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Jour 7 : Soulmate – Movie of choice


Someone for me


Kyouya se moquait de ces histoires d'âmes sœurs.

Il ne comprenait pas pourquoi tout le monde en faisait tout un foin. On ne pouvait pas regarder une émission ou ouvrir un livre sans qu'il en soit question. À croire que c'était l'unique chose qui existait dans le monde. À croire que rien d'autre n'était digne d'intérêt.

Le concept d'âmes sœurs était indigne d'intérêt.

En plus, on aurait dit que personne ne prenait en compte les deux énormes problèmes que cela posait :

1. Le choix. Quelque chose leur enlevait leur libre arbitre sur quelque chose d'essentiel – la personne avec qui ils étaient censés passer des années, des décennies, partager leur vie – et personne n'avait rien à y redire. Incompréhensible. Si – et Kyouya insistait bien sur le si – il lui prenait la lubie de tomber amoureux et de vouloir passer sa vie avec quelqu'un – quelle niaiserie – il ne comptait pas sur une force dont il ne connaissait rien pour faire son choix. Il était Kyouya Tategami. Il ferait le choix lui-même. Tant pis pour l'univers, le destin ou il ne savait quoi.

2. La niaiserie. Ses parents en étaient le parfait exemple. Il était heureux qu'ils s'aiment et que ça les rende heureux, bien sûr, mais étaient-ils obligés de le rendre aussi évident ? Ils passaient leur temps à se regarder avec des étoiles dans les yeux, à s'adresser des sourires mièvres, à se tenir la main même dans la rue. Et si Kyouya devenait comme eux s'il avait une âme sœur et qu'il le rencontrait – parce que, oui, il était certain que s'il avait une âme sœur ce serait un garçon ? Il voulait être cool, ténébreux, badass. Sa vie serait complètement ruinée s'il se transformait en nunuche amoureuse.

Mieux valait la mort qu'un tel déshonneur.

Un jour de ses neuf ans, alors que sa mère essayait de discipliner ses cheveux pour une réunion avec des collègues de son père, elle lui demanda si sa marque d'âme sœur était apparue.

- Non ! répondit Kyouya avec un grand sourire.

Peut-être qu'il ferait partie des rares chanceux à ne jamais avoir de marques. Ha ha ! Ça signifiait que l'univers avait compris à qui il avait affaire et qu'il n'osait pas le provoquer.

- Tu ne veux pas rencontrer ton âme sœur ?

- Pour devenir comme Père et toi ? Beurk !

Kyouya tira la langue pour appuyer son dégoût. Sa mère rit. Elle passa deux autres fois la brosse dans ses cheveux avant de la déposer sur la table. Elle lui tint les épaules et l'incita à se retourner. Kyouya croisa des yeux terriblement semblables aux siens. On voyait qu'il était le fils de son père, mais c'était à sa mère qu'il ressemblait le plus. Certains se moquaient de lui pour cette raison, mais il s'en fichait : il ne s'agissait de rien d'autre que de la jalousie. Et, de toute façon, pourquoi devrait-il avoir honte de ressembler à sa mère ?

Elle tint son visage entre ses mains, souriant de ce sourire qu'elle ne donnait qu'à Kyouya et Kakeru.

- Toutes les âmes sœurs n'ont pas les mêmes relations.

Kyouya fronça le nez.

- Dans les livres et à la télé, aussi, ils sont nunuches.

Même s'ils ne semblaient pas aussi amoureux que ses parents.

- C'est parce que les histoires aiment se baser sur les mêmes faits, surtout quand ils s'adressent à une certaine catégorie d'âge. Tu pourras voir plus de diversité dans quelques années.

Kyouya fit la moue. Donc il existait des histoires où les âmes sœurs n'étaient pas nunuches et il n'avait pas le droit d'en avoir connaissance sous prétexte qu'il était trop jeune ? C'était injuste.

Sa mère rit de plus belle. Elle caressa son crâne doucement pour ne pas déranger la coiffure qu'elle venait de terminer – et parce que Kyouya détestait qu'on lui ébouriffe les cheveux.

- Une âme sœur est la personne qui te convient et à laquelle tu conviens. Il est impossible que la tienne soit nunuche, comme tu dis.

- Vraiment ?

- Je suis plus douce que Gaou, et je l'aide à gérer tout ce qui est émotionnel, déclara sa mère en lui adressant un sourire complice.

Kyouya lui retourna son sourire. Son père n'était pas doué pour tout ce qui touchait aux émotions et aux sentiments. Les rares fois où il s'y était risqué amusaient encore Kyouya.

