La colline Tortue
Tout commença dans un pays fort lointain à une époque qui l'est tout autant. Un monde et un temps où et durant lesquels les hommes coexistaient avec d'autres créatures tout aussi évoluées qu'eux et souvent plus endurantes, mieux armées, et même parfois capables de manifestations surnaturelles. Autant dire que la race humaine était loin d'être le maître.
Mais une réelle alliance s'était instaurée, renforcée cinq ans plus tôt par la terrible bataille qui nous opposa aux orcs d'Azog.
Depuis cette mémorable bataille et la victoire des forces du Bien, tout semblait aller pour le mieux sur la terre du Milieu.
L'histoire que je vais vous conter pourra paraître surprenante mais je la tiens de mon père qui lui-même la tenait de son père qui, lui, la tenait du sien et ainsi de suite ; et on ne peut remettre en question la fiabilité de mes aïeux.
Mais revenons au commencement...
Le soleil brillait en ce beau jour de printemps. Le solstice d'été approchait. Erebor et ses alentours étaient en ébullition. En effet la région serait à la fête dès le lendemain.
Une foule nombreuse était attendue à Dale et Esgaroth. Les commerçants et aubergistes vérifiaient qu'aucune victuaille ne puisse venir à manquer durant les festivités qui dureraient, foi de nain, plusieurs jours et plusieurs nuits.
Devant sa vitrine, Lucius pinaillait comme à l'accoutumée. Il pestait contre le fournisseur qui, selon lui, l'arnaquait de quelques pièces sur le poids des haricots secs livrés.
Les enfants qui n'avaient pas école sur ordre du roi Bard couraient dans les rues et manquaient très souvent de renverser les carrioles croulant de fruits, légumes, poissons, viandes et tonneaux de cervoise.
Thorin qui sortait de l'auberge du Vieux Dragon huma l'air frais vivifiant. Ses longs cheveux ébène volaient au vent. Il descendit la rue principale et pénétra sur la place du marché. Les senteurs étaient là plus exotiques. L'enivrant parfum de l'orange du Sud se mêlait à celui plus âpre de l'ail des montagnes bleues.
Tout en sifflant l'air des montagnes embrumées, il se creusait les méninges. Il tentait d'imaginer le cadeau que la compagnie des nains avait prévu de lui offrir pour ses deux cents ans. Il fut tenté par une magnifique et écarlate pomme qu'il saisit en haut d'une pile sur l'étal qu'il frôlait.
-Il ne faut pas vous gêner !
Thorin ne fit pas attention à cette invective et poursuivit son chemin lorsqu'il ressentit une tape dans son dos et vit une pomme rouler à ses pieds.
Il se retourna. Une jeune femme le regardait, insistante. Les cheveux bruns ondulés à peine mi-longs et les yeux noirs de braise. Elle portait un pantalon sombre et des bottes de la même teinte. Seule sa tunique orange éclatait sous le soleil. Elle avait le teint pâle mais ses joues rosies lui donnaient naturellement bonne mine. Elle ne devait pas mesurer plus de soixante-cinq pouces et ses formes étaient joliment généreuses.
- J'ai dit : il ne faut pas vous gêner !
- C'était à moi que vous parliez ?
- Bien entendu. Qui d'autre que vous vient de prendre une pomme sur un étal sans la régler.
- Qui êtes-vous ?
- Quelqu'un qui n'apprécie guère le vol et encore moins celui qui le pratique.
- Vous me traitez de voleur ?!
- Eh bien... Comme je l'ai dit : un homme qui prend une pomme sur un étal sans la régler est un voleur sur mon échelle de valeur d'humaine. Mais je ne sais pas ce qu'il en est sur votre échelle de valeur de nain...
Thorin sentait la colère monter en lui. Non seulement elle l'avait traité de voleur mais de plus elle insultait les siens. Et puis cette suffisance dont elle faisait preuve l'agaçait au plus haut point.
