Confusion des esprits
Thorin et la nymphe arrivèrent au pied de la falaise.
Contrairement à ce qu'il avait pensé, il ne devrait pas escalader à main nue une surface presque lisse. Un chemin était taillé dans la falaise. Oh, il n'était pas bien large ; et avoir harnaché Lyana sur son dos avait été une judicieuse idée car il aurait bien besoin de ses bras pour assurer son équilibre.
La nymphe lui afficha un léger sourire et s'envola rapidement.
Il se retrouva seul devant ce grand mur gris. Il soupira. Il ne fallait pas flancher. C'était la dernière ligne droite. La nuit ne tarderait pas. Il fallait arriver là-haut rapidement sinon il ne pourrait plus voir où il mettait les pieds sur ce sentier escarpé. Ses mouvements étaient précis et assurés. Il était question de la vie de Lyana et de leur avenir. Elle était son Unique Aimée !
Les nains restaient muets, statiques, désemparés.
Ils ne pouvaient rien faire. Ce sentiment d'impuissance les rongeait. Leurs épées, leurs poignards, leurs haches, leurs marteaux n'étaient d'aucun secours. Pas plus que leur courage ou leur loyauté envers Thorin.
Leur roi était seul face à son destin.
Balin soupira profondément. Il se remémora son rêve dans la Mare aux souvenirs.
Il était dans le palais, moins grisonnant, plus jeune. Il faisait face à Thrain, tentant désespérément de le raisonner. Cet amour de l'or qui le dévorait. Et que personne ne pouvait combattre...
Il n'avait pu alors sauver son roi de la folie. Et il ne pourrait sauver le suivant de la sienne. Ce n'était pas la même folie certes mais était-elle plus noble ? Se détruire par passion pour une femme était-ce plus louable que de le faire par passion pour l'or ? Dans les deux cas, il n'est point question de se soucier de la souffrance de ses proches, de ceux qui survivent...
Mais un bruit dans les buissons les inquiéta. Déjà ils étaient debout, armes à la main.
Bard et Bain apparurent.
- Enfin vous voilà ! Nous sommes sur votre piste depuis deux jours.
- Vraiment ? Mais comment saviez-vous ? demanda Dwalin, suspicieux.
- Radagast nous a informés de votre démarche... Où est la reine ? s'enquit le roi de Dale et Esgaroth.
Ori lui indiqua la colline de l'index.
- Mais vous que faites-vous ici dans ce cas ? demanda son fils.
Fili leur raconta l'attaque des manticores, l'agonie de Lyana à Cul de Sac chez Bilbon, l'intrusion d'August, les nymphes, la compensation qui sera vraisemblablement exigée...
- Thorin est donc seul à escalader cette falaise pour demander au mage de redonner souffle de vie à Lyana ne sachant pas encore qu'il ne l'obtiendra qu'en échange de la sienne.
Bain avait parfaitement résumé la situation.
- Mais qui a lancé l'attaque des faux manticores ? Et qui a jeté le sortilège pour que ce soit Lyana qui subisse les effets de la blessure de Thorin ? Peut-être que tout cela est prévu au final... poursuivit-il.
- Que veux-tu dire, fiston ? lui demanda Bard.
- Et bien si l'objectif était d'amener Lyana et Thorin là-haut ? D'amener Lyana au mage vert ? Celui qui détient l'Unique Enchantement.
Les nains froncèrent les sourcils.
- Que savez-vous de l'Unique Enchantement ? demanda Balin.
Il avait lui-même tenté d'en apprendre sur cet enchantement auprès de Gandalf mais le mage était resté très évasif sur le sujet. Comment ce jeune humain pouvait-il en savoir davantage ?
Devant l'étonnement et la méfiance des nains, Bain se sentit obligé de se justifier.
- C'est le Seigneur Thranduil qui m'en a parlé... Il faut bien entendu raison garder. Il raconte ce qu'il veut bien raconter... Mais je ne vois pas pourquoi je mettrais en doute ses propos...
- Ce que dit un elfe n'est que fumisterie ! grogna Dwalin qui, comme Thorin, frisait la crise d'urticaire dès qu'il était question de ce peuple.
Bain se renfrogna. Le grand nain tatoué l'avait toujours intimidé.
- Dwalin !... sermonna son frère.
Le grand nain grommela et alla s'asseoir sur une pierre.
- ... Dites-nous ce que vous savez sur cet Unique Enchantement. demanda Balin avec grande précaution, espérant que la rudesse de son frère cadet n'avait pas rendu muet le jeune humain.
- Et bien, le mage vert était au royaume d'Angmar...
