Losing Control, Between Hell And Paradise, Through Grief.


I. PERDRE LE CONTRÔLE.

Il regarde, ébahi, la mer calme et scintillante qui s'étend jusqu'à l'horizon. Sa tête lui tourne toujours, ce qui l'a empêché de le remarquer plus tôt.

Il se trouve sur un bateau de guerre Mahr. En plein milieu de l'océan. Et il n'y a aucune terre en vue.

Il est tellement, tellement foutu.

o*o*o

Le grand blond tourne légèrement la tête pour jeter un œil à la réaction de Levi. Il note l'expression inquiète peinte sur son visage.

Il lui offre un sourire d'excuse.

''Je suis navré, J'aurai du te le dire plus tôt. Nous rentrons chez nous. Et tu es notre prisonnier de guerre.''

Le Caporal s'arrache à sa contemplation et lève la tête pour rencontrer son regard à la place.

Ce que le guerrier lit dans ses yeux est de l'impuissance. Le plus petit tire une tête qui semble demander ''Pourquoi est-ce que tu me fais ça ?''

Il profite de cet instant de confusion durant lequel le Caporal a baissé sa garde pour venir attraper le couteau par la lame de sa main libre.

Levi cligne des yeux, revient à lui même et lutte contre le Mahr pour garder le dessus sur lui.

Il va lui envoyer un crochet du droit dans la mâchoire mais son adversaire le voit venir et bloque son attaque en emprisonnant son poing dans sa grande main.

Dans son dos, un soldat crie pour alerter ses camarades lorsqu'il se rend compte de ce qu'il se passe. Presque aussitôt, Levi entend des pas se presser sur le pont et les gâchettes d'armes à feu qu'on enclenche. Une demie douzaine de soldats les encerclent en un rien de temps. Ils gardent toutefois leur distance, le blond les empêchant d'interférer d'un simple regard.

Levi ne peut pas s'échapper. Il est pris au piège. Mais il ne se rend pas, par fierté. Il n'abandonnera pas sans s'être battu coûte que coûte.

Tout en serrant les dents, il utilise toutes ses forces pour repousser son adversaire, dirigeant son couteau vers sa gorge.

Du sang coule le long de la lame lorsque le Mahr resserre sa prise dessus.

Il sont pour l'instant à force égale.

''Levi, joins toi à nous.'' Une voix s'élève à l'intérieur de la tête du Caporal.

Ses yeux s'agrandissent quand le souvenir surgit brusquement de son esprit, le frappant de plein fouet.

Un autre lieu, un autre temps, une scène similaire pourtant.

La pluie tombe, se mélangeant au sang répandu au sol, le faisant disparaître. Il y a du brouillard tout autour de lui et le bruit caractéristique de la peau de titans se désagrégant dans son dos.

Du sang coule le long de la lame comme le Major du Bataillon d'Exploration Erwin Smith resserre sa prise dessus afin d'empêcher Levi de le tuer.

Il soutient son regard gris d'acier dans lequel se mêlent un profond chagrin et une haine intense, sans même sourciller. Il ne craint pas le voyou féroce qu'il a recruté lui-même. Dans ses yeux d'un bleu si clair ne brille qu'un calme olympien et une ferme détermination.

''L'humanité a besoin de tes talents !'' Il s'exclame avec une conviction sans faille.

Le coeur de Levi se serre douloureusement et il oublie comment respirer pendant un court instant, ses yeux concentrés sur la lame qui lacère les chairs tendres de la paume du Mahr, de la même manière qu'il l'a fait des années auparavant.

Pourquoi ? Pourquoi tout cela recommence ?

Levi étudie plus en détail le visage de son adversaire. Il lui ressemble tellement. Mais il n'est pas lui. Il n'est pas lui... Cela le déchire de penser de cette façon.

Le Mahr le fixe intensément de son regard perçant. Il semble attendre qu'il prenne sa décision.

Le tuer ou l'épargner ? Qu'est-ce que tu vas faire petit démon ?

Levi sent que sa prise faiblit comme il exerce moins de pression.

Il ne peut pas le tuer. Il n'y arrive pas.

Ou peut-être qu'il ne le veut tout simplement pas. Son corps s'y refuse en tout cas.

Il est presque prêt à abaisser son arme.

''Fait le.'' L'incite soudainement le blond.

Comme s'il venait de changer d'avis, il approche la lame plus près de sa gorge.

