Raison et sentiments

Elle se frotta le nez. Quelque chose la titillait. Elle ouvrit les yeux. La lumière était aveuglante. Elle les referma aussitôt.

- Grrr... râla-t-elle.

- Réveillée ? Comment allez-vous ?...

Lyana fit une seconde tentative. Elle apposa la main telle une visière pour se protéger de l'agression des rayons du soleil.

Elle balaya la pièce du regard. Un plafond de lambris de bois. Des murs peints d'un frais jeune paille. Une grande armoire aux portes sculptées. Une coiffeuse en marqueterie et au miroir légèrement piqueté. Des tentures de velours orange...

Oin se tenait au bout du lit.

Il souriait.

- ... Comment allez-vous ? insista-t-il.

- Ça va. balbutia-t-elle.

Elle se redressa mais grimaça. Elle ressentit une vive douleur dans le bras gauche. Oin accourut.

- Non. Il ne faut pas bouger. Le temps que cela guérisse.

- Guérisse ? répéta-t-elle.

- Une vilaine plaie au bras, sûrement faite lors de la bataille. Personne ne s'en était rendu compte, vous la dernière. Vous vous êtes évanouie...

Lyana se frotta la tête. Les images étaient floues. Mais elle se souvint. La tour. L'attaque de Josban... La mort de Fenni. Ses yeux se remplirent de larmes.

- Courage, Lyana...

Trois coups furent assénés à la porte.

- Deux minutes. Veuillez patienter ! cria Oin.

Il se retourna vers Lyana et attendit. Elle écarquilla les yeux.

- On attend quoi ? demanda-t-elle.

- Que vous enfiliez quelque chose.

Lyana baissa les yeux. Elle avait son drap coincé sous les aisselles. Mais elle portait juste un bustier et une culotte en dessous.

Elle rougit. Oin toussa.

- Je dois vous prodiguer des soins et c'est plus facile dans cette tenue.

- Oui. Bien entendu, Maître Oin. Pas de souci. murmura la princesse.

Il était guérisseur et ne semblait être un obsédé. Il inspirait confiance.

Elle ramassa la chemise posée à côté d'elle sur la couverture et l'enfila.

Trois nouveaux coups furent assénés.

Oin grommela et alla ouvrir.

Albus, vêtu de sa tunique en drap violet et vert, symbolique de sa maison, déboula dans la chambre.

- Ah. Enfin tu es réveillée.

- Combien de temps ai-je dormi ? grimaça la princesse.

- Quatre jours.

- Quatre jours ? Ah... quand même. soupira-t-elle.

- Il faut que tu reprennes les choses en main...

Il se tut et se retourna vers Oin, l'air insistant. Le guérisseur se tourna vers Lyana.

- Merci, Maître Oin. Je souhaite m'entretenir en privé avec le gouverneur Albus.

- Comme il vous sied. Je vous laisse.

Il sourit à Lyana puis se tourna vers Albus lui décochant un regard sec.

Il sortit.

Lyana avait chaud.

- Albus, peux-tu ouvrir la fenêtre, s'il te plait.

Albus ouvrit le vantail et vint s'asseoir sur le lit.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

- Il faut que tu reprennes le pouvoir maintenant que tu es réveillée. Il faut réinstaller nos maisons en Terre du Milieu. Les vieux démons sont de retour. Fuldior parle déjà de reconstruire son port avec tous ces petits trafics. Quant à Dinninger, il souhaite rétablir sa société conservatrice, bien loin des principes de ta Constitution.

- Je suis fatiguée, Albus. Et Fennimore n'est plus...

- Debout, Lyana ! Tu ne peux pas te laisser distraire ou déconcentrer. Des gens comptent sur toi. Personne n'a jamais eu aussi foi en toi que Fennimore et moi. Où est la Lyana conquérante, puissante, celle qui pouvait bouffer le monde ? Où est la future reine de l'Amalthée ?

- Que veux- tu dire par "distraire et déconcentrer" ? demanda-t-elle sèchement.

-Fennimore n'est pas mort pour que tu t'apitoies !

- Il est mort, Albus ! Mort ! Cela ne te fait rien. C'était notre ami.

- Bien entendu que j'en souffre ! Comme j'ai pu souffrir de la mort de Mallïs... mais il faut que tu assumes ton destin. Tu ne peux t'en détourner. Pas maintenant.

- Pourquoi m'en détournerais-je ? C'est juste une blessure qui m'a tenue quatre jours au lit. Tout va rentrer dans l'ordre. Et j'assumerai ma mission.

