Note : Voici le dernier chapitre ! Il ne reste plus qu'un épilogue que je publierai la semaine prochaine.


Chapitre 9

Hajime ne sait pas où aller, ni quoi faire.

Sans y penser, ses pieds le mènent au cimetière, droit vers la tombe d'Akane. Pourquoi revient-il toujours ici, après des années à fuir ce lieu de recueillement ? Est-il donc incapable de tourner la page et d'oublier la jeune fille ? Doit-il rester à jamais prisonnier de cet amour d'enfance ? Il voudrait tellement pouvoir s'en détacher, afin d'être avec Seishu et Takemitchy sans tout foutre en l'air comme il le fait tout le temps. Mais il n'arrive pas à lâcher prise. C'est plus fort que lui.

Lorsque Seishu a mentionné sa cicatrice, dans les coulisses, juste avant le défilé, le brasier de l'incendie lui est instantanément revenu. Les flammes et la fumée, l'odeur asphyxiante et la chaleur étouffante. Il a revu Akane s'éteindre à petit feu, branchée aux moniteurs de l'hôpital. Il a revu Inupi, son visage se confondant avec celui de sa sœur, lui dire qu'il aurait dû mourir à sa place. Parfois, il voudrait pouvoir effacer cette marque du visage de Seishu, pour faire disparaître ces souvenirs qui le hantent.

Ou peut-être pour faciliter la ressemblance avec Akane ? Il sait que c'est horrible. Hajime est un monstre.

Un putain de monstre égoïste et ignoble.

Il n'a même pas su être présent pour Seishu : son compagnon angoissait à la perspective du défilé et Hajime a été incapable de lui offrir le soutien dont il avait besoin. Alors que Takemitchy, lui, a tout de suite trouvé les bons mots. « On s'en fiche de ta cicatrice. » Lui ne juge pas Seishu sur cette foutue marque, il se fiche bien de son apparence physique, il le voit pour ce qu'il est réellement. Pas comme un survivant. Pas comme un substitut à sa sœur décédée. Hajime voudrait en faire autant. Il refuse de retomber dans le schéma destructeur qui l'a porté pendant des années, qui a manqué de le détruire. Il désire sincèrement construire autre chose avec Seishu, il ne veut plus lui rappeler le drame de son enfance. Il veut prouver à Seishu qu'il reste pour lui et non pour un fantôme. Il le veut tellement, mais en est incapable.

Parce qu'Akane est toujours là, au creux de son esprit, n'attendant qu'un détail pour ressurgir et peser sur son cœur. Il n'arrive pas à l'oublier, il n'arrive pas à dépasser sa mort. Ça fait tellement mal de penser à elle, alors il repousse la douleur au fond de sa poitrine, mais elle ne fait que ricocher contre ses côtes, croissant de jour en jour et le dévorant de l'intérieur. Il n'en parle pas à Seishu, il ne veut pas lui imposer cela après tout ce qu'il lui a déjà fait subir. Seulement Hajime n'arrive pas à encaisser. Il n'est pas assez fort. Il se tient au bord du gouffre, et chaque jour il a l'impression de sombrer, sans espoir de secours.

Il est assis par terre devant la stèle funéraire, ses genoux repliés contre lui et entourés de ses bras. Des larmes dont il a tout juste conscience coulent sur ses joues. Hajime les essuie précipitamment lorsqu'il entend des pas dans son dos. Il ne bouge pas lorsque Takemitchy s'installe à côté de lui, glissant un bras sur ses épaules et se collant à lui. Son contact le brûle – il ne mérite pas l'affection qu'il lui offre – mais il est incapable de le repousser. Il n'est capable de rien. Hajime n'est bon à rien. Il n'ose pas regarder Seishu qui s'assoit à son tour, sa jambe frôlant la sienne.

Hajime a encore merdé, il le sait.

– Je suis désolé, marmonne-t-il, la voix tremblante. Je-j'y arrive pas... j'arrive pas à l'oublier.

La main de Takemitchy se serre sur son épaule, redoublant ses larmes – même s'il ne mérite pas son soutien.

