Rating : M

Genre : Hurt-Comfort, Romance

Disclaimer : Les personnages et l'univers de Tokyo Revengers appartiennent à Ken Wakui.

Spoils : Chapitre 239 (divergence du canon après l'arc du Tenjiku).

Avertissements – TW : Angoisse, deuil, incendie, pensées suicidaires, violence physique, traumas, sous-entendu de NSFW, relation pas très saine (mais ça s'arrange à la fin !).

Note : Quand j'ai commencé à écrire ce texte, ça devait être un simple OS. Puis quand j'ai dépassé les 20k, je me suis résolue à le découper en chapitres quand même (sept à l'heure actuelle, entre huit et neuf au final je pense) (oui, c'est un joli dérapage, je sais). Un grand merci à La pomme verte pour sa contribution et sa motivation, ce texte n'aurait probablement pas abouti sans elle. Je lui dois également le titre de la fic, que je trouve à la fois très drôle et parfaitement adapté XD

Bref, mon premier essai dans le fandom Tokyo Revengers, j'espère que ça plaira à celleux qui liront.


Amour, Argent et Takemichi

Chapitre 1

Inupi est beau.

Inupi est beau dans le bleu de travail de D&D Motors. Le vêtement est trop large sur ses minces épaules, flotte contre ses hanches, et il doit en retrousser les manches pour dégager ses mains, faisant gonfler le tissu autour de ses bras comme dans les films de cape et d'épée qu'ils regardaient enfants. Ses mains tachées de cambouis sentent l'huile de moteur. Son visage pâle s'orne parfois d'une trace de graisse, virgule noire qui souligne ses traits délicats ou bien épouse la marque brûlée sur sa peau. Mais même cela ne heurte sa beauté. Les vêtements les plus grossiers se font élégants sur son corps souple, les taches deviennent parures sur sa peau d'albâtre. Le jeune homme dégage ce magnétisme unique, qui le fait paraître si parfait en toutes circonstances.

Inupi est beau dans ses tenues de ville. Ses chemises au col entrouvert dévoilent la cartographie de ses clavicules. Les épaulettes de sa veste fétiche relèvent ses épaules dans une allure altière. La taille cintrée de ses pantalons accentue les lignes de sa silhouette, le tissu moule parfois ses longues jambes, et parfois éclot autour de ses chevilles en amples corolles. Ses pieds chaussés de talons hauts claquent sur les pavés, dans une mélodie hypnotique qui précède et annonce sa venue. Il attire les regards partout où il va, sans même le voir. Mais Kokonoi le voit. Il le voit tous les jours. Il le voit depuis toujours.

Inupi est beau. Il ressemble à Akane.

Ses mèches si blondes qu'elles deviennent presque blanches sous le soleil, ses yeux verts qui miroitent de mille reflets dans la lumière du couchant, sa peau douce, si douce et pure sous le contact léger de ses doigts. La courbe de ses joues, le plat de son front, la ligne de son nez, le frémissement de ses lèvres qui s'ouvrent des soupirs que Koko lui arrache.

Kokonoi éteint la lumière chaque fois qu'ils se retrouvent, le soir, dans l'appartement d'Inupi. Leurs corps nus se parent d'ombres sous la faible lueur des éclairages publics perçant les voilages des rideaux, dans une demi-clarté irréelle. Comme s'ils basculaient dans un autre monde, une réalité différente où Akane serait toujours vivante, si douce et chaude contre lui, son corps ployant comme le sien. Au fond, Kokonoi sait que ce n'est qu'une illusion mais il cède à chaque fois, prisonnier d'un fantasme qui le consume de l'intérieur. Il veut brûler au contact d'Inupi comme il aurait brûlé de celui d'Akane.

Comme la jeune fille a elle-même brûlé dans le brasier de leur maison ; et qu'il a échoué à sauver. Elle s'est éteinte, sous les brûlures et les bandages, dans l'austérité d'une chambre d'hôpital, sans qu'il puisse rien faire.

Mais elle est là, pourtant. Entre les draps froissés et les muscles tendus, Akane resurgit des limbes, caresse la peau de Kokonoi, soupire aux oreilles de Kokonoi, embrasse les lèvres de Kokonoi, et il perd pied entre ses bras, sombre yeux fermés dans le mensonge pour profiter d'elle, juste un peu plus longtemps, juste un peu plus fort. Et lorsque le plaisir déferle sur lui, vague puissante et inéluctable, son nom vient mourir sur la bouche ouverte de Kokonoi :

– Akane.