- Mais ça ne veut pas dire que je suis trop conciliante. Penses-tu que Gaou aurait pu avoir comme âme sœur une femme incapable de se défendre ?

Kyouya plissa le nez. Il n'avait jamais imaginé son père ou sa mère avec quelqu'un d'autre. Ça lui semblait impossible. Ils se conduisaient comme les amoureux dans les films mièvres : à se regarder et à se tenir la main dès qu'ils en avaient l'occasion, à se sourire, à danser. Ils étaient le cliché du jeune couple amoureux alors qu'ils étaient mariés et qu'ils avaient des enfants.

Kyouya s'essaya pourtant à imaginer. Avec quel genre de femme serait son père s'il n'avait jamais rencontré sa mère ? Il finit par secouer la tête. Une petite chose fragile n'aurait jamais été capable de tenir le choc. Son père avait du mal à exprimer ses émotions, sa mère le comprenait mais une femme ayant besoin d'être protégée et rassurée en permanence en serait sûrement incapable. En plus, son travail était prenant. Sa compagne devait être un minimum indépendante. Sans compter l'importance de la TC. Il fallait tenir sous la pression, ne pas céder ni faire preuve de faiblesse. Sa mère était capable de détruire ses ennemis sans perdre le sourire.

Une femme incapable de se défendre seule serait un poids pour Gaou. Il avait besoin d'une partenaire, d'une égale.

- Tu vois ? Je suis sûre que la personne pour toi te conviendra, comme Gaou et moi nous convenons.

- Pas de grandes discussions sur les sentiments ?

Sa mère rit.

- Non mon cœur.

Kyouya passa une main sur sa clavicule, songeur.

Finalement, cette histoire d'âme sœur ne sonnait pas si mal. Rencontrer une personne qui serait son égale pourrait être amusant.

Et puis, si elle ne lui plaisait pas, il pourrait toujours la refuser. Il était maître de son destin.


XXX


Ginga espérait avoir une âme sœur.

Les marques ne se manifestaient pas immédiatement, et toutes n'étaient pas physiques, aussi devait-il lutter chaque jour contre l'envie de toutes les tester – chercher un symboles ou des écrits sur son corps, rêver, dessiner sur sa peau... Il devait se consacrer à son entraînement Beyblade. Il voulait devenir aussi fort et aussi courageux que son père.

Par contre, il ne voulait pas avoir la même vie sentimentale que lui.

Ses parents n'étaient pas âmes sœurs. Ni l'un ni l'autre n'avait de marque. Ginga savait qu'un couple pouvait s'aimer et durer sans être âmes sœurs. Il y en avait même plusieurs exemples à Koma.

Sauf que ça n'avait pas été le cas de ses parents.

Ginga n'avait pas un seul souvenir de ses parents amoureux, ou ne serait-ce que complices. La seule image qu'il gardait de sa mère était celle d'une femme constamment insatisfaite. Pas d'une manière agressive ou envieuse. Plutôt d'une façon... triste. Il y avait un air de mélancolie qui lui collait à la peau, peu importait ou et avec qui elle se trouvait. Son père ne s'en était jamais préoccupé, entraînant toujours Ginga dans des activités à travers le village. Il ne proposait rien à sa femme, lui parlait à peine. Quand Ginga les apercevait dans la même pièce, ils semblaient évoluer dans des réalités différentes, comme si l'autre n'existait pas.

Et, un matin, sa mère avait disparu.

Ce jour-là, Ginga avait quitté sa chambre, pensant passer une journée comme les autres, mais sa mère n'était plus à la maison, ni dans le village. Il ne restait aucun de ses effets personnels et personne ne parlait d'elle – pas même son père. Elle n'avait rien laissé derrière elle. Rien à part Ginga, et y penser comprimait son cœur et sa gorge, faisant monter des larmes dans ses yeux.

Il n'avait pas été assez et elle avait disparu sans laisser de traces, comme si elle n'avait jamais existé.

Deux ans étaient passés depuis ce fameux matin, et Ginga oubliait peu à peu les traits de son visage. Il se souvenait surtout de sa posture triste et de cette mélancolie qui l'accompagnait partout.

Où qu'elle soit, à présent, Ginga espérait qu'elle avait trouvé le bonheur.

Et, égoïstement, il espérait avoir une âme sœur. Il aimait son père, Hokuto, Hyouma et les autres villageois, mais il adorait l'idée que, quelque part en ce monde, il existait une personne pour lui – et quelqu'un à qui il appartenait. Il voulait ce que ses parents n'avaient pas eu.

