.
Chapitre 3
Inupi ne laisse rien paraître lorsque Hanagaki lui apprend que Kokonoi a quitté Tokyo.
Pourtant quelque chose se brise en lui à cette annonce. Au fond, il espérait toujours le retour de Koko, sa silhouette se découpant dans le couchant alors qu'il l'attend à la sortie du garage, ses baisers toujours empressés, ses mains fébriles et la chaleur de son corps, même si c'est un autre nom que le sien qu'il murmure lorsqu'ils font l'amour. Kokonoi a toujours fait partie de sa vie. Son départ lui laisse une cruelle sensation de vide. Une absence qui pèse sur son cœur.
Mais il se contente de dire à Hanagaki que ce n'est pas grave, que ce n'est pas plus mal ainsi, comme s'il essayait de se convaincre lui-même. L'expression dépitée d'Hanagaki laisse toutefois peu de doutes sur sa crédibilité.
La journée passe comme tous les jours sans Koko, lentement, mollement, chaque minute plus lourde que la précédente. Hanagaki sèche les cours pour passer l'après-midi au garage. Il parle joyeusement avec Draken et Mikey, s'efforce d'inclure Inupi dans la conversation, le prenant à partie lorsque les deux autres le charrient un peu trop – ce qu'ils se plaisent visiblement à faire. D'abord distant et peu concerné, Inupi se laisse peu à peu prendre au jeu, défendant ou enfonçant tour à tour Hanagaki juste pour le voir se réjouir ou se lamenter comme un enfant. Il devine que ses amis font exprès d'être aussi bruyants, caricaturant presque leurs chamailleries pour lui changer les idées. C'est idiot, mais pas désagréable. Inupi est heureux de les avoir à ses côtés.
Draken et Mikey quittent le garage un peu plus tôt, afin de rejoindre la sœur de ce dernier. Inupi s'attarde pour fermer boutique et Hanagaki ne semble pas décidé à partir – Inupi se demande avec amusement s'il ira jusqu'à le raccompagner chez lui.
– C'est pas trop galère de marcher avec des talons ? demande l'adolescent alors qu'Inupi revient des vestiaires en tenue de ville, ses chaussures à la main.
– Question d'habitude, dit-il simplement en s'asseyant à côté de son ami, dans l'atelier.
Inupi interrompt le geste de mettre les escarpins et se tourne vers Hanagaki :
– Tu veux essayer ?
La surprise et l'hésitation passent brièvement sur le visage de son camarade avant qu'un large sourire déchire ses lèvres. Hanagaki enlève ses baskets d'un coup de talon, puis tire sur ses chaussettes dépareillées pour agiter ses orteils sous le regard amusé d'Inupi. Il glisse ses pieds dans les escarpins – ils ont la chance de faire la même pointure – puis se lève avec assurance.
– Alors, comment je suis ?
– À tomber par terre.
Il a tout juste le temps d'achever sa blague que le visage d'Hanagaki se décompose alors qu'il perd l'équilibre sur les talons hauts. Inupi se lève d'un bond, saisissant ses bras avant une mauvaise chute.
– Mais comment tu fais pour marcher avec ces trucs ? s'esclaffe le lycéen en essayant de faire quelques pas.
L'adolescent manque d'assurance, le visage tellement baissé sur ses pieds qu'il ne regarde même pas où il va. Il vacille encore une fois, sa cheville se dérobant sous son poids. Heureusement Inupi veille et le rattrape aussitôt. Hanagaki s'échoue à moitié entre ses bras, hilare. Inconsciemment, les mains d'Inupi se serrent sur sa taille. Il est si charmant ainsi, les yeux brillants et le sourire maladroit, qu'Inupi se penche pour l'embrasser.
C'est une impulsion, il agit sans réfléchir, presque sans se rendre compte de ce qu'il fait. Le baiser dure à peine une seconde, avant qu'Hanagaki sursaute de surprise, recule précipitamment et tombe en arrière, incapable de tenir sur les talons hauts.
– Merde ! Excuse-moi, s'exclame Inupi en s'approchant pour l'aider.
Le mouvement de recul d'Hanagaki l'arrête et il se maudit de cette impulsion folle qui l'a saisi. Restant à une certaine distance, il s'agenouille face à son ami.
– Désolé, je n'aurais pas dû t'embrasser. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.
– Ah, non ! Euh... Je. C'est moi ! J'ai réagi connement, bredouille Hanagaki en rougissant jusqu'aux oreilles.
Il est mignon, comme ça, mais Inupi s'en veut de l'avoir brusqué. Il ne sait même pas d'où lui est venue cette envie soudaine, c'était une erreur d'y céder. Hanagaki est son ami, et il ne veut surtout pas le blesser de quelque façon que ce soit.