- Tenez. C'est pour la pomme... du nain.
Gandalf venait de remettre une pièce à la commerçante qui, depuis quelques instants, comme tous les chalands, était médusée par la scène.
- Je crois qu'il serait temps de rentrer. Ne pensez-vous pas ? demanda-t-il à Thorin qu'il avait agrippé par les épaules pour l'entraîner avec lui.
La jeune femme sourit.
- Eh bien voilà. Tout rentre dans l'ordre. Dites donc merci à ce brave vagabond qui vient de laver votre honneur...
Gandalf leva la lèvre gauche. Ce n'était pas la première fois qu'on le confondait avec un pauvre hère. Il est vrai que sa vieille robe grise ne plaidait pas en sa faveur...
- Vous me semblez pourtant ne pas être dans le besoin. Vous êtes très bien mis et fort élégant pour un nain.
Thorin bouillait mais avant même qu'il n'ait pu répondre, la jeune femme s'en était retournée et avait disparu dans la foule.
- Comment peut-on s'adresser à moi ainsi ? Je suis héritier de Durin, fils de Thrain, petit fils de Thror ! Ne le sait-elle pas ? Quelle...
Gandalf ne répondit pas. Il se contenta de souffler dans sa pipe alors qu'ils remontaient ensemble à la montagne solitaire.
Le soleil était au rendez-vous comme la veille. Les festivités battaient leur plein. Banquets, jeux, musique... Tous, Dale et Esgaroth, étaient réunis sur la plaine, devant le palais d Erebor. Sous les grands barnums blancs, des cris et chants s'élevaient.
Thranduil avait fait le déplacement depuis la forêt verte, flanqué de sa garde rapprochée.
Thorin et lui n'étaient pas de grands amis mais ils s'accommodaient de leurs relations commerciales et politiques. De plus, l'ombre de Sauron qui planait depuis cinq ans et le risque de voir la Terre du Milieu mise à feu et à sang resserraient les liens fragiles.
Depuis le grand balcon, Thorin, Fili, Kili, Balin, Dwalin, Gloin, Oin, Dori, Nori, Ori, Bofur, Bifur, Bombur, Gandalf, Thranduil, Elrond, Bard et Tauriel profitaient de la scène bucolique et divertissante.
En haut de la colline, apparut un cheval. Il était racé et sa robe rousse brillait. Il était monté en amazone par une femme en robe longue de mousseline dont le motif végétal empreint de vert, d'orange et de jaune était resplendissant.
Alors qu'elle avait atteint la plaine et qu'elle approchait d'Erebor, Thorin la reconnut. Il se retourna vers Gandalf.
- Qui est-ce ?
- Elle est tout à fait charmante. remarqua Balin.
- Charmante ? C'est une furie ! Une effrontée ! Elle a osé me traiter de voleur... Et ce n'était qu'une pomme !
- Tu la connais donc... Mais tu ne nous en as pas parlé. dit Dwalin.
- Gandalf, qui est-ce ? insista Thorin.
- C'est la princesse Lyana.
Thranduil laissa tomber son verre au sol. Un éclair traversa ses yeux cristallins.
- Lyana, comme la princesse d'Amalthée. remarqua Bard.
- Elle-même ! intervint Elrond qui s'était approché de la balustrade et suivait du regard la jeune femme.
- Amalthée ? s'enquit Thorin qui n'appréciait guère d'être tenu dans l'ignorance.
- Esgaroth était une de ses maisons avant qu'elle ne nous abandonne. grogna Bard.
- Ou est-ce plutôt vos pères qui ne l'ont pas suivie à l'époque. corrigea Thranduil.
La jeune femme était descendue de cheval et se mêlait à la foule sur la plaine.
Elrond se retourna vers l'assistance. Comprenant que la majorité d'entre eux ne connaissait pas l'existence de Lyana, il leur conta les derniers jours de l'Amalthée.
