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Chapitre 7

– Chifuyuuuuuu... gémit Takemichi en s'étalant de tout son long à côté de son ami.

Il a quitté le lycée en apprenant le retour de Kokonoi, prêt à sécher ses cours de l'après-midi pour fêter la bonne nouvelle, mais le voir avec Inupi au garage lui a fait l'effet d'une douche froide. Sans réfléchir, il est revenu au lycée et a trainé Chifuyu hors de sa salle de classe jusqu'au toit de l'établissement, où ils ont l'habitude de zoner l'après-midi.

Takemichi aurait dû s'y attendre, pourtant, non ? Il est vraiment trop stupide. Il sait qu'Inupi est amoureux de Koko – c'est même ce qui l'a poussé à prendre un train pour Nagoya en premier lieu. Ils sont tous les deux amis d'enfance et liés par bien plus de choses que ne le sera jamais Takemichi avec aucun d'eux. Mais qu'est-ce qu'il croyait, sérieusement ? Qu'un simple bécotage à Nagoya allait changer la donne ? Qu'un baiser volé dans un moment d'inattention, au garage, voulait dire quelque chose ? C'est ridicule. En fait, c'est probablement mieux ainsi. Koko et Inupi sont ses amis, il ne se pardonnerait jamais de détruire le bonheur qu'ils viennent tout juste de retrouver – et pour lequel il s'est tant battu.

Alors, pourquoi se sent-il aussi mal ?

Un nouveau gémissement lui échappe, auquel Chifuyu ne répond que par un grognement.

– Quoi ? grommelle Takemichi en se redressant à demi. Tu fais encore la gueule ?

Il le secoue par l'épaule dans l'espoir de susciter une réaction mais son ami reste de marbre. Takemichi se penche en avant pour l'obliger à le regarder mais Chifuyu détourne la tête, boudeur. Il s'affale à moitié sur lui, dans l'espoir d'avoir son attention.

– Alleeeer ! Je t'ai déjà expliqué ! T'étais pas là quand je suis allé au Rokuhara avec Atsushi et les autres. Et j'suis parti à Nagoya sur un coup de tête, j'ai prévenu personne. Je l'ai regretté après coup, d'ailleurs.

– Je m'en fiche. Ça m'intéresse pas d'aller à Nagoya avec toi pour galocher des mecs.

– Hé ! J'y suis pas allé pour ça ! se défend Takemichi en se relevant, les joues un peu rouges.

– Mon cul. Inupi te suffisait pas, c'est pour ça que t'es allé chercher Koko à Nagoya, insiste Chifuyu avec un sourire moqueur. Ça fait de toi un sacré connard quand on y pense.

– Arrête ! C'est n'importe quoi, et tu le sais très bien !

Takemichi lui tourne volontairement le dos, furieux. Il n'aurait jamais dû parler à Chifuyu du baiser d'Inupi au garage, ni de ceux avec Koko à Nagoya. Seulement, ça ne cessait de tourner, tourner, tourner au fond de son crâne et il fallait que ça sorte alors il s'est confié à son meilleur ami. Mais il s'attendait à un peu plus de soutien – même s'il savait bien que Chifuyu ne raterait pas cette occasion de se foutre de sa gueule.

– Dans ce cas, pourquoi t'es aussi furieux qu'ils soient tous les deux ensemble ? demande Chifuyu au bout d'un moment.

– Je suis pas furieux ! s'écrie Takemichi avec colère. Je suis très content pour eux !

– Ouais, tu transpires la joie de vivre, mec...

– Ta gueule.

Le rire de son ami résonne derrière lui et, malgré tout, apaise un peu Takemichi. C'est toujours le bordel dans sa tête, il ne sait pas quoi penser – d'Inupi, de Koko, de lui-même – mais il est content que Chifuyu soit à ses côtés. Même si c'est pour lui balancer des vacheries à la figure. Au moins, il n'est pas tout seul. Et il doit avouer qu'il y a peut-être une part de vérité dans les moqueries de son ami, même s'il ne sait pas exactement laquelle.

Il sent Chifuyu s'appuyer contre son dos, assis juste derrière lui.

– T'es en plein crush, pas vrai ?

– De qui tu parles ? grogne Takemichi avec humeur.

– À toi de me le dire. Inupi ? Koko ?

L'adolescent reste silencieux alors que son estomac se creuse d'une sensation qu'il a peur d'admettre. Parce que ce n'est pas qu'un simple crush ou une banale attirance. Il reconnaît cette impression, il l'a déjà vécue. Takemichi est en train de tomber amoureux. Putain de merde.