– Tu t'es fait mal ? demande-t-il en désignant sa cheville.
Hanagaki retire les escarpins et fait doucement pivoter ses pieds. Il ne paraît pas gêné du mouvement.
– Non, ça va. Mais je m'abstiendrai de porter des talons, je crois.
– Excuse-moi encore.
– Ce n'est rien. Seulement, je... je pensais que tu étais amoureux de Koko...
Inupi se crispe légèrement à ces mots, sans savoir précisément pourquoi. L'exposition franche de ses sentiments le gêne un peu, mais il ignore surtout s'ils sont encore vrais. Inupi a aimé Kokonoi, c'est une certitude. Et il reste fortement attaché à lui, malgré la peine, la rancune, la douleur et les souvenirs qui refusent de s'effacer. Ils sont liés, tous les deux. Une part de lui aimera toujours Koko, mais Inupi ne sait pas s'il est encore amoureux. Pourquoi les émotions sont-elles si difficiles à comprendre ?
Il réalise qu'Hanagaki attend toujours sa réponse.
– Tu as déjà été amoureux ? demande-t-il à la place. Tu avais une copine, au collège, non ?
La surprise fait froncer les sourcils à Hanagaki avant qu'un doux sourire éclaire son visage.
– Oui, Hina ! Elle est géniale, et même aujourd'hui je serais prêt à tout pour elle. On est séparés, mais c'est toujours mon amie. Elle voit tout le temps le bon côté des choses et elle est prête à tout pour aider ceux qu'elle aime. Elle peut être sacrément têtue aussi, mais c'est souvent pour une bonne raison ! Tu sais qu'elle a giflé Mikey, un jour ? rigole Hanagaki. Elle pensait me protéger...
Ses yeux brillent et Inupi devine qu'il est peut-être encore un peu amoureux d'elle. Pourtant il ne se désole pas de son bonheur – il lui semble que Hina est désormais avec Emma, la sœur de Mikey. Hanagaki garde de leur histoire un souvenir doux et tendre. Il parle d'elle avec tant de passion et de sincérité ; Kokonoi a-t-il jamais été ainsi en pensant à Inupi ?
Son cœur se serre de la réponse. Un court moment, Inupi imagine ce que serait sa vie en compagnie d'Hanagaki ; mais il a trop vécu dans l'illusion pour y croire encore.
– Tu as de la chance de l'avoir connue, souffle-t-il.
La joie d'Hanagaki s'atténue alors qu'il l'écoute avec plus d'attention.
– L'amour n'est pas toujours aussi idyllique, dit-il simplement. Parfois, il se contente de tout détruire sur son passage. J'ai plus perdu au contact de Koko qu'autre chose. Désolé de t'avoir impliqué dans cette histoire entre lui et moi.
Inupi se lève sur ces paroles qu'il sait énigmatiques, mais il n'a rien de mieux à offrir à son ami. Lui-même ne sait pas trop où il en est. Il tend la main à Hanagaki et il est soulagé de voir son ami accepter son aide pour se relever.
Inupi récupère ses escarpins, puis ferme le garage.
.
Takemichi ne tient pas en place.
Il s'est décidé sur un coup de tête, et peut-être est-il en train de faire une grosse connerie. Mais il ne peut pas rester sagement à Tokyo sans rien faire. Pas après qu'Inupi lui ait dit être amoureux de Kokonoi. Enfin, il ne le lui a pas vraiment dit en ces termes, mais c'est ainsi que Takemichi l'a compris. Et sans doute se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas, il va probablement droit dans le mur en allant contre les conseils d'Hina et Emma. Mais il doit essayer une dernière fois de parler à Koko.
Chifuyu se foutrait certainement de sa gueule – lui et son putain de syndrome du héros. Takemichi regrette presque de ne pas avoir contacté son ami pour lui demander de l'accompagner, mais le train entre en gare et il n'a plus le temps d'hésiter. Il doit le faire, maintenant, avant que sa raison ou un ami plus sensé le fassent changer d'avis. Au moins sera-t-il le seul à assumer les conséquences de ses actes, il n'impliquera personne d'autre, pour une fois.
Prenant une courte inspiration, Takemichi monte dans le wagon et cherche sa place – la majeure partie de ses économies est passée dans le prix du billet, un aller simple.
Direction Nagoya.
.
