Le feu

Deux feux crépitaient. L'un pour sécher les vêtements des voyageurs. L'autre pour réchauffer leurs corps engourdis. Pas de gros banquet en perspective. Juste quelques baies et plantes.

Thorin revint bientôt avec les nains qui l'avaient accompagné. Ils n'étaient pas seuls. Ils avaient retrouvé toutes les montures à à peine un mille de là. Elles portaient à dos les couvertures, armes et casseroles...

Bombur cria de bonheur devant ses faitouts et cuillères.

Lyana récupéra sa couverture et descendit à quelques dizaines de pieds derrière les buissons pour se changer.

Dwalin, Bofur, Ori et Fili qui s'étaient déshabillés rapidement et s'étaient emmitouflés dans leurs couvertures tentaient maladroitement d'observer de loin.

- Retournez avec les autres ! ordonna Thorin, enroulé dans la sienne qu'il avait fermée d'une ceinture.

- Oh... C'était juste pour faire l'éducation d'Ori. plaisanta Fili.

Ils rejoignirent les autres près du feu. Déjà Dori sermonnait son petit frère.

En se retournant, Thorin aperçut Lyana derrière les buissons. Elle avait enroulé la couverture autour de ses hanches et enlevait maintenant sa tunique. Elle lui tournait le dos mais alors qu'elle ajustait le carré de tissu pour y envelopper ses épaules, elle dévia de quelques degrés et il entrevit le galbe de son sein droit.

- Bon... Thorin, tu fais quoi ? Mon potage attend. Et au fait, où est Lyana ? cria Bombur.

- Espèce de sale voyeur ! ragea Lyana qui remontait de derrière les buissons.

Elle passa devant Thorin pour rejoindre les autres. Elle s'arrêta, se retourna et ouvrit en grand la couverture.

- Regardez une bonne fois pour toute ! Parce que cela ne se reproduira pas de sitôt.

Elle referma la couverture et alla s'asseoir auprès du feu. Elle était transie de froid. Elle se dit qu'elle était bien idiote de s'être ainsi mise nue devant lui par ces faibles températures...

Bombur lui tendit un bol de soupe fumante qui sentait divinement bon.

- Moi aussi, j'ai tenté de faire le voyeur... Je mérite le même châtiment. nota Fili.

- Moi aussi. ajouta Ori.

Dori donna un coup derrière la tête de son petit frère.

- Ça ne se fait pas de faire de telles choses. Ori, que vais-je faire de toi ?

Kili semblait préoccupé et observait les alentours.

Thorin vint à son tour s'asseoir.

- Alors c'était beau ? demanda Ori qui se reprit aussitôt une tape derrière la tête par Nori qui soupira profondément.

- C'était beau !... répondit Thorin qui fixait le feu.

Il bondit debout sur la souche de l'arbre sur laquelle il venait de s'asseoir.

- ... Autant que la mort d'Azog. Je me souviens : j'étais là debout. Et d'un coup d'orcrist, je l'ai transpercé.

Il mimait la scène pour finir bras ouverts, grand vainqueur.

Tous les nains applaudirent et sifflèrent.

- Oh oui ! Ça, c'était super beau. sourit Ori.

Thorin se rassit et but son potage sans plus dire mot.

Lyana posa le sien au sol et se leva.

- Vous êtes tous des... demeurés ! lança-t-elle.

- Des quoi ? demanda Bofur.

- Des demeurés, cela veut dire des êtres primaires. précisa Balin.

- Ah oui ! sourit Bofur qui continua à boire son potage.

Dwalin lui tapa dans le dos et Bofur cracha sa gorgée. Tous éclatèrent de rire.

- Elle n'est pas bonne, ma soupe ? demanda Bombur à Lyana qui, furieuse, gagnait une des tentes de fortune.

- Des demeurés ! répéta-t-elle en se retournant de côté sur la paillasse, les bras croisés sur sa poitrine.

Sous un chêne, Gandalf observait la lune tout en soufflant des bulles de sa pipe.

Thorin soufflait. Coincé entre Dwalin et Balin, il ne pouvait guère remuer. Et pourtant il était énervé. Cette princesse commençait sérieusement à l'échauffer... Et en tous les sens du terme. Il avait certes fait le mariole devant les autres mais il gardait gravée l'image du corps de Lyana. Une claque qu'il avait prise en pleine figure. Comment pouvait-elle être aussi agaçante et aussi désirable à la fois ? Et dangereuse qui plus est même si Gandalf se voulait rassurant à ce sujet.

- Tu devrais dormir, Thorin. murmura Balin.

- Mais je dors ! grogna le roi.