L'Ackerman sursaute et tire d'un coup sec son couteau par réflexe. Le sang jaillit et éclabousse le pont ainsi que leurs vêtements.

Merde-!

La gorge du blond saigne, elle aussi. Il a du le couper par inadvertance, mais heureusement pas assez profondément pour le saigner à blanc.

Le faux Erwin soupire quand il voit les tâches qui colorent sa chemise et sa veste. Il paraît toutefois indifférent quant à sa blessure. Pire, il s'en fiche éperdument.

En fait, ça n'a aucune importance. Parce qu'il guérit. Vite. Trop rapidement pour que ce soit naturel.

Levi recule de quelques pas tout en regardant d'un air ébahi les plaies disparaître sous ses yeux. La peau se régénère. Bientôt, il n'y a plus aucune trace de lacération, seulement du sang séché.

Évidemment. C'est logique qu'il se fiche complètement que Levi lui fasse du mal.

Cet enfoiré peut se transformer en titan.

Le blond se joue de lui depuis le début, pour voir ce dont il est capable et se donner en spectacle.

Il est tellement, tellement foutu.

''Je m'excuse, je ne l'ai pas mentionné non plus. J'aurai du me présenter convenablement. Peut-être devrions nous reprendre depuis le début. Je suis-''

Le brun jette un rapide coup d'oeil dans son dos, sa main libre agrippant fermement le garde-fou. Il pourrait sauter. Il ne sait pas nager et il est fort improbable qu'il atteigne une côte de toute façon, alors il se noirait.

Mais au final, quelle importance ? Dans quel but vit-il maintenant ? Il n'a plus rien. Sa mère, Kenny, Isabel et Furlan, l'homme auquel il tenait le plus, celui qu'il a aimé, ils l'ont tous déjà quitté. Il se sent vide et terriblement seul. Inutile.

Le Caporal du Bataillon d'Exploration est tenté. Il accueillerait la mort comme une vieille amie. Après tous ses combats, après avoir survécu à cette vie misérable et perdu tant de camarades, il mériterait bien le repos, n'est-ce pas ?

Le guerrier Mahr a apparemment lu dans ses pensées car il interrompt son monologue et essaie d'attirer à nouveau son attention, en faisant un premier pas dans sa direction.

''Levi.'' Il l'appelle.

Levi se tourne pour le fixer. Il entrevoit une étincelle d'inquiétude au fond de ses yeux bleus.

''Ne fais pas ça.'' L'homme lui demande, la voix basse et douce mais pressante.

Pourquoi son regard le fait hésiter à nouveau ? Il pourrait en finir maintenant. Ce serait rapide et facile.

N'obéit pas. Ce n'est pas lui.

''Levi. S'il te plaît?'' Lui demande le grand blond, s'approchant encore de lui de quelques pas, lentement mais sûrement, tout en gardant les yeux rivés dans les siens.

Son cœur souffre en voyant combien ses yeux bleus, si bleus, si clairs, sa voix et la façon dont ses sourcils épais se froncent avec inquiétude lui rappellent ceux d'Erwin.

Tu hallucines. Ce n'est pas lui.

Ce sont pourtant bel et bien les raisons qui le retiennent de faire le grand saut. Il est indéniablement attiré par lui, qu'il le veuille ou non.

Bon sang.

Mais les laisser faire de lui un prisonnier de guerre ? Hors de question. Il ne donnera pas satisfaction au Mahr de l'avoir sous la main et ainsi faire pression sur ses pairs et- et merde.

Ses amis. Oui, il a des amis sur Paradis. Hange, la 104ème brigade. Ils ont toujours besoin de lui. Ils comptent sur lui. Il a dédié son coeur à Erwin et donc, par extension, à eux aussi. Il ne peut pas les laisser tomber. Il n'en a pas le droit. Le Caporal Levi doit rentrer chez lui, se battre pour eux, les protéger et les aider à gagner cette guerre peut-être aussi.

''Arrête toi ! Pas un pas de plus.'' Lance-t-il au guerrier en brandissant son couteau et l'agitant sous son nez.

Trop tard. Le blond, maintenant qu'il est suffisamment proche, se saisit de sa main armée et l'attrape par les sangles qui enserre ses pectoraux. Levi est abruptement attiré vers le haut, contre le torse massif de l'homme. Ses pieds touchent à peine le sol.

''Lache ça.'' Le Mahr lui ordonne sèchement.

Il a retrouvé son ton autoritaire et son regard froid et austère.

Levi siffle entre ses dents.

