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Chapitre 5

Il pleut des trombes, la nuit est si noire que les éclairages publics peinent à repousser l'obscurité.

Kokonoi est perdu dans un gouffre sans fond et surtout, sans issue. Les discussions avec le Soroshiya se font de plus en plus houleuses et hasardeuses. Il ne comprend pas ce qu'ils veulent et doute de parvenir à un accord, malgré la pression que Kakucho continue de lui mettre depuis Tokyo. Il est épuisé et, pour être honnête, terrifié.

Pourtant ce n'est pas la première fois que Kokonoi collabore avec des criminels. C'est même comme ça qu'il a lancé son business. Il a été chez les Black Dragons durant la période la plus sombre de leur histoire, les pires générations de Madarame Shion et Shiba Taiju. Vols, extorsions, blanchiment d'argent, trafic de drogues, il connaît tout cela. Mais le Soroshiya, c'est autre chose. Un autre niveau. Ce sont des mercenaires, des tueurs et bien pire encore. Il a entendu des rumeurs de trafic d'êtres humains. Lui qui n'a jamais eu peur de se salir les mains pour faire de l'argent ne veut même pas savoir si ces histoires sont fondées.

Il y a là une limite qu'il est incapable de franchir.

Le canon d'une arme fige sa marche pressée, alors qu'il a presque atteint l'hôtel minable dans lequel il loge – Koko pourrait s'en choisir un meilleur maintenant que sa présence à Nagoya n'a plus rien de secret, mais il préfère ainsi.

Il ne s'étonne pas de reconnaître Juuki Apis à l'autre bout du flingue. La femme paraît encore plus fragile et vulnérable sous la pluie, ses cheveux décolorés et ses fringues collant à sa peau. Mais Kokonoi ne se trompe pas sur le danger qu'elle représente. Elle ne s'est jamais cachée de l'animosité qu'elle lui porte, il se souvient très bien de l'état dans lequel elle a mis Hanagaki et souffre lui-même encore de ses coups. Mais surtout, elle est imprévisible, dégaine son arme à la première contrariété et dégage ce quelque chose d'insaisissable, comme un électron libre, une bombe prête à exploser à tout moment. Koko a parfois l'impression que même le Soroshiya ne la contrôle pas parfaitement.

Les secondes se distendent en silence. Il cesse de respirer.

Le métal du flingue est plus froid encore que la pluie qui le trempe jusqu'au os.

– J'aime pas ces négociations à la con. C'est une perte de temps.

– J'ai cru comprendre, ouais, lâche Kokonoi sans arriver à quitter des yeux le canon de l'arme collée sur son front.

Ce n'est pas la première fois qu'elle le menace ainsi – que ce soit au cours d'une discussion agitée ou de façon totalement arbitraire. L'effet de surprise s'en trouve diminué, mais pas la trouille qui lui retourne l'estomac.

Elle va vraiment finir par le buter, un de ces quatre. Elle va lui coller une balle au fond du crâne et s'en sera fini de lui.

– C'est pour ça que j'ai fumé ton petit copain. J'pensais te faire assez peur pour que tu te barres. Mais c'était pas suffisant, visiblement. Alors je t'ai laissé aller dans cet appart qui leur servait de planque, à tes deux potes. Pourtant, je t'avais en ligne de mire ce soir-là. J'aurais pu te tuer. C'est ce que j'aurais dû faire, en vrai, non ?

– Qu'est-ce que tu veux, Juuki ?

– Je veux que tu te barres d'ici, connard.

– Mais le Rokuhara...

– Le Soroshiya en a rien à battre de votre petit gang de motards de merde. Franchement, vous vous prenez pour qui ? Vous jouez aux caïds mais vous n'êtes que des gosses. Vous avez rien à nous apporter. C'est toi qu'ils veulent, Kokonoi Hajime. Ta réputation te précède, même ici. Monsieur aux mains d'argent qui fait du fric en un claquement de doigts.

Koko hausse les sourcils. Il ne pensait pas être aussi connu en dehors de la capitale, mais cela explique ses difficultés à négocier au nom du Rokuhara Tandai : ils ne veulent pas la même chose. Même si le Soroshiya cherche à le recruter en douce, jamais Kakucho ne le laissera partir. Et malgré la peur qui le tétanise, une vague de colère le submerge. Encore une fois. Même ici, à Nagoya. On ne le désire que pour sa faculté à faire du fric.

Personne ne voit ce qu'il est vraiment. Personne ne le voit comme Hanagaki le regarde.

La pression du canon sur son front s'accentue.

– J'suis pas d'accord avec ça, grogne Juuki. On n'a pas besoin de toi pour amasser de l'oseille, mais ils veulent pas m'écouter. Alors, si je te flingue ici, ça règlera le problème. T'es pas d'accord ?