Ginga ne partageait cet espoir avec personne. Il avait abordé le sujet avec Hyouma, une fois, ne voulant pas en parler à son père pour ne pas raviver de mauvais souvenirs. Son ami d'enfance lui avait fait remarquer qu'ils avaient une vie merveilleuse à Koma et que demander plus était avide. Ginga le savait et il était reconnaissant de tout ce qu'il avait. Mais il avait continué de rêver de rencontrer son âme sœur. C'était idiot et égoïste. Comme si ses proches ne suffisaient pas.

Alors il se consacrait au Beyblade. Il réalisait docilement les exercices que son père lui imposait, et suivait Hyouma à chaque fois qu'il l'entraînait aux Enfers Verts. Il voulait s'améliorer au Beyblade – et une part de lui voulait se faire pardonner son manque de loyauté.

Et, chaque jour, il épargnait une pensée pour son hypothétique âme sœur.

Ginga eut neuf ans, puis dix. Aucune marque n'apparaissait et il commençait à craindre de ne pas avoir d'âme sœur. Et s'il était comme ses parents ? Et s'il avait le seul point commun qu'il ne voulait pas avoir avec son père ?

Puis, il découvrit sa marque.

Il se lavait pour pouvoir plonger dans les sources chaudes de Koma quand il remarqua une trace noire sur sa hanche. Il la frotta sans y penser. Voyant qu'elle ne partait pas, ses sourcils se froncèrent et il décida de l'examiner. Il s'agissait d'idéogrammes.

Ginga retint un cri de joie. Sa marque était enfin apparue ! Il avait une âme sœur, là, quelque part dans ce vaste monde. Il tenta de déchiffrer les symboles – il s'agissait d'une phrase complète : ce seraient donc les premiers mots qu'il entendrait son âme sœur prononcer. Par chance, il les connaissait bien.

"Ginga Hagane, et Storm Pegasus, hein ?"

Ses lèvres formèrent les mots silencieux. Son cœur fit un bond.

Papa va vraiment me donner Pegasus ?

Ryuusei lui en avait parlé, mais comme un vague projet, pas comme quelque chose de sûr, qui arriverait vraiment. Ginga pensait qu'il garderait sa toupie d'entraînement et que son père garderait Pegasus. Après tout, quelle toupie l'accompagnerait sinon ?

Ginga secoua la tête. Ce n'était pas le plus important. Le plus important, était qu'il avait une âme sœur. Quelqu'un dans ce vaste monde s'était réveillé avec, tatoué sur la peau, les premiers mots que Ginga prononcerait en sa présence.

"Ginga Hagane, et Storm Pegasus, hein ?"

Ginga brossa ses doigts sur les idéogrammes, émerveillé. Il avait une âme sœur. Et, apparemment, celle-ci le connaissait – et connaissait Pegasus. En tout cas, elle avait entendu parler d'eux, suffisamment pour connaître leurs noms. Même si la manière dont elle les disait demandait confirmation. Cela signifiait que son âme sœur ne venait pas de Koma : tout le monde s'y connaissait et personne n'avait besoin de s'assurer de l'identité des autres. Ginga l'avait toujours su. Aucun des enfants du village ne lui faisait ressentir quelque chose de spécial. Il appréciait Hyouma plus que les autres – ils passaient beaucoup de temps ensemble – mais il n'y avait pas ce... Il ne savait pas comment le nommer. Il savait juste qu'il le ressentirait en présence de son âme sœur.

"Ginga Hagane, et Storm Pegasus, hein ?"

Cette minuscule phrase lui apprenait beaucoup sur sa vie future : il deviendrait un véritable blader – après tout, son père lui confierait Pegasus –, il voyagerait hors de Koma et il rencontrerait son âme sœur qui était certainement un blader. Elle donnait le nom de sa toupie juste après le sien et il y avait une note de défi dans la formulation.

Est-ce que cela signifiait que son âme sœur le provoquait en duel ?

Ginga posa sa main sur sa bouche et étouffa un rire. Ce serait merveilleux si c'était le cas. Qui serait mieux à même de le comprendre et de marcher à ses côtés qu'un autre blader ? Et quelle meilleure façon de communiquer que de lancer sa toupie contre celle de son adversaire ?

Il avait tellement hâte.


XXX


"Très bien, j'accepte le défi, que ce soit contre cent ou mille bladers."

Kyouya haussa un sourcil et son reflet fit de même. Il lut une nouvelle fois la phrase qui s'était inscrite sur son omoplate, sans son consentement.

"Très bien, j'accepte le défi, que ce soit contre cent ou mille bladers."