Il sait qu'il ne peut pas gagner cette bataille. Si tout se passe exactement comme la première fois où il a rencontré son Erwin, il faudra qu'il soit rusé et patient. Il devra attendre la bonne occasion pour frapper et s'échapper.

Il doit survivre, pour eux. Pour ceux qui sont tombés et ceux qui restent.

Il ferme les yeux très fort afin de repousser les souvenirs qui tentent de le submerger.

''Lache. Ça.''

L'Ackerman plisse les yeux et serre les dents mais finit par faire ce qu'il lui demande. Le couteau glisse de sa main lorsqu'il l'ouvre et tombe au sol dans un tintement métallique.

Il est récompensé par un regard satisfait.

''Bon garçon.''

Dès que le Marleyan le relâche, un soldat se précipite sur lui, la crosse de son fusil en avant. Levi n'est pas assez rapide pour éviter le coup qui le frappe violemment à la tête.

La douleur éclate à l'arrière de son crâne, le faisant tomber aux pieds du blond. Ses genoux et ses avant-bras percutent le pont avec force. Il voit les étoiles et doit fermer les yeux et serrer la mâchoire pour contenir les gémissements de douleur qui menacent de s'échapper de sa bouche.

''Qui t'a demandé d'intervenir ?''

Le voix du guerrier est dangereusement basse. La température a chuté d'au moins deux degrés, si bien que les soldats se sont arrêtés de respirer.

''Je vou-ugh!''

Levi parvient à relever la tête juste à temps pour apercevoir le guerrier attraper le soldat par le cou et le soulever comme s'il ne pesait rien, en utilisant une seule main.

De fait, il est tellement fort qu'il n'a pas besoin de mettre beaucoup de force afin de jeter l'homme par-dessus bord. Levi entend le cri du soldat suivi par un bruit de gerbe d'eau lorsqu'il percute la mer. Personne n'ose bouger d'un pouce, pas même pour sauver le pauvre bougre qui se noie.

Parce qu'ils craignent leur guerrier.

De fait, lorsque ce dernier se tourne pour les dévisager, leur visage pâlit.

''Repos soldats. N'aie-je pas été assez clair plus tôt ? Je n'ai pas besoin de votre aide. J'ai ce petit démon sous contrôle. Alors retournez à vos postes. Vous avez vos propres camarades à soigner, il me semble.''

Ils sursautent et s'empressent d'obéir sans discuter. Lorsqu'il ne reste qu'eux deux, le Mahr reporte son attention sur son prisonnier.

''Eh bien eh bien, mon cher Caporal. Tu vas me suivre bien gentiment cette fois. Tu rendras les choses tellement plus facile pour tout le monde. Toi y compris.''

Il lui offre sa main pour l'aider à se relever.

Levi se sent humilié. Il meurt d'envie de donner une réponse salée au blond mais est trop occupé à lutter contre son mal de tête lancinant pour l'instant. La respiration bruyante, il parvient au prix d'un gros effort à se remettre sur pieds, ignorant délibérément sa main. Et si ça vexe l'autre homme, il n'en a strictement rien à faire.

Il fait de son mieux pour se tenir bien droit devant le Mahr mais à la seconde où il y parvient, il sent ses jambes se dérober sous lui et sa vision s'obscurcit. L'adrénaline s'est évaporée et son corps a atteint ses limites pour le moment. Le blond le rattrape de justesse, son bras puissant se refermant autour de sa taille.

La dernière chose que Levi ressent avant de perdre connaissance est d'être soulevé du sol et emmené dans l'antre du navire.


II. ENTRE ENFER ET PARADIS.

De grands doigts chauds se glissent dans ses cheveux. Levi grogne légèrement. La main se retire.

''Désolé.'' S'excuse une voix douce dans un murmure. ''Tu n'aimes pas ça ?''

Levi remue inconfortablement sous la cape d'Erwin qui lui sert de couverture. Il ouvre les yeux pour observer les flammes du feu de camp danser sous ses pupilles gris d'acier, les sourcils froncés.

Il est allongé sur son flanc gauche, à même le sol froid et dur d'un bâtiment en ruine, mais sa tête elle, repose sur la cuisse d'Erwin. Il s'en sert comme oreiller, y cherchant une once de confort et chaleur.

Le Caporal soupire.

''Non.'' Il répond dans un souffle.