Les deux ? ajoute doucement Chifuyu au bout d'un moment.

Une plainte désespérée s'échappe de Takemichi alors qu'il se tourne à nouveau vers son ami :

– Qu'est-ce que je vais faire ?

– Ne t'inquiète pas, répond Chifuyu, le regard brillant et le sourire assuré. J'ai un plan parfait pour toi, je l'ai lu dans un manga...

– Oh non, s'il te plaît, j'ai pas besoin des idées foireuses trouvées dans tes shojo !

Son ami le fusille du regard et lui donne un coup dans l'épaule :

– Hé, ça n'a rien de foireux ! Fais-moi confiance !

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Hajime est comme un lion en cage dans l'appartement lorsque Seishu rentre enfin du garage. Ils ont à peine eu le temps de parler ce midi, avant que son compagnon retourne travailler avec Draken et Mikey. C'est même pire que ça, Hajime lui a avoué avoir embrassé Hanagaki à Nagoya mais ils n'ont pas pu en discuter et il se torture l'esprit depuis à imaginer la réaction de Seishu. Il bondit, comme monté sur ressorts, lorsque la porte du studio s'ouvre sur son compagnon mais se retrouve soudain sans savoir quoi dire face à lui. Et bon sang, qu'il déteste cela ; ne pas avoir le contrôle, l'incertitude, le doute.

Peut-être que son angoisse se voit malgré ses efforts pour la dissimuler – ou peut-être que Seishu le connaît trop bien – puisqu'il s'avance vers lui, glisse sa main dans la sienne et l'embrasse doucement. Il n'y a ni aigreur ni ressentiment dans son étreinte, et cela apaise Hajime. Il craignait tant de l'avoir blessé, ou mis en colère, mais il s'est visiblement trompé.

– Ça va ? ne peut-il toutefois s'empêcher de demander, conscient d'être en faute.

– Oui, assure Seishu. Excuse-moi de m'être esquivé, tout à l'heure. C'est juste que... je pense que j'avais besoin de réfléchir...

– Je comprends, affirme Hajime avec une boule au fond de la gorge.

Il n'aurait peut-être pas dû lui dire en fin de compte. Ce que l'on ignore ne peut pas nous faire de mal. Mais encore une fois, Hajime a pris la mauvaise décision et, encore une fois, Seishu en souffre. Cette relation est sans doute une idée foireuse, il fait du mal à son compagnon quoiqu'il décide, quoiqu'il arrive. Il est inutile de s'acharner, et Seishu a suffisamment payé pour les tares d'Hajime.

Ils ne peuvent pas continuer ainsi...

Seishu serre plus fort sa main, interrompant ses pensées :

– En fait, moi aussi j'ai embrassé Hanagaki.

– Que- quoi ?

– Avant qu'il parte à Nagoya. On était au garage. Il a voulu essayer mes talons, il a perdu l'équilibre et je l'ai rattrapé. C'était... je sais pas, une impulsion. Il a paniqué, je me suis excusé, puis je n'y ai plus vraiment pensé mais...

Hajime se mord l'intérieur de la lèvre, alors qu'il visualise la scène.

Il est mal placé pour reprocher ce baiser à Seishu quand lui-même en a fait tout autant – voire plus. Une part de lui s'inquiète de l'impact que peut avoir Takemitchy sur leur toute nouvelle relation. Seishu et lui se connaissent depuis l'enfance, couchent régulièrement ensemble depuis presque trois ans, mais cela ne fait que quelques jours qu'ils se sont vraiment trouvés, qu'ils s'ouvrent l'un à l'autre et s'efforcent de construire une vraie relation de couple. Hajime tient à ça, plus que tout le reste.

Il ne pense pas être jaloux : l'idée de voir Seishu embrasser Takemitchy lui plaît presque autant que celle de l'embrasser lui-même. Mais ces nouvelles envies pourraient briser leur fragile équilibre et cela le terrifie. Sans Seishu... Sans Hanagaki... Il n'aura plus personne. Il sera véritablement seul, fauché et démuni.

– Il te plaît ? demande-t-il sans oser regarder Seishu.

Hajime ignore quelle réponse l'inquiète le plus.

– Je crois, oui... Je veux dire, pas seulement pour tout ce qu'il a fait au Toman, mais aussi parce que... je ne sais pas. C'est une belle personne, explique maladroitement son compagnon.