-Il y a de très, très nombreuses années, quelques milliers d'hommes et de femmes vivaient sous la constitution de l'Amalthée aux quatre coins de la Terre du Milieu : en maison de Fennimore à l'extrême Nord-Est, en maison d'Albus à l'extrême Nord-Ouest, en maison de Fuldior à l'extrême Sud-Ouest et en maison de Dinninger à l'extrême Sud-Est...
- Cela ne me dit rien... coupa Kili qui gonflait les joues pour marquer son ignorance.
- Tu m'étonnes... Tu as plus souvent connu l'école buissonnière que toute autre... grimaça son frère aîné.
- Tu peux parler ! s'emporta Kili qui baissa les yeux devant le visage fermé de Thorin qui serrait les dents devant les sempiternelles chamailleries de ses neveux. Quels âges avaient-ils donc ?...
- ... La ville la plus importante, Festiba, était, quant à elle, isolée non loin de la forêt verte. Le peuple d'Amalthée était pacifiste, instruit et évolué. Mais un funeste destin les attendait quand la place forte de Festiba fut attaquée par des manticores, des mangeurs d'hommes. poursuivit Elrond.
- Oooh... s'étonnèrent de concert les frères Dori, Nori et Ori.
- Vous savez de quoi parle le seigneur elfe ? s'enquit Dwalin.
Les trois frères échangèrent quelques regards.
- Pas du tout !... répondit Nori.
- Mais c'était pour créer une ambiance ! sourit fièrement Ori.
- Pff !... grommela le grand nain tatoué.
Elrond soupira, fusilla tout le monde du regard et continua sa narration.
- ... Des créatures monstrueuses au corps de fauve, dotées d'une tête humaine avec une triple rangée de dents et armées d'une queue se finissant par une aiguillon. Dévorant la chair comme les os et les vêtements. Ne laissant rien après leur passage. Un mage noir avait alors proposé de délivrer le peuple de cette agression si la princesse acceptait un marché. Celui de se faire sienne. La princesse avait accepté à condition que son peuple soit délivré avant qu'elle ne se donne à lui. Le mage noir dévoré par le désir qu'il nourrissait à son endroit avait cédé à la volonté de Lyana et avait fait disparaître les manticores.
- Quelle histoire ! intervint Bifur qui triturait les tresses de sa barbe avec inquiétude.
Mais Elrond n'avait que faire de ces interventions régulières.
- Elle avait demandé à son demi-frère Proditus d'emmener le peuple derrière la colline Tortue protégée par les nymphes et située non loin de là, en tout cas moins loin que n'importe laquelle des quatre maisons du royaume d'Amalthée. Lyana avait réussi à feindre un état fébrile durant quelques temps pour repousser l'ébat auquel elle avait consenti, espérant ainsi assurer la fuite des siens. Elle respecta sa parole et s'était abandonnée au mage noir...
- C'est chaud... murmura Ori, devenu tout rouge.
- Tu découvres les choses de la vie ! railla Fili qui lui balança une franche frappe amicale dans le dos.
Elrond commençait à sentir ses oreilles s'échauffer mais, en bon seigneur qu'il était, fit mine de rien.
- A peine le mage noir fut-il endormi qu'elle le poignarda et prit la fuite pour rejoindre, elle aussi, la colline. Lorsqu'elle atteignit la colline, elle n'y retrouva personne. Pas un seul de ses sujets car Proditus avait désobéi à sa demi-sœur et avait préféré prendre la route de l'ouest afin de faire embarquer la population sur les caravelles battant pavillon d'Amalthée accostées au port de Fuldior sur la baie de Belfagas. Mais il n'avait pas anticipé les choses : les femmes, les vieillards et les enfants marchaient lentement et ralentissaient l'expédition, sur une longue plaine sans le moindre abri. Le mage n'était pas mort de sa blessure et avait donné l'alarme. Il avait lancé les manticores à la poursuite des humains. Les bêtes étaient rapides et n'eurent pas de difficulté à rattraper les fuyards. Les manticores les dévorèrent tous. La colère du mage noir était d'autant plus grande car, dans sa fuite, Proditus lui avait dérobé un artefact : le womantin...