Personne ne l'a jamais touché de cette façon auparavant. Excepté sa mère peut-être. Il ne s'en souvient pas. La vérité est qu'il n'a jamais laissé personne s'approcher d'assez près pour en avoir l'occasion. Il n'est pas du genre tactile. Et il se méfie des gens -surtout ceux qui sont sales- alors il garde ses distances et coupe les doigts de ceux qui osent le toucher. Seuls Furlan et Isabel avaient ce privilège.

Mais c'est Erwin.

Erwin n'est pas sale. Erwin est son Major et son meilleur ami. Et Erwin possède de grandes mains chaudes et douces. Il ne sait pas pourquoi il pensait qu'il détesterait avoir quelqu'un jouer avec ses cheveux de cette façon. Car là toute de suite, il ressent l'exact opposé. Comment aurait-il pu savoir que ces mains qui ont l'habitude de diriger fermement et de tuer pouvait être si tendres, si attentionnées de toute façon ? Les sensations que Levi a ressenti une minute plus tôt étaient plutôt prometteuses. Il ne serait pas contre connaître par lui-même combien il est plaisant de se faire caresser les cheveux. Vraiment pas contre.

''C'est... plutôt agréable en fait.'' Il admet timidement.

Erwin semble avoir compris le message car ses doigts se retrouvent à nouveau dans ses cheveux en un rien de temps, se glissant délicatement entre ses mèches afin de lui gratouiller doucement la tête.

''Tu es tendu.'' Lui fait remarquer le blond.

''Nous sommes hors des Murs. Entourés de gros titans affamés. Dans un bâtiment abandonné et poussiéreux.'' Lui rappelle platement son Caporal, le nez froncé de dégoût.

Erwin jette un oeil circulaire tout en prêtant une oreille attentive. C'est une nuit parfaitement calme. Il entend seulement les crépitements du feu de camp, les légers ronflements de ses soldats et les pas de la patrouille au-dessus de leurs têtes, sur le toit.

''Nous sommes en sécurité pour la nuit. Ne t'inquiète donc pas des titans et essaie de dormir un peu.''

''Comme si je le pouvais.''

''Je sais... Je suis là. Je veille sur toi.'' Son commandant lui murmure doucement.

La sensation des doigts d'Erwin massant son cuir chevelu est si agréable qu'elle le fait soupirer de bien être.

Erwin sourit légèrement lorsqu'il sent Levi incliner la tête en arrière pour chercher plus de friction.

Le brun fond sous ses caresses. En confiance et se sentant en sécurité à ses côtés, il ne se souvient pas s'être endormi durant quelques précieuses minutes et peut-être même quelques heures.

De grands doigts chauds se glissent dans ses cheveux, tirent dessus sans délicatesse et c'est agréable quoique quelques peu douloureux.

Mais la main se retire ensuite, laissant un froid.

Levi grogne et se force à reprendre conscience en ouvrant un œil. Il se retrouve allongé sur le flanc, sur une couchette.

Qu'est-ce que...?

Il est pris de vertiges, le sang cogne dans ses tempes, sa vision est floue et ses muscles protestent.

Il essaie de se concentrer pour examiner la pièce dans laquelle il se trouve. C'est plutôt impersonnel. Un simple lit couchette doté d'un maigre matelas, une table de chevet, des murs en acier froids, aucune décoration, rien de reconnaissable.

Du coin de l'oeil, il perçoit des mouvements et tourne le regard pour les suivre.

Ses yeux tombent sur la silhouette d'un grand blond torse nu, lui tournant le dos. Il peut voir les muscles de ses larges épaules rouler sous sa peau tandis qu'il enfile une chemise propre.

Levi se redresse sur son coude, le prénom de son Major sur le bout de ses lèvres, mais trébuche, ses deux poignets bloqués dans son dos. Il jette un oeil par-dessus son épaule pour découvrir qu'il est prisonnier de menottes elles même attachées à un des pieds du lit en fer.

Le tintement métallique des chaînes a du parvenir jusqu'aux oreilles de l'homme car il se retourne et le salue sur un ton surpris.

''Oh. Tu es déjà réveillé. Tu es resté inconscient pendant seulement quelques minutes.''

Levi redresse brusquement la tête pour tomber sur un visage familier. Son coeur s'arrête de battre lorsqu'il recouvre brutalement la mémoire.

Merde. Ce n'était pas qu'un cauchemar. Il va vers Mahr. Sur un putain de navire de guerre. Aux côtés du sosie d'Erwin.

''Tu as la tête sacrément dure.'' Lui fait remarquer le Mahr.