.

Inupi se brise, à l'intérieur, chaque fois que Koko gémit le prénom de sa sœur durant leurs ébats. Pourtant, il laisse Koko revenir vers lui, incapable de refuser cette affection qui ne lui est pas destinée.

Parce qu'il est amoureux de Kokonoi, depuis toujours ou presque. D'aussi loin qu'il s'en souvienne. Lorsqu'ils n'étaient que des enfants, deux mioches mal dégrossis dans le sillage d'Akane – la grande et belle Akane, au rire solaire, intelligente, toujours gentille, qui envoutait les cœurs comme les esprits. Kokonoi n'avait d'yeux que pour elle, quand Inupi ne pensait à rien d'autre que lui. Il ne pouvait même pas lui en vouloir. Sa sœur provoquait cet effet-là chez tout le monde. Il a caressé l'espoir que l'obsession de Koko s'atténue avec le temps, qu'il puisse enfin le voir, lui, Inui Seishu, son meilleur ami qui aurait voulu être bien plus.

Mais les flammes ont volé l'esprit de Kokonoi en même temps que la vie d'Akane.

Inupi le comprend aujourd'hui. Une part de son meilleur ami est morte en même temps qu'Akane. Toutes ces années à jouer aux voyous chez les Black Dragons, puis au Toman... Toutes ces années où Koko l'a suivi, non par amitié mais pour le fantôme d'Akane, les vestiges de son souvenir suspendus au moindre de ses gestes, à ses mots, au reflet que lui renvoie chaque jour le miroir. Inupi sait qu'il ressemble à sa sœur – on le leur a toujours dit, petits – mais il n'est pas Akane.

Il aurait voulu l'être, parfois. Pour que Kokonoi le regarde vraiment, pour qu'il le touche et l'embrasse sans penser à une autre. Pour savoir ce que cela faisait d'être aimé aussi fort – d'un amour si grand que même la mort ne peut l'atteindre.

C'est pour cela qu'Inupi ne repousse jamais Kokonoi, alors même que leurs vies ont pris des chemins radicalement différents. Inupi a laissé les histoires de gangs derrière lui, trouvant sa place chez D&D Motors en compagnie de Draken et Mikey. Cette époque lui est révolue, mais il devine que Koko y est toujours plongé, même s'il n'en dit pas un mot, même s'il n'en montre rien. De toute façon, ils ne parlent pas beaucoup lorsqu'ils se voient. Kokonoi surgit au hasard des jours, en soirée le plus souvent ; au pied de son appartement ou bien à la sortie du garage. Ils discutent, mais leurs mots sont vides, et très vite ils montent dans la chambre.

Inupi ne sait même plus comment cela a commencé. Il rêve trop de Kokonoi pour lui refuser ces nuits fiévreuses – pour se les refuser à lui-même. Mais ce matin, il se demande à quoi mène cette comédie.

Alors que Koko dort encore au milieu des draps défaits, Inupi se lève et tire les rideaux. La clarté de l'aube dévoile les illusions de la nuit – chacun ne cherche rien d'autre qu'un mirage dans leurs étreintes mensongères. Le jeune homme entrouvre la fenêtre, le froid du matin saisit sa peau nue, piqûre amère – Kokonoi ne l'aimera jamais comme Inupi l'aime. Il fouille la table de chevet à la recherche d'une cigarette puis s'installe dans le fauteuil, près de la lucarne. Il ne fume presque jamais ; seulement au lendemain de ses nuits avec Koko. La brise gèle ses muscles mais il ne cherche pas à se couvrir. Le froid le réveille, il a la sensation de voir clair pour la toute première fois depuis des années – depuis la mort d'Akane.

– Tu veux pas fermer cette putain de fenêtre ? marmonne Kokonoi en se redressant. J'me gèle !

Inupi détourne le regard alors qu'il entend l'autre homme s'habiller dans un froissement de tissu. Ses yeux se perdent sur l'horizon de toits et de tours, alors que la ville s'éveille doucement. Dans sa contemplation songeuse, il ne perçoit pas l'approche de Kokonoi et sursaute presque lorsque ses doigts viennent caresser sa joue marquée par le feu.