- Et que sont devenues les quatre maisons ? osa Nori.
-Le mage ordonna qu'elles disparaissent de la surface de la Terre du Milieu. En une seule nuit, des hordes de manticores s'abattirent simultanément sur les quatre maisons et firent disparaître à jamais ce peuple. Depuis Lyana vit recluse avec les nymphes derrière la colline Tortue.
-Tout le monde la croyait morte. ajouta Bard qui lui aussi ne la quittait pas des yeux.
-Les pauvres gens... souffla Gloin.
- Mais pourquoi personne n'est venu à leur secours. Mon oncle, connaissais-tu cette histoire ? demanda Fili.
-Non, je ne la connaissais pas. répondit-il froidement.
-Et vous, Monseigneur, la connaissiez-vous ? Festiba ne devait pas se trouver à des milles de chez nous... dit Tauriel au roi des elfes sylvestres.
- C'était au début du deuxième âge. Sauron n'existait pas encore... J'en avais entendu parler. Mais il n'y avait plus rien à faire hélas. Il était trop tard pour agir quand cela me fut rapporté.
Thorin nota le rictus de Gandalf, celui que le mage affichait quand il se trouvait face à quelqu'un qui mentait.
- Et pourquoi ne l'inviterions-nous pas à nous rejoindre ? proposa Thranduil.
Thorin lança un regard furieux à Gandalf.
- Oui. C'est vrai. Pourquoi n'inviterions-nous pas la princesse à nous rejoindre ? Oin, peux-tu aller lui proposer ? ordonna le roi des nains.
- Moi je peux y aller... avança Fili, sourire aux lèvres.
Oin s'exécuta et revint bientôt accompagné de la jeune femme. Le décolleté en V de sa robe laissait apparaître un buste sur lequel était déposé un magnifique pendentif en pierres blanches caractéristiques des elfes.
- Je vous présente Gandalf, le mage gris.
- Mage ? Oh, je vous prie de m'excuser pour hier. C'est une affreuse méprise de ma part.
- Vous êtes toute excusée, votre Altesse. répondit pompeusement Gandalf.
- Le seigneur Elrond d'Imladris...
Elle le salua d'un sourire et d'un hochement de tête.
- Le roi de Dale et d'Esgaroth, Bard... Balin... et son frère Dwalin... Mon frère Gloin... Bombur...Son frère Bofur...Et leur cousin Bifur... Dori... Et ses frères Nori... Et Ori... Fili... Son frère Kili... Et leur oncle, le roi Thorin Écu-de-Chêne.
Alors que Lyana avait affiché un magnifique sourire à Bard et à chacun des nains, elle se renfrogna lorsque son regard croisa celui de Thorin.
- Vous n'êtes donc pas un voleur !
Oin reprit les présentations avant que Thorin ne puisse répondre quelque chose que, semble-t-il, il aurait pu regretter.
- Tauriel... et le seigneur Thranduil de la Forêt Verte.
- Vous devriez retourner derrière la colline Tortue. Vous ne devriez pas être ici ! lança le roi des elfes.
- Ce n'est pas une façon de parler aux invités. remarqua Elrond.
- De qui êtes-vous l'invitée ? demanda Thranduil à Lyana.
Thorin s'en retourna vers Gandalf.
- Vous m'avez demandé d'inviter les éminences de la terre du Milieu et c'est ce que j'ai fait. répondit le grand homme en robe grise.
- C'est assez troublant d'entendre le mot de voleur dans votre bouche. nota Thranduil.
- Je ne comprends pas le sens de vos propos. répondit posément Lyana.
- Et bien, une princesse déchue qui a volé un artefact, et de surcroît le womantin, est, me paraît-il, mal placée pour prétendre qu'un roi qui prend possession d'une simple pomme est un voleur. N'est-il pas ?
