : tous les gamins volent, et il faudra beaucoup de temps pour leur faire perdre cette habitude. Quatrièmement, tu pourras préparer certains garçons au service policier, c'est un métier aussi. Et, à part toutes ces raisons, tu es un exemple vivant qui prouve qu'on a toujours le choix. Parfois il est plus important de voir que d'entendre.

« Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t'a vu. C'est pourquoi je me condamne et je me repens sur la poussière et sur la cendre », cita Javert en regardant Valjean droit dans les yeux. Et il ajouta avec un sourire :

– Tu peux compter sur moi.


La veille du mariage, on s'avisa tout à coup qu'il n'y avait personne à inviter en tant que témoin du fiancé, car tous les amis du jeune baron de Pontmercy avaient péri à la barricade.

– Que faire ? s'attrista M. Gillenormand. On ne veut quand même pas d'un étranger, d'un homme quelconque pour ce rôle. Monsieur Fauchelevent, peut-être que votre ami accepterait ?

– Demandez à lui-même, proposa Valjean avec un sourire involontaire, en imaginant la réaction de Javert.

Javert fronça les sourcils, évidemment ayant pris la requête pour une mauvaise plaisanterie, et dit avec un petit rire moqueur :

– Jeune homme, j'ai deux fois votre âge. J'aurais l'air d'un maître d'école dont les cheveux sont devenus gris à cause de vos polissonneries et qui, malheureusement, ne vous a pas assez fouetté. Est-il permis de faire ainsi rire les gens ?

– Vous me rappellerez ce que je n'ai pas le droit de jamais oublier, dit à mi-voix le jeune baron.

– Et vous, mademoiselle ? s'adressa à Cosette l'ex-inspecteur, plein de dépit de se voir acculé. Est-ce que ma vue vous rappellera, en un jour pareil, que tout est vanité et poursuite du vent ?

– Mais pas du tout, répondit la jeune fille avec un sourire plein de charme. Elle me rappellera que je peux être tranquille pour papa. Il ne peut pas vivre seul : il jeûnerait jusqu'à en mourir.

Javert jeta sur Valjean un regard traqué, mais celui-ci leva les sourcils et haussa les épaules avec une compassion comique.

– Si vous y tenez... articula-t-il d'un ton qui sous-entendait d'une manière non-équivoque : « C'est vous qui l'avez voulu ! »

Le témoin du jeune fiancé en uniforme de parade, aux cheveux gris et à l'air raide et compassé paraissait étrange en effet, mais cela ne gênait personne. Enfin, tout y était étrange : le salut miraculeux du jeune marié, le seul survivant de la barricade fatale, la dot impressionnante de la fiancée, apparue comme par miracle, la beauté étonnante de la jeune fille qui avait mené une vie de recluse avant le mariage et n'avait pas une seule fois paru dans le monde. C'était à croire que cette paire énigmatique, le père et la fille, venaient d'une autre dimension. Rien de surprenant de les voir accompagnés par un officier de police à la retraite, quoiqu'un négus d'Abyssinie eût été encore plus original.

« Il n'est pas seulement témoin à la noce de ma fille, pensa soudain Valjean. Il est le témoin de toute ma vie. Témoin est un beau mot : celui qui a vu, celui qui connaît la vérité. On appelait témoins – martyrs – les premiers chrétiens à l'époque des persécutions. »