Chapitre 2 :
Ils sont de retour chez Copley, moins de huit heures après l'avoir quitté. Dire qu'il n'est pas heureux de les voir débarquer (à nouveau) à sa porte est un euphémisme. La présence de Booker encore parmi eux le surprend mais il garde ses questions jusqu'à ce qu'ils soient tous réunis dans son bureau.
Encore une fois - ça a l'air d'être devenu sa nouvelle normalité au cours des dernières heures - Booker se tient à l'écart du reste du groupe. Il observe en silence la scène qui se déroule sous ses yeux, le dos appuyé contre la porte qu'il n'a pas réussi à quitter. Son regard vacille entre Andy, le mur couvert de leurs exploits derrière elle, et la tâche désormais brunie sur le tapis autrefois immaculé.
Preuve intangible de sa traitrise et de sa lâcheté.
Il essaye de se concentrer sur Copley, qui prend la nouvelle avec plus de sang-froid que lui, mais échoue pitoyablement.
La trêve temporaire instaurée de force par Andy est fragile. Booker se sent comme un agneau au milieu d'une meute de loups. Un mouvement brusque, une parole malencontreuse, et c'en est fini de lui.
Ne fais pas de vagues, se dit-il. Ne merde plus.
Réjouis-toi d'avoir le droit à quelques jours supplémentaires avant l'exil inévitable.
(D'avoir encore une utilité à leurs yeux).
Alors il reste là où il est, en sécurité près de la seule sortie de la pièce. Les yeux sur Copley et Andy, mais toute son attention concentrée sur les menaces environnantes.
Booker est un soldat. Il a appris à rester vigilant, à toujours être sur ses gardes. Il n'aurait pourtant jamais pensé devoir l'être entouré de sa famille, bien qu'il aurait dû s'y attendre. Il a scellé son destin à l'instant même où il a accepté de revoir l'ex-agent de la CIA après cette première mission. C'était inéluctable.
Sa main glisse à sa ceinture, à la recherche de la forme familière et réconfortante de son arme. Elle ne rencontre que du vide.
Bien sûr. Ils le lui ont retiré, se souvient-il. Une condition de Joe à sa présence auprès d'eux un peu plus longtemps. Les autres ont accepté. Ils ne lui font plus confiance avec une arme.
Ils ne lui font plus confiance du tout.
Son mouvement ne passe pas inaperçu. Le regard de Joe est sur lui. Booker laisse tomber sa main et se force à ne pas bouger. Il devrait détourner le sien, ignorer l'autre homme jusqu'à ce que son attention s'éloigne de lui (jusqu'à ce que le danger passe). C'est la meilleur chose à faire - faire profil bas - , mais, putain, Booker n'a jamais baissé les yeux devant qui que ce soit, et c'est pas maintenant qu'il va commencer. Peu importe sa honte et sa culpabilité.
"Booker", murmure Nile depuis son fauteuil, comme un avertissement.
La colère de Joe est comme un feu de forêt - brûlant, inarrêtable, et dévastateur - là où celle de Nicky s'apparente au vent qui précède la tempête - froid et lointain, mais mortel si on s'en approche trop. La suite n'a donc rien d'étonnant pour Booker.
Joe se redresse et fait un pas dans sa direction, les poings fermement serrés. Le français ne doute pas que l'autre homme le frappera s'il en a l'occasion - et il sait, n'a aucun doute, qu'il le laissera faire - mais Nicky est sur lui la seconde d'après, une main posée sur son torse pour l'empêcher d'avancer. Un léger signe de tête, et Joe recule, guidé par l'italien, jusqu'à la fenêtre vers laquelle il se tourne.
(A une autre époque, avant tout cela, Booker aurait rit, remercié Nicky pour sa réactivité, mais rappelé qu'il peut gérer un Joe en colère).
(A une autre époque, Nicky n'aurait pas arrêté Joe. Ils se seraient battus, auraient évacué leur colère réciproque, puis se seraient effondrés sur le sol pour lécher leurs blessures, riant de leur bêtise).
(A une autre époque, Booker aurait riposté).
"Vous en êtes certain ?" Demande Copley.