Il brossa le haut des premiers kana. S'il devait croire à toutes ces idioties sur les âmes sœurs, ce seraient les premiers mots qu'il entendrait le sien prononcer. Quelqu'un de trop humble ne lui conviendrait sans doute pas – la passivité, sous toutes ses formes, était d'un ennui mortel et Kyouya détestait l'ennui – mais il se demandait si une personne aussi assurée que lui serait une meilleure solution. Après tout, ne risquaient-ils pas de s'insupporter en se faisant de l'ombre ?

Kyouya soupira. Il se détourna du miroir. Au moins, sa marque n'était pas exposée. Mieux encore : il pouvait s'habiller comme il le désirait sans risquer de la montrer accidentellement. Elle ne concernait personne d'autre que lui. Il n'était même pas sûr de vouloir de cette âme sœur que l'univers lui avait désigné. Il se gardait le droit de la rejeter – il se connaissait et savait ce qui lui conviendrait. Il ne laisserait donc personne interférer dans cette histoire.

Il était le maître de sa vie. Il décidait.

Satisfait par sa décision, il enfila un t-shirt et quitta la salle de bain, enfermant cette information dans un coin de son esprit.

XXX

Chaque jour qui passait depuis que Ginga avait découvert sa marque le laissait empli de bonheur. Il se sentait tellement léger, comme si un immense poids lui avait été retiré. Il avait hâte de rencontrer son âme sœur, mais il était prêt à laisser les choses se faire. Elle était là, quelque part, sous le même ciel que lui. Il la rencontrerait un jour, et cette certitude lui suffisait.

Le quotidien à Koma lui était redevenu agréable. Il se levait chaque matin, débordant d'enthousiasme et, chaque soir, alors qu'il se couchait, pensait à son âme sœur.

Les jours se succédèrent, se transformant en semaines puis en mois. En années. Et Ginga gardait la même patience et une affection intacte pour son âme sœur. Il n'avait plus besoin d'espérer. Il savait.

Jusqu'au jour où Koma fut attaqué, son père assassiné sous ses yeux, son enfance brisée par son sentiment d'impuissance.

Ce jour-là, il cessa de se préoccuper de son âme sœur.


XXX

Six mois plus tard

XXX


Kyouya n'arrivait pas à croire que les Chasseurs de Tête – ses Chasseurs de Tête – se soient faits humilier par un gamin.

Bon, en réalité, il n'avait aucune idée de l'âge de ce Ginga Hagane, pas plus qu'il ne savait à quoi il ressemblait, mais peu importait. À quoi bon diriger un gang d'une centaine de personnes et semer la terreur à travers toute la ville – ou, en tout cas, une certaine portion de la population – s'il suffisait d'un seul blader pour tout faire rater ? Parce que Kyouya n'était pas stupide. Il savait que cet unique écart pouvait faire s'écrouler le règne des Chasseurs de Tête comme un château de cartes. Il ne faudrait pas une journée pour que leur déroute fasse le tour de la ville et qu'ils cessent d'imposer le respect par leur simple présence. Sans compter que ça retomberait à coup sûr sur Kyouya.

Il fallait l'éviter. À tout prix.

Kyouya envoya donc ses Chasseurs de Tête chercher ce Ginga Hagane pour le traîner dans le piège des cent toupies. Avec ça, il était certain que l'importun serait écrasé et que l'équilibre serait rétabli. Cette défaite absolue – presque une mise à mort – serait un avertissement pour tous : les Chasseurs de tête – et, surtout, leur féroce leader, Kyouya Tategami – n'étaient pas à prendre à la légère.

Kyouya attendait la déroute de ce Ginga avec impatience. Il était allongé sur une poutre, au sommet du chantier abandonné qui servirait de piège, prêt à assister au spectacle. Un petit sourire flottait sur ses lèvres. Il ne doutait pas un instant que l'issue leur serait favorable.

Finalement, Ginga fit son entrée en scène, escorté par un petit groupe de Chasseurs de Tête, les plus fidèles à Kyouya. Le blader de Leone pouvait enfin mettre un visage sur le nom. Ginga Hagane avançait avec une assurance qui ne le surprenait pas, au vu de ses antécédents. Il ravalerait bientôt son arrogance, et la chute n'en serait que meilleure.

- Très bien, j'accepte le défi, que ce soit contre cent ou mille bladers.

Une impression de déjà-vu frôla Kyouya. Il la repoussa. Le passé et le futur importaient peu. Tout ce qui comptait, c'était le moment présent.

L'attaque des cent toupies fut lancée. Les beys ricochaient autour de Ginga, certains passant si près qu'ils lui écorchaient la peau, mais il ne bougea pas. Les Chasseurs de Tête en rirent mais... Kyouya plissa les yeux. Ce n'était pas de la peur que Ginga montrait, mais un calme absolu.