Il hoche la tête, comprenant bien mieux qu'il veut l'admettre. Haganaki est petit, plutôt du genre gringalet, son physique ne le démarque pas vraiment des autres, pourtant il dégage quelque chose d'unique. Sa force de caractère, sa détermination à toute épreuve qui frise parfois la folie et surtout, sa bienveillance inégalée. Hajime s'est brûlé les ailes à son contact et se trouve prêt à recommencer à tout instant, à se consumer pour lui... si cela ne signifiait pas la fin de son histoire avec Seishu.

– J'ai pas envie de rompre avec toi, avoue-t-il tout bas.

– Moi non plus, affirme Seishu en glissant ses doigts sur sa joue pour l'inviter à le regarder. Je t'aime, Hajime. Mais si Hanagaki te plaît autant qu'à moi, alors on pourrait peut-être essayer...

– Tous les trois ?

– Ouais.

Hajime pousse un long soupir.

– Ça me déplairait pas. Je pense. Mais toi et moi, c'est encore... « nouveau », tu vois ? C'est... compliqué, et bizarre, et difficile, comme marcher sur des œufs ou... jouer les équilibristes sur un fil à des kilomètres de hauteur, sans corde d'assurance. Est-ce que rajouter quelqu'un à notre histoire va pas encore plus foutre le bordel ?

Ça fait un peu mal d'admettre ces craintes à voix haute, parce qu'il tient tellement à Seishu, redoute tant de le perdre. Le verbaliser, c'est prendre le risque de le rendre réel. Mais il devine que ne rien dire serait pire. Ils ne se sont rien dit pendant des années, et c'est ainsi qu'ils se sont fait autant de mal. Plus de mensonges, plus de non-dits.

Hajime ne veut plus fuir, il ne veut plus se voiler la face. Même si le vertige est si grand qu'il menace de l'étouffer.

– J'y ai pensé, reconnaît Seishu. Et puis, je me suis dis que... c'est grâce à Hanagaki Takemichi qu'on en est là aujourd'hui, alors que cela faisait des années que... qu'on se faisait mutuellement du mal. Il nous a sorti de ça. Alors c'est sans doute utopiste et absurde comme idée, mais c'est peut-être lui qu'il nous faut pour, tu sais, être vraiment bien.

– Je voyais pas les choses comme ça.

– Peut-être que je me trompe et que ce sera une formidable erreur, mais... j'ai quand même envie d'essayer, souffle Seishu avec un petit sourire. Qu'est-ce que tu en penses ?

Hajime sourit à son tour, parce qu'il ne peut rien lui refuser et surtout parce qu'il en crève d'envie lui aussi ; même si c'est bizarre, peu commun – il en a rien à battre –, même si c'est une belle connerie – il veut prendre le risque, il aime le risque.

La sonnerie du téléphone de Seishu interrompt leur discussion. Un petit rire lui échappe, alors qu'il montre à Hajime l'écran qui affiche un appel entrant d'Hanagaki, justement. Son contact est associé à une photo de lui en gros plan, le visage étiré en une grimace grotesque. Hajime n'a pas le temps de lui demander les circonstances d'un tel portrait que Seishu décroche, activant le haut-parleur par la même occasion :

– Yo Inupi ! T'es avec Koko ?

– J'suis là, répond le concerné.

– Super ! Ça vous dirait de venir tous les deux avec moi à la fête foraine, demain soir ?

Hajime échange un regard surpris avec Seishu. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir aller faire à la fête foraine ?

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Takemichi va se liquéfier sur place, d'un instant à l'autre, si Koko et Inupi n'arrivent pas très bientôt. Ils avaient pourtant rendez-vous à vingt heures, horaire passé il y a treize minutes déjà.

Le jeune homme sait que ce n'est probablement rien, un banal retard, un contretemps ordinaire, toutefois il ne cesse d'imaginer des scenarii catastrophes en faisant les cent pas devant l'entrée de la fête foraine. Chifuyu est présent non loin, à l'intérieur du parc, tant en soutien moral que par curiosité amicale. Takemichi se répète en boucle la déclaration qu'il a soigneusement préparé avec son ami, qui parle de sentiments et d'étoiles dans le ciel – il n'est pas certain de savoir ce que ça veut dire exactement, mais ça sonne bien et Chifuyu affirme qu'un poème d'amour récité en haut de la grande roue est le meilleur moyen de faire chavirer les cœurs. Il commence toutefois à se demander si ce genre de mièvrerie plaira vraiment à Koko et Inupi. L'adolescent est certain que Hina aurait adoré, mais les deux garçons en ont vu d'autres...