- Bon... Si les deux nains qui parlent dans mon rêve, car moi aussi je dors, pouvaient se taire, cela me rendrait service. râla le frère de Balin.

- Tu auras encore toute l'occasion de pester demain... Elle sera toujours là... sourit le conseiller du roi.

- Oh ! Tais-toi, Balin.

- Taisez-vous ! hurla Dwalin.

- Hein... Quoi ? C'est l'heure de se lever ? cria Bofur qui fit un bond hors de sa couche.

- Ah bon ? râla Kili bientôt suivi de tous les autres.

Le soleil se levait à peine et déjà le campement s'agitait. Chacun avait enfilé les vêtements qui avaient séché durant la nuit et avait équipé sa monture.

N'ayant plus de carte pour se diriger, Balin fit ses calculs savants à partir de la position du soleil et ils prirent la route vers l'est.

Il faisait extrêmement frais et le sol se couvrait d'une légère pellicule de glace. Les naseaux des chevaux exhalaient une chaude buée qui s'élevait dans les airs dans une lente danse.

Le silence laissa bientôt place à un concert de toussotements, d'éternuements et de reniflements chez les nains. Ce qui amusa beaucoup Gandalf et Lyana, sous le regard sévère de Thorin.

Ils n'avaient parcouru que quelques milles qu'ils découvrirent un petit campement en contre-bas. Ils laissèrent les chevaux et descendirent à pied. Le feu était éteint et fumait encore. Ils entendirent une voix et se cachèrent dans les buissons derrière la seule et unique tente.

Un homme crasseux et édenté chantonnait. Il s'assit auprès du feu, souffla sur ses longs doigts osseux aux ongles noirs et aiguisa son couteau. Lyana jeta un œil sous sa tente. Elle remarqua les sacs emplis de pièces et de bijoux. Elle s'en retourna vers les autres.

- C'est un voleur. chuchota-t-elle.

- Décidément. C'est une espèce que vous croisez régulièrement. nota Thorin.

- Ses sacs sont emplis d'or et de bijoux.

- Vraiment ? s'enquit Ori.

- Et quelle importance ? Cela ne nous regarde pas. On reprend la route ! dit Thorin.

- Où est Ori ? s'inquiéta Dori.

Le voleur se leva et retourna sous sa tente.

- Tu es qui, toi ? hurla l'homme en découvrant Ori qui remplissait ses poches des pièces d'or.

L'homme saisit le couteau à sa ceinture et le brandit devant le nain.

- Je vais te saigner, sale voleur !

Lyana surgit sous la tente. Elle se rua telle une furie sur l'assaillant et coupa la main de l'humain d'un seul tranchant. Un hurlement déchira le ciel.

Kili déboula à son tour sous la tente. Il en ressortit aussitôt, livide, sous le regard médusé de la compagnie. Tout s'était déroulé si rapidement...

- Elle lui a tranché la main droite. commenta-t-il.

- Quoi ? dit Thorin.

- Oh... Lyana ! souffla Gandalf qui leva les yeux au ciel.

Thorin ordonna aux nains de rester dehors. Il pénétra sous la tente. Lyana était assise sur une caisse de bois. Sur le couchage, l'homme se tordait de douleur baignant dans son sang.

Ori, tétanisé, tremblant à la vue de la main droite traînant au sol, ne savait que faire des pièces qu'il avait amassées.

- Il menaçait de tuer Ori. Et comme cela, il ne volera plus. annonça Lyana, sans la moindre crainte, sous les yeux emplis de colère du roi des nains.

- Du moins de la main droite. ajouta Fili qui les avait rejoints.

Elle leva les yeux méchamment vers l'homme.

- Ça suffit maintenant ! Vous ne bougez pas de là ! ordonna Thorin.

Gandalf entra à son tour. Il ramassa la main amputée et s'approcha du blessé qui maintenant haletait et gémissait sur son drap écarlate.

Gandalf se pencha sur le blessé, ferma les yeux et récita quelques incantations dans une langue que peu connaissait.

Un halo lumineux les enveloppa, lui et l'homme. Cette manifestation devint si puissante que bientôt elle aveugla Lyana, Thorin et Fili qui durent se protéger les yeux de leurs avant-bras.

Lorsque la lueur disparut, tous trois rouvrirent les yeux. Gandalf leur souriait.

- C'est bon. Tout est rentré dans l'ordre.

L'homme avait cesser de geindre. Il était assis sur un tissu immaculé. Plus aucune trace de sang ni sur le lit, ni au sol...

Il écarquillait les yeux, bouche bée. Il effectuait des mouvements de rotation du poignet, encore incrédule. Il avait récupéré sa main. Pas la moindre cicatrice. Pas la moindre séquelle...