- Je n'ai rien volé du tout ! C'est Proditus qui a dérobé le womantin. Je l'ai vu faire. Et l'idée n'était pas de moi. Comment osez-vous ?
Tauriel sembla voir les yeux de Lyana changer de couleur, devenir rouge comme les flammes mais elle se ressaisit. Un effet d'optique certainement.
- Vraiment ? insista Thranduil.
- Le mage noir en a sûrement repris possession après que les manticores aient...
La voix de la princesse témoignait d'une profonde tristesse.
- ...Et si c'est le mage noir qui l'a récupéré, il a dû le transmettre à ses descendants...
Des cris montèrent de la plaine. Le ciel se couvrit et de grands oiseaux s'abattirent brusquement sur les gens de Dale et d'Esgaroth réunis sur l'esplanade.
- Des rokhs ! dit Elrond.
- Il faut faire entrer tous ces gens dans la montagne. Vite ! dit Gandalf.
Thorin descendit rapidement et exhorta la population à investir le palais d'Erebor.
- C'est étrange. Ils n'attaquent pas les gens. nota Dori.
- Ce sont des annonciateurs. répondit Elrond.
- Et qu'annoncent-ils ? demanda Kili.
- Les manticores. répondit Gandalf.
En effet, à peine les lourdes portes fermées derrière la dernière mère tenant à bras son nourrisson, on vit du balcon apparaître les manticores en haut de la colline. Lyana reconnut leurs hurlements que découvrait alors l'assistance. C'était à glacer le sang.
- Ils viennent pour le womantin. indiqua Thranduil.
Les manticores étaient en bas, aux portes du palais.
- Ils peuvent rester ainsi des années. soupira Gandalf.
- Nous les terrasserons bien avant ! Faites monter à l'étage les femmes, enfants, malades et anciens. ordonna Thorin qui fit signe à sa compagnie de le suivre.
Bard, Thranduil et Tauriel leur emboitèrent le pas. Lyana voulut en faire de même mais Gandalf lui demanda de rester à l'étage pour prendre soin des plus fragiles avant de descendre lui-même accompagné d'Elrond.
Une fois tous les hommes, les elfes et les nains équipés et armés, une fois les plus vulnérables installés à l'étage, Thorin fit ouvrir les portes d'Erebor.
Jamais ni homme ni nain ni elfe n'avait été confronté à telles créatures. Elles étaient féroces. Leurs triples dentitions et leurs griffes étaient plus acérées que n'importe quelle lame. Il fallait se mettre à plusieurs pour n'en tuer qu'une.
Les cris et fracas provenant de l'extérieur et du bas étaient effroyables. A l'étage, les enfants hurlaient, les mères pleuraient.
Lyana s'était isolée dans un coin à l'abri des regards de tous mais en première ligne si un manticore arrivait à parvenir jusqu'à eux.
Enfin le silence se fit. Il était presque aussi insupportable que le bruit assourdissant qui l'avait précédé durant de très longues minutes.
Au premier étage, chacun suspendait son souffle lorsque des pas se firent entendre dans les escaliers. Kili et Fili furent les premiers à apparaître, triomphants, tenant leurs épées dressées vers le plafond.
Les corps des manticores furent traînés par les nains jusqu'à une fosse qu'ils avaient creusée à la hâte derrière la montagne solitaire.
Il n'était plus question de festivités. Et les humains s'en retournèrent sur Dale et Esgaroth pour calmer les femmes et enfants éprouvés.
- Ce n'est que le début. Quelqu'un veut le womantin. dit Thranduil.
- C'est une obsession pour vous. Je vous l'ai dit : Je ne l'ai pas ! Et si je l'avais, croyez-vous que je vivrais recluse derrière la colline Tortue ?
- C'est quoi le womantin au fait ? demanda Ori.
- Excellente question, Ori ! remarqua Dori.