Ginga adressa quelques mots à une tierce personne. Une aura bleue s'éleva autour de lui. Le sourire de Kyouya s'effaça et il se pencha, osant à peine en croire ses yeux. Ginga monta son lanceur et y enclencha sa toupie. Kyouya ne perdit pas un seul de ses mouvements, son cœur battant de plus en plus fort. Il vit Pegasus être projeté, mettre K.-O. chaque bey qu'il rencontra jusqu'à vaincre chacune des cent toupies. Sa force était prodigieuse. Kyouya était tellement fasciné qu'il ne ressentit pas la plus petite pointe d'irritation en voyant ses Chasseurs de Tête fuir comme les pires des lâches. L'issue du piège lui était favorable. Pas du tout comme il l'avait imaginé, et c'était encore meilleur.

Un sourire impatient se dessina sur ses lèvres. Il se mit debout pendant qu'un gamin aux cheveux vert pâle se précipitait vers Ginga pour le féliciter.

- Ginga Hagane, déclara-t-il lentement, goûtant le nom. Et Storm Pegasus, hein ?

L'adversaire des Chasseurs de Tête, celui qu'il avait attendu, leva la tête et le regarda. Enfin. Kyouya ne put résister à la tentation de pimenter un peu les choses. Cela faisait une éternité qu'il n'avait pas ressentit un tel enthousiasme.

- Est-ce que je rêve ? demanda-t-il avant de montrer fièrement sa toupie. Ou il semblerait qu'enfin un adversaire digne de moi et de mon Leone se soit fait connaître ?

Ginga fronça les sourcils.

- Qui es-tu ?

Il était plus que ravi de répondre à cette question.

- Kyouya Tategami. Voilà qui promet d'être... intéressant.

La perspective d'un duel l'enchantait tant qu'il ne put réprimer un gloussement. Sa vie prenait un tournant inattendu, mais ce n'était pas pour lui déplaire.


XXX


"Ginga Hagane, et Storm Pegasus, hein ?"

Son traître de cœur avait manqué un battement. Ginga avait immédiatement reconnu la formulation, même s'il aurait préféré prétendre le contraire. Il les avait attendus depuis si longtemps. Il avait cru les avoir rangés dans un coin de son esprit et les avoir oubliés, mais ils étaient là, aussi tangibles que la première fois qu'il les avait lus.

- Mon âme sœur, souffla-t-il.

Seul le silence de la nuit entendit ce secret. Ginga porta une main à sa hanche, là où il savait les mots gravés. Il avait rencontré son âme sœur, cette personne qu'il espérait rencontrer depuis si longtemps... Depuis toujours, presque. Il l'avait trouvée alors qu'il ne l'attendait plus.

- C'est lui, mon âme sœur.

Kyouya Tategami, blader de Rock Leone et chef des Chasseurs de Tête. Il était à la fois conforme et différent de ce qu'il avait imaginé. Un blader passionné... avec un sens moral plus que douteux – ne dirigeait-il pas un gang terrorisant de jeunes bladers ? S'il l'avait rencontré dans d'autres circonstances, Ginga aurait peut-être été choqué par son comportement.

L'expression de Ginga s'assombrit. Les circonstances étant ce qu'elles étaient, il ne pouvait se permettre de s'approcher de son âme sœur, ou de la laisser s'approcher de lui. Il ne pouvait pas laisser leurs destins s'entremêler. Il avait une mission à accomplir et personne ne pouvait interférer. Pas même son âme sœur.

Mais... il ne pouvait pas non plus fuir comme un voleur. Il devait – voulait – en apprendre plus sur son âme sœur, Kyouya Tategami, même si ce n'était qu'un simple aperçu. Et puis, il lui avait lancé un défi. Quel genre de blader serait-il s'il partait sans y répondre ?

Ginga ferma les yeux.

- Ce ne sont que des excuses, murmura-t-il avec dégoût. La vérité, c'est que je suis égoïste.

Il voulait passer quelques jours de plus dans la même ville que son âme sœur, la savoir toute proche même s'ils ne se parlaient pas. Même si, finalement, ce n'était pas la personne faite pour lui – ce n'était pas le bon moment : sa vie était trop dure, chaotique, solitaire.

Mais il existait. Il était là et Ginga l'avait rencontré.

- Kyouya Tategami. Quel beau nom.

Il sombra dans le sommeil, rêvant d'un regard bleu indomptable, d'un sourire hautain et de cicatrices.

Et ce fut comme si un baume était appliqué sur son cœur. Il ne le guérissait pas, mais il l'apaisait.


