La révolte gronde
- On fait quoi maintenant ? demanda Bofur assis sur le bord de la fontaine au milieu de la place publique de Corneville.
- Les rebelles sont-ils capables de mener une attaque ? demanda Lyana assise non loin de là.
- Nous ne sommes pas assez nombreux ni assez armés pour le moment. Fennimore y travaille... commença Vic.
- Alors il faut activer les choses ! coupa froidement Lyana qui se redressant.
- C'est votre guerre, pas la nôtre ! intervint Thorin.
Le roi était adossé à un grand chêne, la tête baissée, le visage enfoui dans son épaisse tignasse ébène, ornée de perles et de pierres. De ses doigts gauches, il faisait rouler sa bague autour de son index droit.
- Ces gens ont perdu leur royaume comme nous avons perdu le nôtre. dit Balin qui se tenait non loin de lui.
- Et nous l'avons repris seuls. Et d'ailleurs nous y retournons ! grogna le roi des nains qui se détacha du tronc de l'arbre centenaire.
- Thorin, il n'est pas bon de reproduire les erreurs du passé. intervint calmement Gandalf.
- Si les nains ne veulent pas nous aider, nous nous débrouillerons sans eux ! défia Lyana.
- Et nous, que faisons-nous, père ? demanda Bain.
Tous se tournèrent vers le roi d'Esgaroth et Dale.
Mais Geoffrin prit la parole.
- Moi, Je reste. Esgaroth et Dale étaient une maison d'Amalthée, il y a des siècles et nos pères n'ont jamais plus été aussi heureux depuis la scission.
- Grand-mère a toujours dit que si elle avait pu étudier et que si elle avait pu transmettre à maman, Sigrid, Tilda et moi, tant de connaissances, c'est parce que les hommes et les femmes étaient égaux et libres de penser et de se cultiver dans l'Amalthée. ajouta Bain.
Bard respira profondément.
- Je ne sais pas si nous vous serons utiles mais nous restons. déclara-t-il enfin.
Thorin secoua la tête.
- Et vous Gandalf, je ne vous pose pas la question ! gronda-t-il.
- Je me suis engagé à raccompagner la princesse jusqu'à la colline Tortue, et c'est ce que je ferai... Et vous vous y étiez engagé également.
- Les plans ont changé, Gandalf ! répondit sèchement le roi des nains.
- Comme il vous semble juste ! sourit le mage.
Thorin redoutait ce moment mais il devait s'y résoudre.
- Je vous souhaite de réussir dans votre quête. dit-il à Lyana, la frôlant sans la regarder.
Il respira son odeur de jasmin à s'en remplir les poumons.
Mais aucune réponse ne vint de sa part.
Les nains emboitèrent le pas à leur chef.
- Je suis désolé, Lyana. dit Balin quand il la croisa, marquant un arrêt.
- Ne vous en faites pas, je comprends. lui sourit la princesse.
Tous les adressèrent un sourire respectueux et contrit.
Les nains avaient remonté toute la rue principale et approchaient de la Grande Porte.
- C'est définitif, le départ, ou c'est comme la dernière fois ? demanda Kili qui, d'un pas rapide, avait rejoint son oncle en tête de cortège.
- Que veux-tu dire ? rétorqua Thorin qui ne quittait pas l'horizon des yeux.
- Et bien la dernière fois, on est parti et on est revenu pour la sauver...
- On est revenu sauver ton frère, Gandalf et... Tauriel.
- Tauriel ? Mais où est-elle d'ailleurs ? s'interroger soudain Kili.
- Kili, reviens immédiatement ! ordonna Thorin alors que le prince courait maintenant en contre-sens.
- Tauriel, qu'est-ce que tu fais ? demanda le jeune nain brun qui, essoufflé, avait retrouvé les hommes et Gandalf sue la place.
- Thranduil m'a demandé de veiller sur la princesse d'Amalthée. Je reste. sourit-elle tristement.
