Chapitre 1 :

"Je m'attendais à plus, mais j'espérais moins."

Il ne la regarde pas. Ses yeux sont sur l'horizon, ses pensées déjà tournées vers le siècle de ténèbres qui s'annonce.

Paris. Il sait déjà que ses pas l'y mèneront. Il lui reste une ancienne planque dans la capitale. Rien d'extravagant, juste un petit espace qu'il a acquis dans les années 20 au premier étage d'un bâtiment délabré. Il n'y a pas mis les pieds depuis cette mission en 1973, celle où ... Peu importe. L'acte de propriété est encore à son nom.

L'appartement doit probablement avoir été envahi par les rats et les cafards depuis le temps. Il se souvient toutefois y avoir laissé quelques bouteilles de vieux whisky pur malt. Pas assez pour qu'il puisse s'y morfondre un siècle sans avoir à en ressortir, mais suffisamment pour mourir quatre fois d'intoxication avant que le jour ne se lève.

"Tu n'écoutes pas, Booker."

Je ne veux pas si ça veut dire t'écouter me faire tes adieux. Je ne veux pas si ça doit être la dernière fois. Ne me laisse pas, Andy. Ne me laisse pas vivre dans un monde où tu n'y es pas. Andy.

"Je ne te reverrai pas", dit-il à la place.

C'est censé être une simple déclaration, l'annonce d'un fait irréfutable. Pourtant, elle est là, cette légère interrogation à la fin de sa phrase. Cette hésitation à peine perceptible.

Booker n'est pas idiot, loin de là. Il sait que leur histoire n'a rien d'un conte de fées. Aucune magie, aucun guide bienveillant. Pas de destin, peu importe ce qu'en disent Joe et Nicky. Juste du hasard et une bonne dose de malchance. Malgré cela, il y a cette infime partie de lui, celle qui est morte avec son plus jeune fils, qui continue d'espérer que Andy sera là, sur cette jetée, le siècle prochain.

(C'est cette même partie de lui qui lui chuchote de s'attarder un peu plus longtemps au lieu de fuir immédiatement pour Paris, juste au cas où l'un des deux hommes sur les marches serait soudainement pris de remords).

(Il est prêt à croire au destin, à Dieu, ou même Marraine la bonne fée si cela arrive).

"Ne sois pas si sûr, Book. Qui peut savoir ?"

Booker ne se bat pas pour une fois ; il a besoin d'y croire, ne serait-ce que pour avoir la force de la regarder partir aujourd'hui. Il la laisse le prendre dans ses bras même s'il sait qu'il ne le mérite pas. Il essaye d'ignorer ses anciens compagnons qui attendent plus loin, – sait qu'il n'obtiendra aucun au revoir de leur part –, mais ses yeux ne cessent de revenir vers eux.

Vers Joe qui ne peut le regarder sans ressentir le besoin de le tuer.

Vers Nicky, habituellement si doux, incapable de faire disparaître la ligne sévère qui s'est dessiné entre ses sourcils.

Vers Nile, si jeune et déjà si forte, à qui revient le lourd fardeau d'apaiser le goût amer de la trahison que ses actes ont fait naître chez les trois autres.

"Pourquoi vous êtes dans mes rêves ?"

C'est le ton juvénile plus que le sens des mots qui le sortent de ses pensées. Il s'arrache des bras d'Andy et porte instinctivement sa main à l'arme dissimulée sous sa veste.

(Pour sa défense, ces derniers jours ont été éprouvants pour tout le monde).

Andy réagit plus vite (mieux ?) que lui. Elle attrape sa main avant que son geste ne devienne trop évident. Un sourire factice sur le visage, elle se place devant lui. Un vieux réflexe qu'elle va devoir abandonner si elle veut survivre plus que quelques années.

"Bonjour petite, d'où est-ce que tu viens comme ça ?" Demande-t-elle doucement à l'enfant devant eux.

Parce qu'il s'agit bien d'une enfant, ou une adolescente à bien y regarder. Treize ou quatorze ans peut-être mais pas plus. Des longs cheveux noirs emmêlés comme s'ils n'avaient pas été brossés depuis des semaines. De grands yeux bruns fixés sur eux. Elle est petite, lui arrive à peine à l'épaule, et semble prête à s'envoler au premier coup de vent. Une impression accentuée par le vieux cardigan gris qu'elle porte, si grand que ses mains disparaissent dans les manches.