– Takemitchy ! appelle la voix de Koko dans son dos.

– Désolé pour le retard, s'excuse Inupi avec un sourire. Hajime avait du gel à se mettre dans les cheveux.

– Pardon ? C'est toi qui n'arrivais pas à choisir ta tenue !

Les deux jeunes hommes continuent leurs chamailleries alors qu'ils entrent dans le parc et Takemichi éclate de rire. Inupi porte une chemise cintrée, un ample pantalon de toile et bien sûr des escarpins. Takemichi se demande encore une fois comment il parvient à se déplacer avec autant d'aisance sur de tels talons – la seule fois où lui-même a essayé s'est soldée par une catastrophe. Le souvenir du baiser échangé à cette occasion lui revient soudain et Takemichi sent ses joues brûler.

Il détourne le regard et aperçoit Chifuyu qui les suit discrètement – enfin, relative, la discrétion – et lève les deux pouces dans sa direction en signe d'encouragement. Takemichi se force à sourire en retour mais son ventre se tord d'angoisse.

Il doit rester concentré, ne pas se laisser distraire et aller droit au but. Il était le capitaine de la première division du Tokyo Manjikai, il a participé à bien des bagarres, a voyagé dans le temps un nombre incalculable de fois. Alors il peut bien passer la soirée avec les deux garçons qui lui plaisent et leur avouer qu'il veut être avec eux. « Pourquoi ce serait plus bizarre d'aimer deux personnes au lieu d'une seule ? » a dit Chifuyu plus tôt dans la journée et Takemichi lui donne raison. Il n'a pas à avoir honte de ce qu'il ressent.

– On monte sur la grande roue ? demande-t-il avec enthousiasme.

– Mmh, pourquoi pas.

– Oh, des montagnes russes, note Inupi en désignant l'attraction. On attaque avec des sensations fortes ?

– Bonne idée ! répond Koko avec soudain plus d'énergie.

– Ah, euh... bafouille Takemichi alors qu'ils l'entraînent vers la file d'attente.

Ce n'est pas ce qui était prévu, mais il ne voit pas comment refuser : pourquoi aller dans une fête foraine si ce n'est pas pour profiter de ses manèges ? Alors ils achètent leurs tickets et, croisant le regard de Chifuyu dans la foule, Takemichi lui adresse une grimace paniquée. Son ami lui répond par gestes mais il ne comprend pas ce qu'il veut dire, et se retrouve bien vite coincé entre Koko et Inupi, au premier rang des wagons sur le départ des montagnes russes.

Takemichi se rappelle alors qu'il a le vertige et qu'il déteste ce genre d'attraction.

– Ça va vite à quel point, ce machin ? demande-t-il d'un air détaché.

– Assez pour te retourner la cervelle, affirme Koko avec un sourire torve.

L'adolescent déglutit et vérifie fébrilement la barre de sécurité alors que les wagons se mettent en branle et commencent la longue ascension. Il se demande soudain s'il y a déjà eu des accidents dans ce parc, à quand remonte le dernier et quelle en était la gravité. La main d'Inupi se pose près de la sienne – dangereusement près.

– Tu n'as pas à avoir peur.

Son ton est-il équivoque ? L'invite-t-il l'air de rien à lui tenir la main ?

Takemichi a une furieuse envie de mêler ses doigts aux siens, mais pas pour la même raison. Toutefois cette sortie à la fête foraine n'a pas pour objectif de le faire passer pour un trouillard aux yeux d'Inupi et Koko, alors il se redresse et affirme avec un sourire qui se veut assuré – quoique démenti par les tremblements de sa voix :

– Je n'ai absolument pas peur ! Je fais ça tous les...

– On y est ! s'écrie Koko.

Leur voiture bascule en avant, ils sont emportés par la gravité et la vitesse. L'estomac de Takemichi lui remonte brutalement à la gorge dans une nausée brûlante. Il n'en est pourtant guère incommodé. Il est terrifié par le vide qui s'ouvre sous ses pieds, l'avale, le recrache dans une brève accalmie avant de le dévorer à nouveau, dans une succession de montées éphémères et de descentes interminables. Il crie sans discontinuer, accompagné des exclamations et des rires de Koko et Inupi.

C'était définitivement une mauvaise idée.

