Note : On approche de la fin. Ceci est l'avant-dernier chapitre. Il y aura également un épilogue. Merci à celleux qui me lisent, qui ont follow et/ou fav cette histoire. J'espère qu'elle vous plaît autant que je me suis plu à l'écrire !
Chapitre 8
Takemichi passe la porte du garage avec un large sourire, quoique légèrement essoufflé par sa course. Chifuyu lui donne une tape moqueuse dans le dos, amusé – alors que c'est de sa faute s'ils sont en retard. Takemichi va lui en faire la remarque lorsque Mikey sort de l'atelier, son bleu de travail troqué contre une tenue décontractée :
– C'est maintenant que vous arrivez ?
– Chifuyu a voulu sauver un chat errant, explique Takemichi avec un regard de reproche pour son ami.
– Cette pauvre bête ! Tu voulais quand même pas le laisser crever de froid dans la rue ? se défend Chifuyu avec véhémence.
– Il nous a attaqué ! se plaint son ami en retroussant sa manche pour dévoiler son bras couvert de griffures.
– Normal, tu lui as fait peur. T'as vu ta tête, aussi ?
– Magnez-vous, on va être en retard, tonne la voix grave de Draken, coupant court à la dispute.
Takemichi continue de grommeler sous les ricanements de Chifuyu tandis qu'ils sortent du garage. Mikey et Draken ferment la boutique, avant qu'ils se mettent tous les quatre en route. Il n'y a qu'une poignée de minutes de marche jusqu'à la salle où se déroule le concours des nouveaux stylistes de la culture et de la mode japonaise, mais Takemichi ne peut s'empêcher de presser le pas, tant il a hâte de retrouver Seishu et Hajime, déjà sur place pour donner un coup de main à Mitsuya.
L'adolescent a pourtant vu ses petits copains pas plus tard que la veille, mais il frémit d'anticipation à l'idée de les revoir. Ils sortent ensemble depuis presque deux semaines, pourtant la fébrilité de la nouveauté ne s'estompe pas. Takemichi est presque surpris de la facilité et du naturel avec lesquels leur relation s'est tissée, comme si chacun n'attendait que les deux autres pour être pleinement entier. Il se rappelle avoir vécu une sensation similaire à ses débuts avec Hina, mais pas avec une telle intensité. Il ne peut s'empêcher de sourire comme un idiot – et Chifuyu en profite très souvent pour se foutre de sa gueule. Takemichi lui répond pour le plaisir de la dispute, mais au fond il s'en fiche. Il assume d'être un amoureux transi.
– J'y croyais pas, au début, dit Draken en marchant à ses côtés.
Mikey et Chifuyu sont quelques pas plus loin, discutant du concours. Takemichi fronce les sourcils sans comprendre de quoi parle son camarade. Draken lui jette un regard en coin :
– Toi, Inupi et Koko.
– Oh.
Il sait que son ami juge Hajime responsable des évènements de Nagoya, et Seishu lui a avoué que Draken voyait d'un mauvais œil les tâtonnements qui ont précédé le début de leur relation. Takemichi ne s'en était pas vraiment aperçu et est un peu blessé de cette méfiance. Cela ne change rien à ce qu'il ressent pour ses deux copains, bien sûr, mais la déception lui serre le cœur.
– Tu n'approuves pas ? demande-t-il, les lèvres pincées.
– Je n'ai rien à approuver ou non, Takemitchy. Je m'inquiétais qu'ils se fichent de toi, mais je me suis visiblement trompé. Je ne prétends pas comprendre : les relations en général me laissent perplexe. Mais du moment que tu es heureux...
Il conclut en haussant les épaules et Takemichi se sent sourire à nouveau. Il est chanceux de compter Draken parmi ses amis – il le voit un peu comme un grand frère pour être honnête. Le bâtiment qui abrite le concours apparaît devant eux, l'entrée agrémentée de grandes affiches colorées qui marquent l'évènement. Une petite foule se presse déjà devant les portes, et ils retrouvent bien vite Atsushi, Takuya, Makoto et Yamagishi. Tous leurs amis sont présents pour Mitsuya.
– Yo, Takemitchy, t'en as mis du temps ! s'exclame Makoto.
– Tellement occupé par tes deux boyfriends que tu penses même plus à nous, le tacle Atsushi.
– Comme si un seul te suffisait pas, renchérit Takuya avec un sourire en coin.
– Deux légendes du Black Dragon, en plus, rigole Yamagishi. Môssieur a des goûts de luxe.