– Je ne veux pas que tu l'oublies, Hajime, souffle doucement Seishu.

Les mots lui font un coup au cœur. Il lève un regard perdu vers son compagnon.

Des larmes brillent dans son regard vert.

– Je sais ce que tu ressentais pour elle, ce que tu ressens encore. Et... ça me fait plaisir qu'Akane soit toujours aimée, même après sa mort. Je sais que tu l'as laissée partir, mais ça veut pas dire que tu dois complètement l'oublier.

– Faire le deuil, c'est pas tout effacer de la personne que tu as perdue, ajoute Takemitchy avec cette maturité qu'il a parfois et qui le fait paraître bien plus vieux qu'il l'est en réalité.

Les doigts de Seishu viennent se nouer aux siens.

– T'as le droit d'être triste pour Akane. Et tu peux me le dire quand ça te pèse trop.

– Je-je veux pas que tu penses que je suis encore en train de la voir à ta place, parce que c'est pas vrai, bafouille Hajime en crispant sa main sur celle de son compagnon. Je te jure, Seishu, que...

– Je sais.

Il s'approche à son tour pour le prendre dans ses bras. Et là, entouré des deux personnes qu'il aime le plus au monde, Hajime se sent enfin en sécurité. Il ne réalise qu'alors combien cette sensation lui est étrangère. Depuis combien de temps s'est-il habitué au danger, sa vie en suspens au-dessus du vide insondable de ses propres failles ? Alors, dans la chaleur de leur étreinte, il relâche tout, cette tension qui le maintient debout depuis si longtemps, tous ces sentiments brouillés et emmêlés qu'il a toujours repoussé sans jamais oser les exprimer. Et il chiale comme un gosse, un gamin perdu, minable, tellement minable, pourtant Seishu et Takemitchy restent là, le serrent encore plus fort. Il entend confusément leurs paroles de réconfort, s'y raccroche avec désespoir. Pour une fois, il s'autorise à y croire.

– T'as pas à garder tout ça pour toi, Hajime. Tu peux parler d'Akane, affirme Seishu. Je ne demande même que ça : parler d'elle. Ne pas l'oublier. On peut faire ça ensemble. Seulement...

Son compagnon l'invite d'une pression de la main à le regarder et Hajime redresse la tête, encore tremblant. La peine dans le regard de Seishu lui retourne l'estomac.

– Ne pars plus comme ça, s'il te plaît. Quand tu prends la fuite comme tout à l'heure, je... j'ai l'impression de te perdre pour de bon, de te voir disparaître, comme si je n'allais plus jamais te revoir...

Un haut-le-cœur le précipite dans les bras de Seishu. Hajime s'accroche à ses épaules, en larmes, marmonnant un mélange d'excuses et de promesses, jurant de ne plus jamais partir, de rester pour de bon, pour toujours, avec eux deux, parce qu'il tient trop à eux pour imaginer les perdre – mais il l'imagine, bien trop souvent, et ça le démolit à chaque fois. Ses compagnons pleurent eux aussi, leur étreinte devient un mélange confus de mots et de larmes, pourtant lorsque l'émotion s'apaise, Hajime se sent étrangement léger, comme libéré d'un poids.

– Parle-moi quand ça va pas. Parle-nous.

– Promis.

Ils sont toujours devant la tombe d'Akane, quasiment assis les uns sur les autres, mais ils s'en fichent. Ils ont besoin de ça. Le silence se dépose sur eux comme un voile léger, apaisant. Une pièce de plus semble s'être mise en place dans leur relation. Hajime ressent avec une acuité accrue la présence de ses compagnons, les liens qui les unissent.

Comme si les choses rentraient enfin dans l'ordre.

– Elle était comment ? Akane ? demande Take au bout d'un moment.

Hajime réalise alors qu'il ne l'a jamais connue et ne doit pas savoir grand-chose d'elle. Il n'a pas besoin de regarder Seishu pour savoir quoi lui répondre. C'est tout naturellement qu'ils lui parlent d'elle, de ses grandes qualités et de ses petits défauts, des souvenirs mémorables et d'autres, plus anodins ; toutes ces petites choses qui faisaient d'Akane ce qu'elle était.