Kili aurait voulu répondre mais il ne savait que dire. Tout s'embrouillait dans sa tête. Il aimait son oncle et le respectait. Depuis toujours, il veillait sur lui et sur Fili tel un père. Mais Kili était persuadé que leur mission était là, à Corneville. Il en était intimement convaincu. Et Thorin avait tort de vouloir s'en aller.
Kili se frotta la tête.
- Je suis désolé, Tauriel !
Il s'en retourna rejoignant les autres nains qui l'attendaient à l'entrée de la ville.
- Les gars, on fait un pari ? lança Bofur.
- Vas-y, lance toujours. répondit Bifur.
- Quinze pièces que Lyana l'emporte et... se marie avec Fennimore.
- Je te suis. dit Gloin.
- Moi je suis d'accord sur le fait que Lyana l'emporte mais pas sur le fait qu'elle se marie avec Fennimore. intervint Ori.
- Ah oui, parce que tu t'y connais ? railla Gloin.
- Je suis juste observateur, il n'est pas son type.
- Pas son type ? Ça veut dire quoi ? C'est un homme. Il est costaud et valeureux. Ça lui suffira amplement. grogna Dwalin.
- Mon frère, tu fais preuve d'un évident romantisme ! soupira Balin.
- Romantisme ? Tu te ramollis mon frère !
- Elle préfère les petits, barbus, aux cheveux noirs longs ondulés. siffla Ori.
- En effet, ce n'est pas le profil de Fennimore. Et puis c'est plutôt limité. Regardez, nous, on est treize là. Et cela correspond à... seulement un d'entre nous. dit Bombur qui venait de balayer l'assistance du regard pour s'arrêter sur le roi des nains.
- A quoi jouez-vous ? éructa Thorin.
Tous se tournèrent vers lui, étonnés.
- Tu ne veux pas parier ? demanda Dori.
Thorin reprit la marche, grognant et secouant la tête.
- Il est susceptible ces derniers jours. nota Fili.
- Tu veux dire qu'il est un peu plus susceptible que les autres jours. corrigea Kili qui les rejoignait enfin.
Balin rattrapa Thorin.
- Donc c'est certain ? On s'en va ?
- Mais qu'est-ce que vous avez tous ? A croire qu'elle vous a ensorcelés !
- C'est toi qu'elle a ensorcelé et repartir sur Erebor n'y changera rien : répondit le petit conseiller.
- Dwalin a raison. Tu ramollis avec ton... romantisme.
- Le romantisme ? C'est un bien grand mot... Ce qui t'anime pour le moment relève plus du désir que de l'amour mais il suffirait de peu pour que...
Thorin souffla.
- Tu ne lâcheras pas, n'est-ce pas. soupira le roi.
- Elle est celle qui t'est destinée. conclut Balin.
Thorin secoua la tête.
- Si tu devais relever le pari lancé par Bofur... commença-t-il.
- C'est une meneuse née. Elle remportera toutes les victoires... analysa le fidèle conseiller.
- Je ne parle de cette partie du pari. grimaça le roi.
- Ohhh !... Je crois qu'elle ne l'épousera pas.
- Vraiment ?
- Ori est certes candide sur bien des choses mais il est simple dans ses raisonnements... Je ne veux pas dire simple au sens « simplet ». Il appelle un chat un chat. Et il a vu ce que j'ai vu. Tu es mordu de cette jeune femme... et je mettrais ma main à couper, foi de nain, qu'elle l'est de toi. La vie est courte. Ne laisse pas passer une telle chance qui ne repassera pas deux fois. Ce genre de choses est si rare ... surtout pour nous les nains de la montagne solitaire...
Thorin s'arrêta. Ce qui provoqua une légère désorganisation dans le groupe.
- Mais que se passe-t-il ? demanda Nori qui marchait à l'arrière.
