Corneville

- Tu n'as guère changé !

Tous se retournèrent. Un homme grand, aux longs cheveux ondulés châtain foncé, se tenait debout sur la sixième marche. Il avait le teint halé et les yeux sombres. Une large mâchoire. Un nez rectiligne. Il était intégralement de noir vêtu mais cela ne lui conférait en rien un air lugubre. Il était beau et dégageait une prestance naturelle.

- C'est impossible. Proditus ! murmura Lyana.

- Étonnée de me voir ?

- Comment ne le serais-je pas ? Je te croyais mort.

- Et non, toujours vivant. Comme notre peuple.

- Comment ?

- Nous avons réussi à gagner les côtes et à embarquer sur notre flotte. Nous avons traversé la baie et nous sommes installés sur l'autre rive.

- Je ne comprends pas... balbutia la jeune femme.

- Thorin ! Ils approchent. remarqua Dwalin.

- Il faut partir d'ici ! dit le roi des nains.

- Il n'y a aucune échappatoire. répondit Proditus.

- Comment ça ? Pourquoi ne pas m'avoir recherchée ? Et m'avoir désobéi ? Et le womantin que tu as volé et qui déchaîne tout cela ? reprit Lyana encore chamboulée et ne prenant pas conscience de l'arrivée imminente des monstres.

- Ce n'est pas le womantin qui attise les convoitises... Et pourquoi le pouvoir te revenait-il plus qu'à moi ? J'avais moi aussi le droit d'être le roi ! grogna Proditus.

- Quoi ! Tu m'as tenue à l'écart durant toutes ces années pour prendre ma place ?

- J'y avais droit !

- Tu aurais dû prendre ma place dans le lit du mage noir ! J'ai accepté tous les compromis pour Mon peuple. soupira Lyana dont les yeux s'emplissaient de larmes.

- Ce n'était qu'un mauvais moment à passer. Et tu es toujours vivante, plus forte même, paraît-il. sourit l'homme.

- Espèce de pourriture ! ragea Thorin.

- Et bien, j'ai cru qu'il ne se déciderait jamais. murmura Kili.

- Je crois qu'il serait intéressant que tu voies ce que j'ai fait de notre peuple. Que tu constates quel grand roi je suis. poursuivit Proditus qui n'avait que faire du nain, aussi roi fusse-t-il.

Les nains, excédés par le comportement de l'homme, s'apprêtaient à l'attaquer mais avant qu'ils n'eussent le temps d'agir, ils furent éblouis et perdirent connaissance.

L'herbe fraîche grattait le nez.

Bombur sentit quelque chose de chaud et râpeux lui caresser la joue. Il sourit, ouvrit les yeux et poussa un cri. Il bondit, épée à la main.

- C'est juste une vache. dit Lyana qui se relevait, elle aussi.

- Mais où sommes-nous ? demanda Tauriel qui se redressait sur ses genoux.

- Pas la moindre idée. répondit Kili qui venait de se lever et scrutait les environs dans la pénombre.

- A l'entrée d'une ville, semble-t-il. nota Thorin qui venait de remarquer les lumières des quelques baraquements situés à quelques pas.

- Alors, allons-y ! proposa Gandalf qui frottait sa robe grise des herbes folles qui s'y étaient déposées.

Une grande porte était érigée à l'entrée de la ville.

- Le blason d'Amalthée ! s'étonna Lyana devant la représentation de la chèvre éponyme en son sommet.

- C'est quoi ? demanda Dori.

- Le blason de mon peuple !

- Nous devons être dans la ville dont parlait Proditus. dit Dwalin.

- On aurait parcouru des milles en quelques secondes alors. remarqua Balin.

- Il a développé les pouvoirs du womantin. pensa tout haut Lyana.

Ils passèrent donc la porte et s'enfoncèrent dans la rue sombre. Leurs semelles de chaussures claquaient sur les pavés usés et humides. Les ruelles adjacentes étaient désertes et silencieuses. Tout était figé.

Seule une enseigne de bois se balançait au gré du vent et ses chaînes de suspension émettaient un léger grincement. Une fenêtre éclairée à quelques mètres dessous attira l'attention des visiteurs.