– La ferme, bande de cons !
Takemichi s'efforce de ne pas rougir et de rester digne, mais Chifuyu vient rajouter son grain de sel sous le regard amusé de Draken et Mikey, alors il les pousse de force vers l'entrée pour éviter un lynchage en règle. Si les plaisanteries le gênent un peu, il est heureux de voir que l'annonce de leur relation à trois a été aussi bien accueillie par leurs amis. Ils ont été épargnés de toute forme de jugement et, derrière les blagues graveleuses, ils devinent le soutien indéfectible de leurs camarades.
Même Hina et Emma ont été ravies d'apprendre la nouvelle. Takemichi les aperçoit d'ailleurs, assises dans le public, et leur adresse un signe de la main. Le malaise qu'il ressentait encore parfois en les voyant ensemble s'est évaporé. Seishu et Hajime lui ont permis de définitivement tourner la page et il s'en réjouit : il est trop heureux de cette nouvelle histoire qui commence.
– Tu peux vraiment rien nous dire ? se plaint Hakkai qui vient de les rejoindre avec sa sœur Yuzuha.
– Mitsuya m'a fait jurer de garder le secret jusqu'au bout, répond Draken avec un sourire.
– Même à moi, il ne veut rien révéler, soupire Mikey en levant les yeux au ciel.
– C'est pas juste, râle Hakkai. Taka ne m'a même pas donné d'indice...
Takemichi rigole doucement devant l'expression boudeuse de son ami.
Mitsuya travaille depuis des semaines sur les modèles qu'il présentera cet après-midi pour le concours, ne sortant plus de chez lui et ne voyant plus personne pour se consacrer à sa création. Il n'a rien révélé de son projet, gardant la surprise pour le défilé. Seul Draken est informé des détails, du thème qu'il a choisi et de la forme qu'il lui a donnée. Hakkai ne tient plus en place, dévoré par la frustration, et Takemichi devine que Draken s'amuse à jouer sur le secret.
– Si tu avais accepté d'être modèle, tu aurais pu accéder aux coulisses et en savoir plus, place narquoisement Yuzuha.
– Moi ? Jouer les top model en talons hauts ? rigole Hakkai avec insouciance. Tu rêves !
Takemichi s'amuse de cette idée, et sursaute en sentant un bras se glisser autour de sa taille. Son ventre se réchauffe toutefois en reconnaissant Hajime. Il s'avance aussitôt pour l'embrasser, coupant net la phrase que son compagnon allait prononcer. Takemichi le sent sourire contre ses lèvres et le serrer un peu plus fort contre lui.
Il s'électrise de son contact, comme à chaque fois. C'est nouveau, excitant et presque vertigineux comme la seule présence de ses nouveaux petits copains le met en émoi. Takemichi se sent plus vivant qu'il ne l'a jamais été, avec eux ; le monde lui paraît plus grand. Il a conscience que c'est plutôt niais – et les commentaires de leurs amis qui fleurissent dans son dos le lui rappellent bien – mais pour rien au monde il ne se priverait de ces sensations. Il n'a pas souvenir d'avoir connu une telle exaltation avec Hina, même aux débuts de leur relation. Ils étaient proches, mais peut-être plus comme des amis que comme un couple, ce qui est probablement la raison sous-jacente de leur rupture. Takemichi comprend que c'est mieux ainsi.
– Viens, l'invite Hajime en lui prenant la main.
– Où ça ?
– Suis-moi.
.
Seishu apprécie Mitsuya.
C'est un bon ami, doté d'un grand courage et d'une indéfectible loyauté. Il possède un talent particulier pour le stylisme, entretenu par des années de travail et de pratique. Le Tokyo Manjikai était en partie connu pour ses uniformes à la fois sobres et élégants. Seishu s'est plus d'une fois attardé à discuter de mode en sa compagnie, des dernières tendances vestimentaires ou de créations de grands couturiers. Il a été ravi d'apprendre la participation de Mitsuya au concours des nouveaux stylistes de la culture et de la mode japonaise, l'un des défilés les plus connus du pays et une porte d'entrée au monde professionnel pour les jeunes talents. Il est certain que Mitsuya a toutes ses chances, qu'il fera un grand styliste dans un avenir proche.
Aussi, lorsque l'un de ses modèles s'est désisté à la dernière minute, Seishu a accepté de le remplacer.
Parce que Mitsuya est son ami, parce qu'il tient à l'encourager et que ce n'est pas grand chose, au final : un aller-retour sur la scène, et hop, terminé ! Il peut parfaitement faire cela pour lui.