Retrouver Kokonoi dans une ville aussi grande et inconnue se révèle étonnamment facile. Takemichi commence à bien connaître le fonctionnement des gangs, les jeux de territoire et les dettes d'honneur. Il n'a aucun mal à trouver un groupe d'adolescents membres d'une bande locale et, arguant qu'il est là pour régler une affaire personnelle avec l'émissaire envoyé par le Rokuhara Tandai, à se faire renseigner sur l'hôtel dans lequel Koko est descendu. Les voyous de Nagoya voient d'un mauvais œil ce gang tokyoïte venu marcher sur leurs plates-bandes. L'ennemi de ton ennemi est ton ami.
Même si cela ne l'empêche pas de donner des coups de poing. Takemichi n'a pu éviter de prendre quelques beignes avant d'arriver à se faire entendre, mais il estime bien s'en sortir. Ça aurait pu être pire.
Il se tient face à la devanture du petit hôtel où Kokonoi a réservé une chambre. Les finances du Rokuhara doivent être au beau fixe pour qu'ils tentent d'implanter une division à Nagoya, pourtant l'établissement est d'allure minable – probablement pour ne pas attirer l'attention ; stratagème fort peu efficace vu la facilité avec laquelle Takemichi a trouvé l'adresse. Mais il ne va pas s'en plaindre. L'adolescent n'a toutefois pas le temps d'entrer que Kokonoi pousse la porte principale, visiblement furieux :
– Qu'est-ce tu fous là, bordel ?
– Je veux savoir à quoi tu joues, exactement, répond Takemichi sans se démonter.
– C'est moi qui devrais demander ça, grogne Kokonoi. T'as pas encore compris ? Je dois te démonter la gueule pour que tu me laisses tranquille ? s'écrie-t-il en le saisissant par le col de sa veste.
– Cogne-moi si tu veux, Koko. Je partirai pas.
Il y a une lueur d'hésitation dans son regard et Takemichi sait qu'il se souvient du combat contre Shiba Taiju la veille de Noël, de sa résistance après la trahison de Mucho, de la bataille du Tenjiku ; toutes ces fois où Takemichi s'est entêté contre plus fort ou plus nombreux que lui, et s'en est tiré – chaque fois.
– Tu sais qu'Inupi est amoureux de toi ?
L'expression de Koko se crispe brutalement et Takemichi ne voit même pas venir le coup de pied. Il se plie en deux de douleur mais ne s'effondre pas ; il se relève maladroitement, plus déterminé que jamais. Il plante son regard dans celui de Koko.
– Tu le savais ? Alors pourquoi tu joues avec lui comme ça ?
– Arrête de faire chier Hanagaki ! Tu sais pas de quoi tu parles !
– Alors dis-moi.
– C'est pas tes affaires, enrage Kokonoi en lui balançant un coup de poing en plein visage.
Takemichi encaisse. Il a toujours été plus doué pour encaisser que pour frapper, mais la rage qui frémit dans son ventre depuis l'aveu d'Inupi entre soudain en ébullition et il se jette en hurlant sur Kokonoi. Il frappe sans réfléchir, furieux de cette situation de merde. Furieux qu'Inupi souffre en silence sans jamais rien dire, sans jamais se plaindre. Furieux que Koko s'empoisonne d'un deuil vieux de plusieurs années, furieux qu'il joue ainsi avec les sentiments de son ami d'enfance. Qu'ont-ils dans le crâne, ces deux imbéciles, pour se torturer l'un l'autre alors qu'ils pourraient simplement être heureux ensemble ?
Il se prend plus de coups qu'il en donne, mais Takemichi s'en fiche.
– Ça t'amuse de profiter d'Inupi comme ça ? Tu t'en fous de lui faire mal ? À quoi tu penses, putain ?
Takemichi ne sait même plus vraiment ce qu'il dit.
Il voudrait tellement tout arranger, mais il n'y arrive pas, il n'y arrive jamais totalement. Baji est mort. Kazutora est en prison. Peu importe les vies sauvées, ces échecs marquent son impuissance. C'est pour cela qu'il n'ose pas retourner dans le futur : il ne veut pas voir qu'il a encore échoué. Et puisqu'il est trop lâche pour faire face à ses propres failles, ce sont Koko et Inupi qui en paient le prix. Ils souffrent parce que, encore une fois, Takemichi n'a pas su changer l'histoire, il n'a pas réussi à sauver ses amis.
– Va-t'en. T'as rien à faire ici, Hanagaki. Retourne à Tokyo, à votre petite vie bien rangée.
Takemichi essuie ses lèvres pleines de sang. Ses jambes tremblent légèrement, la douleur effleure à travers le flot d'adrénaline, mais il tient debout sans difficulté, reste libre de ses mouvements, apte à se battre. Pourtant Kokonoi est beaucoup plus fort que lui, Takemichi le sait. Il retient ses coups, comprend-il.
