Elle s'était assise à côté de lui, sur un rocher inégal. Lui, il était déjà là depuis plusieurs minutes, fuyant la fête, le bruit, la musique pourtant fort agréable des Burgondes sous la tente où ils s'étaient tous abrités du froid et de la nuit. Ils avaient fait fort, ces cons. Il pensait qu'il allait encore devoir s'arracher le crâne à leur parler, mais finalement, ils s'étaient eux-mêmes installés, ils avaient monté la tente, ils avaient été chercher à becqueter, et ils avaient distribué leur nourriture à toutes les personnes qui avaient l'air d'avoir faim dans le coin. Finalement, ils ressemblaient un peu à Karadoc, les Burgondes. Ils pigeaient rien en tactiques militaires, mais quand il s'agissait de bouffer, là, y'avait du monde.

Arthur leva les yeux vers les ruines en face de lui. Il en avait mis, du temps, de l'énergie, et une bonne dose de sa santé mentale, à construire pierre après pierre sa forteresse. Il aurait pensé que ça lui ferait quelque chose, de la voir comme ça, détruite, fumante, face à lui. Détruite sous son ordre, en plus, et en musique. Il avait beau fouiller au fond de lui, rien ne remontait. Pas de douleur, pas de regret. Pas le moindre pincement au cœur.

- Vous êtes bien soucieux, mon ami.

Il tourna son regard vers elle. Elle s'était installée dos au château, son visage à peine éclairé par les torches de la tente, loin devant elle. Les flammes du feu qu'il avait allumé pour se réchauffer faisaient danser des ombres sur le dos de sa cape.

- Ça vous fait rien ? demanda-t-il en désignant la forteresse face à lui.

Elle haussa les épaules.

- C'est que des pierres. On pourra reconstruire. On pourra même choisir des pierres plus foncées, ça fera plaisir à votre mère.

Il haussa les sourcils, prêt à répliquer, quand il vit le petit sourire qui naissait au coin de ses lèvres.

- Vous vous foutez de moi ?

Elle tourna enfin les yeux vers lui en souriant.

- Mais non, enfin. On reconstruira comme bon vous semble, même en pierres complètement blanches si vous voulez. On s'en fiche.

- Ah ben, c'est pas l'angoisse qui vous étouffe, vous.

Elle leva les yeux au ciel.

- Ce royaume, ça a jamais été des pierres. C'est pour ça que ça marchait pas avec Lancelot. Il avait les pierres, il avait le château, il avait les ministres, mais ça pouvait pas marcher. C'est pas ça, Kaamelott.

- C'est quoi, alors ?

Il lui sembla entendre sa réponse avant même qu'elle ne bouge ses lèvres, au léger rougissement qui apparut sur ses joues.

- C'est vous. Vous êtes pas l'élu juste parce que vous avez retiré l'épée. Vous êtes l'élu parce que sans vous, les chevaliers de la Table Ronde, c'est qu'une bande de pignoufs pas foutus de faire leurs lacets.

Il pouffa.

- Vous avez toujours été intelligente comme ça ?

- Quand il s'agit de vous, je m'en sors pas trop mal.

Ils retombèrent dans le silence. Guenièvre avait toujours eu une foi démesurée en lui. Elle l'avait regardé comme un héros, même dans les moments les plus sombres, même dans les moments où il lui avait brisé le cœur. Elle avait toujours été là, fidèle, sûre de lui quand lui-même ne l'était pas.

- Et puis bon, c'est le peuple aussi. Les gens qui croient en vous, ils s'en fichent des pierres de Kaamelott. C'est à eux qu'il faut penser maintenant. Il va falloir les faire revenir et trouver moyen de les accueillir ailleurs que dans les tentes des Burgondes. C'est mignon, mais ça fait quand même pas très Breton, si vous voulez mon avis.

Il se tourna vers elle et désigna, d'un coup de tête, la tente illuminée.

- Les gens qui croient en moi, ils ont l'air de plutôt bien apprécier la tente burgonde, si on en croit le bordel qu'ils y foutent.

