La raidinette

- Tu as vu leurs chevaux ? demanda Gloin.

Balin le rejoignit à la fenêtre.

- C'est vrai que ce sont de belles bêtes ?

Gloin se dirigea vers le petit escalier en colimaçon.

- Tu penses à quoi ? demanda le petit conseiller aux cheveux cendrés.

- A les gagner au jeu. Lyana, ça vous dirait de m'aider ? demanda Gloin.

- Pourquoi pas.

Lyana se faufila entre les nains qui dormaient encore sur leurs couches de paille, veillant à ne pas les éveiller.

Dans la salle à peine éclairée en ce tout début de journée, seuls trois hommes buvaient déjà des cervoises. Et, à leur haleine, on devinait qu'ils n'en étaient pas à leur première.

- Messieurs, accepteriez-vous un pari ?

- Un pari ?... Ça dépend ?... Que met-on en jeu ? demanda un grand gaillard aux cheveux noirs de geai, le regard hagard.

La dose d'alcool qui circulait dans son sang ne devait pas y être étrangère.

- Nos montures. Celui qui gagne remporte les chevaux de l'autre. sourit le massif nain roux.

- Ils sont où vos chevaux ? intervint un second homme.

Il était plus petit et plus âgé que le premier. Il portait un petit bandeau de cuir sur un œil. Ce qui attira le regard de Lyana. L'homme le remarqua et aussitôt la jeune femme rosit et baissa les yeux, gênée de son insistance.

- Dans l'écurie. répondit le conseiller du roi.

Le troisième homme dont on ne devinait pas le visage caché derrière une épaisse tignasse blonde se mit à rire aux éclats.

- Je crois qu'il parle des poneys, les gars... Tu rigoles, le nabot ?... Jouer nos grands étalons contre tes poneys ridicules. De petites montures pour des petits... mâles ! ricana-t-il.

- Ce sont de fières montures ! hurla Gloin.

- Ne dit-on pas que la taille des chevaux est inversement proportionnelle à la taille du sexe de leurs cavaliers. ajouta Lyana qui venait de relever la tête, pleine d'aplomb.

Le blond qui semblait être le chef se redressa sur son tabouret. Il était toujours de dos et il était évident qu'il bouillait. Sa main droite serrait fermement la chope. Si fermement qu'elle se brisa. Le liquide doré se répandit sur le comptoir vermoulu.

- Attends. Pourquoi pas. Ça sera pour les gosses. dit le plus grand des gaillards.

Gloin fit un clin d'œil à Lyana.

- Alors à quoi veux-tu jouer nos chevaux, nain ? s'enquit le borgne.

- A la raidinette.

- D'accord. Aubergiste, tu as un jeu ? demanda-t-il s'en retournant vers le patron qui s'était éloigné, craignant sûrement qu'une bagarre éclatât.

L'aubergiste encore fatigué de la veille au soir se traîna jusqu'à la table pour y déposer les cartes.

- Vous connaissez ce jeu, n'est-ce pas ? chuchota Gloin à Lyana qui s'était éloignée.

- Oui, bien entendu.

- Un coup à gauche s'il a le feu follet. Un coup à droite s'il a la carpe d'or. ajouta-t-il.

- Bon... Tu viens jouer ? Et la fille se met derrière toi, nain. Comme cela, pas de triche. ordonna le géant, assis au milieu des deux autres.

L'homme prit trois cartes. Gloin en fit autant. L'homme en reprit deux. Gloin, juste une.

Restaient donc dix cartes sur la table. Gloin, constatant qu'il n'avait aucune des deux cartes, toussa attendant une réaction de Lyana. Mais il ne ressentit aucun appui dans son dos. L'homme en reprit une. Mais toujours aucune manifestation de Lyana. La tension était palpable.

Gloin ravala sa salive et en prit deux. Ni feu follet ni carpe d'or.

L'homme respira profondément et ramassa deux cartes.

Gloin était en nage. Il ramassa encore une carte. L'homme sourit et posa ses cartes sur la table.

- Raidinette et raidinette ! cria-t-il de joie.

Gloin s'effondra sur la table.

- Thorin va me tuer, c'est sûr. se plaignit-il en remontant au dortoir.

Les nains commençaient à s'éveiller, tous agglutinés les uns contre les autres, d'une part à cause de l'exiguïté des lieux, d'autre part par le besoin qu'ils avaient eu de se tenir chaud mutuellement.

La nuit avait été très fraîche et la toiture n'était pas des plus imperméables.

- Et c'est vrai, cette histoire de taille inversement proportionnelle ? demanda discrètement Gloin.

- Disons que ce n'est pas tout à fait cela...