Elle ne porte pas de chaussures, note distraitement Booker. Ses pieds sont nus sur le sable malgré le froid mordant de février.

"Pourquoi vous êtes dans mes rêves ?"

Sa voix est plus forte cette fois, plus exigeante. Suffisamment pour que les trois autres immortels se décident à quitter leur perchoir pour traverser le no man's land qui les sépare de Booker.

Nicky et Andy échangent un regard, le même qu'ils utilisent sur le champ de bataille quand il devient évident qu'ils doivent revoir leur stratégie. Nile s'approche de Booker et cogne son épaule contre la sienne, un soutien. Joe se place quelque part derrière l'enfant, faisant barrière de son corps dans l'hypothèse où elle aurait l'idée de fuir avant qu'ils aient des réponses.

Inutile. C'est elle qui s'avance un peu plus loin dans le cercle qu'ils ont formé. C'est elle qui veut des réponses.

"Pourquoi vous êtes dans mes rêves ?" Répète-t-elle pour la troisième fois.

Un touriste s'arrête une seconde pour les dévisager. Leur étrange groupe commence à attirer l'attention. Ou peut-être est-ce ce mélange de peur et d'espoir que dégage l'enfant. Comme s'ils représentaient la réponse à des années d'interrogation. Son dernier espoir.

Peut-être est-ce le cas, pense Booker.

Il se revoit deux siècles plus tôt, couché à côté de l'arbre qui l'a vu mourir, la corde encore autour du cou. Les souvenirs de cette nuit-là sont vagues, mais il se souvient avoir posé une question similaire, sur un ton tout aussi désespéré, à ceux qui deviendraient sa famille.

Avant que tu ne gâches tout, lui rappelle une voix traître.

"Tu dois nous confondre avec quelqu'un d'autre, petite", s'avance Andy. "Où sont tes parents ?"

Booker voit ce qu'elle essaye de faire. Les rêves sont une chose courante pour le commun des mortels, qui ne voient dans les leurs que des visages qu'ils ont aperçu éveillé. Ils sont déjà venus sur cette jetée il y a quelques années. Les probabilités qu'ils l'aient déjà croisée sont minces mais pas inexistantes.

Booker comprend que Andy cherche à éliminer toute éventualité avant de passer à la plus complexe, mais il sait aussi qu'il n'est pas le seul à voir ce regard suppliant dans ses yeux. Il sait qu'il n'est pas le seul à se souvenir d'avoir été un jour aussi perdu. Et peut-être que ce n'est rien, juste une coïncidence. Mais il y a aussi cette infime chance que ce soit réel, et qu'ils aient la réponse à sa question.

Une infime chance qu'ils puissent apaiser les doutes et les peurs de cette enfant.

C'est sans doute ce qui le pousse à vouloir briser le cercle d'immortels pour s'avancer vers elle.

"De quoi est-ce que tu rêves ?"

"Book."

Il reconnaît l'avertissement dans la voix d'Andy. Trop de coïncidences, trop de possibilités, si peu de temps après leur capture.

Ça pourrait être un piège, dit son regard quand il croise.

Ça pourrait ne pas l'être, répond le sien.

(Il ignore la voix dans sa tête qui lui dit qu'aider cette enfant ne l'absoudra pas de ses péchés).

(Il ignore cette voix qui lui murmure que découvrir un nouvel immortel ne mettra pas fin à son exil avant même qu'il ne commence).

L'enfant continue de les fixer, les yeux écarquillés. Son regard passe sur chacun d'entre eux, fait le tour du cercle, puis recommence, comme si lâcher des yeux l'un d'entre eux ne serait-ce qu'une seconde les fera disparaître dans l'instant. Comme si elle ne savait pas sur lequel se concentrer en priorité. Finalement, elle se décide sur Booker, le plus proche d'elle pour le moment.

"De vous", répond-t-elle. "Il y a du sang, et des méchants. Des rires, beaucoup, et parfois des pleurs. Un homme … mort sur le toit d'une voiture. Des corps attachés sur des lits."