XXX

Quelques semaines plus tard

Dans le complexe de la Nébuleuse Noire

XXX


Kyouya ne faisait pas souvent des efforts. Il n'en avait pas besoin : il comprenait et apprenait vite, retenait facilement des informations, avait une bonne condition physique sans devoir faire d'exercice, était doué dans les domaines qui l'intéressaient. Au Beyblade, par exemple. Malgré les déboires récents – autrement dit, ses défaites contre Ginga Hagane et Daidouji – il était meilleur que la moyenne. Il devait juste augmenter un peu le niveau et affermir ses capacités.

Il ne faisait pas souvent des efforts mais, quand il en prenait la peine, il déchirait tout. Et ce serait la même chose au Beyblade. Il allait se donner les moyens et, évidemment, atteindre son objectif. C'était dans l'ordre des choses. Il était naturellement doué. Avec suffisamment d'efforts, il deviendrait imbattable.

Il écrabouillerait Ginga Hagane et lui ferait payer son affront. Il se vengerait de l'humiliation qu'il lui avait fait subir.

Kyouya respectait à la lettre les instructions qui lui étaient données. Il effectuait chaque exercice consciencieusement, sans se plaindre. Les premiers jours lui laissèrent une vague surprise – le Beyblade était aussi exigeant ? fallait-il vraiment autant d'endurance et de force pour devenir un blader de haut niveau ? – mais il ne se laissa pas déstabiliser et il continua de s'appliquer.

Kyouya vit son corps se modifier au fil des semaines. Il prenait du muscle, perdait de sa douceur de citadin. L'effort le ciselait et le résultat n'était pas trop mal.

En passant devant un miroir dans la salle de bain, il avisa des taches noires sur son omoplate. Sa marque d'âme sœur. Il se figea. Ses traits se décomposèrent. Il se souvenait pourquoi les mots prononcés par Ginga avaient sonné de façon si familière.

- Non.

Il tourna le dos au miroir et regarda par-dessus son épaule, tirant sur la peau pour que les caractères soient bien visibles. Il s'était trompé. Il s'était forcément trompé. Ses souvenirs lui jouaient des tours.

"Très bien, j'accepte le défi, que ce soit contre cent ou mille bladers."

La respiration de Kyouya se bloqua. Il lisait ces mots avec sa voix désormais.

Il se retourna, faisant face au miroir.

- Non !

C'était ça que l'univers lui destinait ? Quelqu'un qui le faisait tomber de son piédestal et qui lui faisait connaître la défaite ? Quel... ? Comment... ?

Ses poings se serrèrent. C'était hors de question. Si Ginga Hagane était la personne qui lui était destinée, il préférait passer l'éternité seul. Il continuerait comme il l'avait décidé : il écraserait Ginga Hagane, le forcerait à reconnaître sa supériorité avant que leurs chemins ne se séparent définitivement. Rien ni personne ne se mettrait en travers de son chemin, et certainement pas ces histoires ridicules d'âmes sœurs.

Ma vie, mes choix.

Et l'univers pouvait aller se faire voir.


XXX


Ginga observait le ciel paisible de Bey-City. Tout était doux et réconfortant ici. Même le ciel, malgré l'éclat du soleil, ne lui blessait pas les yeux. C'était le genre de ville où chacun vaquait à son quotidien, sans imaginer que le danger puisse rôder, sans s'inquiéter de rien. Le pire que cette ville ait connu était les Chasseurs de Tête. Ginga trouvait cela presque risible. Ils faisaient quoi ? Rackettaient les Bey-Points, bousculaient les bladers qui croisaient leur chemin et volaient une toupie de temps en temps ? Et ça prétendait être un gang ? Personne ne finissait irrémédiablement blessé, tout juste apeuré. Ce n'était rien d'autre qu'un jeu de gamin, qui ne dégénérait même pas.

Ce n'était pas le pire que Ginga avait vu. C'en était même très loin. Les citoyens de Bey-City imaginaient que c'était ça, le pire, et il les enviait un peu pour cela.

En parlant des Chasseurs de Tête...

- Kyouya n'est plus à Bey-City.

Ginga pouvait presque sentir les mots sur sa hanche. Son âme sœur loin, il ne devrait plus avoir de raison de rester dans les parages. Sauf que, d'après les indices laissés par Benkei, une tierce personne se trouvait derrière certains incidents survenus à Bey-City, et Ginga avait une idée sur son identité.

Il avait une véritable raison de rester désormais.

Tout portait à croire qu'il reverrait bientôt son âme sœur et, pour la première fois de sa vie, Ginga redoutait ce face-à-face. Il craignait que rien de positif n'en sorte.

