Le couronnement

Thorin ajustait son manteau devant le miroir.

Au retour de la tour, les nains avaient été invités à réintégrer les appartements qui leur avaient été attribués avant leur départ précipité vers la colline.

Il ne savait ce qu'il en était de ses amis mais Thorin avait pris un bain bien chaud, une aubaine pour son corps endolori. Il était bien bâti et capable d'encaisser physiquement. Mais il semblait que les tensions psychologiques des derniers jours avaient contracté ses muscles outre mesure.

Il inspecta sa main bleuie. Il avait frappé fort sur son neveu. Le pauvre avait pris cher. Dans ce coup de poing, il avait mis toute la colère qu'il avait envers... lui-même, plus encore que celle qu'il avait envers le jeune nain blond.

Thorin sourit. Son neveu avait du cran. Ses neveux avaient du cran. Fili qui s'opposait à lui pour défendre une louable cause. Et Kili qui bravait les préjugés en affichant clairement son amour pour une elfe sylvestre.

Le sourire disparut de son visage. Lyana ! Elle occupait toutes ses pensées. Quoiqu'il fasse.

Il s'était appliqué à se faire le plus élégant et le plus présentable possible pour elle. Il aurait pu dire le plus beau. Mais Thorin ne se trouvait pas beau. Un nain n'était pas beau ! Au mieux, un nain paraissait, auprès de la gent féminine, charismatique, distingué... mais en aucun cas beau. Un homme pouvait être beau, comme Fennimore ou Albus par exemple... mais pas lui.

Il secoua la tête. Que lui trouvait-elle ? C'était une humaine. Une humaine !

Il s'en voulut d'avoir eu cette dernière réflexion. Kili ne se posait pas ce genre de question. Avait-il moins de courage que son plus jeune neveu ?

Il saisit le col de son manteau de ses deux mains et bomba le torse. Elle ne verrait que lui ! Elle ne voudrait que lui !

Les coups assénés à la porte le firent à nouveau douter. Retour à la réalité.

- Entrez !

- Et bien, mon oncle ! Tu as fière allure ! Fili, viens voir comme notre oncle s'est affairé.

Fili arriva en courant, glissant sur le parquet fraîchement ciré, s'amusant à un freinage contrôlé.

- Et bien, mon oncle. Si elle ne succombe pas, je range tous mes poignards au placard. Foi de nain !

Thorin grogna.

- Mais de quoi parles-tu ? Nous assistons à une grande cérémonie, historique pour la Terre du Milieu. Et je représente le peuple nain. Il est important d'être en tenue d'apparat. Et vous aussi d'ailleurs ! Vous êtes les héritiers de la lignée de Durin !... En plus d'être mes neveux. ajouta-t-il se souvenant de leur dernière discussion au campement.

Les deux frères s'inspectèrent mutuellement.

- Mais nous nous sommes appliqués, mon oncle. se défendit Kili.

- Je le vois en effet. Vous êtes... parfaits ainsi. sourit le roi.

Ils répondirent par un hochement de tête vif et simultané.

Il avança vers la sortie, écartant les bras pour entraîner ses neveux avec lui.

- Allons festoyer !

Bientôt tous les nains se retrouvèrent en bas de l'escalier de l'aile dans laquelle ils résidaient.

- Vous voici ! Nous vous cherchions.

Les nains se retournèrent à ces invectives.

Bard, Bain et Geoffrin étaient de retour.

- Comment allez-vous ? leur demanda Bofur.

- Ça va même si Geoffrin a failli y laisser la vie. répondit le roi de Dale et Esgaroth.

En effet, Geoffrin marchait avec un bras en écharpe et un bel hématome à la tempe gauche.

- Des soucis durant l'escorte ? demanda Gandalf qui apparut au bout du couloir.

- Oui. Une attaque imprévue... comme elles le sont souvent... mais tout est rentré dans l'ordre. rassura le jeune homme blessé.

- Tant mieux ! conclut Gandalf qui les avait rejoints et prenait appui sur son bâton.

Thorin connaissait cette posture. Quand Gandalf se dandinait ainsi sur son bâton, c'est qu'il ne croyait pas un traître mot de ce qu'on lui disait.

Gus se présenta revêtu d'une belle armure de garde, certainement celle réservée aux grands jours.

- Vous êtes tous là ?... Parfait. Suivez-moi. Cela ne va pas tarder.

Ils lui emboitèrent donc le pas à travers les nombreux couloirs.

Bientôt, il leur fit signe d'entrer dans une grande salle. Les murs étaient couverts de dorures. Un tapis rouge avait été déroulé depuis une immense porte à double vantaux à leur droite jusqu'à une estrade à leur gauche sur laquelle était installé un trône d'or incrusté de multiples pierres précieuses. De grands rideaux grenat étaient élégamment retenus de chaque côté.