Elle est toujours là, avec eux. Mais ce n'est plus un fantôme. Juste un tendre souvenir.

.

Les semaines passent et leur relation évolue, s'enrichit, se renforce.

Après la visite au cimetière, Takemichi a réalisé que la réalité est moins idyllique qu'il l'imaginait au départ. Le passé entre Hajime et Seishu est trop lourd pour être balayé aussi facilement. Il avait à peine conscience de ce qu'il y a entre eux, commence tout juste à en prendre la mesure et sait qu'il ignore encore certaines choses. Ses compagnons parlent plus facilement d'Akane, du drame de leur enfance et du poids que les années ont déposé dessus. Mais certains détails sont encore marqués par le silence et l'ignorance. Le jeune homme comprend qu'il faudra du temps pour soigner ces vieilles blessures, qu'elles finiront par cicatriser mais ne disparaîtront pas totalement. Il l'accepte.

Takemichi porte ses propres blessures, après tout, et parfois la tentation est là de tout dire à ses compagnons. Parce qu'il veut tout partager avec eux, exactement comme ils partagent tout avec lui.

Même si c'est difficile, que ces discussions remuent des émotions qu'ils ne savent pas toujours gérer, l'effet libérateur a quelque chose d'euphorique, et il se sent plus proche d'eux chaque jour. Le sujet provoque parfois de violentes disputes, mais ils prennent toujours le temps de remettre les choses à plat. Alors c'est laborieux, parfois compliqué, mais Takemichi ne regrette rien. Parce que l'amour qu'il leur porte est fort, le transporte, lui redonne confiance en l'avenir – ce même avenir qui l'effraie au point qu'il refuse d'y retourner. Parce qu'il y a des éclats de bonheur dans leur vie, qui valent mille fois leurs pires engueulades.

Comme leurs sessions coiffures, où Seishu coupe les mèches d'Hajime pendant que ce dernier refait la coloration de Takemichi en regardant une émission débile à la télévision. Comme les balades à motos au beau milieu de la nuit. Comme les dimanches matins à cuisiner ensemble des gâteaux ou des biscuits. Ou encore la fois où Seishu a voulu embrasser Takemichi à travers la bulle de son chewing-gum et où ils se sont tous les deux retrouvés avec de la gomme plein le visage, sous l'exaspération blasée d'Hajime. Ou bien le jour où Seishu a voulu leur apprendre à marcher sur des talons – Takemichi fait d'étonnants progrès et n'est pas loin de se laisser convaincre de porter de telles chaussures à l'occasion.

Et les après-midi comme aujourd'hui, où ils sont affalés sur le lit, dans l'appartement, à s'embrasser et se taquiner sans guère se soucier du programme diffusé à la télévision. Les maladresses du début se sont effacées sous l'habitude, leurs lèvres et leurs mains se trouvent sans plus se chercher, dans une chorégraphie qui fait frémir Takemichi. Il se ravit de leur contact, de la chaleur de leurs corps contre le sien, de leur odeur devenue familière. Le désir s'éveille dans ses veines, comme bien souvent, de plus en plus fort même s'il s'efforce de le maîtriser. Il a envie d'eux, bien sûr, ses fantasmes se multiplient lorsqu'il est seul mais il ne veut pas qu'ils se précipitent. Le sujet est délicat pour Seishu et Hajime.

Pendant longtemps, ils n'ont couché ensemble que pour de mauvaises raisons, et ils lui ont avoué n'avoir rien retenté depuis l'histoire de Nagoya. Takemichi le comprend, et ne veux pas tout faire foirer à présent qu'il fait partie de l'équation.

Pourtant le désir est là, Takemichi devine leur envie en reflet de la sienne.

Il voit Seishu glisser ses doigts sous la chemise d'Hajime et il ne résiste pas à la tentation d'y joindre les siens, effleurant la main fraîche de l'un tout en parcourant la peau chaude de l'autre, arrachant des soupirs rauques à Hajime. Il cherche leurs lèvres, les embrasse tour à tour et laisse échapper un gémissement lorsque c'est son propre tee-shirt qui est retroussé pour dégager ses côtes. Ils sont en train de basculer, et même si Takemichi ne rêve que ça, il se redresse un peu, juste assez pour croiser leur regard.