Il est debout contre son bureau, avec dans sa main le croquis que Joe a fait pendant le trajet en voiture. Booker sait ce qu'il voit. Une adolescente chétive aux yeux apeurés. Pas une guerrière ou un soldat. Juste une enfant qui n'aurait jamais dû être liée à eux.
"Nous ne sommes sûrs de rien", répond Andy. "Ça n'aurait jamais dû arriver, pas sitôt en tout cas, mais nous ne pouvons pas ignorer cette possibilité. Pas alors que le risque est aussi grand."
Booker peut entendre les mots qu'elle ne dit pas et, au regard de la subite tension qui apparaît dans la pièce, les autres aussi.
Leur méfiance envers l'ancien agent n'a pas disparu en même temps que Merrick. Aucun d'entre eux n'exclut la possibilité qu'il ait pu leur tendre un nouveau piège, par le biais de cet enfant.
Sans grande surprise, l'insinuation n'échappe pas à Copley.
"Je n'ai rien à voir avec ça", se défend-il, les mains levées. "Je n'ai rien à voir avec ça. Jamais je n'impliquerais un enfant."
"Il dit la vérité."
Les mots sortent de sa bouche presque malgré lui, mais il ne les regrette pas.
De toute leur petite famille, Booker est celui qui connaît le mieux l'autre homme, pour l'avoir côtoyé à plusieurs reprises pendant qu'ils mettaient en scène sa trahison.
Il ne peut, non plus, oublié les explications données par Copley à la vue du mur couvert de leurs exploits. Seulement quelques mots pour leur faire prendre conscience de ce qu'ils avaient ignoré pendant des siècles.
Quand on pense à l'âge que vous avez, le bien que vous avez fait à l'Humanité est tout simplement phénoménal.
"Il dit la vérité", ricane Joe.
Un autre reniflement moqueur, et Nicky est près de lui (encore).
"Non ora, amore mio." Entend Booker.
"Pas maintenant ?" Grogne Joe, en se tournant vers lui. "Tu préfères peut-être attendre d'être à nouveau attaché sur un lit, Nicky ? Parce que moi non ! Je ne te regarderai plus te faire arracher le foie sans réagir."
Joe est sur lui avant que Booker n'ait le temps de réagir. Plus proche qu'il ne l'a été ces derniers jours, son visage est à quelques centimètres du sien. Le rictus moqueur sur ses lèvres dissimule à peine la fureur dans ses yeux.
"Il dit la vérité, hein ?" Répète-t-il, le ton bas. "Et après ? Tu vas nous dire qu'on peut lui faire confiance ? Toi ?" Un autre rire." Vas te faire foutre, Booker. Tu as perdu tout droit au vote au moment précis où tu as choisi de nous trahir, préférant ta petite vie égoïste à ta famille."
Chaque accusation le laisse vide et sans force. C'est comme être déchiré en deux sans moyen de riposter. Joe est aussi doué avec ses mots qu'avec une épée.
Frappe moi, supplie presque Booker. Frappe moi. Ne laisse plus Nicky t'arrêter.
(Permet moi d'endurer tes poings plutôt que tes mots).
Sa bouche reste vide. Aucun son ne parvient à franchir la barrière de ses lèvres. Le poids sur son estomac est trop lourd. Il pourrait vomir.
"Tu n'es là que parce que Andy l'a demandé," continue Joe, sans pitié. "Ne vas pas croire que cette histoire change quoi que ce soit. Tu passeras le prochain siècle seul, loin de nous, misérable —"
"Ça suffit, Joe".
"— comme tu l'as toujours été !"
"J'ai dit, ça suffit", ordonne Andy.
Le souffle de Joe est court, alimenté par la rage. Celui de Booker s'est éteint, étouffé dans sa poitrine. Respirer lui est douloureux. Ses poumons sont comme rongés par l'acide, et chaque respiration lui demande un effort considérable.
Il pense un instant à baisser les yeux sur son torse ; se demande si, finalement, l'autre homme n'a pas perdu patience. S'il ne verra pas une épée sortant de sa cage thoracique, son sang s'écoulant lentement sur le tapis blanc. Rejoignant celui d'Andy.
"Nous n'avons pas le temps pour ça," insiste Andy.