- Et que fais-tu du nain ?

- Quel nain ?

- Thorin Écu-de-Chêne.

- Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

- Tu es allée t'évanouir dans ses bras. Il t'a portée jusqu'à ce lit. Il t'a veillée durant quatre jours...

- Je ne me suis jamais mêlée de ces choses-là te concernant. Je te remercierais d'en faire autant à mon endroit. coupa-t-elle.

- Je n'avais pas un royaume à reconstruire, moi !

- Je suis fatiguée, Albus. Laisse-moi, s'il te plait.

Le gouverneur se leva et se retira sans mot dire.

Thorin avait la mine grave, adossé au mur de façade à quelques centimètres de la fenêtre ouverte de la chambre dans laquelle se reposait la princesse.

Cela faisait trente minutes qu'Albus était reparti. Lyana s'était rallongée, la position assise étant devenue trop douloureuse.

Les propos de son ami et gouverneur l'avait ébranlée. Mallïs puis Fennimore s'en étaient allés...

Le temps de l'insouciance à Festiba était bien loin, celui des jeux et chamailleries sans conséquences, des soirées et chansons au coin du feu... Il avait fallu que Mallïs croisa Thranduil, que Fennimore croisa Josban...

Des personnes circulaient dans le couloir. Elle entendait leurs pas. A plusieurs reprises, elle avait suffoqué espérant que la porte s'ouvre et que Thorin fasse son entrée. Mais en vain.

Elle se rendormit bientôt.

Elle ressentit une fraîcheur sur son front. Elle ouvrit les yeux.

- Bonjour, Votre Altesse.

Vic souriait, une éponge à la main.

Lyana se redressa. Elle n'avait plus mal. Elle s'assit sur le bord du lit.

- Peut-être est-ce prématuré de vous lever...

- Pourquoi ?

- Vous avez dormi durant quatre jours...

- Oui, je sais...

- Non, quatre autres jours durant.

- Vraiment ?

- Après la visite du gouverneur Albus. Vous avez fait une forte fièvre. Maître Oin vous a soignée et la fièvre est retombée. Depuis je reste à votre chevet. Il m'a transmis des instructions...

- Des instructions ?

- Oui. Les soins. Les pansements. Les plantes...

- Pourquoi ne s'en occupe-t-il pas ?...

Le visage de Vic se ferma.

- Excusez-moi. Je ne voulais pas dire que je ne suis pas contente que ce soit vous qui vous vous en occupiez... corrigea Lyana.

- Non, ce n'est pas cela. Maître Oin ne vient plus au palais. Pas plus que les autres nains...

- Et le Seigneur Thorin ?

- Pas plus que les autres. grimaça-t-elle.

- Pourquoi ? Que s'est-t-il passé ?

- Je n'en sais strictement rien.

-Quelqu'un les aurait-il offensés ?...

Lyana fronça les sourcils.

- ... Albus !

La princesse voulut se lever mais elle passa à travers ses jambes. Vic accourut.

- Aidez-moi à me vêtir et amenez-moi au gouverneur Albus.

Vic soutenait la marche de Lyana dans les couloirs. Ils rencontrèrent Tauriel qui naturellement passa son bras sous celui de la princesse pour poursuivre le chemin.

Elle avait mauvaise mine.

- Vous allez bien, Tauriel ? demanda Lyana.

- Ça va. souffla-t-elle.

- Dites-moi la vérité !

- Je suis triste... Kili est moi allons être séparés...

Elle ressentit un soulagement à s'être exprimée. Les filles se faisaient rares pour discuter de choses... de filles...

- Pourquoi vous séparez-vous ?

- Parce que je me suis engagée auprès du Seigneur Thranduil à rester auprès de vous.

- Oui, j'entends bien. Mais en quoi cela vous sépare-t-il du Seigneur Kili ?

- Les nains et les hommes de Dale quittent Corneville cet après-midi. Gandalf insiste pour qu'ils restent mais le Seigneur Thorin a exigé le retour sur Erebor.

- Albus ! ragea Lyana.

Elles arrivèrent bientôt à la salle des affaires. La pièce était immense et haute en plafond. Une longue et large table de bois d'acajou trônait en son centre sur un épais tapis vert émeraude. Le parquet venait d'être ciré. Une douce odeur de cire d'abeille flottait dans L'air.

Les trois gouverneurs étaient en grande discussion, chacun assis autour de la table, à distance les uns des autres. Les noms d'oiseaux volaient. Ils ne se rendirent même pas compte que les trois filles étaient entrées.

- Albus ! hurla Lyana.