- La cérémonie ne devrait pas tarder à commencer : le couronnement immédiatement suivi de la nomination des gouverneurs des quatre... non cinq... non trois maisons...

Gus parut gêné de ses hésitations.

- ... En fait, je suis un peu perdu. conclut-il se grattant la tête.

Mais déjà les grandes portes s'ouvraient.

Albus, Fuldior et Dinninger firent leur entrée.

Puis Tauriel et Vic.

Ces deux dernières rejoignirent rapidement l'équipe des nains, Gandalf, Bard, Bain et Geoffrin qui avaient pris place dans les fauteuils installés sur la gauche face aux grandes baies vitrées.

Les trois gouverneurs étaient debout à droite du tapis rouge près de l'estrade.

Enfin, Lyana fit son entrée.

Thorin avait le souffle coupé. Tous se turent.

Elle était magnifique dans une longue robe de velours vert de Bree. Deux fines tresses partaient de ses tempes et s'étendaient jusqu'à derrière son crâne. Ses cheveux avaient bien poussé depuis la fête d'anniversaire de Thorin. Elle était maquillée de telle façon que ses iris pourtant marron foncé étaient pétillants. On aurait dit de magnifiques noisettes sous le soleil d'un été caniculaire.

Elle portait au cou le collier de pierres blanches qu'elle arborait déjà à l'anniversaire de Thorin.

Elle avança lentement jusqu'à l'estrade et se retourna pour fixer la lourde porte. Albus monta deux marches et se posta juste derrière elle. Un homme de garde avança un coussin sur lequel était déposée une couronne incrustée de rubis dont la couleur rouge flamboyante se mariait parfaitement à la robe de la future reine. Albus la saisit avec précaution et la déposa sur la tête de Lyana. Puis le gouverneur descendit les deux marches et se présenta devant elle. Un second garde apporta un sceptre d'or. Albus le saisit également et le remit à la princesse.

Il retourna aussitôt auprès des deux autres gouverneurs.

Elle se retourna et gravit les marches, se posa devant le trône et fit volteface.

- En ce jour de solstice d'été de l'an 2946, je prête serment de servir l'Amalthée, ses maisons, son peuple et sa constitution. Chaque jour et chaque nuit, je ferai preuve de courage et de bienveillance dans le souci unique d'assurer protection et épanouissement à ce royaume que je chérirai plus que ma propre vie. déclama-t-elle.

Les gouverneurs s'avancèrent au pied de l'estrade et s'agenouillèrent.

La reine Lyana remit le sceptre au garde et descendit les marches. Le garde qui avait apporté la couronne remit alors à Lyana une magnifique lame.

Fili qui était un fin connaisseur en la matière était bouche bée. Jamais il n'avait vu de plus jolie épée.

- C'est la lame de l'Amalthée. murmura Vic qui avait remarqué la bouche entrouverte du jeune prince.

Lyana la saisit à deux mains tant elle devait être lourde et la posa sur la tête de Fuldior, puis de Dinninger et enfin d'Albus.

Le garde en reprit possession.

Elle fit un signe de la main. Les trois gouverneurs se relevèrent et reculèrent yeux baissés pour se repositionner en haie d'honneur, veillant à ne jamais tourner le dos à leur reine.

Un garde ouvrit la baie vitrée et Lyana se dirigea lentement sur le perron.

Une voix s'éleva.

- Longue vie à la reine ! Longue vie à l'Amalthée !

Des cris de joie et des applaudissements remontaient de la grande cour envahie par la foule en liesse.

La reine avait voulu une fête pour le peuple et il en était ainsi. De grands barnums avaient été montés dans le jardin du palais. Il n'y avait pas de drapeaux ni de bannières. Point question de maisons. Juste l'Amalthée.

Les tables regorgeaient de nourriture et de vin. Bombur avait d'ailleurs passé toute son après-midi dans les cuisines du palais. Il avait découvert de nombreux mets et avait pris des notes : la rascasse de la baie aux noisettes, la daurade grillée aux pommes, le jarret de mouton à la cervoise...

La musique était gaie et les enfants avaient envahi la piste de danse improvisée, sous les nombreux lampions.

Les nains s'étaient amusés sur les stands.

Kili et Fili s'étaient affrontés au jeu du château, un jeu d'adresse qui consistait à lancer des balles dans les fenêtres de taille différentes d'un château fort en maquette. Plus les fenêtres étaient petites, plus elles rapportaient de point. Et Fili l'avait emporté de quelques points.