Mais bientôt son visage se ferma et il plissa les yeux.

- Elle est folle ! Elle m'a coupé la main. Et elle avait les yeux rouges, comme possédée par le démon. hurla l'homme qui venait de relever la tête.

Il saisit à nouveau son couteau, abandonné à proximité. Thorin et Fili sortirent leurs épées.

- Reposez ce couteau. Nous allons nous en aller et vous allez reprendre votre chemin avec votre or et vos bijoux. Est-ce clair ? dit le roi des nains avec une voix aussi calme que déterminée.

- Foutez le camp ! cria l'homme.

Ils n'avaient pas demandé leur reste et avaient rapidement quitté les lieux.

Les températures chutaient encore. Et les nains avaient enfilé une épaisseur supplémentaire de vêtements. Les nez étaient rouges, les yeux pleuraient et les oreilles bourdonnaient. Cela commençait à grogner dans l'équipée.

Bofur eut bien envie de faire appel à Gandalf, de lui demander d'user de ses tours magiques pour agir sur la météo mais il se ravisa. Il se souvint de la pluie torrentielle qui s'était abattue sur eux dans la Comté lors de la quête d'Erebor et de l'aveu d'impuissance de l'istari contre les aléas de Mère Nature. Le mage gris faisait de belles prestations dans les fêtes de village, quelques pétarades, des feux d'artifices... Depuis toujours Gandalf se faisait passer pour un petit magicien, un amuseur... Mais il était forcément bien plus que cela. On ne rafistolait pas un bonhomme comme cela...

- Gandalf, elle a failli tuer cet homme remarqua Thorin en aparté.

- C'était un voleur et il menaçait surtout de blesser Ori.

- Et... ?... Peu importe... Une promesse est une promesse. Nous la ramenons à la colline Tortue et nous repartons.

- C'est ce que nous avions comme accord en effet, Thorin.

La journée était bien avancée. Le soleil entamait sa descente et une fumée blanche dans le ciel qui s'assombrissait laissait présumer qu'ils approchaient d'un village, sûrement des Lossoth qui peuplaient cette zone de la Terre du Milieu.

Les nains avaient froid, faim et certains avaient émis le besoin de se laver.

Ils se rendirent à l'auberge et commandèrent une tournée de cervoise.

L'établissement n'était pas de grand luxe mais il était propret. Et cela suffisait largement à la compagnie.

Une petite dizaine de tables de bois, des chaises dépareillées autour d'un vieux poêle résumaient le mobilier.

L'aubergiste, un petit homme grassouillet, indiqua que la colline Tortue n'était plus qu'à deux heures de là mais la nuit venait à tomber. Aussi ils décidèrent de rester dormir sur place.

Il y avait peu de clients et dans un coin, des hommes jouaient de l'argent. Ce qui attira l'attention de Gloin.

- A quoi jouez-vous, messieurs ?

- Au Saute à gauche Saute à droite.

- Et en quoi cela consiste-t-il ?

- La grenouille sautera soit à gauche soir à droite. Il suffit de deviner.

Sur la table, une petite grenouille verte était confinée dans un réceptacle de verre rectangulaire qui disposait d'un double couvercle.

- Droite. dit l'homme en chemise bleue.

Le meneur de jeu ouvrit les deux couvercles et la grenouille sauta par l'orifice ouvert à gauche.

- Perdu, mon gars.

Le malheureux secoua la tête et tendit une pièce au meneur de jeu.

Gloin traversa la salle et revint à la table, dépité.

- C'est un peu idiot comme jeu.

- Droite. dit Lyana.

Les nains se retournèrent vers les joueurs et effectivement la petite grenouille sauta à droite.

- Droite. dit-elle à nouveau.

Et la petite grenouille sauta à droite. Lyana poursuivit ainsi à une vingtaine de reprises sans se tromper une fois.

- J'ai une idée. Je vais aller jouer. Et de loin vous m'indiquerez la bonne réponse ?

- Si vous voulez. répondit Lyana.

Gloin traversa à nouveau la salle et s'assit avec les hommes. Il veilla bien entendu à avoir Lyana dans son champ de vision.

Gloin revint, les bras chargés de pièces d'or.

- Buvons pour fêter cela. Une tournée de cervoise ! cria-t-il à l'aubergiste.

- Aucun de vous n'est marié ? demanda Lyana.

- Si... enfin je suis le seul. répondit Gloin.

- Et pas les autres ?

- Les naines se font rares. répondit Nori.

- C'est ce que j'ai pu comprendre. Alors comment vivez-vous cette pénurie de naines ?

- On palie. répondit Bofur.

- C'est à dire ?

- Bah les nains mariés prêtent leurs femmes.