Thorin rebroussa chemin, les croisa tous, fixant Corneville à l'horizon.
- Je crois qu'on y retourne... comme la dernière fois. sourit Kili.
- On va batailler, c'est ça les gars ? demanda Dori.
- Je crois bien, mon frère. répondit Nori.
- En voilà une bonne nouvelle ! sourit Dwalin.
- On va botter les fesses à Proditus. chantonna Fili.
- Pourquoi fais-je cela ? Si cela tourne mal, Balin, tu en seras aussi responsable que moi ! ragea Thorin.
- Oh ! Mais sache que je serais ravi d'y être un peu pour quelque chose ! sourit le nain à la barbe blanche.
- Alors que faisons-nous ? demanda Kili.
Vic avait déposé les tasses de café sur la table et se retourna vers Lyana dans l'attente d'une réponse.
- Proditus est fou ! Il est dans son monde. La preuve : il ne nous enferme pas, ne nous tue pas... Il s'en fout. Pour lui, nous ne sommes pas une menace. remarqua la princesse.
- Il a tort. De quelles armes disposez-vous dans les souterrains ? Combien êtes-vous ? demanda Thorin.
- Nous sommes exactement deux cents-trente-quatre. répondit Vic, fière de sa précision.
- Et combien sont-ils dans la garde de Proditus ? poursuivit-il.
- Un millier. grimaça-t-elle.
- Seulement ? Nous n'en ferons qu'une bouchée ! grogna Dwalin.
- Alors, allons-y ! lança Bofur.
- Non ! dit Lyana.
- Pourquoi ? râla Thorin.
- Cela tournera en guerre civile.
- Et ?
- Je ne veux pas la guerre...
- Il faut savoir ce que vous voulez... Vous ne récupérerez jamais le pouvoir et ne libérerez pas votre peuple du joug de Proditus sans faire la guerre !
- Il est tard. On en reparlera demain matin à tête reposée. coupa Gandalf.
- Mais... intervint Thorin.
- Nous ne sommes plus à un jour près. insista le mage.
Fili ruminait dans le patio.
Le rêve fait dans la Mare aux souvenirs tournait en boucle dans sa tête dès qu'il fermait l'œil. Et l'insomnie pesait.
Comment pouvait-il attirer l'attention de son oncle ? Cela faisait bien des mois qu'ils n'avaient parlé ensemble. Les seuls mots que Thorin avait pour lui ne concernaient que son héritage à venir. Fili avait l'affreuse impression de n'être qu'une pièce sur l'échiquier stratégique de son oncle. Une pièce essentielle certes, mais juste une pièce. Il était si loin ce temps où ils refaisaient le monde tel un père et son fils, discutaient de pêche ou de littérature...
- Vous ne trouvez pas le sommeil ?
Fili se retourna. Vic était à quelques pas, une tasse fumante à la main.
- C'est de la camomille... Ce n'est pas de la cervoise mais c'est très efficace pour s'endormir. Tenez !
- Merci. C'est gentil.
- Comment va votre tête ?
Fili la regarda l'air interrogateur et se souvint de la soirée au bordel.
- Oh !... Elle va bien... Et je vous assure que je n'avais pas l'intention de payer qui que ce soit... pour faire quoi que ce soit... Je ne savais pas à quoi était voué ce lieu et...
Vic éclata de rire.
- Je ne crois rien. Et cela ne me regarde pas. Que pensez-vous de tout cela ?
- C'est à dire ?
- Et bien, attaquer Proditus.
- Ce n'est pas ce que vous voulez ? Vous libérer de Proditus pour permettre à Lyana de reprendre le pouvoir.
- Si, bien entendu. Mais quelle est la bonne méthode ? Lyana... La princesse est viscéralement opposée à la guerre.
- Sur ce point, je ne peux que suivre l'avis de mon oncle. On ne peut obtenir la paix qu'en faisant la guerre. Et si Lyana veut reprendre son royaume, il lui faudra faire cette guerre qu'elle le veuille ou non.