- C'est un serviteur de Sauron ? intervint Nori.
- Non ! Pas du tout. Il a quitté le royaume d'Angmar pour rejoindre l'Amalthée à la constitution de ce nouveau royaume. Le mage vert a toujours eu le pouvoir de rendre la vie. Mais selon lui, aucune vie ne vaut plus qu'une autre...
- Lyana ne faisait d'ailleurs que le répéter. nota Ori, de la tristesse dans la voix.
Il se mordit la lèvre, constatant qu'il avait coupé la parole à Bain qui lui répondit par un sourire.
- De ce fait, il ne veut pas utiliser ce pouvoir sauf si un individu est prêt à donner sa propre vie contre celle d'un autre. C'est alors une vie pour une vie...
- Et c'est ça l'Unique Enchantement ? s'étonna Oin.
- Non. Quand le mage vert a trahi l'Angmar pour rejoindre l'Amalthée, une malédiction s'abattit sur lui. Le seigneur d'Angmar le punit et le dota d'un autre pouvoir, bien plus puissant encore. Le mage vert peut, et ce une seule et unique fois durant toute sa vie, redonner la vie à quelqu'un qui deviendra alors le plus puissant, le plus indestructible... Tout mage estimerait que posséder un tel pouvoir serait une chance. Mais pas pour le mage vert. C'est une calamité ! D'une part car cela est contraire à ses préceptes. Pourquoi une vie vaudrait-elle plus qu'une autre et mériterait-elle de durer à presque l'infini ? Il doit vivre constamment avec ce poids sur la conscience... D'autre part car le mage vert risque d'être traqué par celui ou celle qui voudrait être le plus puissant.
- Mais pour devenir le plus puissant, il faut au préalable être mort et que le mage vert accepte d'utiliser l'Unique Enchantement. Ce qu'il ne semble pas prêt de concéder. remarqua Bofur qui comme tous les nains, Tauriel et Bard, avait les neurones en ébullition.
- Non. Il suffit de posséder le womantin, la pierre orange et... de tuer le mage vert.
- C'est à dire ? s'enquit Tauriel.
- Et bien. Si le mage vert venait à mourir, le pouvoir de l'unique Enchantement émanerait de sa dépouille telle une légère fumée. Il suffirait de l'enfermer dans le womantin. Puis de se rendre sur le royaume d'Angmar et de l'absorber telle une potion pour devenir l'être le plus puissant de la Terre du Milieu.
- Pour venir à bout de Sauron. conclut Fili.
- Où pour s'y associer. C'est bien d'Angmar que vient ce pouvoir. corrigea Kili.
- Et c'est ce que fera Lyana dès qu'elle sera ressuscitée !
Tous reconnurent cette voix. Geoffrin.
Ils se retournèrent. Geoffrin et August étaient là. Ils descendirent de chevaux.
Les deux bêtes éreintées allèrent naturellement s'abreuver à la rivière. Les nymphes avaient accouru et prenaient soin des montures que les deux humains n'avaient pas ménagées durant le trajet. Elles avaient les flancs ensanglantés tant les cavaliers avaient frappé de leurs talons. Les nymphes lançaient des regards noirs vers les deux hommes.
- Quoi ? Les chevaux sont faits pour courir de grandes étendues et pour servir les hommes. railla August.
- Aucune espèce ne doit être asservie par une autre. répondit la nymphe aux cheveux roses.
- Pauvre créature ! Vous êtes aussi stupide que votre mage. ajouta le prétendant au trône.
Bain courut vers son ami Geoffrin.
- Je ne pensais pas te revoir de sitôt.
- Il est urgent d'empêcher que Lyana ressuscite ! dit Geoffrin qui se souciait peu de son ami d'enfance.
- Quoi ? hurla Fili.
- Elle veut l'Unique Enchantement. Elle se sert de votre oncle. Êtes-vous aveugle ? s'énerva Geoffrin.
- Que dis-tu ? s'étonna Bain.
- Mon ami, ne me dis pas que tu lui fais confiance ?
- C'est la reine d'Amalthée, un royaume de bien. Père, tu confirmes ?
- Oui, Lyana a toute ma confiance. Elle est selon moi victime d'un complot. Cet Unique Enchantement pourrait intéresser n'importe qui ici. Notamment vous August... Ou toi, Geoffrin.
- Père ! Pas Geoffrin.
- Qui ici est en train de salir la reine d'Amalthée ? grogna le roi de Dale et Esgaroth.