Le feu qui a tué Akane et l'a laissé vivre, lui.

– Hé, ça va ? demande Koko, visiblement surpris de le voir aussi silencieux.

– J'aurais dû mourir à sa place, souffle Inupi.

Il lève enfin les yeux vers son amant, pour le voir pâlir brusquement. Ils n'ont nul besoin de prononcer le nom d'Akane, son fantôme est toujours présent entre eux. Elle est là, à chaque regard échangé, à chaque mot prononcé, à chaque geste.

Ils ne sont jamais vraiment seuls.

– C'est ce que tu aurais voulu, non ? reprend Inupi sans le lâcher des yeux.

Kokonoi s'est jeté dans les flammes, il a bravé l'incendie de leur maison pour le secourir – non, pour sauver Akane, c'était à Akane qu'il pensait ; c'est toujours à Akane qu'il pense. Il voulait tant qu'elle vive ; a-t-il seulement songé à Seishu en traversant les murs de feu et de fumée ? N'aurait-il pas préféré qu'Inupi meure à la place d'Akane ?

Lui-même se dit parfois que cette alternative aurait été plus juste.

L'absence de réponse de Kokonoi lui fait mal, quand bien même il s'y attendait. Inupi détourne la tête, les lèvres pincées, fixant sans vraiment voir la circulation naissante en bas de la rue. Son cœur bat étrangement fort, comme s'il avait été en sommeil ces dernières années et qu'il se réveillait à peine, se dégageant péniblement d'entraves dont il n'avait pas conscience.

– Va-t'en.

Sa voix est calme, mais ferme, malgré le vide qui s'ouvre sous ses pieds et menace de l'engloutir.

Inupi connaît Koko depuis si longtemps. Il a toujours fait partie de sa vie, qu'ils soient côte à côte ou séparés. Mais il ne peut plus continuer ainsi. Il ne peut vivre seulement pour des étreintes éphémères et factices, des nuits de fantasmes qui ne se réaliseront pas. Son cœur saigne de repousser ainsi celui qu'il aime, mais rester entre ses bras lui fait plus mal encore. Inupi a laissé derrière lui les Black Dragons, le Toman, le rêve de rebâtir ce qu'avait construit Sano Shinichiro. Il a laissé derrière lui Akane et les cendres de leur enfance. Il doit se défaire de Kokonoi pour continuer d'avancer.

La porte de l'appartement claque, lui arrachant un sursaut.

La pièce est vide. Il est parti.

.

– Tu devrais cesser de le voir, lâche Draken d'un ton nonchalant alors qu'ils se restaurent au fond de l'atelier.

Inupi se fige un bref instant, son sandwich suspendu devant son visage alors qu'il dévisage son ami et collègue. Il se rappelle le regard méfiant de Draken lorsque Kokonoi est passé le chercher la veille à la sortie du garage. Inupi sait qu'il ne voit pas leur relation d'un très bon œil, mais il s'est toujours abstenu de la moindre remarque.

– De quoi ? demande Hanagaki, qui n'a rien suivi.

Encore au lycée, en classe de terminale, l'adolescent passe souvent la pause de midi en leur compagnie, au garage D&D Motors. Il est parfois accompagné de Chifuyu, Hakkai, ou encore de ses amis d'enfance, Sendo, Suzuki, Yamagishi et Yamamoto.

– Il parle de Kokonoi qui baise Inupi environ deux fois par semaine, explique Mikey en triant les légumes dans sa barquette de riz.

De quoi ? répète Hanagaki en virant à l'écrevisse.

Inupi lève les yeux au ciel mais ne peut s'empêcher de sourire devant la candeur du jeune homme. Il a beau avoir été capitaine de la première division du Tokyo Manjikai, Hanagaki reste un gosse à bien des égards. Quelque part, c'est peut-être son innocence qui fait sa plus grande force, songe Inupi.

– Je croyais que vous aviez coupé les ponts après la bagarre du Tenjiku, reprend Hanagaki en se tournant vers lui.

– L'un d'eux n'y arrive visiblement pas, marmonne Draken sans le lâcher du regard.

Inupi se demande s'il fait allusion à Kokonoi qui revient toujours le chercher, ou à lui-même qui cède chaque fois. Draken n'a pas tout à fait tort, dans un cas comme dans l'autre. Il mange une bouchée de son sandwich alors que tous les regards sont sur lui.