Nori s'attarda sur la peinture suspendue. Un dragon rouge terrifiant et aux yeux or. Sous le dessin, était inscrit "Chez Loki".

- Curieuse enseigne pour une taverne. Ce n'est pas des plus accueillants. remarqua-t-il.

- Du moment qu'ils servent une bonne cervoise. sourit Fili.

- Bien dit, mon gars ! s'enjoua Dwalin qui gratifia le prince d'une franche tape dans le dos avant de se diriger vers la porte de l'établissement.

- Non ! Nous n'avons pas le temps ! intervint Thorin qui reprenait déjà là marche.

- Pfff... soupira Fili.

- C'est qu'on l'avait bien méritée ! remarqua Dwalin.

- Il faut que nous restions sobres. Ce n'est vraiment pas le moment. ajouta Thorin sans prendre la peine de se retourner.

- Ce n'est pas une pinte qui altèrerait nos capacités. Les nains tiennent l'alcool mieux que quiconque. intervint Gloin.

- On dit que les elfes sont très résistants. osa Ori.

- Les elfes ?... Pfff, des midinettes ! Jamais un elfe ne battra un nain à la descente. C'est moi qui te le dis ! s'emporta Gloin.

Bientôt ils croisèrent des hommes et des femmes pauvrement vêtus.

- Excusez-nous, nous sommes des voyageurs égarés. Comment s'appelle cette ville ? demanda Bard à un vieil homme.

- C'est Corneville. répondit le vieillard qui s'empressait de reprendre sa route.

Tout était lugubre et triste : des façades grisâtres et décrépites, des pavés usés, des tas d'immondices...

Des hommes ivres morts se battaient dans la rue. D'autres en delirium dormaient à même le sol...

- Ce n'est pas possible. Qu'a-t-il fait de notre civilisation ? soupira Lyana.

Des cris de femme leur parvinrent d'une ruelle.

Lyana s'y précipita, suivie des autres.

Une femme était à terre, à peine éclairée d'un lampadaire à huile. Un homme déjà bien éméché et à moitié dénudé se tenait près d'elle.

- Allez, lève-toi ! Je n'ai pas que ça à faire. J'ai payé...

La femme ne bougeait pas. Il lui donna un coup de pied dans le dos. Elle gémit de douleur.

- Lève-toi ! T'entends !...

Il sentit la lame froide dans sa nuque.

- Je te conseille de reculer et de te retourner ! ordonna Lyana.

Ce que fit l'homme sans sourciller.

- Ah... Une autre ! T'es sa copine. Toi aussi, tu veux jouer. Tu as tout ce qu'il faut où il faut, dis-moi. nargua-t-il en remuant des hanches, le pantalon baissé devant Lyana.

- Rhabille-toi ! Avant que je ne te la coupe et que je ne te la fasse bouffer à t'en étouffer.

Les compagnons de Lyana ravalèrent leur salive et grimacèrent.

- Les gars ! Amenez-vous ! Il y a des visiteurs un peu trop moralistes.

Des deux extrémités de la ruelle, débarqua une trentaine d'hommes.

- Pour une arrivée discrète, c'est foutu. nota Gloin.

- Bon bah... Quand il faut, il faut ! ajouta Bifur qui préparait son épée.

Mais bientôt la trentaine d'hommes fut rejointe par de nombreux autres.

- On fait quoi ? demanda Bain.

- On grimpe ! dit Thorin.

Ils s'étaient enfuis pas les toits et, sautant de bâtiment en bâtiment, ils se retrouvèrent bientôt dans une rue plus calme.

Mais déjà, ils entendaient les pas et les cris des hommes qui les coursaient.

- Par ici !

Une voix venait de s'élever. La porte d'une petite maison s'était entrouverte.

Tous s'y précipitèrent. La porte se referma juste avant que le groupe ne tourne au coin de la rue.

- Grr... On les a perdus !...

- Dépêche. On y retourne.

Tous soufflaient. Ils avaient eu chaud.

La bouilloire siffla. Ils relevèrent la tête pour prendre connaissance des lieux.

Une salle à manger au milieu de laquelle une grande jeune femme dressait la table.