Finalement, les âmes sœurs, c'était comme tout le reste.

Ça n'avait rien de facile ni d'évident.


XXX

Quelques semaines plus tard

Bey-City

Après l'épreuve du Wolf Canyon

XXX


Ça tuait Kyouya de l'admettre mais l'univers avait raison. Ginga Hagane était l'âme sœur qu'il lui fallait.

Kyouya s'en était rendu compte en se réveillant dans cette chambre inconnue, à Bey-City. Il n'avait pas eu le temps de s'appesantir sur cette pensée car Benkei l'avait serré dans ses bras de soulagement – qui agissait comme ça ? qui ? aux dernières nouvelles, ils étaient toujours au Japon – et Madoka lui avait rendu un Leone en parfait état. Puis, comme s'il n'était pas suffisamment déstabilisé, il avait entendu l'histoire farfelue de Ginga.

Ce qui ne changeait rien. Même si Ginga était naïf au point de croire ces histoires de toupie interdite ou était un menteur talentueux, il était l'âme sœur qu'il lui fallait. Cette pensée occupa en partie son esprit pendant qu'il regardait les amis de Ginga quadriller la ville, cherchant des réponses pour lui, sans en comprendre la motivation. Ginga avait réussi à lui faire face malgré sa rage et son désespoir à la limite de la folie. Il n'avait pas eu peur de lui, n'avait même pas été un petit peu impressionné. Il avait su lui résister et, plus impressionnant encore, le raisonner. Qui d'autre que lui aurait pu réussir un exploit pareil ? Tous les autres, Kyouya les avait balayés d'un revers de la main, sans entendre leurs paroles.

Kyouya se rendait compte, aussi, que quelqu'un avec du caractère lui était plus adapté. Quelqu'un capable d'opposer son point de vue au sien, au lieu de rouler sur le dos et d'accepter tout ce qu'il disait comme la vérité absolue. Une personne qui, par sa simple présence, le poussait à faire des efforts au lieu de se reposer sur ses talents naturels.

(Kyouya décida de laisser derrière lui son arrogance. La confiance en soi, d'accord. Il restait Kyouya Tategami, pas un vulgaire badaud. Il pouvait avoir confiance en lui. Par contre, clamer qu'il était un blader talentueux, qu'il avait un don, pour ensuite se faire écrabouiller... la honte.

Plus. Jamais.)

Vu leur manque de débrouillardise, Kyouya allait donner la solution aux amis de Ginga. Ils iraient mettre une raclée à Daidouji. Ginga réglerait es comptes avec l'adulte, quels qu'ils soient. Et, une fois que tout serait terminé, Kyouya et Ginga parleraient.

Kyouya brossa son épaule du bout des doigts, non loin de sa marque d'âme sœur. Pour la première fois, son geste ne contenait aucun ressentiment.

Ginga et lui avaient tant de choses à se dire.


XXX

Cinq jours plus tard

Koma

XXX


Ginga jeta un regard à Kyouya. Son âme sœur avait le visage levé vers le ciel étoilé. Ses grands yeux ne perdaient pas une miette du spectacle. Ginga comprenait. Ici, dans la montagne, si loin de la lumière et de la pollution de la ville, les étoiles et la voie lactée semblaient à portée de main. Il n'existait pas de spectacle plus captivant.

Quoique...

Ginga regarda Kyouya un peu plus ouvertement. Ils se connaissaient à peine, mais Ginga espérait qu'ils continueraient de cheminer côte à côte. Il voulait apprendre à mieux le connaître, et ça n'avait rien à voir avec leur destin d'âmes sœurs. Kyouya Tategami était la personne la plus intéressante qui lui était donnée de rencontrer. Il avait une nature toute en nuances, ne se targuant jamais d'être juste. Il avait aussi peu de scrupules à jouer les petites frappes qu'à se mettre en danger pour payer une dette. Il était fort et courageux, s'adaptait vite, surmontait les épreuves qui se mettaient sur son chemin – il avait quand même réussi à atteindre Koma ! Malgré son indépendance et son caractère soupe au lait, il avait un côté si doux. Ginga s'était senti tout bizarre quand il avait surpris un sourire innocent sur son visage, au premier dîner à Koma, la veille. Il s'était senti fier et attendri quand il avait écouté si attentivement ses histoires sur Koma. Kyouya avait fait tant pour lui en moins d'une semaine : il lui avait dit où trouver Daidouji, l'avait accompagné et lui avait apporté une aide inestimable, il avait aidé ses amis à le retrouver et les avait conduits sains et saufs à Koma – un exploit –, il l'avait aidé à préserver son amitié avec Hyouma...