- C'est quoi cette histoire de taille inversement proportionnelle ? s'enquit Kili qui s'était redressé et se frottait les yeux.

- Des hommes se sont moqués de la taille de nos montures. Et Lyana leur a rétorqué que la taille d'une monture était inversement proportionnelle à la taille du sexe de son cavalier.

D'un bond, tous les nains s'étaient assis et fixaient Lyana.

- Je ne connaissais pas cette étude scientifique. nota Oin qui ajustait son cornet acoustique.

- En fait ce n'est pas tout à fait cela... c'est que les hommes, les humains en tout cas... ont une obsession sur le sujet... et que s'ils ne sont pas bien pourvus... ils ont toujours besoin de palier par... de grandes chaussures, de grands chapeaux et de grands chevaux... Mais l'inverse n'est pas prouvé... Enfin, je veux dire que...

- Notons que c'est moi qui monte le cheval le plus petit de la compagnie. nota Kili.

- Et tout le monde sait que les chevaux les plus petits sont les plus endurants ! ajouta Fili.

- Exactement ! sourit Kili.

Tous les nains éclatèrent de rire.

- Bah quoi ? s'étonna Kili.

- L'inversion. sourit Fili.

Kili envoya sa couverture sur la tête de son frère sous les rires de la compagnie.

- On reprend la route ! ordonna Thorin.

Le silence s'instaura.

- Il va y avoir un problème. balbutia Gloin.

- Un problème ? reprit Thorin.

- C'est à dire... qu'on n'a plus de montures.

- Les chevaux se sont enfuis ?

- Non. Je les ai perdus... au jeu.

- Tu as joué nos chevaux ? ragea Thorin.

- Pour récupérer les leurs en sus. En fait, je comptais sur la clairvoyance de Lyana. Mais elle a fait défaut. La clairvoyance j'entends, pas Lyana...

Lyana était retournée à sa couche et rangeait ses affaires.

- Pourquoi ne pas avoir aidé Gloin ? demanda sèchement Kili.

- Je l'aurais fait bien volontiers mais je n'ai eu aucune vision. C'est étrange. J'ai l'impression de ne plus avoir de pouvoir.

- Vraiment ? s'enquit Gandalf.

- Rien. Plus rien. Je ne comprends pas.

Gandalf saisit son bâton et attaqua Lyana d'un coup magique. Elle fut projetée contre le mur. Elle se redressa. Mais déjà il l'attaquait à nouveau. Elle fut projetée bien plus fort encore.

Il se prépara à une troisième attaque mais Fili s'interposa. Lyana, sonnée, se releva et se précipita vers Gandalf.

Tous les nains, même Fili, se rassemblèrent dans un coin derrière leurs sacs se préparant à sa vengeance.

- Comment osez-vous m'attaquer ainsi ?... Je dois être fracturée de partout. hurla-t-elle en se frottant le bras.

Les nains se regardèrent puis se relevèrent.

- Oh. J'ai mal partout. Je vous étriperais, Gandalf, si je pouvais le faire.

- Vous pouviez le faire. répondit-il.

- Peut-être mais plus maintenant. Je ne comprends vraiment pas.

Gandalf sourit.

- Vous êtes libérée !

- Libérée ? Libérée de quoi ? Je suis humaine. De la race des hommes et une fille en plus. Sans compter que je n'ai plus de patrie. Autant dire que je suis une proie de première qualité. Je n'ai plus qu'à me positionner au bord du chemin en attendant le premier prédateur possible... Il faut que je retourne derrière la colline au plus vite... Et au fait pourquoi ai-je perdu mes pouvoirs ?

Gandalf dirigea son bâton vers Lyana qui recula. Mais il le posa tout simplement sur sa poitrine. Un halo de lumière se dessina sur sa tunique.

En même temps, sur la tunique de Thorin, se dessina le même halo.

- Ça veut dire quoi ? demanda Lyana.

- Que le charme du mage noir est tombé.

- Je ne comprends pas plus. dit Thorin.

- Vous ne comprenez pas ? Mais c'est votre faute ! accusa Lyana.

- Ma faute ?!

- Oui... je présume que c'est à cause de cette nuit.

- Cette nuit ? répéta Dwalin.

- Il s'est passé quoi cette nuit ? demanda Oin.

- Je n'en sais rien, je dormais. répondit Bombur.

- Tu ronflais surtout : corrigea Bifur.

- Vous vous rendez compte que je n'ai plus aucune protection ? ragea Lyana.

- Et vous, vous rendez compte que vous en êtes seule responsable ? C'est vous qui m'avez... oh. Et fichtre ! C'était juste un baiser sans importance. Débrouillez-vous. Nous rentrons à Erebor !