– Vous êtes sûrs ? lâche-t-il dans un frémissement.

C'est pourtant lui qui n'a aucune expérience en matière de sexe, mais Takemichi sait que cette « première fois » revêt une importance particulière pour ses deux compagnons. Il les voit échanger un regard.

Il les connaît suffisamment à présent, pour deviner l'hésitation d'Hajime, qui esquisse un geste pour mettre fin à leur échange, par honte ou par culpabilité. Tout comme il perçoit l'assurance de Seishu avant même qu'il lève la main pour agripper le col de leur compagnon et l'entraîner dans un baiser brûlant. Takemichi gémit de les voir si passionnés, son désir grimpant en flèche alors qu'il commence à durcir. Ses mains se crispent sur leurs hanches.

– J'suis sûr, assure Seishu en relâchant enfin Hajime. Et toi ?

Il y a une pointe de défi dans sa voix, qui colore les joues d'Hajime de rouge. Un sourire narquois relève ses lèvres tandis qu'il acquiesce, puis ils se tournent tous deux vers Takemichi qui n'attend que ça.

Ils se découvrent alors d'une nouvelle façon. Leurs gestes sont fébriles, leurs baisers empressés, mais la tendresse fleurit à même leurs peaux. Ils sont maladroits parfois, à nouveau, des éclats de rire leur échappent alors qu'ils se perdent dans un entremêlement de bras et de jambes, le lit étant presque trop petit pour eux trois. Le plaisir les emporte, ne laissant dans son sillage que les soupirs de leurs noms – et seulement les leurs.

Takemichi termine avachi en travers du lit, légèrement abruti par l'orgasme, sous le regard amusé de Seishu et Hajime qui dessinent du bout des doigts des arabesques invisibles sur sa peau nue.

– C'est le plus beau jour de ma vie, du passé comme du futur, marmonne-t-il.

– Comment ça ?

– Le voyage dans le temps. Je le faisais tout le temps avant, sauf que j'ai arrêté maintenant. Trop épuisant. Mais j'suis content d'être resté. Sinon j'vous aurais pas connus...

À travers sa torpeur, il perçoit la surprise et l'incompréhension de ses compagnons.

– Qu'est-ce que tu racontes, Take ?

– C'était le pied au point de te faire délirer ? ricane Hajime.

Takemichi se redresse brusquement en réalisant ce qu'il vient de révéler, sans même y prendre garde. Trop en confiance, il s'est relâché sans faire attention. Ou alors c'est son envie de tout leur dire qui a resurgi de façon inconsciente.

Quoiqu'il en soit, il ne peut plus reculer. Il pourrait lâcher une blague, détourner l'attention, faire croire à une divagation sans importance, mais il déteste l'idée de leur mentir. Il ne veut pas de ça, même s'il craint presque autant qu'ils refusent de le croire, se moquent de lui ou le prennent pour un fou. Il s'assoit lentement, le cœur douloureux et la gorge nouée.

Seishu et Hajime perçoivent son appréhension et l'observent avec plus d'attention.

– C'est... c'est la vérité. Je ne sais pas comment l'expliquer...

Il se retrouve alors à tout leur raconter, depuis la première ligne temporelle jusqu'à aujourd'hui. Ils l'écoutent sans rien dire, Seishu posant parfois une question, mais sans faire aucun commentaire. Et alors qu'il approche de la fin de l'histoire, son angoisse monte progressivement. Il n'ose même pas les regarder en face.

– Je sais que ça a l'air dingue. J'ai cru le devenir, parfois... avoue-t-il.

– C'est digne d'un asile, ouais, lâche Hajime avec ironie. Mais ça explique certaines de tes tendances suicidaires, quand tu te mets bille en tête contre beaucoup plus fort que toi.

Takemichi lève légèrement les yeux. Son compagnon affiche un sourire torve, et soudain il ne sait plus lire en lui, n'arrive pas à savoir s'il se fout de sa gueule, s'il le taquine ou... Seishu donne une tape à l'arrière du crâne d'Hajime, ce qui lui arrache une grimace. Puis Seishu se tourne vers Takemichi, l'air sérieux – trop sérieux.