Est-ce que je devrais le remercier ou ce serait bizarre ?

Kyouya baissa la tête et le regarda. Ginga retint son souffle. Kyouya laissa son regard dériver autour d'eux.

- Nous sommes seuls.

Ginga fut surpris par sa remarque. Il regarda autour d'eux mais Kyouya avait raison. Leurs amis étaient partis se coucher. Peut-être devraient-ils faire pareil : un long voyage les attendait demain. Retourner à Bey-City serait à peine plus facile qu'atteindre Koma.

- Nous...

Kyouya s'interrompit.

- Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta Ginga.

Kyouya secoua la tête et le regarda. Ses yeux avaient une telle intensité que Ginga avait l'impression qu'ils le transperçaient. Il n'était plus uniquement ce garçon anonyme, voyageant de ville en ville, sans attache. Il était quelqu'un.

- Il est temps qu'on parle non ?

- À quel sujet ?

Kyouya vint s'asseoir en face de lui. Ginga sentit son corps se détendre. Il aimait bien l'avoir tout près, comme ça.

- Nos marques.

Le cœur de Ginga manqua un battement. Le visage de Kyouya était solennel. Aucun doute n'était permis. Il parlait de leurs marques, de leur condition d'âmes sœurs.

- Je... Tu devais espérer mieux que ça, déclara Ginga avec un sourire d'excuse.

Kyouya fronça les sourcils, affichant une mine confuse.

- Non... Enfin, je n'espérais rien de particulier. Je m'en moquais. Mais ce n'est pas le sujet. Je veux savoir ce que nous allons en faire, que tout soit clair dès maintenant.

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda Ginga avec appréhension.

- Et toi ? le défia Kyouya.

Ils soutinrent le regard de l'autre en silence. Les épaules de Ginga se dénouèrent. Kyouya voulait connaître son souhait, comme lui voulait connaître le sien. Il pouvait le lui dire. Il avait déjà prouvé être digne de confiance.

- J'aimerais qu'on passe encore du temps ensemble et te connaître un peu plus chaque jour.

Kyouya acquiesça d'un léger mouvement de tête.

- J'ai décidé de te vaincre, déclara-t-il avant d'arborer un demi-sourire. Nous cheminerons ensemble jusqu'à ce que je t'ai vaincu, au moins.

Ginga ne put que sourire face à ce défi.

- Une vie entière, vu que je ne compte pas te laisser me vaincre.

- On verra ça.

Ils continuèrent de se regarder, le sourire aux lèvres. Peu à peu, l'expression de Ginga se modifia, s'empreignant de gravité.

- Est-ce que je peux la voir ?

Kyouya hésita un instant avant de se mettre debout. Ginga l'imita. Est-ce qu'il l'avait vexé ?

Kyouya ôta sa veste et lui tourna le dos. Il tira sur la manche gauche de son t-shirt, dévoilant une omoplate et... Ginga fit deux courts pas vers lui. Malgré la pénombre, il décerna les mots noirs sur la peau claire.

"Très bien, j'accepte le défi, que ce soit contre cent ou mille bladers."

C'était vrai. Kyouya était bel et bien son âme sœur.

Ginga leva la main et suspendit son geste à quelques centimètres de la peau de Kyouya. Il avait envie de toucher la marque, pour s'assurer qu'elle était réelle, mais il se souvint que Kyouya avait été mal à l'aise quand il l'avait pris dans ses bras, plus tôt.

Il ramena sa main contre lui. Un autre jour, peut-être.

Kyouya arrangea le col de son t-shirt et se retourna, la veste dans les bras.

- Rassuré ?

- Oui, merci.

- Je dois être loin de ce que tu imaginais, commenta-t-il avec un sourire moqueur.

- Très.

Kyouya fit la moue. Apparemment, il ne s'attendait pas à cette réponse.

- Mais je dois avouer que je préfère. Les choses vont être intéressantes.

- Tu m'ôtes les mots de la bouche.

Ginga se rendait compte que l'âme sœur dont il avait rêvé était un tissu de naïveté, bien loin de la réalité, mais maintenant qu'il avait rencontré sa véritable âme sœur, qu'il avait en face de lui Kyouya Tategami, le blader de Leone, il se disait qu'il avait été justement récompensé pour son attente. Que Kyouya soit la personne pour lui allait au-delà de toutes ses attentes.

Il avait hâte de découvrir ce que l'avenir leur réservait.


FIN


Dans les épisodes 2 et 3, Kyouya dit effectivement qu'il est talentueux et qu'il a un don xD

J'AI TERMINÉ LA KYOGIN WEEK 2022 !