– J'ai aucune envie de bosser pour le Soroshiya.

– Qu'est-ce que tu fiches encore ici, dans ce cas ?

– J'aimerais autant quitter Nagoya en vie et en un seul morceau, lâche-t-il avec un sourire en coin.

Juuki Apis est une folle furieuse, imprévisible et dangereuse, mais il devine enfin une porte de sortie, une occasion de se tirer d'affaire. Négocier avec des criminels est sa spécialité, après tout.

– Je m'en vais dès ce soir. Tu t'arranges pour que le Soroshiya me laisse tranquille. Et je m'assure que le Rokuhara ne mette plus jamais le nez dans vos affaires. Deal ?

Elle le dévisage un long moment, si long que Kokonoi craint qu'elle piétine sa proposition et le tue sans plus de cérémonie. Mais la pression de l'arme sur son front diminue et elle baisse le bras.

– Deal.

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C'est un ciel gris qui accueille Kokonoi à Tokyo le lendemain, en milieu d'après-midi. Il ne s'attend pas à ce que quelqu'un patiente à la gare pour lui : Kakucho est encore furieux – il le sera un moment – et il n'a prévenu personne d'autre. Pourtant son regard cherche inconsciemment les silhouettes d'Inupi ou d'Hanagaki dans la foule. Un soupir lui échappe. C'est ridicule.

Pour autant, il est heureux et soulagé d'être enfin de retour à Tokyo.

Contre toute attente, Juuki Apis lui a offert une voie de sortie toute tracée, aussi inattendue qu'inespérée. Le Soroshiya est définitivement derrière lui à présent, mais l'échec des négociations a été difficile à avaler pour Kakucho malgré tous les arguments de Kokonoi. Il a dû faire face à sa colère, ainsi qu'aux menaces de South. Que Koko leur répète depuis des mois la folie de cette entreprise a toutefois joué en sa faveur, et il est parvenu à leur faire entendre raison – même si Kokonoi a dû laisser toutes ses économies sur la table pour que Kakucho passe l'éponge et accepte de le laisser quitter le Rokuhara Tandai. Pour la première fois depuis très longtemps, Kokonoi n'a plus un sou en poche. Mais il est libre.

Cette idée lui donne le vertige. Il n'a plus d'obligation, plus aucune attache. Nulle part où aller. Il y a bien des personnes qu'il veut revoir, qui l'attendent peut-être – ses derniers mots à Hanagaki sonnaient comme une promesse – mais il n'est pas certain de mériter autant d'attention. Et plus que tout, il craint de tout foutre en l'air, comme il le fait tout le temps.

Sans qu'il y réfléchisse, ses pas le mènent jusqu'au cimetière où est enterrée Akane. Les premières gouttes de pluie tombent alors qu'il remonte l'allée jusqu'à la tombe de son amour d'enfance. À y penser, Kokonoi n'a pas souvenir d'être revenu depuis les funérailles. Peut-être parce qu'il n'a jamais véritablement accepté sa mort, encore aujourd'hui.

Il s'immobilise devant la stèle, un poids au fond du ventre. Ses mains se mettent à trembler, des larmes piquent ses yeux. Il s'est perdu pour elle. Il s'est perdu dans son refus de voir la réalité, dans cette obsession pour l'argent tellement ancrée en lui qu'il doute de s'en défaire un jour. Il s'est perdu en lui-même sans plus voir le monde autour de lui – ou bien seulement à travers le prisme du fric qu'il arrivait à faire, puisque c'était la seule chose qui comptait à ses yeux.

Il a blessé les gens autour de lui, Kokonoi en a cruellement conscience.

Inupi. Surtout Inupi.

Il lui a fait porter un poids qu'il ne méritait pas, l'enchaînant au souvenir d'Akane au point de ne plus le voir lui, Inui Seishu. Kokonoi se déteste pour ça, plus encore depuis qu'il a pris conscience du mal qu'il lui a infligé toutes ces années. Il ne peut plus continuer ainsi. Il doit cesser de vivre dans l'illusion d'un passé révolu, cesser de fuir la réalité et les personnes qu'il aime à cause d'un fantasme mort depuis longtemps. Kokonoi n'est même plus amoureux d'Akane.

Oh, il ne l'oubliera pas. Il ne l'oubliera jamais, et une part de lui continuera de l'aimer jusqu'à son dernier souffle. Mais cet amour ne dirige plus sa vie. Kokonoi a d'autres attentes, d'autres espoirs, et ce n'est pas une trahison envers Akane de vouloir les suivre. En fait, elle serait probablement furieuse de le voir dans cet état, furieuse qu'il ait perdu autant de temps à rêver d'une chimère en ignorant les bonheurs à sa portée. « T'as pas le droit. Tu devrais seulement embrasser la personne que tu aimes. » Elle le lui avait déjà dit, en réalité. De regarder la personne en face de lui au lieu de rêver à une autre, inaccessible.