- C'est un artefact qui permet de voyager dans l'espace. Vous êtes à un endroit et en quelques centièmes de seconde, vous vous retrouvez à l'autre bout de la Terre. expliqua Lyana.
- Alors Proditus qui l'avait en sa possession aurait pu l'utiliser pour fuir les manticores. dit Balin.
- Non. Il n'aurait pas pu faire se déplacer tout le peuple. Ça ne fonctionne que pour celui qui le possède. répondit Lyana.
- Donc il aurait pu fuir seul avec le womantin. nota Thorin.
- Et abandonner à un funeste destin le peuple dont je lui avais confié le soin... Qui ferait cela ?
- Un félon, un traître, tout simplement. dit Thorin.
- Je ne peux croire que Proditus ait trahi notre peuple... Ma venue était une erreur. Je suis désolée de vous avoir importuné, Seigneur Thorin. Il est temps pour moi de retourner derrière ma colline.
Le ton de Lyana était très doux.
- Gandalf, accepteriez-vous de m'accompagner ?
- Oui bien entendu. C'est moi qui ai pris la liberté de vous inviter. Il est normal que je vous ramène. Nous partirons demain matin. Et peut-être que Thorin pourrait également nous accompagner.
Thorin s'en retourna. Gandalf le rattrapa.
- Pourquoi vous accompagnerais-je ?
- Parce que je vous le demande tout simplement. Thorin, vous ai-je un jour manqué de loyauté.
- Non bien sûr que non. Mais on ne parle pas de vous ni de moi. Mais d'une princesse qui va rentrer chez elle après avoir mis en danger la vie de nombreuses personnes...
- Ce dont elle n'avait pas la moindre idée en quittant la colline Tortue à ma demande. Si quelqu'un est à blâmer, c'est moi. Croyez-moi, il est question de bien plus que cela. Et cette cause est juste.
- Vous ne l'avez pas incitée à quitter sa retraite sans raison, n'est-ce pas ? Alors dites-moi...
- Vous en savez bien assez, Thorin.
- Et vous pensez sincèrement que je vais vous suivre aveuglément.
- Oui, je le pense. Parce que cela est juste. Et cette seule raison vous suffira.
Thorin prit quelques instants.
- Balin, avise la compagnie. Nous prendrons la route demain matin pour la colline Tortue.
Balin descendit à la cuisine pour prévenir ses amis. L'odeur était délicieuse. Bombur était affairé derrière ses casseroles. Dwalin finissait de dresser. Ori posa un bouquet de fleurs au milieu de la table.
- Bah... On ne sait jamais. Si la princesse a faim. Cela fait joli.
- Je crois qu'Ori a le béguin. railla Gloin.
- Arrêtez ! Vous allez le faire rougir. ajouta Bofur.
- Bah moi, je n'en rougis pas... dit Fili qui se versait une grande pinte de cervoise.
- Demain, nous prendrons la route pour la colline Tortue. annonça Balin.
- ... Et je l'accompagnerai où elle veut. Mon Fili, la roue tourne pour toi, mon gars ! s'enjoua le nain blond.
- Il n'y a pas un truc qui vous chiffonne dans tout cela ? demanda Kili.
- Mon petit frère est chiffonné. dit Fili qui venait de saisir son frère par le cou et lui frottait les cheveux d'une main énergique.
- Arrête, Fili ! Il y a un truc qui est étrange.
- Comme ? demanda Dori.
- Et bien... Cette princesse humaine est derrière cette colline depuis des centaines et des centaines d'années. Vraisemblablement elle n'a pas vieilli d'une ride. On n'en a jamais entendu parler. Elle en est à peine sortie que des créatures effrayantes débarquent. Et tout cela pour un « womantin ».
- C'est un artefact. précisa Ori.
- Oui, d'accord, mais qui permet juste de se déplacer d'un endroit à un autre... On ne retourne pas un royaume tout entier pour cela.
- Mouais... C'est vrai que c'est bizarre. dit Bombur qui remplissait les assiettes.