– Pourquoi tu t'obstines ?
Kokonoi éclate de rire – mais ce n'est pas un rire heureux, ni même moqueur. C'est un rire qui fait mal.
– C'est toi qui as traversé le pays, c'est toi qui me suis comme un minable petit chien, c'est toi qui n'arrives pas à lâcher, Hanagaki. Je vais finir par croire que tu en pinces secrètement pour moi !
– Pourquoi tu t'obstines à rester seul ?
Le jeune homme se fige brièvement, les lèvres pincées en une ligne à peine perceptible.
– Tu nous repousses, t'as repoussé Inupi... Ça fait longtemps que ça dure, en fait. Depuis le Tenjiku, t'as voulu prendre une voie différente. J'peux comprendre ça. Mais ta relation à la con avec Inupi, là... Tu t'es de plus en plus éloigné jusqu'à ce qu'il ne reste presque plus rien. Et même ça, tu l'as foutu en l'air. Pourquoi tu t'isoles comme ça ?
– D'où je suis isolé ?! s'exclame Kokonoi en écartant les bras. J'ai tout le Rokuhara Tandai avec moi !
Takemichi ne prend même pas la peine de lui répondre.
– Ça tourne vraiment pas rond dans ta tête, Hanagaki.
– La solitude, c'est la seule chose qui fait vraiment mal. J'te laisserai pas te détruire comme ça, Koko. T'es pas tout seul. Je suis là. On s'ra toujours là. Les anciens du Toman, on est une famille. Inupi sera toujours là. Je serai toujours là. Peu importe si tu merdes. Peu importe que tu fasses du fric ou pas. Je suis là.
.
Les mots d'Hanagaki résonnent dans la ruelle, et dans la tête de Kokonoi.
Il comprend, à l'instant même où il les entend, combien ils sont vrais. Il sait parfaitement que l'argent qu'il gagne ne servira pas à Akane. Cela ne la soignera pas, cela ne la ramènera pas. Sa promesse de prendre soin d'elle toute sa vie est devenue caduque le jour de sa mort. Kokonoi a pensé un instant que veiller sur Inupi serait une façon de tenir son serment, mais il a compris que cette idée n'était qu'une illusion ; au mieux un prétexte pour rester avec Inupi, au pire un transfert malsain de ses sentiments – plus que probablement un mélange des deux. Il l'a compris il y a longtemps déjà ; l'accepter et le voir en face a été plus délicat.
Mais il reste doué pour faire du fric. C'est même la seule chose qu'il sache faire, son unique qualité. C'est son don pour l'argent qui le différencie des autres, qui lui permet de sortir du lot. C'est pour cette faculté que Shiba Taiju l'a recruté, que Kurokawa Izana l'a tant cherché, que Kakucho est venu frapper à sa porte. Même Mikey et le Toman. Même Hanagaki. Même Inupi, depuis toutes ces années. Parce que c'est la seule chose qui a jamais compté : le biff, le pognon, l'oseille, les billets, le flouze, le blé. On l'utilise pour ça. Mais puisqu'Inupi a quitté la délinquance, il n'a plus rien à faire de l'argent sale que Koko ramasse.
Inupi n'a plus rien à faire de Koko.
Il a essayé de partir, trouvant au Rokuhara Tandai une place toute faite, mais il n'a pu se résoudre à quitter totalement Inupi. Il a essayé plus d'une fois de couper les ponts, mais revenait toujours à la sortie du garage pour l'attendre. Pour de mauvaises raisons, il a fini par le comprendre, et c'est ce qui l'a poussé à partir pour de bon, cédant enfin aux injonctions incessantes de Kakucho pour établir une division à Nagoya. Pourtant, ce n'est pas ce qu'il veut. Hanagaki l'a compris.
« Peu importe que tu fasses du fric ou pas. » Kokonoi n'imagine pas être autre chose qu'une machine à produire de l'argent. Et pourtant, il le désire tellement. « T'es pas tout seul. » Il y a un vide si grand depuis qu'il a laissé Inupi assis près de la fenêtre dans son appartement. « Je suis là. » Hanagaki est toujours là : devant la maison de Shiba Taiju, au restaurant Le Danny's à comploter avec un vendu des Black Dragons, à l'église chrétienne d'Udagawa, sous les coups de poing de Mucho, face au Tenjiku à cinquante contre quatre cents. Il ne lâche jamais l'affaire. Il est si incroyablement borné.