Bofur et Bifur jouèrent quant à eux à la Tour, un autre jeu d'adresse où ils jetaient des balles au sommet d'une maquette de tour en bois dans laquelle elles pénétraient. Les balles ressortaient par le portail et dévalaient un pont levis au travers de divers obstacles pour terminer dans des cases numérotées. Bofur serra son chapeau entre les dents quand il vit la balle de son cousin finir dans la case à vingt points.

Quant à Ori, il faillit tomber dans les pommes quand la jeune soldate dont il avait fait la connaissance sur la colline avant la bataille lui avait lancé un défi au tir des javelines, un jeu d'adresse visant à envoyer de petites lances dans des bottes de paille sur lesquelles étaient attachés des tissus peints de cibles numérotées.

Mais ils n'eurent pas le temps de s'affronter car le reste de la compagnie avait accouru pour récupérer le jeune nain dès que l'accès au banquet avait été décrété.

Et bientôt, il venait à manquer de victuailles sous la tente qu'ils avaient choisi d'occuper pour la soirée.

- C'était une bien belle cérémonie. nota Balin assis à la grande table sous la tente de toile écrue.

- Et cela fait une bien belle reine. ajouta Gandalf qui venait de vider son verre de vin.

Thorin restait muet aux remarques de ces deux voisins de tablée.

- Vous amusez-vous ?

Naturellement et machinalement, tous s'étaient levés.

Lyana éclata de rire.

- Ce n'est que moi... Rasseyez-vous...

- C'est que vous êtes reine maintenant. répondit solennellement Ori.

- Et je n'ai ni plus de valeur ni moins de valeur que je n'en avais ce matin, n'est-il pas ? demanda-t-elle le regardant droit dans les yeux.

- En effet, c'est toujours Lyana que j'ai en face de moi. sourit le jeune nain.

- Que de familiarité ! le gronda son frère aîné.

- Oh non ! Ne le sermonnez pas, Maître Dori. Je ne veux pas que vous me considériez autrement que vous ne l'avez fait depuis que nous nous connaissons tous. Voulez-vous ?...

Tous acquiescèrent d'un sourire et d'un hochement de tête.

- ... Et d'ailleurs, puis-je ? demanda-t-elle en pointant le banc du doigt.

Bofur et Gloin se séparèrent, poussant violemment Kili et Bombur, leurs voisins respectifs, afin de lui faire une place. Elle s'assit donc entre les deux nains.

L'ambiance était légère. Bofur monta sur la table et entonna une chanson mais se tut d'un coup et se tourna vers Lyana se rendant compte que les propos étaient quelque peu grivois.

Il semblait inquiet et gêné. La reine éclata de rire.

- Et bien, poursuivez ! J'ai déjà entendu bien pire que cela, croyez-moi... Et mes prétendues chastes oreilles y survivront.

Après un silence de quelques secondes, Bombur tapa sur la table pour donner le rythme et Bofur reprit sa chanson. Tous tapaient des mains et des pieds en mesure.

Lorsque Bofur eut fini, tous applaudirent et rirent de bon cœur.

- Je présume qu'il existe de telles chansons dans la culture humaine. dit Fili.

- Vous présumez bien, en effet. répondit la reine.

Elle se rendit compte qu'elle en avait trop dit... ou pas assez lorsque tous fixèrent leur regard sur elle.

- Et me voilà contrainte à pousser la chansonnette ! rougit-elle.

- Je le crains. ajouta Gandalf amusé.

- Bon. A la guerre comme à la guerre ! Je m'en vais vous conter l'histoire de "Jeanneton qui s'en allait couper des joncs" *.

Elle prit une inspiration et commença.

Jeaneton prend sa faucille

La rirette

La rirette

Jeaneton prend sa faucille

Pour aller couper les joncs

Pour aller couper les joncs

En chemin elle rencontre

La rirette

La rirette

En chemin elle rencontre

4 jeunes et beaux garçons

4 jeunes et beaux garçons

Le premier le plus timide

La rirette

La rirette

Le premier le plus timide

Lui caressa le menton

Lui caressa le menton

Le deuxième un peu moins sage

La rirette

La rirette

Le deuxième un peu moins sage

L'entraîna dans les buissons

L'entraîna dans les buissons

Le troisième encore moins sage

La rirette

La rirette

Le troisième encore moins sage

Lui souleva son jupon

Lui souleva son jupon

Ce qui fit le quatrième

La rirette

La rirette

Ce qui fit le quatrième

N'est pas dit dans ma chanson

N'est pas dit dans ma chanson

La morale de cette histoire

La rirette

La rirette

La morale de cette histoire

C'est que les hommes sont des cochons

C'est que les hommes sont des cochons

Ouai mais c'est pas fini parce que

La morale de cette morale

La rirette

La rirette

La morale de cette morale

C'est que les femmes aiment les cochons

C'est que les femmes aiment les cochons*

Lorsqu'elle eut fini, toute l'assemblée rit de bon cœur, siffla et applaudit.