Mais à présent que la salle se remplit de monde, que les discussions et les bruits de pas résonnent jusque dans les coulisses ; à présent que stylistes et assistants s'agitent dans tous les sens, courent à la recherche d'épingles ou de boutons ; à présent, Seishu se dit qu'il n'a pas sa place ici et que c'est une très mauvaise idée. Les autres modèles sont bien plus beaux, expérimentés et assurés que lui. Il est terriblement gauche dans les vêtements cousus par Mitsuya. Il est incapable de rendre hommage à la beauté du pantalon cintré, à l'élégance de la veste boutonnée. Et la cape de dentelle pourtant si délicate retombe comme un soufflé raté sur ses épaules trop osseuses. Il va tout gâcher. Les chances de succès de son ami sont compromises par sa seule faute. Il aurait mieux fait de ne pas venir, de rester seul chez lui parce qu'il ne mérite pas mieux, au fond...
– Oh putain, Seishu !
Il sursaute si fort que son cœur paraît se fendre en deux. Takemitchy surgit soudain devant lui, les yeux émerveillés et un sourire béat aux lèvres. Hajime est juste derrière lui.
– T'es magnifique, mais comment tu fais pour être aussi beau ? poursuit-il sans se rendre compte de son stress (ou peut-être que si, justement). Tu rayonnes ! Mitsuya a fait un travail de dingue, et avec toi comme modèle, c'est clair qu'il va gagner haut la main. T'es incroyable, Seishu ! Tu les surpasses tous !
Il parle vite, s'agite autour de lui avec une passion si sincère qu'elle touche Seishu à travers le poids de son angoisse. Il ne sait pas comment le remercier – de sa présence, de son soutien, de tout – alors il serre brièvement sa main. Takemitchy amorce un geste vers lui, probablement pour le prendre dans ses bras, mais la crainte de froisser sa tenue le retient alors il se contente de presser un peu plus fort ses doigts contre les siens.
– C'est ce que je lui répète depuis tout à l'heure, mais il veut pas me croire, soupire Hajime avec un sourire en coin.
Il ne s'agit pas seulement de croyance ou de conviction, ils le savent tous les deux, mais Seishu est heureux qu'il soit allé chercher Takemitchy. La présence du garçon dans leur relation équilibre bien des choses, et il s'en réjouit – même si les craintes reviennent encore le cueillir au creux de la nuit, que tout ce bonheur ne soit qu'une nouvelle illusion que la réalité se hâtera de réduire en miettes, comme elle le fait toujours.
– Tu vas tout déchirer, chéri, assure Hajime.
C'est une blague entre eux, les petits noms.
Seishu est un peu plus calme lorsque Yasuda passe vérifier son costume, ses doigts tirant sur le tissu alors qu'elle marmonne des commentaires inintelligibles, d'où surgit parfois le nom de Mitsuya. Elle repart aussi vite qu'elle est arrivée.
L'angoisse de Seishu remonte d'un coup alors que les lumières s'éteignent dans la salle et que la voix du présentateur résonne à travers les haut-parleurs. Ses mains sont moites, il transpire tellement qu'il va saloper les fringues de Mitsuya et tout gâcher. Il n'est même plus sûr de parvenir à marcher avec les talons de ses chaussures, alors qu'il le fait pourtant tous les jours, ou presque, depuis des années. Il se passe la main sur le front, fébrile, et perçoit sous ses doigts la peau rugueuse de sa cicatrice.
Sa bouche s'assèche. Il ne peut pas défiler comme ça, avec une marque de brûlure qui lui bouffe la moitié du visage, il va faire peur aux gens dans le public. Un modèle défiguré, on n'a jamais vu ça, pourquoi n'y a-t-il pas pensé plus tôt ? Pourquoi personne n'a rien dit ? Mais on annonce déjà le passage du premier candidat, Seishu ne peut plus reculer.
– Il faut cacher ma cicatrice, bafouille-t-il, paniqué. Elle est trop laide...
La marque est d'autant plus visible que ses cheveux sont coiffés en arrière, retenus par des épingles sur son crâne pour dégager son visage, dévoilant toute l'horreur de la brûlure. Il déteste la blessure, qui lui rappelle de bien trop mauvais souvenirs. Ce n'est pas pour rien qu'il garde une coupe longue et libre, laissant les mèches blondes dissimuler la cicatrice, au moins en partie. L'odeur de l'incendie revient à ses narines alors que le fantôme d'Akane se colle de nouveau à sa peau.
