Dans la fraicheur de la nuit
Les pas rapides de Vic et Fili animaient la ruelle en cette fraîche nuit.
- On dit quoi en rentrant ? osa la jeune femme.
- On ne dit rien. Ils ne se seront même pas aperçus de notre absence. répondit Fili, fâché de cette expédition stérile.
Mais il déchanta quand il tomba nez à nez avec son oncle dès le pas de la porte franchi.
Il eut l'impression de revivre ces moments assez désagréables d'adolescent rentrant légèrement éméché avec Kili. Ils en avaient vécu quelques-uns et tous finissaient de la même façon : un lourd savon de leur oncle et une consignation dans la chambre. Et compte tenu de la mine renfrognée de Thorin, il comprit qu'il n'en serait pas autrement ce soir... sauf peut-être pour la consignation dans la chambre... quoi que...
- Où étiez-vous, bon sang ? hurla-t-il.
- Nous...
- Je ne peux décidément pas te faire confiance...
- Nous...
- Il aurait pu t'arriver n'importe quoi mais tu t'en fous...
- Nous...
- Et cesse de m'interrompre !
- C'est toi qui as posé une question. répondit Fili.
Il avait enchaîné les mots à grande vitesse, espérant qu'ainsi son oncle ne pourrait le couper.
Thorin souffla. Il était très énervé et Fili n'aimait pas cela.
- Nous étions au palais pour récupérer le womantin... Et l'idée est de moi. intervint Vic.
- L'idée n'est pas de Vic. C'est la mienne. corrigea le prince.
Thorin voulut parler mais il se ravisa. Il fit les cent pas dans le salon, mains jointes dans le dos et tête baissée.
- Et l'avez-vous récupéré ? demanda-t-il enfin, aussi posément qu'il était capable de le faire.
- Non. C'est impossible. Il est insaisissable en fait.
- C'est-à-dire ? s'impatienta le roi des nains qui avait cessé ses allers et venues.
- Et bien, tu veux le saisir et il disparait... pour réapparaître à quelques pas. Et ainsi de suite. On a joué à saute-mouton toute la nuit avec Vic.
Dwalin grogna.
- A saute-mouton sur le womantin, je veux dire... A essayer de le choper. C'est vraiment impossible de l'attraper...
- Un enchantement ! souffla Gandalf.
- Que voulez-vous dire ? intervint Balin.
- Le womantin est protégé. Il faut une spécificité pour le posséder.
- Mais laquelle ? demanda Dori.
- Si on trouve cette spécificité et que l'on arrive à se l'approprier, on pourra récupérer le womantin. conclut Geoffrin.
Tous se retournèrent vers Gandalf.
- Oh... Ne me regardez pas comme cela !... Je ne la connais pas.
Tous soupirèrent.
- Bon et bien, retournons nous coucher alors. dit Bard.
Lyana scrutait la surface immobile de la tisane dans sa tasse. Elle réfléchissait. Tout était calme dans la maison... si ce n'était les ronflements incessants des nains dans la petite buanderie.
Elle s'étonna des sillons qui apparaissaient à la surface de la tisane. Du coin de l'œil, elle reconnut la silhouette de Thorin à la porte de la cuisine.
- Je n'ai pas eu l'occasion de vous remercier d'avoir changé d'avis et d'être resté. dit-elle.
Il s'appuya sur le mur qui la séparait de la porte.
- L'idée est plus de Balin que de moi. répondit-il froidement.
- Alors je le remercierai demain matin. Fili voulait bien faire. Il espère beaucoup de considération de votre part.
- Il l'a.
- Le sait-il ?
- C'est une habitude chez vous !
- Quoi donc ?
- De vous mêler de tout.
Lyana respira profondément et se leva. Elle quitta la table et voulut passer mais Thorin se redressa et lui bloqua la route.
- Que voulez-vous, Thorin ? Que nous continuions cette joute verbale toute la nuit ? Je suis fatiguée. répondit-elle fixant le sol.
Il glissa la main sous son menton et redressa son visage jusqu'à ce qu'elle ne puisse faire autrement que de le regarder.
Elle aurait voulu se dégager mais elle en était incapable. Les doigts de Thorin sur sa peau la paralysaient.
Il s'avança et elle respira son odeur. Le mélange de musc et de vétiver était entêtant. Elle ne put s'empêcher de le respirer intensément.