Le silence se fit.

Albus afficha un grand sourire. Il se leva.

- Te voilà ! Comme j'en suis heureux.

- Qu'as-tu fait aux nains ?

- Aux nains ? Rien. Pourquoi ?

- Ils quittent Corneville cet après-midi.

- Tant mieux ! Ce sont des sous-hommes. Quand je pense que ce petit roi sale et poilu vous tournait autour durant votre convalescence. railla le gouverneur blond qui n'avait pas daigné quitter son siège devant sa princesse.

Lyana sentit le corps de ses amies se crisper de colère tant leurs doigts serraient ses bras. Elle s'apprêta à l'envoyer sur les roses mais Albus la devança.

- Fermez-là, Dinninger ! Nous ne nous serions pas débarrassés aussi facilement de Proditus si les nains n'avaient pas participé à cette bataille à nos côtés. Et selon la constitution de l'Amalthée, aucune vie n'est plus précieuse qu'une autre !

- Alors pourquoi les chasses-tu d'ici ? demanda-t-elle.

- Je ne chasse personne. Cela fait des jours que je ne les ai pas vus. Cela remonte à avant ma visite. Je ne ferais rien contre toi. Je t'ai dit ce que j'en pensais. C'est tout. sourit-il à nouveau.

Thorin était peu loquace. Ses phrases étaient courtes et dépourvues de toute fioriture.

Quatre jours auparavant, il avait débarqué comme une furie dans l'armurerie ordonnant à Dwalin de rassembler les nains pour quitter Corneville et aller installer un campement sur la colline.

Lorsque le grand nain lui avait demandé les raisons de cette décision hâtive, il avait été gratifié d'un : "Fais ce que je dis ! Et tout de suite !".

Dwalin avait donc parcouru la ville pour mettre la main sur les onze autres membres de la compagnie.

Il n'eut pas de difficulté à retrouver Balin, Nori et Ori qui, depuis la reprise de la ville, aidaient les humains à transférer les livres, les instruments de musique, les tableaux et les sculptures de la bibliothèque souterraine à celle du palais.

Puis il avait filé au dispensaire où Oin, quand il n'était pas au palais à soigner Lyana, aidait à organiser l'assistance aux plus démunis. Il était secondé par Bofur et Dori pour la partie sanitaire et par Bombur et Bifur pour la partie alimentaire.

Il courut ensuite à l'école où Gloin et Fili réaménageaient les lieux pour que tous les enfants puissent être accueillis au plus vite.

Il avait cependant galéré à retrouver Kili qui, au final, avait accompagné Albus, Bart, Bain et Geoffrin pour délivrer les elfes noires retenues enfermées dans les maisons closes.

Nul ne les avait rencontrées depuis. A peine délivrées, elles avaient décidé de fuir vers le Sud d'où elles étaient originaires. Bart, Bain et Geoffrin avaient offert de les escorter pour leur assurer protection jusqu'à leur terre. Kili en avait dit peu de choses à son retour si ce n'est qu'elles étaient "étranges". Les nains se doutaient qu'il avait utilisé ce terme imprécis pour ne pas se fâcher avec Tauriel. Elle avait une haine non dissimulée envers cette "étrange espèce".

Pour en revenir à Dwalin : en moins de trois heures, il avait donc retrouvé tout le monde, les avait amenés à Thorin sur la place du village, près de la fontaine et ils avaient aussitôt quitté la ville sans la moindre explication de leur chef. Balin avait objecté. Il fallait au moins informer Albus et les humains. Depuis quatre jours, ils avaient participé activement, à la demande de Thorin, à la reconstruction de la ville. Il fallait expliquer cette volte-face aux autorités de la ville, ne serait-ce que par politesse. Mais là aussi, le vieux conseiller n'avait eu pour réponse qu'un "On s'en va ! Un point, c'est tout !".

Cela faisait donc quatre jours que Bombur râlait de devoir se contenter de baies, de lapins et de patates pour uniques ingrédients alors que le palais offrait un réel panel de matières premières, que Bofur pestait contre la paillasse inconfortable qui avait remplacé les oreillers moelleux, que Nori grommelait contre l'eau froide de la rivière pour se laver alors que les salles d'eaux chaudes du château offraient toute aisance... dans l'indifférence totale du roi des nains.

Nul ne comprenait à quoi tenait ce revirement. Il avait passé quatre nuits et quatre jours auprès de Lyana, à la veiller. Et depuis plus de soixante-douze heures, il n'en parlait plus du tout. Il s'était enfermé dans le mutisme.