Elle est près d'eux, une main sur l'épaule de Joe. Booker observe avec une fascination inattendue la colère se battre avec la résignation sur le visage de l'autre homme avant qu'il ne recule. Un pas en arrière, puis deux, et enfin Booker peut respirer.
En quelques secondes, tout le monde est de retour à la place qu'il occupait plus tôt. La tension dans la pièce disparaît brusquement. Nile se rassoit dans son siège. Copley sort sa main de dessous son bureau, où Booker sait qu'il cache une arme. Joe est de nouveau près de Nicky, qui murmure rapidement près de son oreille.
Andy s'attarde quelques secondes à ses côtés. Sa main frôle la sienne lorsqu'elle s'éloigne, et Booker l'attrape presque avant de se souvenir où il est.
"Je ne pense pas que vous soyez responsable de ça", dit-elle à Copley. "Vous n'en savez pas assez, contrairement à elle."
Je vous vois dans mes rêves.
Je me noie.
"Mais ça ne veut pas dire que nous avons oublié que vous l'avez été il y a peu, " continue-t-elle. "Alors gardez à l'esprit que vous n'êtes en vie que parce que vous pouvez encore nous être utile."
"Si vous pensez qu'elle est des vôtres," répond Copley, sans inquiétude, " je la trouverai".
"Oh mais vous allez le faire, je n'en doute pas," sourit Andy, "mais ça ne s'arrêtera pas là."
D'un mouvement si précis et synchronisé qu'on pourrait le croire chorégraphié, ils se rapprochent de lui. D'abord Andy, puis Nile, et enfin les deux autres hommes. Ils entourent Copley, le font reculer jusqu'à ce que l'arrière de ses cuisses heurte le bureau imposant derrière lui.
Et Booker prend brusquement conscience de ce qu'implique sa trahison. Le retour à la réalité est brutal, un coup de poing en plein visage, alors qu'il n'a même pas eu conscience de l'avoir quittée.
Il regarde, impuissant, sa famille agir comme un seul homme. Se réunir d'un bloc contre celui-ci qui avait été leur ennemi, et qui est devenu leur allié de fait. La symbolique de leur mouvement est si claire, qu'elle lui donne l'envie de rire et pleurer à la fois.
Alors qu'il observe la scène - eux d'un côté de la pièce, ensemble et forts, et lui près de la sortie, seul et oublié - Booker comprend ce qu'il a perdu et ce qu'un siècle d'exil ne pourra sûrement jamais lui rendre.
"C'est juste mission impossible de disparaître dans le monde dans lequel on vit…" Entend-il lorsqu'il quitte la pièce.
Il y a un banc derrière la maison de Copley. Une chose simple qui donne à celui qui s'y assoit une vue dégagée sur les bois à une centaine de mètres de là, et sur la petite rivière qui les précède. Les pas de Booker l'y mènent naturellement.
Il songe, le temps d'une seconde, à partir définitivement, à commencer son exil avant qu'ils ne s'aperçoivent de son absence.
Ses yeux s'attardent sur la voiture garée devant la maison lorsqu'il sort. La tentation de sortir les clés, dont il sent le poids dans la poche de sa veste, est forte. Mais Booker est lâche, a peur, et préfère se raccrocher à ses quelques heures de plus qu'ils lui ont accordé bien qu'il sache que la séparation ne sera pas plus facile après ça.
(Une autre part de lui sait que Andy a raison : qu'ils auront plus de chance de récupérer l'enfant si l'équipe complète s'en charge).
Le temps passe. Combien, il ne sait pas, mais le soleil a presque disparu derrière les arbres lorsqu'un corps prend place à ses côtés sur le banc.
"Copley l'a retrouvée."
Nile, bien sûr. Innocente Nile qui ne voulait que des excuses.
"Elle s'appelle Abigaël Cortes. Elle vient d'avoir 13 ans." Une pause. "Elle a été hospitalisée dans cet hôpital près de Westminster quand elle en avait 8. C'est un service de psychiatrie pour enfants".
"Merde," Jure Booker, passant une main sur son visage fatigué.