- C'est ce que vous avez fait ?
- Oui, pour reprendre Erebor.
- Et vous ne le regrettez pas.
- Non ! Bien sûr que non !... Même si beaucoup de sang fut versé et que la peine a accablé de nombreuses familles.
- Alors demain on prend les armes et on attaque.
- Je ne sais pas. Proditus a ce womantin qui lui donne un certain pouvoir.
- Il faudrait le priver du womantin au préalable...
- Oui, c'est cela ! Venez ! dit Fili qui se dirigea vers la cuisine.
- Quoi ? C'est cela ? demanda-t-elle, lui emboîtant le pas.
La rue était sombre. Et on ne percevait aucun bruit aux alentours. Fili et Vic avaient réussi à se faufiler jusqu'aux murs du palais.
- Est-ce vraiment une bonne idée ? demanda la jeune femme d'une voix chevrotante.
- Je n'ai que des bonnes idées. C'est d'ailleurs ma caractéristique. Quand les nains parlent de moi, ils disent : « ah oui le nain qui n'a que des bonnes idées » …
Vic pouffa.
- Bon alors, le nain qui n'a que de bonnes idées, comment entrerons-nous dans le palais ?
- Par la porte tout simplement. sourit Fili.
- Ah d'accord. dit Vic qui se dirigeait vers le bâtiment.
- La porte de derrière. corrigea Fili qui la retint par le bras et la ramena dans l'ombre
Ils inspectèrent le grand Hall. Personne. C'était assez étonnant. Fili s'en remit à ce que Lyana avait dit. Proditus n'était pas assez méfiant, complètement aliéné.
Le prince réussit à forcer la serrure. Toujours personne en vue.
- Mais il n'y a pas de gardes ici ? murmura-t-il.
Vic haussa les épaules d'ignorance.
Ils rejoignirent l'escalier qu'ils montèrent rapidement. La salle dans laquelle Proditus les avait reçus n'était pas bien loin.
Le plan de Fili était simple : pénétrer le palais et voler le womantin. Après on avisera... et on affrontera la colère de Lyana et de Thorin qui n'avaient bien entendu pas été mis dans la confidence. Pas plus que les autres d'ailleurs...
- Et merde !... C'est fermé... ragea Fili devant le tiroir du bureau.
- Et bien, forcez la serrure !
- Et abîmer ce beau meuble.
- Vous plaisantez ?
- Non c'est un ouvrage d'artisanat. C'est du très bon boulot. Une véritable œuvre d'art.
- Et ? insista l'humaine.
- Bah... Je ne vais pas détruire un tel ouvrage juste parce qu'il appartient à ce salop de Proditus ! Le maître qui a fabriqué ce petit bijou n'y est pour rien.
- Mais non, il ne plaisante pas ! râla Vic qui secours la tête.
Elle prit une règle qui traînait sur le bureau, l'inséra dans la rainure et fit levier.
Le bois craqua et le tiroir tomba au sol.
- Oh. Non ! Ce n'est pas possible ! C'est irrécupérable ! se plaignit Fili qui tentait en vain de replacer le bois.
- Vous vous souvenez pourquoi on est là ?! grogna la jeune blonde.
- Oui, oui ! souffla-t-il.
- Il est là ! cria Vic qui aperçut le tube de métal au pied du fauteuil.
Elle voulut le saisir mais il disparut... pour réapparaître à quelques pouces de là. Elle essaya à nouveau mais vainement. Fili essaya à son tour. Mais il était insaisissable. Ils parcoururent la quasi-totalité de la surface de la pièce sans jamais parvenir à le toucher.
Un bruit les paralysa. Quelqu'un approchait.
Fili fit un signe de la tête vers la fenêtre. Ils rampèrent, ouvrirent l'opercule et sautèrent à l'extérieur.
