J'ai toujours été destinée à de grandes choses. Le monde autours de moi n'a jamais été à ma mesure, il cherchait à me contenir et me réduire en permanence, me réduire au silence, me réduire à la médiocrité, me réduire au rôle de simple potiche et de poule pondeuse. Fut un temps où j'ai tenté de m'en satisfaire, de me contenter du petit confort que j'avais, de mon rôle de mère et d'épouse, tenté de ne pas être atteinte par la honte et l'embarras. Tenté d'ignorer la voix en moi qui me rappelait tous les jours, à chaque instant de ma vie que je n'étais pas à ma place, que je n'avais pas mon dû.
J'ai tenté de noyer cela dans l'amour maternel, parce que oui, j'aime mes enfants. J'ai cet amour dans mes tripes, je les ai portés, bercés et choyés après tout. Je ne suis pas un monstre, je n'ai pas une pierre à la place du coeur, pas plus que les hommes en tout cas. Si j'étais née homme, je serai saluée pour qui je suis, pour ce que je suis. J'aurais une place de premier ordre, on ne verrait pas d'un mauvais oeil mon ambition et le prix que je suis prête à payer pour elle.
J'aime mes enfants, de toutes mes forces de mère, mais j'aime aussi le pouvoir de toutes mes forces d'être. Je ne suis pas qu'une épouse et qu'une mère, je suis plus, infiniment plus. Je ne me limite pas à mon mariage et les fruits issus de sa couche. J'ai eu de l'affection pour mon mari, l'affection distante et vague que l'on peut avoir pour une personne qui partage votre vie durant de longues années et qui aime les mêmes êtres que vous. Cela n'a jamais été plus loin. Mais on oublie que lui non plus ne m'a jamais aimé, ne m'a jamais vu comme plus qu'un outil. Pourquoi cette absence d'amour et cette distance est-elle un crime pour moi et un fait ignoré pour lui ? Nous avions un contrat clair pourtant.
Je ne suis pas idiote, je sais qu'il ne s'est jamais intéressé qu'à moi que pour ma naissance. J'étais la source de statut et de reconnaissance sociale, un beau trophée à mettre à son bras. Le fait que je sois belle faisait partie du prestige, mais mon intelligence, mon caractère et toutes les autres choses qui me composaient, ce n'était que négligeable. Lui aussi, cel m'importait peu, ce que je voulais c'était son statut, le prestige dont je pourrais bénéficier en l'épousant. Dans le fond, c'était un échange de bons procédés.
Mais, j'ai toujours été trop bien pour lui. Ma plus grande erreur a été de l'oublier pour un temps durant ma jeunesse.
Femme de chevalier a ses avantages, je ne mentirais pas dessus. J'ai aimé vivre à la Cour, j'ai aimé avoir la fierté de savoir que mon mari siégeait à la Table Ronde et cotoyait tous les plus grands du royaume. J'ai aimé voir l'envie et la jalousie dans les yeux de gens, j'ai aimé tout cela et plus encore, cela n'a jamais été suffisant.
J'avais un époux qui était une honte des Chevaliers de la Table Ronde. Et sa honte, comme son incompétence crade retombaient sur moi. Durant des années j'ai tâché de mener notre barque de mon mieux, de l'éviter de dériver sur la mer de la médiocrité, de lutter contre les efforts de mon abruti de mari. La personne qui tenait la boutique c'était moi, du début à la fin.
Vraiment, j'ai essayé. Je n'y suis pas arrivée.
Alors, quand l'occasion s'est présentée j'ai pris les choses en main. Vous direz sans doute que je suis une salope, que je n'ai jamais fait que de profiter des hommes autour de moi. Alors, très bien je suis une salope, et je n'ai fais que jouer avec les armes qui m'ont été données.