- Et bien faites donc cela. C'est ce que vous ferez de mieux. ragea la princesse.

- Un baiser sans importance ?... répéta Fili.

- Je doute que ce soit le moment de demander plus des précisions. nota Balin.

- Et on fait comment sans chevaux ? souffla Gloin.

- On reprend nos chevaux. Partons ! ordonna Thorin.

- Je reste avec Lyana. dit Gandalf.

- Comme bon vous semble ! pesta le roi des nains.

Les nains étaient passés par la fenêtre pour ne pas se faire remarquer par les hommes qui avaient remporté les chevaux à la raidinette.

Ils gagnèrent discrètement l'écurie et en firent sortir les poneys.

Kili se hasarda derrière l'auberge.

- Tauriel ? Tauriel ? murmura-t-il.

- Et donc tu laisses tomber la princesse Lyana juste parce que Thorin l'ordonne.

Tauriel était adossée à la barrière.

- Elle n'est pas ma princesse et Thorin est mon roi.

- C'est un peu facile.

- Pense ce que tu veux, Tauriel ! Thorin a raison. Il est juste.

- Kili ? Fili ? Dépêchez-vous ! cria Thorin.

Kili monta sur son poney.

- Je ne rentre pas avec vous. dit Fili qui était resté au pied de son poney.

Un silence se fit.

- Très bien comme tu voudras. Décidément je ne te comprendrai jamais. nota Thorin qui s'en retourna.

L'équipée partit au galop.

Les hommes ne remarquèrent même pas leur départ tant ils cuvaient au fond de la salle.

- Notre départ n'était-il pas... précipité ? se risqua Balin.

- Cette expédition était une erreur. Et nous la réparons. Rentrons au plus vite à Erebor ! répondit sèchement le roi.

- Et demander ce qui s'est passé cette nuit serait indiscret ? Juste un baiser ?

- C'est indiscret : oui ! Et juste un baiser : oui !

- Thorin, je te connais depuis ta naissance. Ton orgueil est immense et te cache la réalité.

- Quelle réalité ? De l'égarement tout au plus.

Il accéléra le pas de son poney pour s'isoler à l'avant du groupe.

- Alors ? demanda Dwalin.

- Juste un baiser. soupira Balin.

- Je m'en doutais... Bofur et Nori, vous me devez dix pièces chacun.

Mais bientôt Thorin stoppa et leva les yeux au-delà de grands arbres dénudés. Le reste des nains fit de même.

Ils scrutaient le ciel, anxieux. Ils percevaient du bruit au loin. Mais bientôt ils reconnurent les cris. Un frisson les parcourut de leurs séants à leurs nuques. Ils eurent confirmation de leurs craintes lorsque les rokhs les survolèrent.

- Ils vont vers le village. dit Kili qui tirait sur les mors de son cheval, tournant en rond sur lui-même.

Thorin fut envahi d'une peur telle qu'il n'en avait jamais connue. L'impression que le sol se dérobait sous sa monture, que le monde s'effondrer. Fili... Lyana...

Il fit faire demi-tour à son cheval et frappa les flancs violemment. Une rage l'envahissait.

Les nains lui emboitèrent le pas et tous galopaient au plus vite sur le tapis neigeux qui s'était constitué dans la nuit.

Ils furent surpris par le silence des lieux.

Thorin sentait les battements de son cœur cogner ses tempes. La sueur lui coulait dans le dos. La tête lui tournait. Il balaya l'horizon de son regard qui accrocha enfin celui de Kili, blanc comme un linceul, animé du même tumulte d'émotions.

Le roi fit irruption dans l'auberge. La salle était déserte. Il gravit les escaliers qui allaient à l'étage. Des oiseaux surpris par son irruption battirent des ailes avant de s'enfuir par la fenêtre demeurée ouverte.

Mais rien ni personne. Il reconnut la forme laissée par le corps de Lyana dans la botte de foin qu'elle avait transformée en couche pour la nuit.

Kili le sortit de ses pensées en le bousculant, courant retourner toutes caisses de bois et les ballots de paille de la pièce.

Mais en vain. Il ne trouva lui non plus personne...

Thorin soupira profondément et saisit fermement son neveu de dos par les épaules pour l'entraîner vers la sortie. Mais le jeune nain se débattit. Il se dégagea et se tourna vers le roi, le défiant de son triste regard. Kili essaya son nez de son revers de chemise avant de quitter les lieux d'un pas décidé.

Thorin resta statique quelques instants, brinqueballé entre colère, tristesse et regret...

Il ressortit enfin de l'établissement et retrouva les nains qui avaient exploré l'ensemble des baraquements environnants.

- Rien. souffla Dori qui revenait le chapeau de Gandalf à la main.