Lyana écarquilla les yeux.

- Bofur plaisante. C'est une blague que l'on fait souvent lorsque l'on nous pose la question. corrigea Thorin.

- Pfff ... Tu as tout gâché.

- Alors comment faites-vous ?

- Le peu de naines suffit à maintenir les générations et ceux qui n'ont pas trouvé d'épouse ont de toute façon largement de quoi faire de par leur mission d'assurer l'épanouissement économique et financier de leur civilisation. Le reste n'est que futilité. expliqua le roi.

- Mais que faites-vous de l'amour... charnel ?

- C'est quoi, l'amour charnel ? demanda Ori.

- Pour nous, cela est sans réel intérêt car ne sert pas notre peuple et son développement économique et financier... Et il est, je crois, largement temps d'aller nous reposer. conclut Thorin.

Tous rejoignirent l'étage de l'auberge loué comme dortoir pour la nuit.

Thorin fixait le plafond faiblement éclairé par la flamme vacillante de la bougie. Il se remémorait le rêve fait dans la Mare aux souvenirs.

Avec sa sœur, il était installé sur une couverture dans une grande prairie. C'était l'été qui embaumait. Les herbes hautes caressaient les avant-bras. Dis l'avait convié à un pique-nique.

C'était bien pour lui faire plaisir qu'il s'y était rendu. Un pique-nique : quoi de plus... inutile.

- Vois comme le monde est beau.

-Dis, le monde n'est ni beau ni laid. Il est, voilà tout.

- Ne laisseras-tu jamais tomber l'armure pour autoriser à tes sentiments de s'exprimer ? Sens. Touche. Écoute. Regarde. Goute. Vis. La mort n'est jamais bien loin et il sera alors bien trop tard pour regretter de ne pas avoir profité.

- Mais il y a tant à faire. Ma mission est ailleurs. Assurer au peuple de Durin une pérennité. C'est mon unique but.

- L'un n'empêche pas l'autre. Vis cela avec passion. Non par devoir...

Il soupira. Le ronflement assourdissant de Bombur l'avait ramené à la réalité.

Il se leva et constata l'absence de Kili et de Lyana.

Les chevaux se reposaient dans l'écurie. Thorin profita de ce moment de tranquillité pour vérifier leurs fers. Il s'approcha du cheval roux de Lyana. Le cheval hennit.

- Doucement. Tout va bien. murmura-t-il.

Il caressait lentement le cheval qui se calma rapidement.

- Vous avez de la chance. Il ne se laisse pas apprivoiser facilement.

- Vous ne dormez pas ?

- Pas plus que vous... Je sais que cette expédition ne vous plait guère et que vous l'avez acceptée pour Gandalf. Je vous remercie en tout cas.

Lyana avait rejoint Thorin et caressait, elle aussi, la robe rouge du cheval.
Thorin se retourna vers elle et ne dit mot.

- Avez-vous déjà été amoureux ? demanda-t-elle.

- Non. Encore une futilité. répondit-il calmement.

Son regard était franc.

Elle hésita mais embrassa Thorin qui resta de marbre. Elle se recula et s'en retourna. Mais une main puissante lui enserra le bras. Thorin l'attira à lui et lui rendit le baiser.

- Je sais que tu es là, Tauriel. Je reconnaîtrais ton parfum entre mille.

Kili était assis sur un tas de bois à l'arrière de l'auberge.

- Et il sent bon au moins ?

- Très bon. Enivrant au possible.

Tauriel sortit des buissons et s'assit à côté de lui.

- Que fais-tu ici ?

- Thranduil m'a demandé de veiller sur Lyana... à couvert.

- Et tu ne me l'as pas dit.

Kili s'était levé et s'éloignait.

- Il m'a demandé de rester à couvert.

- Et tu lui as obéi.

- Oui. Comme tu obéis à Thorin.

- Ça n'a rien à voir... Quelles sont les motivations de Thranduil ?

- Elles ne sont pas mauvaises.

- Tu en es certaine ?

- Que veux-tu que je te dise ? Je suis là pour veiller sur elle. Et pour l'instant, je n'ai pas l'impression qu'elle ait eu besoin de moi.

- Alors pourquoi Thranduil t'a envoyée ? Tu ne trouves pas cela étrange ?

- Et treize nains et un mage pour l'accompagner ? Elle n'a pas plus besoin de vous que de moi. Tu ne trouves pas cela étrange ?

- ...Tu ne me dis pas tout. Comment peut-on se faire confiance ?

- Où est le problème ? Maintenant tu sais... Ça ne va jamais, Kili.

- Ce qui veut dire ?

- Que cela ne va jamais.

Tauriel se leva à son tour et disparut dans les buissons.