- Non mais pas seulement les gens qui ont participé au siège. Y'a aussi mon frère, ceux qui sont encore en exil, et puis vos maitresses. Il va bien falloir les réinstaller à Kaamelott.

- Non mais je veux plus de maitresses.

Elle tourna vers lui des yeux surpris.

- Plus de maitresses ?

- Ben non, plus de maitresses.

Elle cligna plusieurs fois des yeux, et fronça les sourcils.

- Mais qu'est-ce qu'elles vont devenir ? Vous allez quand même pas les laisser dans leur bouse ?

Arthur leva les yeux au ciel. Il lui disait qu'il ne voulait plus d'autre femme dans sa vie, et elle s'inquiétait pour ses maitresses. Sa dévotion était à la fois profondément touchante et incroyablement agaçante.

- Non mais si elles reviennent, je vais pas les mettre à la porte. Juste, ce sera plus mes maitresses. Je leur trouverais un autre truc à faire.

Là, il sentit que Guenièvre était sur le point de tomber du rocher sur lequel elle était assise.

- Mais enfin… comment vous allez faire, alors ?

- Comment ça ?

- Ben, je veux dire… Vos maitresses, elles étaient quand même pas là pour rien. Vous faisiez des trucs avec, non ?

- Ah ben oui, on faisait des trucs.

Elle cligna à nouveau des yeux, trois fois, comme si elle cherchait à ajuster l'image qu'elle avait devant les yeux : son mari, qui semblait avoir complètement perdu la raison.

- Mais comment vous allez faire ?

- Comment je vais faire quoi ? s'agaça-t-il.

- Ben ce que vous faisiez avec vos maitresses, vous allez quand même pas arrêter de le faire ?

Il prit une grande inspiration. Elle qui était si intelligente quand il s'agissait de lui, elle pédalait quand même bien dans la semoule.

- Ben justement. Je me disais – si vous êtes d'accord, hein – que peut-être, on pourrait essayer de faire ça tous les deux.

Le silence qui suivit ses propos était plus épais que la pâte des tartes de sa belle-mère. Arthur avait du mal à rester détendu. Soit Guenièvre n'avait pas compris, soit elle était en train de faire une rupture d'anévrisme. Dans le doute, il tourna les yeux vers elle.

Son regard était accroché à son visage, cherchant sans doute un sens à ses paroles. Elle finit par se remettre à respirer.

- Vous et moi ?

- Voilà. Vous et moi. Les choses de l'amour.

Elle hoqueta. Il se tourna franchement vers elle.

- C'est pas une obligation hein. C'est jute que, voilà, je me suis dit que maintenant qu'on est à nouveau mariés, on pourrait faire les choses différemment.

- Vous et moi, répéta-t-elle. Les choses de l'amour.

- Voilà. Vous et moi, les choses de l'amour, si vous voulez bien.

Soudain, elle sembla reprendre vie. Elle sursauta, secoua la tête, et fronça les sourcils.

- Vous êtes en train de vous payer ma tête ? s'écria-t-elle

- Quoi ? Mais non, pas du tout ! Je vous propose, c'est tout !

- Vous me proposez les choses de l'amour ? Maintenant ? Vous m'avez pas touché une fois en trente ans et vous me proposez ça maintenant ?

Arthur soupira.

- Ben oui, voilà. Faut croire que je suis long à la détente, écoutez.

Elle sembla à nouveau perdue.

- Ben c'est-à-dire, à force, moi, je pensais juste que je vous convenais pas.

- Ouais. Ben ça, en fait, c'est juste parce que je suis un connard.

- Ah !

- Non mais voilà quoi. J'ai été injuste avec vous. Vous me convenez très bien.

Il remarqua trop tard l'humidité de ses yeux. Il tendit la main vers elle, toucha son bras, et lui sourit.

- Si j'avais été ne serait-ce que la moitié d'un bon mari, vous en auriez jamais douté. Je suis désolé.