Et au début… Au début… Au début, avec Arthur, il y avait une sincérité que je n'avais plus eu depuis longtemps. Nous nous sommes trouvés tous les deux après des années à être passés l'un à côté de l'autre, sans que jamais nous ne fassions un pas l'un vers l'autre, sans qu'il y ait un geste déplacé. Je n'ai pas forcé les choses, pas consciemment. Nous étions seuls, et nous avions besoin de quelqu'un d'aussi seul que nous, qui pouvait nous comprendre. Nous étions enfermés, restreints et dévorés par notre entourage, nous nous savions plus grands, plus forts, plus éclatants que tout notre univers autours. Et nous savions que sans les sangsues goulues qui se nourrissaient de nous, nous pourrions véritablement l'être. Je pensais sincèrement que nous partagions cela, j'avais tort et ce fut une cuisante déception.
Mais avant, il y a eu ce glissement, lent et insidieux mais bien présent, nous dérivions l'un vers l'autre. Et quand nous nous sommes rencontrés, presque heurtés l'un à l'autre, il était trop tard pour reculer.
Je ne sais pas si j'ai aimé Arthur, vraiment aimé j'entends. J'ai eu de l'affection et de l'attirance pour lui, oui. J'ai tenu à lui aussi, j'ai été bien avec lui, mieux que je ne l'avais été durant des années. J'aime à croire que lui aussi. Mais cela n'a pas été suffisant, et aujourd'hui tout cela n'existe plus. Et puis, je dois bien avouer ce que je chérissais le plus dans cette relation, c'était l'ombre de la couronne sur mon front. Je n'aurais certainement pas été attirée autant par Arthur s'il n'avait été roi.
J'aime le pouvoir, son ivresse et ses cimes, qui n'aime pas cela ? Je vais vous le dire, personne et ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs.
J'aurais pu me contenter de ça, être reine avec Arthur pour roi. J'aurais été heureuse, je pense. Nous aurions été heureux et bons pour l'autre. Seulement, Arthur s'est révélé être aussi minable que tous les autres. Un minable qui m'avait utilisé puis jetée quand le coeur ne l'en disait plus. Et on voulait vraiment que je laisse mon orgueil et ma dignité se faire piétiner sans rien dire ? On attendait que je sois silencieuse et bien sage ? Alors qu'on m'avait insultée et offensée ? Jamais. Plus jamais. Attendre que justice me soit faite par la vertu des hommes ou celle des dieux ne serait qu'attendre en vain. Rien ni personne ne réparerai les torts qui m'ont été fait.
J'ai pris les choses en main, comme toujours mais cette fois ce n'était plus pour les lâcher ou me contenter d'un "à peu près". Peu importe ce que cela me coûterait, ce qu'il me faudrait réaliser. Je ne serai plus tenue en laisse dans l'ombre, l'épouse docile et effacée qui s'accommode de son mari bien gentiment. Non, je prendrais la place que je mérite. Et chaque minute, chaque seconde où mon humiliation et mon insatisfaction me prennait aux tripes, chaque jour où j'avais à endurer la stupidité et l'ingérance des hommes autours de moi qui décidaient en dépit de tout bon sens en ignorant la voix de la raison, ne faisaient de renforcer ma détermination et ma conviction. Cela n'a pas été simple, mais j'ai bien joué mes cartes.
J'ai certainement mieux joué que tous les autres, que toutes ces dames qui se contentaient de miettes ou regardaient mes désirs avec mépris. Mieux que tous ces nobles sires abrutis et stupides qui se croyaient supérieurs à moi pour ce qu'ils avaient entre les jambes. Je me suis battue et j'ai gagné, les moyens ne comptent pas, la fin si.
J'ai toujours su que j'étais destinée à de grandes choses.
J'ai toujours su que je méritais plus.
Et quand on m'a refusé mon dû, je l'ai gagné.
Je suis reine. Je suis bien plus grande et digne que n'importe quel roi.
Lancelot ou Arthur dans le fond ce n'est pas différent. Si quelqu'un peut porter dignement une couronne d'ambitions et de splendeurs, c'est moi.