« Je suis là. » Encore plus têtu qu'Inupi. « Je suis là. » Courageux, aussi, il doit le lui accorder ; même si son comportement relève bien souvent de la folie. « Je suis là. » Il va toujours jusqu'au bout, jusqu'à atteindre ses objectifs ou jusqu'à crever. C'est même pas ça. La mort n'est pas une défaite à ses yeux. Car tant qu'il se bat, il gagne.
« Je suis là. »
Il est là. Avec ses grands yeux bleus, ou peut-être verts – trop clairs, ils sont trop clairs, comme délavés par le soleil. Avec ses mèches blondes qui retombent en pagaille sur son front. Il est là. Il est là. Manque juste la cicatrice sur son visage. « Je suis là. » Il peut presque entendre sa voix. Kokonoi s'avance brusquement, empoigne le col du garçon et colle ses lèvres sur les siennes.
C'est brutal, absurde, insensé. Désespéré.
« Je suis là. » L'adolescent reste immobile une fraction de seconde avant de répondre au baiser avec autant de ferveur. Et c'est effréné – mais maladroit ; c'est brûlant – mais hésitant ; c'est si bon – mais ce n'est pas Inupi.
Koko se recule d'un bond.
Ses mains tremblent, son cœur dégringole au fond de son ventre comme un coup de poing. Ce n'est pas Inupi. Putain de bordel de merde, mais qu'est-ce qui cloche chez lui ? Ce ne sont pas les mots d'Inupi. Son esprit est détraqué, quelque chose est cassé à l'intérieur de lui et ne fonctionne pas correctement. C'est pas possible. Ce ne sont pas les lèvres d'Inupi. Par quelle pulsion tordue imagine-t-il toujours une autre personne que celle qui lui fait face ? Est-il incapable de profiter de l'instant présent ? Doit-il toujours se morfondre d'un passé inaccessible ? Pourquoi fait-il toujours tout foirer ?
Pourquoi se condamne-t-il lui-même à la solitude ?
Hanagaki l'interpelle, l'expression inquiète et nerveuse. Kokonoi se déteste encore plus. Il est en train de tout foutre en l'air, comme il le fait tout le temps. Il doit se reprendre, vite, avant que...
– Bouuuuuuuuuh ! résonne une voix dans son dos qui lui glace le sang.
Il se retourne, se glissant inconsciemment entre Hanagaki et Juuki Apis.
– Le spectacle devient lassant, les enfants. Je préférais quand vous vous tapiez dessus.
La femme sort de l'ombre, révélant ses traits fins et délicats, presque enfantins alors qu'elle approche de la trentaine. Les mèches décolorées retombent en cascade sur son épaule gauche, alors que son side-cut révèle un tatouage d'abeille sur son crâne. Elle est en tenue civile – un vieux jean et un hoodie noir –, mais le brassard jaune noué à son bras valide est celui du Soroshiya, l'une des organisations criminelles les plus influentes de Nagoya et avec laquelle Kokonoi est venu négocier au nom du Rokuhara Tandai.
Juuki Apis en est une haute gradée et, si elle ne paie pas de mine au premier abord – surtout avec le bras droit amputé au coude –, elle est redoutable. Ancienne tireuse d'élite et tueuse à gages. Kokonoi doute de l'arrêt de ses activités de tueuse, même si tout le monde affirme le contraire.
– Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il d'un ton empressé. On n'a rendez-vous que dans deux heures.
– Je m'ennuyais, répond-elle avec un sourire.
Elle le surveille, plutôt. Le Soroshiya se méfie de lui.
Kakucho veut jouer les caïds en traitant avec eux, mais il n'imagine pas dans quoi il met les pieds. C'est pour cela que Kokonoi a si longtemps refusé de se rendre à Nagoya malgré les contacts de son chef et son désir d'agrandir le Rokuhara. Il n'aurait jamais dû accepter cette folie. Même tout l'argent du monde ne rachètera pas leur mort, c'est une leçon qu'il a chèrement acquise.
– Et pour tout te dire, mon petit Koko, je n'aime pas beaucoup ton ami. Fume-le.
– Pardon ? lâche Kokonoi, surpris et terrifié.
– De quoi ? s'écrie avec panique Hanagaki dans son dos.
Juuki hausse les épaules.
– Je ne sais pas trop à quoi vous jouez, tous les deux, à vous taper dessus et à vous galocher. Chacun ses délires. Mais ton pote, là, il veut te ramener à Tokyo, je l'ai bien entendu. C'est donc un potentiel obstacle aux négociations.
– C'est pas du tout un obstacle, plaide aussitôt Kokonoi. C'est juste un abruti trop naïf, mais il ne posera aucun problème, je peux vous l'assurer. Il est inutile d'en venir à...
– Je m'en fiche. Fume-le, ou c'est moi qui m'en charge.