– C'est vraiment incroyable comme histoire. Et il y a des parts d'ombre, note-t-il. Pourquoi as-tu cette capacité ? Pourquoi est-elle reliée au frère d'Hinata ? Pourquoi douze ans ? Et que devient le toi du passé lorsque tu occupes sa place, comme maintenant ?

Takemichi se mord la lèvre, parce que ces mêmes questions lui ont déjà tourné cent fois en tête et qu'il n'a aucune réponse à lui offrir, rien pour justifier ces zones de flou. Hajime jette un coup d'œil surpris à Seishu, visiblement étonné qu'il ait pensé à de tels détails aussi vite.

– D'un autre côté, il y a trop de détails pour que tu l'aies inventé de toutes pièces, reprend Seishu. Et même si tu avais préparé ton coup à l'avance, je ne vois pas l'intérêt d'imaginer une telle fiction juste pour nous mener en bateau.

– C'est vrai, reconnaît lentement Hajime.

Il hésite un bref instant puis fronce les sourcils :

– Ça veut dire qu'en vrai, t'es plus vieux que nous ?

– Euh ouais... enfin, en théorie...

– T'as quel âge en vrai ?

– J'avais vingt-six ans lors du premier voyage, explique Takemichi. Mais avec tout ce qui s'est passé, les aller-retour... Je sais plus trop, en fait. Mais je suis toujours moi... Enfin, je reste le même, quoi, je veux dire...

Il s'emmêle les pinceaux, sans trop savoir ce qu'il veut dire.

– Chelou.

Takemichi se mord la lèvre inférieure, toujours nerveux.

– Alors vous... vous me croyez ?

Seishu hausse les épaules.

– Je te fais confiance, Take.

Hajime soupire et se passe la main dans les cheveux.

– Ouais, moi aussi.

Le soulagement tombe si violemment sur Takemichi que les larmes lui viennent aux yeux. Hajime en profite pour se foutre de lui, bien sûr, mais puisqu'il connaît son point faible – Seishu le lui a révélé – Takemichi n'hésite pas à s'en servir et se jette sur lui pour lui chatouiller les côtes. Seishu est rapidement impliqué dans la partie et ils se chamaillent comme des enfants, manquant de tomber du lit dans leur jeu puéril.

– J'peux te poser une question, Take ? fait Seishu, lorsqu'ils se sont calmés.

– Bien sûr.

– Pourquoi tu as tenu à rester ici, au lieu de retourner dans le futur ?

Takemichi ne répond pas tout de suite. Les excuses qu'il se répète depuis plus de trois ans résonnent sous son crâne, sa volonté à rester sur place pour veiller sur ses amis, la lassitude de ces aller-retour incessants, l'envie de profiter de son adolescence comme un gamin normal – même s'il n'est plus un gamin depuis longtemps et qu'il n'a rien de normal.

Mais pour être tout à fait honnête, ce ne sont que des excuses.

– J'ai peur, avoue-t-il tout bas, les yeux fixés au plafond. J'ai peur d'y retourner et de trouver un futur encore pire que les autres. J'ai peur d'avoir encore échoué, de devoir tout recommencer, encore une fois.

Le poids sur son estomac lui pèse tellement qu'il n'est pas sûr d'être capable de se lever. Sans rien dire, Hajime et Seishu se collent contre lui et l'entourent de leurs bras. Ils ne disent rien, mais ils sont là, et c'est tout ce dont Takemichi a besoin. Peut-être bien que quelques larmes coulent sur ses joues mais il y fait à peine attention.

Il finit par prendre une longue inspiration.

– Mais j'ai une autre raison de vouloir rester, maintenant.

– Laquelle ?

– Si je repars dans le futur, je n'aurais aucun souvenir des douze années à venir. Des années que je veux passer avec vous deux, et dont je veux me souvenir, dans les moindres petits détails.

Hajime le serre un peu plus fort et Seishu lui sourit doucement.

– C'est une excellente raison.