"Ouai," soupire-t-elle. "Elle était là, juste sous son nez. Merrick aurait pu.." Une autre pause, et un autre soupir. "Désolée, je voulais pas dire que tu pourrais…"
"Je ne l'aurai pas fait".
Il ne sait pas pourquoi il se défend.
"Je sais, Booker. Je n'aurais pas dû…"Hésite Nile. "Bref. Les autres sont en train d'organiser une extraction. Perso, j'aurai choisi kidnapping, mais bon, vu qu'on est tous passé par là ces dernières heures, je suppose qu'on peut aussi appeler ça une soirée d'intégration".
Malgré lui, un rire malvenu le secoue. Nile glousse en réponse, et son épaule vient cogner la sienne. Booker se demande par quel miracle elle peut encore plaisanter après tout ce à quoi elle a été confrontée en moins de quarante huit heures.
"Comment est-ce que tu peux … ?" Commence-t-il, mettant des mots sur ses pensées, avant de se taire.
"Vous, les gars, êtes si dramatique." Sourit-elle. "De vrais drama queens".
Il la fixe quelques secondes, avant de sourire à son tour.
"Tu vas être un super élément pour l'équipe."
"Je sais. Tu radotes, vieil homme".
Il pense à riposter, à défendre son honneur bafoué, mais le lui concède. La nostalgie a cet effet sur lui.
Quelques minutes passent en silence. Nile semble se contenter d'attendre avec lui, sans rien dire, et Booker, Booker observe Nile. L'ombre de ce sourire sur ses lèvres, dont elle ne semble jamais se défaire. Elle est jeune et innocente, pas encore éprouvée comme ils le sont pas cette éternité de combat.
"Tu veillera sur eux ?" Les mots sortent de sa bouche sans qu'il ne puisse les retenir.
Booker la sent, au mouvement de son épaule contre la sienne, se tourner vers lui, mais il garde le regard fixé droit devant lui. Il ne veut pas qu'elle voit cette peur dans ses yeux. Ne veut pas devenir plus pathétique à ses yeux qu'il ne l'est déjà à ceux des autres.
"Ils pourraient changer d'avis," dit Nile. Booker ne sait pas qui elle essaye de convaincre, lui ou elle. "Leur colère finira par disparaître. Tu es avec eux depuis plus de deux cents ans".
"Tu ne les connais pas encore," Rétorque le français. "Tu apprendra".
"L'enfant pourrait tout changer."
"Ou rien."
"Booker."
"Nile." Répond-t-il sur le même ton. "Tu es jeune mais pas naïve."
S'il-te-plaît, ne me donne pas d'espoir.
"Book'".
Booker pense un instant à l'ignorer, à se détourner d'elle jusqu'à ce qu'elle finisse par comprendre, comme les autres, que ça n'en vaut pas la peine. Mais ce n'est pas du défi qu'il entend dans sa voix, ni même de la colère.
Il n'a jamais entendu ce ton dans sa voix, tout comme il n'a jamais vu cette expression sur son visage lorsqu'il se tourne vers elle.
Nile a peur.
"Joe à Nicky, et Nicky à Joe." Murmure-t-elle, comme si elle avait peur d'être entendue. "Et Andy est … effrayante et tellement solitaire. Je ne sais pas si … Je veux pas être seule pendant cent ans."
"Tu le sera pas." Répond Booker, avec toute la conviction dont il est capable. "Ils ne t'abandonneront pas. Ils seront tellement collés à toi que tu suppliera pour cinq minutes de paix."
"Ils l'ont pourtant fait. Avec toi."
"Je les ai trahi", rappelle-t-il, un poids dans la poitrine.
"Tu sais que je ne parle pas de ça."
Son épaule appuie un peu plus contre la sienne.
Booker la regarde, attendant plus, mais elle ne continue pas. Une inspiration tremblante, et elle est à nouveau la Nile souriante et insouciante qu'il apprend à connaître. Pourtant, il veut lui demander ce qu'elle veut dire par là.
Il n'en a pas le temps.
Des bruits de pas contre le béton, et Nicky tourne à l'angle de la maison. Il ne regarde pas Booker quand il s'approche.
"Tout est prêt." Annonce-t-il. "On va la chercher".