Thorin lui sourit en secouant légèrement la tête. Elle lui répondit d'un grand sourire et d'un haussement d'épaule.

Mais le silence se fit. Tout le monde regardait vers l'entrée de la tente. Lyana se retourna.

Le petit gouverneur chauve entra. Il ne semblait pas de bonne humeur.

- Votre Altesse, vous êtes ici ?

- Et bien, où vouliez-vous que je sois ! répondit-elle sèchement.

- Votre présence auprès des humains, sous les autres tentes, est requise.

- Requise par qui ? s'enquit-elle toujours aussi froidement.

- Par la bienséance. lança-t-il.

Lyana se leva d'un bon.

- Auriez-vous l'intention de m'enseigner la bienséance ?... Je dédie ma vie à mes sujets, je doute qu'ils m'en veuillent d'accorder quelques heures à mes amis.

- Mais c'est votre couronnement ! insista-t-il.

Elle soupira et avant de pouvoir répliquer, Thorin se leva à son tour.

- Nous vous remercions de nous avoir honorés de votre présence et comprenons bien que vous souhaitiez vous présenter sous toutes les autres tentes en cette soirée. Nous nous en voudrions de vous retenir. dit-il très posément.

Lyana ne bougeait pas mais devant le regard certes tendre mais insistant du roi d'Erebor, elle obtempéra.

- J'ai pris un réel plaisir à partager ces instants avec vous. A plus tard.

Elle s'en retourna.

- Excellence Fuldior, allons saluer nos sujets si cela est requis.

Il lui emboîta le pas en serrant la mâchoire.

- Elle le déteste. nota Fili qui posa bruyamment sa pinte vide sur la table.

- Et il est détestable ! ajouta Nori.

- Pourquoi l'avoir à nouveau nommé gouverneur ? grogna Bifur.

- Lyana n'a pas le choix. Elle a cinq maisons à gérer. Dont deux sans gouverneurs du tout. Je présume qu'elle n'avait pas d'autre option... expliqua Fili.

Il leva la tête devant le regard étonné et admiratif de ses compagnons quant à son raisonnement.

- ... Du moins, c'est ce que je déduis...

Il se tourna vers son oncle qui acquiesça d'un grand sourire.

Fili avait finement analysé la situation...

- Mais c'est certain qu'elle ne l'apprécie pas. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure... Quand elle n'aime pas, on le sait... Quand elle aime, on le sait aussi.

Tous éclatèrent de rire et tournèrent leurs regards vers Thorin qui soupira. C'était trop beau. Son neveu était définitivement un idiot...

- Lui as-tu demandé ? lança Balin.

- Demander quoi ?

- Si elle acceptait que tu... lui fasses la cour.

Thorin ricana.

- Je crois qu'on a dépassé cette étape depuis un moment...

Tout le monde se figea. Bombur laissa tomber sa cuisse de poulet dans son assiette. Idem pour la saucisse grillée de Kili et la part de gâteau au fromage de Oin.

- Oh ! ... Pourquoi devrais-je avoir ce genre de discussion avec vous ? ragea le roi des nains.

- Parce que selon nos us, si tu as... enfin si vous..., nous sommes censés la considérer comme notre reine. A moins que tu... ne prennes pas cela au sérieux... enfin tu vois, quoi ! grommela Dwalin, qui au final n'avait pas envie d'aborder ce genre de sujet.

- Je n'ai pas... Nous n'avons pas... Changeons de sujet, d'accord !

C'était plus un ordre qu'une proposition et les nains ne demandèrent pas leur reste. La nourriture traversa la pièce et les rires s'élevèrent.

Thorin soupira.

- Quoi ? demanda-t-il en aparté à Balin assis à côté de lui, et dont il avait senti le regard insistant posé sur lui depuis quelques secondes.

- Il est certain que même si tu ne l'as pas encore fait tienne, ton cœur est déjà sien, n'est-ce pas ?

- Oui. Et à jamais ! affirma-t-il.

Balin fut parcouru d'un frisson. Ni doute ni honte ne traversait les yeux clairs de Thorin.

- Alors, dépêche-toi d'officialiser la chose !

- J'ai tant à faire et à défendre. Je ne peux pas...

- Parce que cela te rend vulnérable... L'amour rend vulnérable. Mais est plus à plaindre celui qui ne connait jamais ce sentiment. Cette vulnérabilité ne te rend pas plus faible. Au contraire, elle te rend plus vivant qu'auparavant.

- De toute façon, elle est humaine.

- Et tout à coup, cela te gêne ? sourit le vieux nain aux cheveux blancs.

Le roi soupira.