- Et ce mage noir nous est totalement inconnu lui aussi. Il doit être froid depuis longtemps. Sa descendance si tant est qu'il en est une n'en a sûrement rien à faire de tout cela... Je vous le dis : ça sent bizarre. ajouta Kili.
- Eh... c'est de ma tambouille que tu parles comme cela ? grogna Bombur.
- Non. Non... En tout cas, pas ce soir. sourit Kili.
- Oh. Toi !
Bombur était grimpé sur la table. Chacun recula, ayant au préalable récupéré son assiette pour ne rien perdre. Le nain joufflu se jeta sur Kili et l'entraîna au sol. Les nains s'étaient à nouveau installés confortablement à table.
- Je mise dix pièces sur Kili. lança Bofur.
- Je te suis. ajouta Oin.
- Moi, je mise trente pièces sur Bombur. dit Thorin qui venait de les rejoindre.
Dans la pièce voisine :
- Il pose de judicieuses questions, ce jeune nain brun. nota Elrond.
- Les nains sont très intelligents... Quand ils veulent bien faire travailler leur caboche. sourit Gandalf.
- Et vous, vous êtes très rusé.
Un petit sourire de coin s'afficha au visage d'Elrond éclairé par les flammes qui s'élevaient dans la cheminée.
- Je fais de mon mieux pour réparer les erreurs du passé. soupira l'istari.
- Nous ne sommes pas responsables de nos ancêtres et prédécesseurs.
Gandalf souffla dans sa pipe en regardant le feu crépiter.
- Y a-t-il encore quelque chose à manger ? demanda Tauriel.
Kili, qui se protégeait des casseroles lancées par Bombur derrière une chaise, baissa sa garde et se prit la grosse poêle en fonte sur le crâne. Il tomba dans les pommes. Les nains éclatèrent de rire et trinquèrent en cœur.
- Attendez-moi ! J'arrive. J'adore la cervoise. se lécha les babines Bombur.
Tauriel soupira et s'agenouilla à côté de Kili qui reprenait tout doucement ses esprits.
- C'est donc à cela que vous vous amusez tous les soirs ?
- Bah. Il a des trucs plus sympas à faire, c'est certain, mais entre frères d'armes, c'est plutôt limité. dit-il en se frottant la tête.
- Sortons, tu veux ? sourit-elle.
Kili se leva et la suivit sous les sifflets et les rires des nains.
- Soies digne de ton frère ! lui cria Fili.
- Ferme-la ! répondit Kili.
Les rires se turent lorsque Tauriel qui avait rebroussé chemin apparut à la porte de la cuisine, assez furieuse. Puis ils reprirent de plus belle dès qu'elle en disparut.
Tous étaient endormis. Les nains jouaient un concert de ronflements à faire trembler les murs. Quand un grand fracas les fit sursauter. Cela venait de la cuisine. Ils s'y ruèrent et allumèrent les torches pour éclairer la pièce obscure.
Thorin était allongé sur le dos. Lyana à moitié dévêtue était assise à califourchon sur lui, une poêle à la main.
- Vous ? dit-elle.
- Je cherchais à manger.
- J'aurais pu vous tuer.
- Parce que vous êtes une forcenée. grogna-t-il.
Les nains observaient la scène la tête penchée sur la gauche.
- Vous savez que vous pourriez discuter debout. remarqua Dwalin.
Thorin et Lyana se turent.
- Veuillez-vous... dégager ! râla Thorin.
- Oh. Comme vous voulez ! répondit Lyana qui s'appuya de sa main gauche sur la poitrine de Thorin pour se relever.
Il grimaça tant elle avait appuyé fort.
- Mais c'est bien la première fois que l'on me demande de quitter cette position. nota-t-elle en croisant les nains à la porte de la cuisine.
Tous se retournèrent vers Thorin qui venait de se relever et ajustait sa blouse.
- Quoi ? ragea-t-il.