- Mais c'est bien elle qui sera là-haut d'ici peu. Thorin qu'elle a totalement envoûté va donner sa vie pour elle. Il mourra et elle vivra. Seule au sommet de la falaise face au mage, elle le tuera et récupérera l'enchantement... dit le gouverneur.
- Il faudrait qu'elle ait en sa possession le womantin et la pierre orange pour le manipuler. corrigea Fili.
- Mais qui dit qu'elle ne les a pas en sa possession ?! Personne ne les a retrouvés à la mort de mon père. gronda August.
Kili se souvint d'avoir vu Lyana récupérer quelque chose sur le corps du roi de Corneville dans les gravats de la Tour. Il sentit le regard de Fili sur lui mais fit mine de rien et fixa le sol.
- Il faut monter et empêcher Thorin de négocier la vie de Lyana ! éructa August.
- Cela vous arrangerait bien. Si Lyana meurt, elle n'est plus la reine. Et vous convoitez le trône. dit le prince nain blond.
- Mais c'est votre oncle qui en a hérité... corrigea August.
- ... Et arrivé là-haut, vous vous empresserez de le tuer pour prendre la place. répondit Fili qui avait sorti son épée et la dressait face au neveu de Lyana.
Dwalin se redressa.
- Personne ne monte là-haut ! hurla-t-il levant son marteau, menaçant.
- Vous le laissez mourir ! gronda Geoffrin.
Ori tomba à genoux, la tête entre les mains.
- Arrêtez ! Je n'y comprends plus rien ! supplia-t-il, se berçant d'avant en arrière.
Nori et Dori accoururent près de lui.
- Calme-toi ! Tout va bien. tenta de rassurer Nori.
- Que faisons-nous ? demanda Balin qui fixait Fili.
Fili soupira.
- Tu dois nous dire, Fili... En l'absence de ton oncle, c'est toi qui dois prendre cette décision. dit gravement Gloin.
Fili jeta un regard à son frère qui ne quittait pas le sol des yeux.
- Nous ne bougeons pas d'ici... Et vous non plus ! ordonna-t-il se retournant vers les hommes.
- Nous n'avons pas d'ordre à recevoir de vous. éructa Geoffrin.
- Le roi de l'Amalthée est mon oncle ! Il a exigé que nous restions ici en bas de la falaise et c'est ce que vous ferez comme nous. Sinon vous finirez aux fers... N'est-ce d'ailleurs pas là qu'August devait être à Fondcombe : aux fers sous votre surveillance ? Vous êtes des fuyards ! dit Fili.
- Et nous, père ? demanda Bain.
- Nous ne sommes ni sujets d'Erebor, ni sujets d'Amalthée mais je suis persuadé que Lyana n'a pas de mauvaise intention. Nous restons ici.
- Êtes- vous tous stupides ? Lyana vous a leurrés. Elle a en elle un pouvoir que lui a remis Sauron. Cette capacité à tuer, avec puissance et des yeux écarlates comme les flammes de l'enfer. Vous en avez été témoin, non ? Elle sort de sa colline, séduit le roi des nains qui l'aide à reprendre l'Amalthée. Elle meurt d'un empoisonnement aux varans alors qu'elle n'a pas la moindre blessure physique et se fait déposer aux pieds du mage vert qui possède l'Unique Enchantement qui peut permettre au commun des mortels de devenir le plus puissant et de tenir l'avenir de la Terre du Milieu dans ses mains... argumenta Geoffrin, hors de lui.
- Fermez-là ! Autant August a des intérêts de pouvoir dans tout cela. Mais vous, quel intérêt avez-vous à grimper là-haut si ce n'est de récupérer l'Unique Enchantement pour devenir le puissant qui tiendra l'avenir de la Terre du Milieu dans ses mains ? ... Et que sont devenues les elfes noires ? s'enquit Fili.
- Les elfes noires ? Quel rapport ? grogna Geoffrin.
Fili avait les mains dans le dos. Les nains croyaient avoir devant eux leur roi.
Balin sourit. La lignée de Durin était assurée.
Geoffrin et August glissèrent discrètement les mains vers leurs fourreaux mais c'était sans compter sur la vigilance des nains. Déjà toutes les épées étaient dirigées vers les deux hommes qui étaient encerclés par la compagnie. Tauriel avait bandé son arc et visait la tête du gouverneur.
Bard et Bain se tenaient à distance.
- Père ! On fait quoi.
- On attend. soupira le roi de Dale et Esgaroth.
Enfin Thorin atteignit le sommet. Face à lui, une immense porte de bois. De part et d'autre de grands murs gris qu'il était impossible de contourner car ils s'étendaient sur toute la largeur du promontoire. Il frappa et la porte s'ouvrit par magie. Une immense terrasse de pierres grises s'étendait devant lui, entourée de quelques colonnades.