Il s'approchait encore. Elle sentait son souffle sur ses lèvres. Elle déglutit. Ses yeux étaient des océans dans lesquels elle se serait bien perdue.
Il l'embrassa. Elle ferma les yeux. Déjà sa bouche courait dans son cou. Il la plaqua contre le mur et resserra son étreinte. Elle sentait son désir frôlant sa cuisse droite. Elle enfouit les mains dans les cheveux du nain. Il releva la tête et elle l'embrassa, lui mordilla la lèvre inférieure avant de jouer de sa langue autour de celle de Thorin. Il stoppa, recula son visage, sourit et lui reprit la bouche fougueusement. Elle sentit la main droite de son partenaire serrer fortement son sein gauche. Il était si puissant. Elle grimaça. Aussitôt il stoppa la compression qu'il infligeait à sa poitrine et murmura des excuses. Mais Lyana lui prit la main et la reposa immédiatement sur le sein. Elle lui fit un sourire d'acquiescement et il l'enserra à nouveau.
Un fracas les fit sursauter.
- Désolé, j'avais soif. s'excusa Ori, penaud et rouge de honte, des débris de terre cuite à ses pieds.
Thorin se recula fixant le sol. Lyana se dégagea, réajusta sa mèche derrière l'oreille droite et se faufila vers la sortie de la cuisine, frôlant Ori.
- Encore désolé. répéta Ori, confus.
- Ce n'est rien... Bois un verre d'eau et va te recoucher. répondit calmement Thorin qui le croisa à son tour sans le regarder.
Cela faisait dix minutes que Lyana s'était recouchée et le sommeil ne venait pas. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle sentait encore l'odeur de Thorin, ressentait encore sa peau contre la sienne. Elle imaginait son désir pointant sous son pantalon. Elle rougit à cette idée.
Dieu sait qu'elle le désirait. Depuis le début, dès que leurs regards s'étaient croisés. Mais il était si suffisant, si borné, si directif... Un peu trop comme elle. Et qui se ressemblent peuvent difficilement s'entendre. Mais elle le voulait, à en crever...
Thorin tournait et retournait. Il s'était allongé à même le sol dans le patio. La buanderie était exiguë. Et les nains y dormaient les uns contre les autres. Il n'avait réussi à calmer son désir et n'avait aucune envie que les autres s'en aperçoivent...
Il se mit sur le dos fixant le ciel et les milliers d'étoiles. Il se frappa la tête sur le sol. Foi de nain, il l'avait dans la peau. Elle réveillait en lui tant de pulsions. Si Ori n'était pas arrivé, il l'aurait prise là, contre le mur. Il l'aurait épuisée, elle l'aurait épuisé. Il se rappelait comment elle lui avait serré la langue entre ses dents. Assez fortement pour l'exciter mais sans pour autant le blesser. Il y avait un tel feu en elle. Et il n'avait qu'une envie : l'attiser encore et encore...
Le soleil se levait et ses rayons qui filtraient au travers des rideaux de dentelle commençaient à réchauffer les pièces de la maison.
- Où est Thorin ? demanda Bifur qui trempait une épaisse tartine de pain dans son bol de café.
- Je l'ai vu. Il est dans le patio. Il a dû y dormir. répondit Ori qui ramassait des petits pains bien chauds pour en remplir ses poches.
- Ah. Te voilà, nous parlions justement de toi. lança Dori.
Thorin venait de paraître à la porte, la mine défaite.
- Bah, si tu es allé dans la cour pour y dormir mieux qu'avec nous, cela ne t'a pas réussi. Tu as l'air totalement crevé. lui dit Kili qui déposait une grosse cuillerée de confiture rouge sur sa tartine.
- Mouais. grommela-t-il.
Il s'installa à table, leva la tête et s'aperçut qu'il était juste face à Lyana qui avait le nez piqué dans son bol de café.
- Qui a cassé une tasse cette nuit ? demanda Vic.
- Euh, c'est moi... Je me suis levé dans la nuit car j'avais soif et je suis venu à la cuisine et... commença Ori.
Thorin et Lyana bloquèrent leur respiration.
- ...elle m'a échappé des mains. Je suis vraiment confus. conclut-il.
Thorin et Lyana soupirèrent en chœur.
Le roi des nains releva la tête et croisa le regard de Balin assis à côté de lui. Le conseiller lui sourit puis regarda Lyana.