- Tu as toi-même connu cette vulnérabilité ? demanda-t-il à son conseiller.

- Ce soir n'est pas dédié à la nostalgie, mon ami. répondit Balin d'une voix triste.

Thorin lui répondit par un sourire compatissant. Il leva son verre rempli de vin.

- Buvons à la santé de la reine Lyana ! scanda-t-il.

- A la santé de la reine Lyana ! reprirent-ils tous en chœur, verres pleins et levés.

La salle à manger était grande et elle le paraissait d'autant plus compte tenu du peu de mobilier qui y était disposé. Le soleil brillait en cette matinée.

- Au fait, que s'est-il passé avec les elfes noires ? demanda Gandalf qui tournait la cuillère dans son café pour faire fondre le carré de sucre qu'il venait d'y déposer.

Thorin fronça les sourcils. Il se souvint de la réaction du mage aux propos de Geoffrin à ce sujet juste avant le couronnement.

- Et bien... Nous avons été attaqués. Le seigneur Bard et Bain ont été blessés. Ils ont été recueillis par des villageois. J'ai poursuivi avec les elfes jusqu' à leur terre...

- Et toi, Kili, que racontes-tu ? lui demanda son oncle.

Geoffrin faisait la moue. Le roi des nains venait de le couper dans son récit.

- Je n'ai pas vu grand'chose. Nous avions pris la route plus au Sud quand Dwalin a débarqué pour que je rentre sur Corneville. Je n'étais pas présent lors de l'attaque. Une attaque de quoi d'ailleurs ?

- Des wrags. intervint Bard.

- Des wrags dans cette contrée... C'est assez étrange, que faisaient-ils par là-bas ? s'étonna Albus.

- L'important est que les elfes aient été libérées et qu'elles aient pu rentrer chez elles. conclut Lyana.

- Elles auraient pu rester dans l'Amalthée. Cela aurait peuplé nos maisons. Nous sommes peu nombreux. Elles auraient été bienvenues chez moi. ricana Fuldior.

- Pour remplir vos claques et bouis-bouis crasseux.

- Je respecte votre constitution. Et rien n'y est payant. Ce ne sont que des lieux d'amusement. Les elfes noires aiment beaucoup s'amuser. railla-t-il.

- Rien n'est payant... à la base, Excellence Fuldior. Ne me prenez pas pour une buse !

- Ce qui se décide entre les clients de ces établissements ne nous regarde pas. Et tout le monde sait qu'elles ne savent faire que cela. argumenta le petit chauve.

Un malaise s'instaura. Nombreux nains se retenaient pour ne pas rentrer dans le lard de cet odieux personnage.

- Mais un miracle est toujours possible... Regardez, vous-même, vous n'êtes pas bien doué pour autre chose que de vous servir de votre queue et vous avez bien réussi à finir gouverneur... à mon grand désespoir hélas. lança la reine.

Les nains pouffèrent de rire.

- Vous savez ce qu'elle vous dit ? éructa Fuldior.

- Qui donc ? demanda Lyana.

- Ma queue ! répondit-il d'un air narquois.

Thorin prit une forte inspiration. Il bouillait.

Lyana se leva et se dirigea vers la sortie.

- Fuldior ! Accompagnez-moi !

Il se leva avec un sourire de coin et la suivit hors de la salle à manger.

- Mon oncle. Il l'a insultée au plus haut point ! Pourquoi n'es-tu pas intervenu ? râla Fili.

- Selon notre code de nains, je ne pouvais intervenir. C'était une reine qui s'entretenait avec son gouverneur dans ses murs. Et je ne peux faire preuve d'aucune ingérence. Ce serait un irrespect envers le pouvoir de Lyana...

- Tu aurais pu si tu étais son prétendant officiel, voire plus encore. nota Balin.

- Ne recommence pas ! grogna Thorin.

- Nains, il faut y aller ! Elle va le tuer ! cria Albus qui se dirigeait vers la porte.

- C'est sûr, elle va lui passer un sacré savon. Et il l'a bien mérité ! remarqua Bombur qui dévorait une énorme tartine de confiture.

- Elle va réellement le tuer !

Les nains suivaient Albus à travers le labyrinthe de couloir. Bientôt ils se retrouvèrent dans des lieux qu'ils n'avaient pas encore explorés depuis les deux semaines passées sur place.

Il y faisait très sombre. Les couloirs étaient gris et froids, en décalage total avec les dorures et la chaleur des autres ailes du palais.

- Par ici ! indiqua Albus.

Il poussa les lourdes portes.

Fuldior était au sol. Il se tordait de douleur se tenant la tête entre les mains.

La reine était debout à quelques mètres. Les nains déglutirent. Ses yeux étaient rouges tels les flammes de l'enfer.

- Lyana ! Arrête ! Lyana ! ordonna Albus.