Les gouttes glacées se font plus nombreuses, piquant son crâne et gouttant des mèches de ses cheveux jusque dans le col de son sweat-shirt. Ses vêtements sont humides, collent à sa peau. Kokonoi se laisse lentement tomber à genoux devant la tombe. La terre boueuse tache son jean, le froid s'infiltre à travers le tissu.

Akane est morte, mais il se sent étrangement vivant. Il perçoit le monde autour de lui avec une intensité inhabituelle.

Le granit de la stèle funéraire, les fleurs à son pied, les gouttes d'eau sur son visage, le vent qui souffle les feuilles, les arbres qui bordent le cimetière, l'odeur de la terre humide. Il essuie le mélange de larmes et de pluie sur ses joues. Le passé ne disparaîtra pas, ni ses actes ni ses erreurs, mais il est toujours là, toujours vivant. Il doit réparer ce qui peut encore l'être.

Les pas qui résonnent dans son dos et jusqu'à côté de lui sont comme une évidence. Kokonoi n'a même pas besoin de se tourner pour savoir qu'il s'agit d'Inui. Son cœur bat peut-être un peu plus vite, mais il ne quitte pas la tombe d'Akane des yeux.

Il n'ose pas le regarder, en vérité.

– Tu es revenu.

– Ouais.

Kokonoi sait qu'il lui doit des excuses – et bien plus encore. Il veut faire face, il veut se racheter, mais la peur lui tenaille le ventre qu'Inui le déteste comme Koko se déteste, qu'il le repousse et ne veuille plus de lui. Car alors, il n'aura vraiment plus personne.

Il sera seul.

– Elle me manque aussi, tu sais, dit Inui.

L'aveu le prend tellement au dépourvu que Kokonoi tourne brutalement la tête vers son camarade.

Cela ne fait que quelques semaines, mais il a l'impression de ne pas l'avoir vu depuis une éternité. Ou peut-être bien qu'il le regarde vraiment pour la première fois depuis la mort d'Akane. Inui a le regard baissé sur la tombe de sa sœur. Son visage est empreint d'une tristesse que Koko ne se rappelle pas lui avoir déjà vue. Pourtant, il reste digne, vêtu d'un jean cintré, d'un pull en laine et d'une longue écharpe que le vent balaye doucement ; ses pieds sont chaussés de ces talons qu'il porte en toutes circonstances ou presque. Un parapluie transparent le protège de la pluie.

Et cette vérité le frappe encore une fois : Inui Seishu est beau.

– Ça fait si longtemps, et pourtant il m'arrive encore d'oublier, reprend Inui. Je vois un vêtement dans un magazine, une pub à la télévision, et je me dis qu'il faudrait montrer ça à Akane. Parfois, j'ai l'impression de voir sa silhouette dans la foule, ou d'entendre sa voix à la radio. Elle me manque...

Des sanglots retenus forment des trémolos dans sa voix. Bien sûr qu'il souffre. Akane était sa sœur et, malgré les chamailleries de fratrie, Seishu l'aimait ; il l'aime encore. Trop aveuglé par sa propre douleur, Kokonoi n'a même pas vu celle de son ami.

– Je suis désolé, lâche-t-il. Je n'ai pas été là pour toi quand elle est morte...

Non, il s'est lancé dans ce projet insensé de payer ses frais médicaux, s'est perdu dans cette obsession malsaine pour l'argent, au point de perdre pied avec la réalité, avec ce qui comptait vraiment. Il n'a même pas vu combien son meilleur ami souffrait.

– Tu avais ton propre deuil à gérer, répond Inui.

– Ça n'excuse pas tout ce que j'ai fait.

Inui tourne enfin la tête vers lui et Kokonoi a l'impression de se liquéfier sous son regard vert. Il ne le contredit pas – parce que Koko a raison, il le sait, même s'il a mis du temps à l'admettre.

Le silence se glisse entre eux, pesant sous les gouttes de pluie qui clapotent sur le parapluie d'Inui.

– Pourquoi es-tu parti ? demande Seishu au bout d'un moment.

Kokonoi se raidit légèrement alors que les images du cauchemar ricochent sous son crâne. Il se lève pour se donner contenance, glissant ses mains dans la poche ventrale de son sweat-shirt. Le tissu humide le fait frissonner, il va choper la mort comme ça.