Elle avait des cheveux blonds courts et des yeux bleus.

Elle était très musclée mais cela n'ôtait rien à sa féminité.

- Venez prendre un thé. Cela vous fera le plus grand bien.

Tous s'installèrent autour de la table. Elle versa le chaud breuvage et remit les tasses à chacun. Lorsqu'elle tendit la tasse à Lyana et que son regard se posa sur elle. Elle se figea et balbutia.

- Vous êtes... elle ?

- Je suis moi, oui. Et c'est déjà beaucoup, croyez-moi. Ça m'occupe à plein temps, et d'autant plus ces derniers jours. plaisanta Lyana.

La jeune femme blonde ne la quittait pas des yeux et, à tâtons, cherchait un livre sur son étagère.

Elle le saisit. Elle tremblait.

Elle le tendit à Lyana.

- Ce n'est pas mon meilleur profil. Mais bon... grimaça Lyana.

- Vous êtes la princesse. Le ciel a entendu nos prières. Proditus a toujours prétendu que vous étiez morte. Mais nombreux ne voulaient y croire. Vous n'imaginez pas combien nous attendions votre retour.

- Bah... Ce n'est pas le cas des fous que l'on vient de croiser. remarqua Nori.

- Ce sont des bandits, des porcs... A la solde de Proditus et de son sbire, Josban. nota la jeune femme qui venait de les sauver.

- Josban ? Il existe toujours celui-là ? s'étonna Lyana.

- C'est qui, Josban ? demanda Ori.

- Un traître de première. Une vipère... grimaça Lyana, les yeux rivés sur la surface de son thé fumant.

- Il n'a pas changé alors... Au fait, je me présente : Vic... C'est un honneur de vous recevoir... Il faut que je vous emmène au quartier général. ajouta la jeune femme.

- Quel quartier général ? s'inquiéta Thorin.

- Celui des rebelles. Vous permettez ? dit-elle tout en commençant à débarrasser la table.

Tout le monde se recula. Elle poussa la table et s'accroupit. Elle ouvrit une trappe que nul n'avait devinée.

- Venez !

Cela faisait bien trente minutes qu'ils marchaient dans un couloir sous terre. Cela devait être un vrai labyrinthe car ils avaient traversé de nombreuses intersections.

- C'est encore loin ? demanda Ori.

Ils arrivèrent devant une grande porte gardée par un homme armé, la tête penchée dans un bouquin.

- Salut Vic. Tes amis ont un laissez passez.

- Oui.

Il tendit la main pour récupérer les documents mais elle lui fit un signe de la tête vers Lyana.

Quand il l'aperçut, il se redressa au garde à vous.

- La.. la... prin... princesse ? balbutia-t-il avant de poser un genou à terre.

Lyana regarda Vic avec étonnement.

- Il est très à cheval sur les principes. Gus, debout ! Et ouvre, tu veux bien.

Il se releva et ouvrit en tremblant.

Au passage de Lyana, il se redressa à nouveau.

- C'est quoi tout ce cérémonial ? demanda-t-elle.

- On a été briefé par Fennimore.

Lyana s'arrêta.

- Fennimore est ici ?

- Oui bien sûr. C'est lui le chef des rebelles même s'il en refuse le titre. Pour lui il n'y a qu'un chef... ou plutôt une cheffe.

Ils se trouvaient maintenant sur un promontoire. Devant eux, se dévoilait une véritable ville souterraine. S'étendant à perte de vue, éclairée de milliards de lucioles... Sur plusieurs étages, telle une immense toile d'araignée de passerelles, d'escaliers, d'intersections, grouillant de monde qui s'invectivait joyeusement.

- Comment est-ce possible ? Des hommes ont créé ceci ?

- Oui bien entendu. Votre peuple ! On a essayé de recréer le monde d'avant. Celui que vous aviez connu. Notre espoir était votre retour pour reconstruire tout cela mais à l'air libre. Suivez-moi !

Ils suivirent donc Vic qui pénétra un grand bâtiment.

- La grande bibliothèque !