La reine recula d'un pas. Ses yeux reprirent leur couleur normale, affichant à nouveau pupille marron, iris noir et sclère blanche.

Fuldior tenta de se relever mais il tomba inanimé.

- Maître Dwalin, fermez vite la porte. Maître Oin, vérifiez qu'il n'est pas mort : soupira Albus qui se dirigeait vers Lyana mais déjà elle chancela et s'effondra sur le sol de pierre.

Oin se détourna de Fuldior pour se rendre auprès de Lyana.

- Non. Occupez-vous de lui. S'il meurt, ce serait une catastrophe pour l'avenir de la reine. Lyana s'est juste évanouie. Elle va revenir à elle dans une quinzaine de minutes.

Oin se tourna vers Thorin qui acquiesça d'un hochement de tête. Le guérisseur s'agenouilla donc auprès du gouverneur.

- Il est vivant mais faible.

Albus tiqua.

- Messieurs, emmenez-le pour que Maître Oin puisse le soigner. Veillez à n'être remarqués de personne... Personne ! Seigneur Thorin, emmenez-la à sa chambre. De la même façon, veillez à ce que personne ne la voit ainsi... Je vais "broder" auprès des autres... souffla Albus.

- Que sont ces pouvoirs ? demanda Thorin.

- Je ne peux rien vous dire. Seule Lyana pourra vous expliquer si elle souhaite le faire... répondit Albus qui sortit rapidement de la salle.

- Gandalf, n'aviez-vous pas dit que Lyana avait perdu ses pouvoirs surhumains ? demanda Dwalin qui avait chargé Fuldior sur son dos tel un sac de patates.

- Vas-y doucement, mon frère. remarqua Balin.

- On ne va pas faire des manières avec cette ordure !

- Albus a été clair. Sa mort nuirait à Lyana. Fais attention ! gronda Thorin.

- D'accord ! grommela le grand nain.

Thorin avait veillé à ne pas se faire remarquer. Il avait porté la reine à sa chambre comme il l'avait fait un peu plus d'une semaine auparavant.

Il se tenait debout sur le côté du lit. Il la regardait. Elle paraissait si calme, si inoffensive. D'où pouvait lui venir ces pouvoirs ? Des restes du mage noir ?...

Il aurait pu s'en détacher, s'en méfier... mais cela lui était impossible. Quelque chose de puissant en elle l'aimantait.

Les narines de Lyana s'animèrent comme ses doigts. Elle ouvrit les yeux. Un sourire envahit son visage dès qu'ils se posèrent sur Thorin.

Il lui sourit en retour.

- Comment allez-vous ? demanda-t-il.

- Bien... Je suis désolée que vous ayez été témoin de cette scène, Seigneur Thorin.

- Que s'est-il passé ?

Lyana détourna le regard vers la fenêtre.

- Vous n'êtes pas obligée de me répondre. Et je respecterai votre silence. poursuivit-il.

- Merci de votre compréhension. sourit-elle.

Thorin força un sourire. Il avait dit cela uniquement par politesse. Il aurait voulu qu'elle se confie à lui. Il voulait tant la protéger. Il se souvint de la pression de Balin.

- J'ai une demande importante ? osa-t-il.

- Vraiment, dites-moi !

Lyana s'était assise sur le bord du lit.

Il s'éloigna pour rejoindre la fenêtre à double vantaux. Il scrutait l'horizon.

Elle regardait son dos. Comme souvent dans les moments graves, il avait joint les mains derrière lui. Il était si viril, si puissant...

Il rassembla son courage. Rien de ce qu'il avait affronté auparavant ne l'avait tant pétrifié.

- M'autorisez-vous à vous courtiser ?

Il trouvait cette phrase stupide. Quelques semaines avant, il n'aurait jamais présagé tenir un jour de tels propos...

Elle éclata d'un rire clair et tonitruant.

Il respira profondément et se retourna. Comment pouvait-elle se moquer ainsi de lui ?

Devant sa mine renfrognée et son air colérique, Lyana se calma.

- Ne vous offusquez pas, Seigneur Thorin ! Je croyais que cela était entendu entre nous... compte tenu de nos... enfin vous voyez.

- C'est que chez nous, les nains, cela ne se passe pas ainsi. C'est différent de chez les humains... Nous sommes des nains d'honneur. Il y a un cérémonial pour cela. C'est vous qui m'avez...

Elle leva un sourcil.

- ... Enfin, c'est moi qui ai réagi à vos... corrigea-t-il.

Elle leva un second sourcil.

- Nous étions deux. Et je ne me souviens pas vous avoir contraint. dit-elle.

Il se renfrogna à nouveau. Et elle éclata de rire à nouveau.