Booker voit l'hésitation sur son visage quand elle se tait. Elle ne dit pas tout, ne sait pas si elle le peut sans passer pour une enfant à l'imagination trop fertile. Ces propos sont déjà accablants en soi. D'autres qu'eux auraient ris avec indulgence, mais eux ne peuvent pas.

Il a senti Nile se tendre à ses côtés à la mention de l'homme mort. Il n'a pas non plus manqué le regard furieux de Joe, lancé dans sa direction au rapport de leur récente captivité.

Il n'y a rien qu'elle ne puisse dire qui pourrait effacer de leur esprit la réalisation que leur famille vient sans doute de s'agrandir (encore).

A peine quelques secondes écoulées, quelques mots échangés, et leur monde vient d'être bouleversé une fois de plus.

"Je me noie."

Sa voix est si faible qu'il manque presque le sens de ses mots. L'inspiration brusque de Andy vaut plus que n'importe quelle explication cependant.

"Je me noie toutes les nuits. Pourquoi ?" Le supplie-t-elle.

De nombreuses réponses lui viennent à l'esprit : « parce que nous sommes maudits » ou encore « un malheur ne vient jamais seul, ça serait trop facile sinon ». Peut-être aurait-il opté pour un simple « moi aussi, je me noie », si Nicky n'avait pas répondu à sa place.

"Ce n'est pas toi."

Il s'agenouille à côté de l'enfant, l'obligeant à se détourner de Booker.

"Elle s'appelle Quynh. C'était l'une des nôtres. Tout comme toi visiblement, piccola."

Joe s'avance à son tour pour poser la main sur l'épaule de son mari. Booker s'éloigne à chaque pas qu'il fait.

A les voir là tous les trois, Booker commence déjà à imaginer la petite famille qu'ils pourraient former lorsqu'il sera en exil. Apparaît très clairement dans sa tête une image : l'arrière d'un jardin quelque part à Malte ; une enfant qui court après un chien sous l'œil amusé de ses pères d'adoption ; ses deux tantes riant à l'ombre d'un arbre ; et quelque part au loin, tout là-bas, à l'entrée du jardin, un homme brisé qui les observe quelques instants avant de faire demi-tour et de s'éloigner définitivement.

L'image est si précise que Booker peut presque sentir la chaleur du soleil de Malte sur sa peau. Si claire que …

L'enfant recule. Elle s'écarte des époux immortels et chacun de ses pas la rapprochent un peu plus de Booker. Jusqu'à ce que sa main trouve le moyen de s'accrocher à la veste du français. Booker tente de s'éloigner – ce n'est pas à moi que tu dois faire confiance, gamine, je ne suis pas eux – mais sa main s'agrippe à lui et refuse de lâcher prise.

Je n'ai rien fait, veut-il dire à Joe et Nicky. Il se contente de demander silencieusement de l'aide à Nile, se tournant vers elle.

"Abigaël Paola Cortes ! Veux-tu bien lâcher cet homme, pour l'amour de Dieu ?"

L'enfant, Abigaël ?, sursaute et se rapproche de lui, jusqu'à se cacher derrière son bras. Sa petite main ne desserre pas sa prise sur sa veste, ce qui oblige Booker à l'entourer de ses bras malgré sa réticence.

Une femme s'approche d'eux. Elle ressemble à l'une des infirmières de l'hôpital où son fils cadet avait vécu ses derniers jours : un visage qui a pu semblé doux par le passé mais qui garde les traces de jours trop amers ; le regard d'une personne qui a vu le pire chez l'être humain et qui a arrêté de croire en des jours meilleurs ; une femme au cœur endurci par l'expérience.

"Qu'est-ce que je t'ai dit avant de partir, jeune fille ?" Sermonne-t-elle lorsqu'elle s'arrête près d'eux. "Je t'ai demandé de rester avec le groupe. Je ne vais pas passer l'après-midi à tous vous courir après, que Dieu m'en garde. Et lâche cet homme, voyons."

Le groupe en question est un ensemble d'enfants et d'adolescents qui jouent sur le sable plus loin, entourés de quatre adultes. Booker aurait pu croire à une sortie scolaire si les enfants n'avaient été vêtus de gris et de blanc, et si deux des adultes avaient été autre chose que deux hommes à l'allure de videurs déguisés en infirmiers.

"Je suis désolée pour la petite", s'excuse la femme. "Elle ne s'accroche pas aux inconnus de cette manière habituellement."