- As-tu bien dormi ? lui demanda Thorin.
- Ca va. Les nuits sont assez chaudes. Comme Ori, j'ai eu soif. murmura Balin.
Thorin posa sa tasse et soupira.
- Thorin, je suis un vieux de la vieille et je sais être respectueux. Je me suis passé de mon verre d'eau et suis immédiatement allé me recoucher sans rien voir ni entendre. Mais je n'ai pas croisé Ori hélas, ce que je ne comprends pas d'ailleurs, sinon je l'aurais ramené avec moi.
Ils se sourirent.
- Merci.
- A ton service. répondit Balin.
Lyana tendit la main pour prendre une orange mais Fili saisit la seule du panier posé sur la table.
- Allez-y, prenez là ! dit Fili.
- Ce n'est pas grave, je vais prendre autre chose. répondit Lyana qui posa ses yeux sur la boule orange.
- Ne vous embêtez pas, j'en ai d'autres. intervint Vic.
La jeune femme saisit une orange sur l'établi et la tendit à Lyana qui restait les yeux fixés sur la première.
- Lyana ? Votre altesse ? Une orange ?... insista Vic.
- Hein... quoi ? balbutia la princesse.
- Vous vouliez une orange, non ?
- Une orange... oui, c'est cela !
Lyana fit un bond de sa chaise. Elle parcourait la cuisine de long en large ne cessant de passer derrière les chaises sur lesquelles étaient assis Dwalin, Bard, Bofur et Bifur.
- Faut que vous arrêtiez... Vous me donnez le tournis. grogna Dwalin.
- Je me souviens de cette nuit-là... Quand Proditus a volé le womantin, il a volé autre chose... dit-elle enfin.
- Quoi ? demanda Gandalf.
- C'était orange... poursuivit-elle.
- Orange ? répéta Nori.
- Une pierre... une pierre orange. conclut Lyana.
- Avez-vous vu une pierre orange quand vous avez visité la salle au palais ? demanda Thorin aux deux aventuriers nocturnes.
Fili et Vic froncèrent les sourcils et secouèrent la tête négativement.
- Si c'est ce qui permet à Proditus de manipuler le womantin, il doit la conserver constamment avec lui. dit Geoffrin.
Un grand fracas mit fin à la réflexion. Quelqu'un venait de frapper vigoureusement à la porte. Quatre coups étaient à nouveau assénés.
- Ne vous inquiétez pas ! C'est un code. rassura Vic qui alla ouvrir.
Un vieil homme essoufflé fit irruption dans la cuisine.
- Il vous faut partir ! Proditus est à vos trousses. Quelqu'un a pénétré le château la nuit dernière et a tenté de le voler. Il est persuadé que c'est l'un de vous...
- Vraiment ? grimaça Thorin qui se retourna vers Fili.
Tous se levèrent et Dwalin se dirigea vers la porte.
Mais Vic qui revenait du seuil le bloqua.
- Non. Pas par là... Ils ne vont pas tarder à arriver. Ils sont partout en ville.
Elle se précipita vers la table de la salle à manger qu'elle déplaça.
- Prenez le souterrain !
- Fennimore est prévenu. Il vous attend au campement. ajouta l'homme qui avait fait irruption quelques instants auparavant.
Chacun son tour descendit rapidement dans le labyrinthe sombre. Vic faisait le guet. Dwalin fermait la marche et Vic abaissa la trappe derrière lui. Il la repoussa violemment vers le haut.
- Vous ne venez pas avec nous ? demanda-t-il à la jeune femme.
- Je dois rester ici. Cela paraîtra plus vraisemblable et je les retiendrai. sourit-elle.
- Dwalin ! Dépêche-toi ! ordonna Thorin au loin.
- Faites attention à vous ! grommela le grand nain avant d'abaisser la planche de bois.
Vic eut juste le temps de repositionner la table que des gardes investirent la maison.
- Josban ? Que me vaut ta visite ? demanda Vic au chef d'armes qui venait à son tour d'entrer.
- Vic... Vic... Vic... Tu es aussi jolie que déloyale envers notre roi ! Tu ne sais pas à quel point j'aimerais te voir te balancer au bout d'une corde... morte !
- Tu as toujours su parler aux femmes ! lui sourit-elle.
L'équipée courait dans le tunnel pour rejoindre au plus vite la ville souterraine. L'air humide se raréfiait.