– Ce n'est pas si fréquent, dit-il finalement.

Puis, devant les mines interloquées de ses amis, il précise :

– On ne se voit qu'une à deux fois par mois. Et c'est terminé, maintenant.

– Vraiment ? fait Draken en relevant un sourcil.

Inupi hausse les épaules, comme si la situation ne l'affectait pas autant que ses amis paraissent le croire – alors qu'il est plus, bien plus concerné qu'ils peuvent l'imaginer, et que lui-même veut bien l'admettre.

– Je ne peux pas lui offrir ce qu'il recherche. Et il ne peut pas me donner ce que moi, je veux.

Fin de l'histoire.

– Ce n'est pas si simple, intervient Mikey. Je me trompe ? Kokonoi est toujours amoureux de ta sœur...

– T'as une sœur ? s'exclame Hanagaki, abasourdi, en recrachant l'eau de sa bouteille.

– Elle est morte quand on était jeunes, soupire Inupi. Dans un incendie.

Il tapote du bout de l'index la marque qui couvre une partie de son visage, comme pour prouver ses dires. Face à lui, Hanagaki ouvre la bouche, la referme en fronçant les sourcils et Inupi peut presque voir les rouages se mettre en branle sous son crâne. Il y a quelque chose d'amusant, et peut-être touchant, à le voir ainsi, mais Inupi finit par éclairer sa lanterne :

– Koko nourrit une obsession pour Akane. C'était pour payer ses frais médicaux qu'il a commencé son business pour faire de l'argent. Il s'est rattaché à ça, après sa mort. À l'argent. Je...

Sa gorge se noue brusquement et Inupi doit forcer les mots pour achever sa phrase :

– J'ai essayé de le faire décrocher. Mais c'est peine perdue.

Ça fait mal de l'admettre. Cet échec le saigne de l'intérieur, plus encore que d'avoir survécu à Akane dans l'incendie qui a détruit leur maison comme leur famille – ses parents ne sont plus vraiment les mêmes depuis ce jour.

Parce que tant que Koko est à ses côtés, Inupi n'est pas vraiment seul. Mais à présent... Peut-être son ami reviendra-t-il, dans quelques semaines, dans quelques mois. Une part d'Inupi refuse de croire que leur histoire est véritablement finie, mais il sait que ce serait une erreur. Il sait que même si Koko revient, il devra le repousser, encore une fois. Il ignore s'il en sera capable.

– Du coup, tu abandonnes ? s'énerve Hanagaki.

C'est sa naïveté utopique qui parle, comme toujours, pourtant il appuie là où ça fait mal. Inupi ne trouve rien à lui répondre alors que la culpabilité le ronge de l'intérieur – ne peut-il pas supporter les petites manies de Koko au lit si c'est pour le sauver ? Ne peut-il pas faire cet effort, pour son ami ? Pour l'homme dont il est amoureux, depuis si longtemps ?

– Certaines personnes s'engagent trop loin sur la voie du mal pour qu'on puisse les aider, intervient Draken, la mine sombre.

Il jette un bref regard à Mikey, lequel est affalé sur sa chaise, la tête basculée en arrière et le regard perdu au plafond, semblant à peine suivre la conversation même si Inupi sait qu'il n'en est rien.

– Moi, je le sauverai, annonce brutalement Hanagaki en se levant d'un bond.

Ils échangent des regards interloqués – même Mikey se redresse pour mieux le dévisager. L'adolescent affiche cet air déterminé qu'il prend chaque fois qu'il se met une nouvelle idée farfelue en tête.

Hanagaki se tourne vers Inupi.

– Je te l'avais promis, non ? Après la trahison de Mucho. Il est plus que temps pour moi de tenir cette promesse !

Il affiche alors ce grand sourire qui le fait paraître plus jeune encore qu'il l'est, ce sourire trop doux et lumineux pour les serments qu'il prête, ce sourire de gamin qui n'a rien à faire au milieu des gangs et de leurs revanches.

Ce sourire, qui annonce ses plus grands coups d'éclat et ses plus brillantes victoires.

– Je sauverai Koko ! affirme-t-il avec conviction.

Et l'espace d'un instant, bref et éphémère, Inupi le croit.