Elle pivota légèrement sur elle-même, son visage s'enfonçant un peu dans l'obscurité.

- Ben ça alors.

Le silence les recouvrit à nouveau, pesant. Pendant un instant, il pensa à lui dire tout ce qu'il regrettait de leur relation. Les moments où il l'avait ignorée, les soirs où il avait refusé de la toucher, les baisers qu'il n'avait pas donnés, les fois où il ne l'avait pas retenue.

- Vous avez pas été un mauvais mari, finit-elle par dire, du bout des lèvres. Vous étiez juste préoccupé par des trucs plus importants que moi, c'est tout.

- Y'a rien de plus important que vous.

La main toujours sur son bras, il traça délicatement les motifs du tissu du bout des doigts.

- Je suis pas un connard juste parce que je vous touchais pas. Je suis un connard parce que malgré tout le temps que j'ai passé avec vous, il m'a quand même fallu trente piges pour comprendre que ce qui me tient debout depuis que j'ai retiré cette foutue épée, c'est vous.

Leurs regards se rencontrèrent, enfin.

- Lancelot aurait pu réussir à faire fonctionner Kaamelott, si c'est à lui que vous aviez été fidèle. Pour que tout ce bazar tienne debout, il fallait quelqu'un capable de l'illuminer de l'intérieur, et ce quelqu'un, c'est vous. Kaamelott ça se casse la gueule dès que vous êtes pas là. Et moi aussi.

Elle leva doucement sa main, lui caressa le visage. Il se pencha en avant, appuyant son front contre le sien. Là, les yeux clos, respirant l'odeur de Guenièvre, il savait qu'il était à sa place. Dans la liste de ses erreurs, ignorer cette femme à ses côtés serait toujours la plus importante, la plus lourde de conséquences. Dire – penser – qu'il ne ferait rien d'elle, qu'elle n'était pas importante, qu'il pouvait l'échanger… Les moments les plus idiots de sa vie étaient concentrés dans cette période de son existence.

Il avait aimé Mevanwi. Il avait cru qu'elle serait une bonne reine, qu'elle le soutiendrait, qu'elle le comblerait. Il avait mis trop longtemps à réaliser qu'elle était une force de destruction. Elle ne réfléchissait pas avec son cœur. Elle calculait, posait des conditions, cherchait le pouvoir. Elle était la femme la plus intelligente qu'il ait jamais rencontré mais cette intelligence n'était jamais tournée vers les autres. S'il avait aimé le début de leur relation, cette attention qu'elle lui avait accordée, ce sentiment d'avoir face à lui quelqu'un qui le comprenait, il savait à présent que ce n'était pas suffisant. Il s'était réfugié en elle pour fuir sa solitude et le poids du devoir. Il avait envisagé de tuer son ami pour elle. Il avait failli glisser du côté de la haine.

Guenièvre était tout le contraire de Mevanwi. Elle réfléchissait avec son cœur avant toute autre chose. Elle donnait, elle aimait, elle ne cherchait rien sinon le bien-être et le bonheur des siens, et de tous les autres. Elle était une force de création. Lumineuse. Brillante.

- Je vous aime.

Les mots s'étaient échappés de ses lèvres. Il n'avait pas même pensé à chercher à les arrêter.

Il ouvrit les yeux. Elle le regardait, un sourire aux lèvres.

- Moi aussi, je vous aime.

- Je sais, sourit-il. Vous êtes un peu dingue pour ça, mais je sais.

Elle se mit à rire, et ce rire résonna dans tout son corps.

- D'accord, alors, souffla-t-elle.

- D'accord ?

- Oui, d'accord.

Elle croisa son regard, approcha un peu plus leurs visages, et déposa délicatement un baiser sur sa joue.

- Pour les choses de l'amour. D'accord.

Les ruines de pierre fumaient encore, les musiques burgondes retentissaient dans la nuit, et au bord d'un petit feu, sur deux rochers bancals, Arthur et Guenièvre reconstruisaient leur royaume.