Il ressort de l'attraction les jambes tremblantes et le visage livide. Il ignore par quel miracle il n'a pas rendu tripes et boyaux sur les genoux de ses deux amis – ce qui aurait été une métaphore cruelle mais fort réaliste de sa vie amoureuse. Inupi s'inquiète de son état, avec un soupçon d'amusement. Koko est plus direct et se fout ouvertement de sa gueule. Takemichi se rebiffe, n'hésitant pas à lui répondre dans les formes, et en oublie presque sa nausée. Ils se promènent dans le parc en continuant de se chamailler et se rapprochent l'air de rien de la grande roue, ce qui réjouit Takemichi : son plan est en bonne voie. Ils ont presque atteint l'attraction, toutefois, lorsque Koko aperçoit un train fantôme et les traîne jusqu'à l'entrée.

Takemichi hésite une poignée de secondes, puis se rappelle que c'était la seconde option de Chifuyu : dans un moment de frayeur, Koko et Inupi pourront se réfugier dans ses bras. Un regard de son ami – qui les suit toujours de loin – lui confirme que c'est une bonne idée. Pourtant, une fois installé dans la voiturette du train fantôme, Takemichi se fait la réflexion que ses deux amis ne sont pas du genre à s'effrayer pour un rien. En fait, ils n'ont rien des héroïnes énamourées des shojo que lit Chifuyu, ce qui fait de ses conseils en matière d'amour... les pires idées possibles. Accablé par cette pensée, Takemichi pousse un cri strident lorsqu'une silhouette encapuchonnée surgit soudain près de la voie, un couteau ensanglanté à la main. Il bondit en arrière, dans un réflexe très primaire pour échapper au danger, et se retrouve sans s'en apercevoir sur les genoux d'Inupi.

Il vire instantanément à l'écarlate – heureusement qu'il fait sombre dans l'attraction et que ses amis ne peuvent le voir en détail – alors que Koko et Inupi rigolent de sa réaction. Takemichi bougonne, cherche des excuses auxquelles lui-même ne croit pas, puis esquisse un mouvement pour reprendre sa place. Le bras d'Inupi entoure toutefois sa taille, l'invitant à rester sur ses genoux. Le cœur battant, il demeure donc immobile alors que le train fantôme poursuit son avancée. Takemichi a une telle conscience de la présence et du contact d'Inupi contre lui, qu'il ne cesse de sursauter chaque fois qu'un mannequin ou qu'un effet apparaît devant eux, ce qui amuse beaucoup Koko. Takemichi s'efforce de se reprendre, et rigole à son tour lorsqu'une araignée en plastique tombe du plafond dans la nuque de Kokonoi, provoquant un moment de panique hilarant. Koko se venge en lançant la dite-araignée au visage de Takemichi qui, de surprise, manque de tomber de la voiturette.

Le voyage se poursuit et ils aperçoivent la fin du circuit lorsqu'une silhouette familière se dresse sur leur chemin : une longue capuche noire, un couteau couvert de sang, il s'agit sans le moindre doute du même comédien qu'à l'entrée du train fantôme, celui-là même qui a poussé Takemichi sur les genoux d'Inupi – où il se trouve toujours d'ailleurs. Le jeune homme se crispe légèrement, tant d'anticipation que de gêne au rappel de sa position.

L'acteur n'a toutefois pas le temps de chercher à les effrayer que Koko sort à moitié de la voiturette, penché de façon à murmurer quelque chose à l'oreille du comédien. La capuche de ce dernier glisse et révèle son visage qui s'étire de peur. Les yeux écarquillés, il dévisage Kokonoi avec terreur puis disparaît dans un passage dissimulé qui mène probablement aux coulisses.

Ils sortent du train fantôme sans autre irruption.

– Qu'est-ce que tu lui as dit ? demande Takemichi, partagé entre l'effarement et l'hilarité.

– Que s'il s'approchait encore de toi, je le frapperais si fort qu'il en serait à jamais méconnaissable.

Takemichi ouvre la bouche, la referme, et vire à l'écrevisse. Il est incapable de discerner à quel point son ami plaisante : Koko n'est pas le dernier pour se battre, mais il n'irait pas aussi loin contre un homme qui ne fait que son travail. Mais surtout... a-t-il réellement cherché à le protéger ou n'est-ce qu'une nouvelle façon de se foutre de sa gueule ? Et cette menace n'est-elle pas un peu légère pour provoquer une réaction aussi forte chez un comédien qui travaille dans un train fantôme, et qui a dû en voir d'autres ? Koko lui a-t-il dit autre chose, ou bien...?

– Viens Takemitchy, on va sur la grande roue, l'appelle Inupi.