La salle était gigantesque, s'étendant sur plusieurs étages. Des escaliers nombreux et sculptés aux quatre coins de la pièce permettaient de les desservir. De grands lustres portant de grosses bougies éclairaient les lieux.

Des étagères à foison, croulant de milliers de livres.

- On dirait les mêmes ouvrages qu'à Festiba. s'étonna Lyana.

- Ce sont eux ! A l'époque, chaque habitant a emporté avec lui un livre. Et nous les avons tous rassemblés ici.

- C'est fascinant ! Il y a des livres sur les plantes ? demanda Oin.

- Si cela vous intéresse, oui. Le département botanique est là-haut, au deuxième étage, allées 223 à 238. A moins que vous ne parliez des plantes aromatiques et des arts culinaires. Dans ce cas, c'est là-bas, au fond à droite, allées 58 à 65.

Oin et Bombur avaient aussitôt filé. Le premier à l'étage, le second au fond de la salle.

Les autres poursuivirent leur route par un long couloir. Tauriel s'arrêta devant un immense portrait.

- Qui est-ce ?

Elle semblait fascinée.

- Il a quoi, ce bellâtre ? chuchota Kili.

- De très beaux cheveux blonds... comme moi d'ailleurs. sourit Fili.

- C'est Fennimore. répondit Lyana.

Le son puissant d'un violon se faisait entendre.

Vic ouvrit la large porte à double vantaux. La musique n'en était que plus puissante encore.

Sur une estrade, au milieu de la salle aux murs recouverts de tentures dorwinion, la couleur du vin de la région proche de la mer de Rhun, se tenait un homme grand aux longs cheveux raides et châtain moyen. Il semblait vivre sa musique avec passion.

Il était aussi beau que sur le portrait.

Nul ne l'interrompît. Lorsque son violon agonisa, il ouvrit les yeux.

Son visage était grave mais, dès qu'il posa les yeux sur Lyana, il s'éclaira d'un sourire radieux. Il sauta de la plate-forme avec agilité et rapidement rejoignit le groupe.

Il ralentit sa marche et posa un genou devant Lyana, fixant le sol.

- Fennimore. Mon ami. Mon frère. Ne laisseras-tu jamais tomber tout ce protocole ?

Elle tendit la main.

Il se redressa sans la saisir.

- Embrasse-moi plutôt ! sourit-elle.

Lyana enserra le cou de Fennimore et l'embrassa sur la joue. Les nains furent surpris de cette familiarité et Thorin serra les dents.

- Je suis ravie de te voir. Comment as-tu fait pour ériger tout cela ?

- Juste de la passion et de la ténacité... répondit-il.

Le sourire avait disparu de son visage redevenu grave.

- Je te présente mes amis... à qui je dois beaucoup... et même la vie, pourrais-je dire sans trop m'avancer. sourit-elle en attardant son regard sur Thorin.

- Ces ouvrages sont des mines de connaissance !

Oin avait les bras chargés de livres, autant que Bombur.

- Et il y a des recettes géniales !

- Emportez-les s'ils vous plaisent tant. proposa Lyana.

- Vraiment ? demanda Oin qui ajustait son cornet croyant avoir mal compris.

- Oui bien sûr. Ils sont à vous. sourit Lyana.

- C'est un cadeau ?

- En effet. C'est comme cela que cela s'appelle.

- Merci... on ne m'a jamais fait de cadeau. soupira Bombur, vraisemblablement ému.

- Je croyais que les cadeaux, c'était pour les filles. grogna Dwalin.

- Tout le monde aime recevoir des marques d'affection, non ? nota Lyana.

Les nains toussèrent et se redressèrent, bombant le torse.

- Nous n'avons de temps pour l'affection. Nous sommes des guerriers. nota Ori.

- Et bien, cela ne doit pas être rigolo tous les jours chez vous. soupira Vic qui quittait la pièce.

- Je n'aime pas cette... fille. Elle est ... Pfff... râla Dwalin.

- Fait gaffe, cela commence comme cela et après... nargua Fili.

- Et après quoi ? claqua le grand nain.

- Euh...rien. préféra répondre Fili.

Il savait qu'il ne fallait pas trop titiller Dwalin sous peine de s'en mordre les doigts.