- Courtisez-moi autant que vous voudrez, Seigneur Thorin. Cela m'est très agréable. Mais je pense que nous avons dépassé ce stade depuis longtemps.

- C'est ce que je ne cesse de leur dire ! grogna le roi.

Elle se leva et le rejoignit à la fenêtre. Il l'enlaça et ils s'embrassèrent tendrement. Un baiser puissant qui n'avait rien à voir avec ceux échangés auparavant. Il n'y avait pas de hâte, pas de faim... juste de la sérénité et du bien-être.

Trois coups assénés à la porte mirent fin à ce moment magique.

Ils se dégagèrent l'un de l'autre.

- Entrez.

La porte s'ouvrit et Oin entra.

- Le gouverneur est maintenant conscient. Il ne semble pas se souvenir de ce qui s'est passé. annonça-t-il.

Lyana souffla.

Albus entra à son tour.

- Comment vas-tu ? Cela était moins une...

- Je le hais. Je pourrais le tuer. éructa la reine.

- Je sais. Il faut que tu contrôles cette...

- Je n'y arrive pas, Albus ! Tout était plus simple avant...

Elle éclata en sanglots et se jeta sur le lit.

-Laissons-la se reposer... murmura Albus.

Thorin restait immobile.

- Croyez- moi, Seigneur Thorin. Elle ne risque plus rien maintenant. Venez.

- Il faut que chaque maison ait un gouverneur. insista Albus qui faisait les cent pas dans la salle des affaires.

- Sans compter qu'il faille regagner nos maisons sur la Terre du Milieu ? Les territoires sont-ils occupés par d'autres peuplades depuis la fuite ? ajouta Dinninger, affalé dans un fauteuil et les pieds sur la table.

- Les quatre maisons ont été abandonnées et aucune peuplade ne s'y est installée. assura Gandalf.

- Cela nous évitera de guerroyer. déduisit Fuldior qui s'était remis de sa confrontation avec la reine et dont, à l'étonnement des nains, il n'avait plus souvenir.

Albus avait prétendu à tous qu'il s'était évanoui après avoir chuté dans les escaliers ; une version dont le petit gouverneur chauve s'était lui-même accommodé.

- Qui gouvernera ici et qui gouvernera la maison... de Fennimore ? demanda Albus qui avait pris des gants dans ces dernières paroles par attention pour la reine qui se tenait près de la fenêtre.

Elle sentait sa gorge se serrer à ce dernier mot. Fennimore lui manquait tant. Il était, avec Albus, son plus fidèle ami. Lui qui lui avait été enlevé pendant de si longues années et qu'elle venait à peine de retrouver.

Elle sentit le regard de Thorin sur elle et se reprit.

- J'assurerai directement l'autorité sur la maison de Fennimore en attendant... de prendre une décision.

- Et pour Corneville ? demanda Fuldior.

- Il faut mettre à la gouvernance un homme valeureux, ayant quelques faits d'armes et la tête sur les épaules... dit Albus.

- Ou une femme. coupa Lyana.

- Une femme à la gouvernance ? grimaça Dinninger.

- Une femme ne peut pas gouverner ? sourit la reine.

- Disons que ce serait inédit à une gouvernance... nota Dinninger qui examinait ses jolies bottes noires fraîchement cirées.

- D'autres choses inédites se dérouleront dans un certain avenir dans l'Amalthée, que cela vous plaise ou non, Votre Excellence. souffla-t-elle, tout en échangeant un regard appuyé et désireux avec le roi des nains.

Ce qui n'échappa pas à Albus.

- À qui pensez-vous ? Puisque vous pensez à quelqu'un ou plutôt à quelqu'une, n'est-ce pas ? intervint Fuldior.

- A Vic.

- Elle n'est pas de noblesse. nota Dinninger.

- Elle avait toute la confiance de Fennimore et elle a assuré ma sécurité et celle de mes amis à notre arrivée sur Corneville. Si elle n'était pas intervenue, nous ne serions peut-être pas là aujourd'hui.

- Lui en as-tu parlé ? demanda Albus.

- Non, le choix doit être une décision collégiale du Sénat.

- Je n'y ai personnellement pas d'objection. dit Albus.

- Moi non plus. dit Fuldior.

- Et vous, Excellence Dinninger ? s'enquit Lyana.

- Pourquoi pas. Je n'ai pas d'autres idée... si ce n'est ce jeune homme de Dale...

Thorin et Gandalf froncèrent les sourcils. Ce qui n'échappa pas à la reine qui ne pouvait s'empêcher de regarder son prétendant si attirant.

- À quel jeune homme faites-vous allusion ? demanda-t-elle précision.