Il ne veut plus de mensonges entre eux – plus de non-dits. Son regard navigue quelque part entre la tombe d'Akane et les pieds de Seishu, alors qu'il force les mots hors de sa gorge nouée :

– La dernière fois, tu as dit que tu aurais dû mourir à sa place. Que c'était probablement ce que je voulais... C'est faux. Je- L'idée ne m'était jamais venue à l'esprit. Mais ce jour là... L'image de, quand j'ai imaginé que- que tu...

Il prend une inspiration laborieuse.

– J'en fais des cauchemars, depuis. Je revois le brasier, les flammes qui mangent les murs, la fumée qui m'empêche de respirer, et la chaleur, cette putain de chaleur... Et je te vois, dans l'incendie, en train de brûler vif et je ne peux même pas t'approcher, je peux pas te sauver, et tu hurles si fort...

Kokonoi parle de plus en plus vite, les mots ruant avec violence hors de sa bouche alors que l'horreur crispe ses muscles, puis se tait brusquement ; le silence l'écrase, l'écrase, l'écrase et l'empêche de respirer.

Les gouttes de pluie cessent soudain de couler sur son crâne alors que le parapluie d'Inui le recouvre.

– Hé, fait-il. J'suis pas mort.

Il relève la tête et voit Seishu proche – si proche – de lui.

Il ne ressemble pas tant à Akane, en fin de compte. Les traits de son visage sont un peu plus marqués, son menton plus pointu, ses joues moins rebondies, la ligne de son nez plus droite, ses cils moins longs. Ses mèches blondes sont une teinte plus pâle, et ses yeux verts une nuance plus foncée. Bien sûr, ils se ressemblent, ils sont frère et sœur avant tout autre chose, mais Kokonoi se demande comment il a pu voir Akane en lui aussi longtemps, comment il a pu se laisser duper de la sorte.

– J'ai compris que je te faisais du mal en restant avec toi, Seishu. C'est pour ça que je suis parti.

– Pourquoi es-tu revenu, alors ?

– Parce que... Parce que je ne peux pas vivre sans toi. Mais je dois la libérer... je dois libérer Akane, pour rester avec toi.

Son cœur bat beaucoup trop fort – peut-être Inui l'entend-il, vu leur proximité. Kokonoi a l'envie, brûlante et violente, de passer ses doigts sur son visage, de le serrer contre lui et de l'embrasser jusqu'à perdre son souffle contre sa bouche. Il a besoin de lui, de son contact. Seishu est si proche mais paraît si inaccessible. Il ne veut pas le faire souffrir encore, mais ne sait pas comment s'y prendre. Il ne sait pas comment faire – c'est d'un risible, mais il ne peut même plus bouger, figé sous le regard de glace verte de son ami, de celui qu'il connaît depuis si longtemps et qu'il aime tant.

Il refuse de répéter les erreurs du passé.

– Seishu, je peux t'embrasser ?

La surprise traverse brièvement ses yeux. Ils ne s'embarrassent guère de telles délicatesses, d'ordinaire.

Mais aujourd'hui, Koko veut prendre le temps. Il a conscience à quel point sa relation avec Inui est fragile, ne tient qu'à un fil. La moindre brusquerie suffirait à la faire voler en éclats.

– D'accord, souffle Seishu.

Kokonoi lève la main et la pose avec douceur sur la joue d'Inui, caressant du bout des doigts sa peau qui se teinte d'un rose léger. Il y a quelque chose de nouveau dans son regard vert, qu'il n'est pas certain de comprendre ; mais Inui recouvre sa main de sa sienne – infime pression de la paume. Koko s'approche encore et effleure sa bouche. Le contact lui arrache un frisson, puis Inui termine d'avancer pour sceller leurs lèvres.

C'est léger, un goût d'éphémère, mais tendre.

Ils s'embrassent doucement, avec une sensation troublante de premier baiser. Koko retrouve son goût de menthe, le redécouvre, le savoure à chaque effleurement, chaque pression. Ils se connaissent assez pour trouver et suivre le même rythme, naturellement. Cette lente délicatesse est nouvelle, mais tellement plus sincère – pour rien au monde il ne veut perdre ça.

Kokonoi prend une longue inspiration lorsqu'ils se séparent :

– Je suis désolé, Seishu. Pour tout.

Inui esquisse un léger sourire et l'embrasse encore une fois.

– Tu as un endroit où crécher ? demande-t-il.

– J'ai plus rien. J'ai dû filer tout le fric que j'avais de côté à Kakucho pour qu'il accepte de me laisser partir.

– Un sacré paquet, donc.

– Plus que tu l'imagines. J'suis dans la merde, mes parents vont jamais vouloir me reprendre.

– Viens chez moi.