Ah oui, la grande roue. Ce qui est prévu depuis le début. Instinctivement, Takemichi cherche Chifuyu du regard mais ne le trouve nulle part dans la foule. Il n'a pas le temps de s'en étonner que Koko l'attrape par le bras et le tire en avant. Ils font la queue une poignée de minutes, discutant du train fantôme et se charriant les uns les autres.

Takemichi en oublie presque la raison de son invitation à la fête foraine tant la présence de Koko et Inupi à ses côtés est naturelle, facile, évidente. Ils s'installent dans une nacelle et la grande ascension commence. Ils sont enfin seuls – ou du moins, coupés de la foule, coupés du monde dans la bulle de l'habitacle alors que le parc et une partie de la ville se dévoilent à leurs yeux. Seulement Takemichi est soudain incapable de se rappeler du discours préparé avec Chifuyu et à la réflexion, il doute que ce soit une bonne idée. Sauf qu'il ne sait plus quoi leur dire, les mots fuient sa bouche, ses mains sont moites. Ils sont déjà presque au sommet, et le silence commence à se faire pesant. Il capte un regard de connivence entre Koko et Inupi, assis en face de lui, avant qu'ils viennent s'installer chacun à côté de lui. Son souffle s'accélère.

– Takemitchy, pourquoi tu es allé à Nagoya ? demande tout à coup Inupi.

– Oh. Euh... je, tu as dis que... bafouille-t-il, pris de court. Enfin, tu l'as pas vraiment dit, mais j'ai compris que tu étais amoureux de Koko. Et je- je pouvais pas vous laisser vous séparer...

Il se rend compte de l'arrogance de cette décision ; de quel droit s'implique-t-il de la sorte dans la relation de ses amis ? Qui est-il pour décider s'ils doivent rester ensemble ou se séparer ? Il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Takemichi n'est pas légitime à s'immiscer dans leur histoire. Il n'a pas sa place avec eux, dans leur couple ; c'était une mauvaise idée, depuis le début.

– Ah euh, désolé, c'est un peu égocentrique, dit comme ça...

– Non, coupe Koko. On te doit beaucoup. Je te dois beaucoup, pour ce que tu as fait à Nagoya.

– C'est rien, affirme Takemichi, gêné. Vous êtes mes amis.

Il ne voit pas où va la conversation et hésite de plus à plus à dévoiler les sentiments qu'il a pour eux.

– C'est bien plus que ça, reprend Inupi avec un léger sourire. Tu le sais, Takemitchy. C'est pour ça que tu nous as invités ici, non ?

– Et que Chifuyu nous suit depuis le début de la soirée, ricane Koko.

– Quoi ? glapit Takemichi, tellement surpris qu'il bondit presque de la banquette.

– La discrétion n'est pas vraiment votre fort.

– Alors vous... vous saviez... et vous... tous les deux, vous...

Inupi se rapproche et les mots, déjà maladroits, meurent sur les lèvres de Takemichi. Son cœur dégringole et carillonne, c'est un tel bazar dans sa poitrine que c'est un miracle que ses amis ne remarquent rien.

– Je peux t'embrasser, Takemitchy ?

Il s'entend répondre oui avant même d'y avoir pensé et les lèvres d'Inupi se déposent sur les siennes, doucement, tendrement. C'est léger comme un vol de papillon, frais comme un matin au bord de la mer. Il a l'impression de flotter, il soupire lorsque Koko se colle contre son dos et dépose de petits baisers dans son cou.

Un grincement les fait tous les trois sursauter alors que la porte de la nacelle s'ouvre sur le regard blasé de l'employé.

– C'est terminé, veuillez descendre.

– Laissez-nous faire un tour de plus, demande Inupi en lui tendant un billet.

L'homme reste imperturbable :

– Faut aller à la guérite pour avoir un nouveau ticket.

– S'il vous plaît, insiste Inupi en sortant deux autres billets de sa manche.

Takemichi cligne des yeux, encore un peu troublé par le baiser qu'ils viennent d'échanger ; il se demande combien de billets Inupi a exactement dans ses manches, et comment il parvient à les sortir avec autant d'aisance, comme un magicien – est-ce que c'est Koko qui lui a enseigné un tel tour de passe-passe ? Pourra-t-il lui apprendre également ?

L'employé hésite un instant, puis hoche la tête avant d'empocher l'argent et de refermer la porte de la nacelle.

Les trois garçons échangent un regard alors que la roue se met à nouveau en branle, et ils reprennent leurs baisers.