Fébrile, il tire sur la dentelle de la mantille enroulée autour de son cou, qui se dresse au-dessus de sa nuque en tête de dragon, mais le tissu est trop solidement fixé, Seishu ne peut pas le déplacer sans détruire la création de Mitsuya.
– En rajoutant un voile, peut-être, marmonne Hajime d'une voix lourde.
Ça ne fonctionnera pas, il faut...
– Arrête Seishu ! s'exclame brutalement Takemitchy en le saisissant par les épaules. On s'en fiche de ta cicatrice. T'es super beau comme ça. Et puis, les cheveux en arrière, ça te va trop bien. En fait, elle est même super cool ta marque. Le thème de Mitsuya, c'est les dragons, non ? Dragon... Feu... Brûlure... Perfect Match !
Son sourire est si grand qu'il parvient à repousser l'angoisse de Seishu.
– Tu es parfait.
Ils se tournent vers Mitsuya, qui s'avance avec un doux sourire. Takemitchy recule d'un pas tandis que l'œil du styliste examine Seishu de la tête aux pieds. La bouche de ce dernier s'assèche, jusqu'au hochement de tête approbateur de son camarade qui allège finalement le nœud dans sa gorge. Seishu prend une lente inspiration.
Takemitchy et Hajime ne peuvent plus rester en coulisses. Ils rejoignent le public après un dernier signe d'encouragement à son intention. Seishu devine une certaine tension dans la posture d'Hajime mais n'a pas le temps de s'attarder sur la question alors que Mitsuya le guide en compagnie du second modèle pour qu'ils prennent place près de la scène. Dès lors, il ne pense plus à rien d'autre qu'aux minutes pesantes qui se succèdent, aux personnes beaucoup trop nombreuses venues assister au défilé, à tous les enjeux de sa prestation – son cœur paraît peser plus lourd à chaque seconde.
– Merci Inupi, dit Mitsuya. Tu me sauves la mise.
– J'espère ne pas tout faire foirer...
– Tu rigoles ? Je flippe à l'idée que les jurés et le public voient mes créations. Ce monde-là, des grands couturiers et des top model, ce n'est pas vraiment le mien. Alors je suis content d'avoir un ami à mes côtés, quelqu'un qui soit comme moi.
Les paroles de Mitsuya le touchent, tant dans l'aveu de ses craintes que dans la confiance qu'il place en lui. Le sourire que Seishu lui retourne n'est pas forcé. Il termine de se préparer avec le second modèle, puis leur tour arrive.
– On enchaîne avec l'entrée du numéro quinze, Mitsuya Takashi, annonce le présentateur.
Seishu avance dans un état second, ses talons claquant sur le parquet lustré de la scène – longue, si longue scène, presque interminable sous ses pieds qui, par miracle, ne tremblent pas.
– Son thème est « Les dragons jumeaux », précise l'annonceur, deux dragons qui volent dans le ciel.
La lumière des spot l'éblouit, il doit se contenir pour ne pas plisser les yeux, mais au moins ne voit-il pas plus loin que le deuxième rang de spectateurs. Si ce n'étaient les discrètes exclamations qui précèdent son passage, il pourrait presque oublier leur présence. Alors même qu'il est à l'apogée de l'évènement, son stress s'évapore comme neige au soleil.
Il défile avec une assurance nouvelle, se tient droit et fier, maître de son corps et de ses mouvements – porté par les vêtements imaginés par Mitsuya, il devient une autre personne.
– Cette œuvre symbolise un dragon montant au ciel en quête de renommée, avec cette légère dentelle en cachemire, résonne la voix du présentateur au-dessus de sa tête. Tandis que l'épais velours, lui, montre un dragon descendre à terre en quête d'amour.
Seishu croise l'autre modèle, reflet antinomique de lui-même, puis arrivé au bout de la scène, rencontre brièvement le regard de Takemitchy et Hajime. Une esquisse de sourire lui échappe alors qu'il fait volte-face et repart dans l'autre sens. Presque sans s'en rendre compte, il se retrouve à nouveau dans les coulisses, le cœur battant et les mains moites. Il peine à réaliser, tant son passage a été rapide. Mitsuya et son équipe surgissent autour d'eux, les félicitent pour leur prestation tout en les aidant à se changer. Les derniers candidats défilent, puis vient l'heure de la délibération du jury.