Nous ne sommes pas des inconnus et elle le sait, veut dire Booker. Il est de nouveau devancé, par Andy cette fois, ce qui est peut-être mieux. Moins d'occasion de tout foutre en l'air (encore).

"C'est rien", sourit Andy. "Elle a dû sentir qu'elle pouvait lui faire confiance."

L'ironie de la situation n'échappe pas à Booker. Ni à Joe d'ailleurs, dont le reniflement moqueur lui parvient. La ligne sévère qui s'approfondit un peu plus sur le front de Nicky attire son attention. La culpabilité l'assaille à nouveau.

Booker essaye de s'écarter de l'enfant, sans succès. Il est conscient, qu'en y mettant la force nécessaire, il pourrait la faire lâcher prise. C'est un guerrier de deux cents avec une expérience certaine en combats rapprochés. Mais bien qu'il ait commis de nombreuses erreurs au cours de sa longue vie, blesser un enfant n'en a jamais fait partie.

"Ce n'est pas une raison pour en oublier ses manières. Allons, jeune fille. Approches. Nous rentrons. Le bus va nous attendre."

"Je ne veux pas", murmure l'enfant de là où elle est cachée. "Je ne veux pas y retourner."

"Voyons, Abigaël, tu ne peux …"

"Tout est réel", dit-elle d'une voix plus forte, écartant son visage du bras du français. "Ils sont réels."

Sa voix est pleine d'espoir et, putain, ça fait mal.

C'est comme se regarder dans un miroir. Il connaît ce sentiment.

C'est comme sauter du haut d'une falaise. La liberté, l'impression de voler, c'est grisant, mais seulement un instant. Jusqu'à ce que vienne la désillusion. L'espace de quelques secondes, on domine le monde. On pense avoir tout compris. On pense avoir trouver la réponse à toutes nos questions et, avec, une raison de vivre. Jusqu'à ce que ces quelques secondes passent et, là, on voit le sol se rapprocher et on comprend que, peu importe à quel point on peut être heureux à cet instant, on finira par s'écraser.

C'est le karma, l'équilibre des choses. C'est sa vie. Booker le sait : le bonheur ne suit pas le bonheur. Non, c'est la désillusion, la peur et le deuil.

Comme pour Booker il y a quelques décennies, la fatigue remplacera l'espoir dans ses yeux un jour.

Il voit sa famille se tendre autour d'eux, des regards s'échanger. La peur est aussi présente, celle d'être découvert. Mais la femme ne réagit pas comme ils auraient pu s'y attendre. Elle soupire et la déception remplace l'agacement sur son visage.

"Tu as dit que tu n'avais plus de rêves", dit-elle, accusatrice. "Dois-je comprendre que tu nous as menti ?"

"Je… Oui, mais j'avais raison."

"Abigaël, nous en avons déjà discuté."

Elle se tourne vers eux, ignorant l'enfant qui tente de se défendre.

"Je suis sincèrement désolée pour le dérangement. Abigaël a toujours eu trop d'imagination. Le psychiatre de notre établissement dit que c'est normal à son âge, ce besoin d'attirer l'attention par le mensonge, mais ça ne lui attire surtout que des ennuis. Elle sait ce que je pense des mensonges."

"Quel genre d'établissement a … ?" Commence Nile avec prudence.

"Je ne mens pas !" S'exclame l'enfant qui se détache enfin de Booker. "Je ne mens pas. Ils sont réels. J'avais raison. J'avais raison ! Tout est réel. Dites-lui. Dites-lui que je ne mens pas. S'il vous plaît."

Sa voix se casse sur ce dernier mot et Booker, lâche qu'il est, détourne le regard. Nicky attrape la main de Joe et la serre, s'y accroche. Nile piétine sur place, tentée de s'avancer (elle aurait pu être à sa place il y a peu), mais un regard d'Andy la retient.

Andy, douce Andy. La plus forte d'entre eux. La plus vieille également. Celle qui leur a appris à se cacher de ce monde. A survivre peu importe le coût ; peu importe les mensonges.

"S'il vous plaît."