- N'y avait-il pas d'intersection la dernière fois ? remarqua Tauriel.
- Nous les avons condamnées et c'est ce que nous ferons de ce tunnel principal dès que nous serons assez loin. répondit Gus qui était venu à leur rencontre.
- Mais si on condamne le tunnel, Vic ne pourra nous rejoindre. nota Dwalin.
- Il faudra qu'elle trouve un autre moyen... C'est un ordre de Fennimore. Condamner tous les chemins qui mènent à nous. Dépêchons ! dit Gus qui accéléra le pas.
Vic et Josban se faisaient face.
- Alors où sont-ils ?
- Qui donc ?
- La princesse et ses amis, hommes et nains !
- Je n'en sais rien. Ils sont partis tôt ce matin. Ils doivent être loin maintenant.
- Jolie, déloyale... et menteuse ! susurra le petit homme à quelques centimètres du visage de la jeune blonde.
Le regard de Vic s'attarda sur la balafre qu'il avait au front et qu'il tentait de dissimuler derrière une mèche de cheveux gras.
- Tu admires le petit cadeau que m'a offert ta princesse peu de temps avant de se faire crapahuter par le mage noir !
Josban éclata de rire mais se tut lorsque Vic lui envoya un crachat en pleine figure.
- Espèce de saloperie ! Comment as-tu pu trahir ainsi notre souveraine ?! lança-t-elle.
Josban la saisit par le visage, serrant ses joues dans sa main droite.
- Et toi, pauvre femelle ! Comment peux-tu trahir celui qui sera bientôt le maître du monde et que tu serviras comme tous tes amis rebelles le feront... s'il vous laisse la vie sauve !... Gardes ! Emmenez-la aux geôles ! Je m'occuperai d'elle personnellement plus tard ! Fouillons un peu !
Mais un tremblement au sol les surprit.
- C'est quoi ça ? demanda-t-il.
- Un séisme. répondit-elle.
- Un séisme... dans cette région ?... Gardes ! Déplacez cette table !
Les hommes armés obéirent.
- Tiens, tiens ! Une trappe !... Ouvrons-la. sourit-il.
Un homme armé se pencha mais valsa dans la pièce, propulsé par la trappe.
Dwalin sortit comme une furie. Avec son lourd marteau, il envoyait bouler les gardes à travers la salle à manger.
Vic saisit son épée jusqu'alors cachée derrière le canapé et se jeta dans la bataille.
Josban avait profité de la confusion pour sortir et alerta les gardes aux alentours.
- Ils vont tous débarquer ici. grimaça Vic.
- Et nous saurons les accueillir... mais nous ne pourrons repartir par le souterrain. dit Dwalin qui venait de fracasser le crâne d'un garde sur le buffet.
- Je sais bien. C'était prévu ! répondit-elle en embrochant un garde.
- Vous saviez que le passage serait condamné ?
- Bien entendu. Il faut protéger la princesse. C'est la seule chose qui importe.
Dwalin prit son élan et arriva à faire une percée vers la sortie, suivi de près par Vic.
- Par là-haut !
Il la suivit. Ils grimpèrent sur les toits.
- Les chevaux sont là. sourit Vic.
Elle sauta directement sur le dos du cheval qui attendait dans une ruelle derrière.
- Vite ! Dépêchez-vous !
Dwalin sauta sur le dos du second cheval.
Ils filèrent à travers les ruelles sombres.
- Mais où allons-nous ?
- Au repaire. On devrait y retrouver les rebelles et vos amis.
La ville souterraine était déserte, dans la pénombre.
- Où sont-ils tous ? demanda Lyana.
- A l'autre issue. Venez ! répondit Gus.
Ils le suivirent à travers l'immense grotte et pénétrèrent bientôt un second tunnel à l'opposé.
- Mais où est Dwalin ? demanda Bombur.
- Et bien, il est là... commença Balin qui inspectait autour de lui.
- Dwalin ? appela Gandalf.
- Il a rebroussé chemin avant que le tunnel ne s'effondre... Je crois qu'il voulait aller aider Vic. murmura Ori.
- Et tu n'as rien dit ? gronda Nori.
- Il m'a fait signe de ne rien dire. se justifia le jeune nain.
- J'ai dû mal entendre. dit Fili qui mima de se déboucher l'oreille droite d'un doigt.
- Tout le monde devient fou ! Avançons ! grogna Thorin.