- Ce Maître Geoffrin qui a ramené saines et sauves les elfes noires dans leur région. Il semblerait qu'il ait fièrement bataillé et ait réussi à mettre le roi de Dale et Esgaroth et son fil blessé en lieu sûr avant de finir seul la mission qui lui avait été confiée par l'Amalthée.

Lyana scrutait le visage de Thorin, tentant de deviner ses pensées. Elle pressentait que quelque chose clochait. Et elle savait que Thorin, respectueux des étiquettes, ne prendrait pas la parole de sa propre initiative.

- Et vous, Seigneurs Thorin et Gandalf, qu'en pensez-vous ? lança-t-elle.

Les gouverneurs la regardèrent.

- La décision appartient au sénat, Lyana. remarqua gentiment Albus.

- J'entends bien. Mais il n'est pas interdit de prendre conseils auprès de personnes éclairées. défendit-elle.

Il hocha la tête pour acquiescement.

Thorin ne desserra pas les dents.

- Ces deux personnes semblent avoir chacune de grandes qualités d'armes et du courage à revendre. souffla Gandalf.

Lyana était en colère. Gandalf ne vidait pas son sac, se confondant en de jolies phrases qui noyaient le poisson et Thorin restait muet alors qu'ils savaient quelque chose qu'elle ne savait pas.

Le silence s'installa. Il ne fallait pas en attendre davantage ni du mage gris ni du roi des nains.

- Très bien. Nous avons donc deux options pour un seul poste. résuma la reine qui préféra détourner son regard de ses deux piètres conseillers.

- Il faut choisir pour donner rapidement une autorité à cette cité. dit Dinninger.

- Votons.

Lyana arracha une feuille de papier en deux puis encore en deux et elle en distribua un morceau à chaque gouverneur.

- Notons le nom de celui de notre choix sur notre bout de papier que nous remettrons au Seigneur Gandalf pour dépouillement.

Chacun nota un nom et le remit à Gandalf.

Gandalf prit connaissance des choix.

- Un pour Vic et trois pour Geoffrin. conclut-il.

- Très bien. Qu'il en soit ainsi. Faites-l 'en informer et vérifiez son acceptation. dit la reine.

Les gouverneurs se retirèrent.

Lyana les suivit sans se soucier de Gandalf ni de Thorin.

- Lyana, il faut que l'on parle. dit Thorin.

- C'est un leitmotiv chez vous. C'était il y a dix minutes qu'il fallait parler. J'avais besoin de vous ! répondit-elle sèchement en poursuivant son chemin.

- Pour dire quoi ? éructa-t-il.

- Ce que vous pensiez... et il en de même pour vous, Seigneur Gandalf...

- Des présomptions, un sentiment... Rien de factuel... intervint le mage.

- Et que vous estimez devoir me dissimuler ?

- Nous ne dissimulons rien. Mais on ne peut s'appuyer sur des impressions. Il faut des preuves...

- Des preuves de ?

- Je pense que Geoffrin a menti sur la finalité de son expédition.

- Il n'aurait pas amené les elfes noires chez elles.

- Non.

- Alors qu'en a-t-il fait ?

Gandalf haussa les épaules et soupira pour toute réponse.

- Bien. Dans ce cas, j'irai m'en rendre compte par moi-même.

Elle héla un garde qui passait dans le couloir.

- Préparez-moi un cheval rapidement. Je sors du palais

- Bien, votre Altesse.

Il pressa le pas et disparut au bout du couloir.

Lyana rejoignit Albus sur la terrasse.

- Je prends la route du Sud...

Albus voulut parler mais elle poursuivit.

- ... Je sais que tu allais me proposer de m'accompagner mais j'ai besoin de toi ici. Tu es le seul en qui j'ai toute confiance. Reste et assure les choses courantes comme je le ferais !

- Comme il te plait. soupira-t-il.

- J'ai pensé que tu aurais soutenu Vic... dit-elle.

- Elle était tout à fait parfaite pour ce poste.

- Alors pourquoi ?

- Le monde n'est pas prêt.

- Pas prêt à quoi ?

- Tu penses sincèrement que tu lui aurais fait un cadeau ?

- Elle l'aurait pris en tant que tel.

- Bien évidemment. Elle t'admire. Et n'aurait refusé. Mais à quoi la condamnais-tu ?

- À la même chose que ce à quoi je vous ai condamnés, Fuldior, Dinninger et toi. Je reconnais que c'est un lourd labeur mais le regrettes-tu ?

- Non. Mais elle porte en plus le fait d'être une femme. Et qui mieux que toi sais à quel point le pouvoir et la féminité sont une association qui crée médisance, trahison, jalousie et félonie ? Je te le dis : le monde n'est pas prêt. soupira-t-il.

* La rirette : chanson folklorique - Nicolas Dalayrac - Les Deux Petits Savoyards.