Un simple murmure. Elle commence à comprendre, pense amèrement Booker. Il repense aux paroles prématurées de Nicky plus tôt : c'était l'une des nôtres. Tout comme toi maintenant. Il repense à l'espoir dans sa voix, qui disparaît comme prévu mais bien plus tôt qu'il ne l'aurait cru.

Bienvenue dans notre monde, petite.

(Je suis désolé que ce soit tombé sur toi).

(Désolé qu'on ne soit pas plus imprudents).

"Dis-lui", lui demande-t-elle et Booker acquiesce presque.

"Ça suffit, Abigaël. Nous en rediscuterons plus tard."

La femme – l'infirmière, Booker en est certain maintenant – fait signe à son groupe, et les deux hommes s'en détachent pour venir vers eux.

"Reconduisez-là au bus", leur ordonne-t-elle. "Je vous rejoins avec les autres."

"Non ! Je ne veux pas y retourner."

Elle s'accroche à nouveau au bras du français, avec bien plus de force cette fois. Les larmes ont commencé à couler sur ses joues.

"Ne les laisse pas m'emmener", le supplie-t-elle.

"Tu dois rentrer chez toi", répond automatiquement Booker (parce que c'est ce qu'on attend de lui).

Ça va aller, veut-il dire à la place. Ils vont venir te chercher. Ils ne te laisseront pas seule. Tu ne les a pas trahi, toi. Tout ira bien. Ils vont venir te chercher. Soit patiente.

Booker a perdu tous ses repères ces dernières heures – tout ce en quoi il croyait – mais, s'il y a bien une chose dont il est certain, à laquelle il croit, c'est qu'ils n'abandonneront pas l'enfant. Pas s'il y a un risque qu'elle soit des leurs. Pas avec la menace qui pourrait toujours peser sur eux.

Comme s'ils attendaient son aval, les deux hommes s'approchent d'elle et attrapent chacun un de ses bras. Elle se débat aussitôt. Ses cris traversent la plage, attirant l'attention des passants, même si aucun ne fait mine de s'interposer. Elle se débat mais ne peut rien faire face à la force brute de deux hommes adultes. La douleur sur son visage est réelle.

"Vous lui faîtes mal", gronde Joe.

Il a lâché la main de Nicky. Ses poings se serrent et se desserrent à ses côtés. Le regard d'avertissement d'Andy n'est pas suffisant pour l'empêcher d'avancer. Peut-être parce que, comme Booker, Joe l'a vu porter sa main à son arme et avancer d'un pas avant de s'arrêter. Il s'apprête à attraper l'homme le plus proche de lui quand Nicky le tire en arrière.

Booker n'entend pas ce qui se dit entre eux ensuite mais il ne doute pas que cela fait écho à ses propos pensées.

Ils vont venir te chercher.

(Il n'est pas assez naïf pour penser qu'ils le laisseront rester et aider).

"C'est une enfant. Faîtes attention", prévient Andy, un soupçon de menace dans la voix.

"Ce n'est pas la première fois que nous avons à gérer ses crises, Madame", répond tout aussi sèchement l'infirmière.

La suite se déroule aussi vite que ça a commencé. L'un des hommes saisit l'enfant et la porte désormais dans ses bras. Il ignore ses coups tout aussi bien que ses cris. Eux ne peuvent pas. Chacun d'entre eux est une accusation. Une supplication.

Booker se détourne, et s'éloigne dans l'autre sens. Il ne veut pas voir sur son visage le désespoir qu'il entend dans sa voix. Il ne veut pas y voir le même regard trahi qu'il a vu sur chacun des membres de sa famille.

Il sait que se détourner d'elle est un choix qu'ils ont implicitement pris ensemble, le seul qu'ils pouvaient prendre sur cette place à cet instant, alors pourquoi a-t-il l'impression d'avoir à nouveau échoué ?

"C'est réel ! Je me noie", entend-t-il. "Je me noie !"

Je sais.

Je me noie aussi.

Les cris continuent, s'éloignent, puis disparaissent simplement, et Booker ne se retourne pas. Il ne se retourne pas quand Nile le rejoint et lui murmure : ça ira. Il reste là où il est et ignore les chuchotements agités des trois autres immortels.

Il ne se retourne pas.

Ses yeux sont fixés sur l'horizon, mais il ne voit qu'une enfant dans un vieux cardigan gris si grand que ses mains disparaissent dans les manches.