Mais s'il affiche une expression calme, Seishu perçoit la tension qui émane de Mitsuya.
Il a placé beaucoup d'espoirs dans ce concours.
– Tu vas gagner, affirme-t-il tout à coup. Les jurés seraient idiots de ne pas te décerner le prix.
Mitsuya sourit mais ne répond rien. La voix du présentateur résonne alors à nouveau dans les haut-parleurs.
– Le vainqueur de l'édition 2009 du concours des nouveaux stylistes de la culture et de la mode japonaise est le numéro quinze : Mitsuya Takashi ! Venez sur scène !
Un mélange de surprise et d'euphorie traverse le visage de Mitsuya avant qu'il ne soit poussé par son équipe à rejoindre le présentateur sur le devant de la scène pour recevoir son prix. Depuis les coulisses, Seishu ne voit pas bien ce qu'il se passe, les explosions de joie de Yasuda et des autres couvrent les commentaires du jury et du gagnant, mais peu lui importe.
Mitsuya refait un passage en coulisses, où l'accueille un torrent d'applaudissement. Draken, Mikey et tous les anciens du Toman se sont faufilés entre les barrières de sécurité pour féliciter leur ami. Seishu a également droit aux compliments pour sa prestation, et il ne sait pas trop comment gérer toute cette attention. Il cherche du regard les silhouettes de ses compagnons dans la foule lorsqu'un poids tombe brutalement sur ses épaules. Seishu rit de l'enthousiasme de Takemitchy qui ne cesse de répéter à quel point il a été génial, et sensationnel, et incroyable – Seishu l'embrasse pour le faire taire.
Hajime le félicite à demi-mots, le regard fuyant. Troublé, Seishu cherche son contact mais les doigts d'Hajime se dérobent sous les siens. Il se remémore alors l'attitude renfermée de son compagnon, dans les coulisses : la voix lourde, les épaules basses, les lèvres pincées. Même pendant le défilé, lorsque Seishu l'a aperçu dans la foule, Hajime paraissait préoccupé.
– Hé, tout va bien ? demande Takemitchy, qui a lui aussi remarqué son humeur sombre.
– Ça va, je te dis, grogne Hajime avec un regard mauvais pour l'adolescent. Lâche-moi les basques.
Seishu fronce les sourcils. Il connaît Hajime depuis l'enfance, sait qu'il peut être un vrai connard quand il s'y met, mais il ne l'avait encore jamais vu parler aussi mal à Takemitchy. Ils n'ont toutefois pas la chance d'en apprendre plus : Hajime lâche un soupir furieux puis se fond dans la foule et disparaît. Le ventre de Seishu se noue. Il l'a trop souvent vu partir pour ne pas en être affecté.
Il croise le regard de Takemitchy, qui lui explique maladroitement que leur compagnon se comporte de façon étrange depuis qu'ils ont quitté les coulisses pour assister au défilé. Il ne comprend pas sa mauvaise humeur. Seishu non plus, et il craint le pire. Peut-être Koko ne supporte-t-il plus leur « petite vie bien rangée », appelé par le goût de l'argent – tout cet argent qu'il a perdu et qui lui manque parfois au point de le rendre invivable –, entraîné par le goût du danger, des gangs et du sang. Seishu croyait avoir laissé cette vie derrière lui, mais peut-être n'est-ce qu'une illusion de plus. Koko a toujours eu un don pour lui faire croire aux pires chimères. Peut-être que cet intermède avec Takemitchy n'était qu'une lubie passagère, une comédie, et voilà que Kokonoi retrouve son vrai visage, abaisse le masque et redevient l'homme brisé que Seishu est incapable d'atteindre, de sauver.
– Seishu ! s'exclame bruyamment Takemitchy.
Au vu des regards inquiets de leurs amis, cela fait un moment que son copain l'appelle sans qu'il l'entende. Mais il se soucie à peine de l'attention dont ils font l'objet, happé par le regard bleu de Takemitchy.
Sa présence l'apaise, le tire du cycle infernal de ses pensées pour le ramener à la réalité. Take a cet effet-là sur lui depuis qu'ils sont ensemble – et peut-être même avant cela. Il l'ancre dans le réel, chasse ses angoisses par sa seule présence. Ce détail, entre autres choses, le réconforte d'avoir Takemitchy avec eux lorsqu'il doute de leur avenir à trois.
– Où a-t-il pu aller ? souffle Take.
La peine dans son regard – bleu, si bleu – provoque comme un déclic.
Il sait où se trouve Hajime.
