POST-SCRIPTUM

– Pourquoi donc n'y es-tu pas allé ? demanda Javert et nomma la seule raison qui lui fût venue à l'esprit : Tu n'as pas confiance en moi ?

– Non, le problème n'est pas là. À en juger par son expression, Valjean fut même un peu déconcerté par une telle supposition. Mais tout va bien chez Cosette et Marius, tandis que beaucoup de ces marmots n'ont jamais fêté Noël. Je ne voudrais pas leur faire croire que ma vie privée a plus d'importance pour moi.

Il fut confus de ses propres paroles, parce que l'emphase lui répugnait. Heureusement pour lui, les sons du violon d'un musicien de rue lui vinrent au secours.

– Pergolesi ! s'étonna Valjean. Allons donc ! C'est la première fois que j'entends quelqu'un jouer du Pergolesi dans les rues. Approchons-nous ?

Javert le suivit sans objection, un peu irrité par l'aisance avec laquelle, après sa fille adoptive, Valjean prononçait ces mots : Pergolesi, Scarlatti, Boccherini...

Ce n'était pas un violoniste mais une violoniste, une fillette de onze ou douze ans. Mince comme un roseau, elle se tenait debout sur le quai et jouait, et dans l'étui du violon étincelaient quelques pièces de menue monnaie. L'étui était gardé par un chien poilu d'un blanc sale, en qui on pouvait à grand-peine reconnaître un caniche. La fillette était vêtue avec soin mais pauvrement, et toute son allure droite et harmonieuse respirait une dignité humble.

Les grands yeux sur le visage maigre ne clignaient pas au soleil brillant d'hiver et fixaient le vide. La petite violoniste était aveugle.

– Veuillez me donnez votre main, mademoiselle, dit Valjean en soulevant son chapeau, bien que la fillette ne pût pas le voir. Elle baissa le violon et se tourna lentement au son de la voix, comme si elle tendait l'oreille à quelque chose en dehors des paroles. Ensuite elle sourit et, pleine de confiance, tendit sa petite paume étroite. Valjean lui baisa la main respectueusement, comme à une dame, et mit entre ses doigts fins une pièce d'or. En effet, quelque canaille pourrait l'arracher de l'étui et le caniche maigre et mal peigné ne l'arrêterait pas.

Les sourcils de la violoniste se soulevèrent de surprise.

– Vous vous êtes trompé, monsieur, vous m'avez donné beaucoup d'argent !

– Je ne me suis pas trompé, et c'est tout à fait insuffisant.

– Je vous remercie, dit la fillette, pleine de confusion. Je voudrais me rappeler votre visage, monsieur. Est-ce que cela ne vous sera pas désagréable ? Malheureusement, mes yeux sont ici, ajouta-t-elle en bougeant ses doigts.

– Je suis à votre service.

Jean Valjean se mit à genoux, droit dans la bouillie de neige, et son visage se trouva au niveau de celui de la jeune violoniste. Elle glissa ses doigts sur son nez, ses pommettes, ses sourcils – Javert fit une grimace en imaginant quelqu'un lui palper ainsi le visage.

– Vous êtes très beau. Et très bon.

– Où habitez-vous, mademoiselle ? Me permettrez-vous de vous rendre visite un jour ?

Le petit visage pâle se rembrunit.

– J'ai bien peur que ce soit impossible, monsieur. Mon père... il boit beaucoup et il est souvent rude. Il était bon autrefois, mais maman est tombée malade, puis elle est morte, et depuis il boit.

Les deux amis se regardèrent.

– Mon enfant, il vaudra mieux nous dire où est ta maison, dit Javert aussi doucement qu'il pût et la fillette leva vers lui son visage aux yeux immobiles grands ouverts. Nous t'accompagnerons et veillerons à ce que ton père ne t'enlève pas l'argent.

Une larme glissa le long de la joue de la violoniste.

– Vous ne comprenez pas, monsieur. Papa est ivre. C'est... insupportable.

– Mon ami a raison, nous vous accompagnerons, trancha Valjean et, malgré les protestations de la fillette, l'aida à ramasser les pièces de monnaie et à ranger le violon dans l'étui. Le caniche observait les actions de l'inconnu, tout confus : il n'y voyait pas de menace, mais évidemment il ne comprenait pas se qui se passait. « Je me demande depuis quand la fillette nourrit son père abruti qui vit à ses dépens », pensa Javert.

À mi-chemin vers les chambres meublées où habitait la fillette Valjean chuchota à son compagnon :

– Tu vois comment elle est habillée ? Elle est toute bleue de froid. Je lui achèterai des vêtements prêts à porter et tout ce qu'il faut. En attendant, maîtrise-toi, s'il te plaît.

– Ne t'inquiète pas. Je l'observe tous les jours depuis trente ans et, ce qui est le plus étonnant, je n'ai encore tué personne, répondit Javert avec un sourire forcé. Il n'ajouta pas qu'il avait depuis longtemps désespéré de jamais rien changer. Et que dans trois ans, tout au plus, ce père vendrait sa fille à un maquereau ou la tuerait bien avant dans un accès de rage ivre.

Valjean le regarda fixement.

– Je sais à quoi tu penses, mais nous en viendrons à bout. Ni toi ni moi ne pouvons débarrasser le monde du mal, mais on peut geler un petit coin de l'enfer. Et puis encore un. Et encore.

Sur ces paroles, Valjean se perdit instantanément dans la foule : son habitude de disparaître en un clin d'œil était toujours là, quoiqu'elle n'apportât plus de gain pratique.

– Monsieur reviendra-t-il ? demanda timidement Michelle – c'était le prénom de leur nouvelle connaissance.

– Oui, et très bientôt, sourit Javert. Tout ira bien. Le mal est déjà dans le passé, il n'y a que du bien devant toi. Et il ajouta, à sa propre surprise : C'est bientôt Noël.

– C'est Dieu qui vous m'a envoyé, n'est-il pas vrai ? demanda la fillette avec un sérieux effrayant. Et l'autre monsieur ?

– C'est vrai, mon enfant, répondit-il en se sentant quelque peu de l'imposteur. Tu ne gèleras plus sur les quais. Tu feras des études à l'école. Et tu ne resteras pas avec ton père.

– Et Hamlet ? Je ne le laisserai pas !

« Le caniche », comprit Javert.

– Mais bien sûr. Hamlet restera avec toi.

La neige se mit à tomber à gros flocons. « C'est bientôt Noël, pensa Javert. Très bientôt. »