Il regardait le soleil disparaître derrière les collines d'Emyn Uial.
Il scrutait les alentours. Où était ce mage vert ? Il ne restait plus beaucoup de temps.
- Votre monde est dangereux ! C'est la dépouille de la princesse que vous portez à même le dos ?
Thorin se retourna. Un vieil homme se tenait devant lui. Il ressemblait un peu à Radagast mais... en vert. Il était un peu plus grand, les cheveux gris, de grands yeux de couleur émeraude... pour le reste, c'était du Radagast.
- Oui. C'est-elle. dit-il tristement, en détachant la ceinture qui la maintenait contre lui.
Il se pencha en avant pour qu'elle ne tombe pas. Il fit un léger mouvement de côté pour contrôler sa glissade et il la récupéra avec précaution pour l'allonger au sol. Elle était froide, rigide et bleue. Il déglutit en replaçant sa mèche de cheveux. Il lui caressa les lèvres puis se redressa.
- Gandalf m'a dit que vous pourriez lui rendre vie.
- Je ne fais pas ce genre de choses... pourquoi sa vie mériterait-elle plus d'être sauvée qu'une autre. Une vie ne vaut pas plus qu'une autre.
Il crut entendre Lyana.
- Mais c'est la princesse... N'a-t-elle pas vécu ici avec vous durant des années après avoir échappé au mage noir ? Elle s'était alors sacrifiée pour son peuple... Et elle n'a jamais que prôné vos préceptes...
- Lesquels ?
- Aucune vie ne vaut plus qu'une autre. Chaque individu a la même valeur... Il y a du bon en chacun et cela ne dépend pas de l'espèce.
- Vous l'aimez ?
- C'est mon épouse, mon Unique Aimée.
Le mage vert soupira.
- Je ne peux rien pour vous. Le destin a décidé de sa vie et de sa mort.
- Mais... souffla Thorin.
- Chaque minute, un être meurt en Terre du Milieu, qu'il s'agisse d'une abeille ou d'une reine, dans le Mordor ou dans l'Arnor... mais qui s'en soucie ?
- Leurs proches, leurs familles...
- Exactement. Et la souffrance est la même.
- Ma souffrance est insupportable. Elle sera toujours là... Elle me rongera à jamais... Je donnerai tout pour la retrouver.
- Tout pour vous épargner la souffrance ?
- Non, tout pour qu'elle vive ! Peu importe ma propre vie. Je pourrais partir avant elle.
- Partir pour elle ?
Thorin fronça les sourcils.
- Ma vie contre la sienne, c'est cela ?...
Le mage vert hocha la tête
- Gandalf m'avait prévenu qu'il y aurait une contrepartie. Et je lui ai répondu que je l'accepterais quelle qu'elle soit... Et je l'accepte... Que ma vie soit sacrifiée pour la sienne ! dit-il posément et sans hésitation.
- En êtes-vous certain, Thorin ?
Thorin s'étonna.
- Vous savez qui je suis ?
- Je sais beaucoup de choses. sourit le mage vert.
C'était le premier sourire qu'affichait le mage depuis le début de la discussion.
- Il faut faire vite, il reste peu de temps : dit le roi.
- Ne vous inquiétez pas. Elle vivra.
- C'est tout ce que je souhaite. soupira Thorin.
Il s'agenouilla auprès de son épouse.
- Mon Unique. Je vous aime plus que tout ce que je possède, vous que je n'ai jamais prétendu posséder. Jamais je n'ai donc pu vous tutoyer. Vivez et gardez une place pour moi dans votre cœur.
Il l'embrassa tendrement.
Déjà il se sentit faiblir. Il suffoquait. Il s'affala. Il sentait les battements de son cœur ralentir et ses muscles se raidir. Il scrutait le visage de Lyana. Il ne pouvait plus se mouvoir. Il aperçut enfin les paupières de son aimée frémir.
Elle suffoqua et ouvrit grand les yeux sur le ciel étoilé. Elle se redressa difficilement sur ses coudes et balaya les lieux du regard. Elle aperçut le mage vert à quelques pas puis se retourna sur le corps de Thorin.
Il était sans vie, sur le flanc.
- Quel idiot es-tu ! dit-elle en le fixant de ses yeux rouges flamboyants.
Mais des coups puissants étaient assénés à la porte et les nains firent irruption sur la terrasse.
Lyana se redressa. Ses yeux avaient repris leur apparence normale.
- Nous sommes attaqués par Thranduil et son armée ! dit Dori, essoufflé.