Levi lutte pour se redresser et s'asseoir sur la couchette tout en regardant l'homme marcher vers lui d'un regard méfiant.

Puisque ses mouvements sont limités et qu'il ne peut pas se lever, il est obligé de lever la tête pour continuer à bien le regarder dans les yeux lorsque que le blond s'arrête juste devant lui.

Le Mahr dépose un verre d'eau et une assiette sur la table de chevet avant de le scruter de ses yeux bleus perçants.

''Ca risque d'être encore un peu douloureux un jour ou deux mais il me semble qu'il n'y a pas de traumatisme crânien.'' Lui dit-il tout en glissant une main vers ses cheveux.

Levi tourne vivement la tête sur le côté pour éviter le contact au moment où il sent son pouce frôler son oreille.

C'est donc lui qui a malmené ses cheveux. Ce n'était pas qu'un rêve, le faux Erwin a manipulé sa tête afin de l'examiner et vérifier s'il était blessé.

''Essaie encore et je t'arrache la main avec les dents.'' Le prévient le brun, en colère.

Il serre les poings et tire sur ses mains entravées pour se faire comprendre. Son corps hurle de douleur mais il l'ignore pour le moment.

''Quelle aggresivité.''

Le blond se retracte, laissant sa main retomber le long de son corps. Puis il attrape une chaise et la traîne jusqu'aux pieds du lit avant de s'y asseoir.

Son prisonnier suit scrupuleusement le moindre de ses gestes lorsque une de ses mains disparaît dans sa poche pour en sortir une pomme, qu'il commence à peler. En utilisant son couteau.

L'homme a pris le temps de nettoyer la lame tout comme le sang séché le long de sa gorge -bien que Levi apercoive encore quelques minuscules gouttes d'éclaboussure sous son menton et sur sa clavicule- juste avant qu'il ne revienne à lui.

''Dommage que je me régénère, n'est-ce pas ?''

''Tant que ça reste douloureux.''

Le blond sourit tout en coupant son fruit en tranche. Il en un offre une au brun mais ce dernier retrousse le nez et se recule, la refusant. Le Mahr hausse les épaules et mange le morceau à sa place. L'estomac de Levi se tort d'être ainsi ignoré.

''C'est la raison pour laquelle tu es actuellement attaché, Caporal. Tu es farouche. On ne vous enseigne pas les bonnes manières sur votre île ? Allons, si tu te montres docile peut-être que je reconsidererai à retirer tes chaînes...''

''Dans tes rêves.''

''Oh mais j'aime bien les défis. Peut-être devrais-je t'apprendre moi-même comment bien te comporter ?''

Sa voix, chaude, est pleine de promesses. Il finit de couper la pomme et dépose les tranches dans l'assiette qui se trouve sur la table de chevet.

Levi se mord l'intérieur de la joue tout en baissant le menton. Pour l'instant, il préfère rester silencieux et ne pas répondre. Son ravisseur aperçoit quand même le regard de défi qu'il lui lance en coin.

Le brun a beau être faible et blessé, il a toujours autant de mordant.

Intéressant.

Satisfait malgré tout, le blond s'adosse à la chaise, tout mâchonnant une tranche de pomme.

''Bien, maintenant que nous sommes dans de bonnes conditions, pouvons nous nous présenter décemment ? Je ne répéterai ma question qu'une seule fois avant de perdre patience... Quel est ton nom ?''

''Tu le connais déjà. Pourquoi demander ?''

''Je veux juste qu'on apprenne à se connaître. C'est aussi simple que cela.''

Il se penche en avant, pour être plus près.

''Après tout... Tu es réellement fascinant Caporal...'' Il murmure.

''Arrête de te foutre de moi, connard. On est pas là pour faire ami-ami ou développer un lien toi et moi. Tu es un monstre.'' Crache furieusement Levi.

Il ne peut pas s'en empêcher. Il est à bout de nerfs. Son mal de tête lancinant devient de moins en moins supportable. Il est exténué. Il est fatigué de jouer au jeu auquel le Mahr joue. Il veut qu'il arrête de parler et qu'il le laisse tranquille. Il... Il ne veut plus avoir affaire au sosie maléfique d'Erwin. C'est trop difficile à accepter. Trop douloureux...

Je t'en supplie, va t'en.

Le guerrier Mahr soupire.

''Bien.''

Il range le couteau dans sa poche avant d'attraper brusquement une des jambes de son prisonnier et de la presser entre ses doigts.

Levi sursaute et replie sa jambe pour se libérer.

''Hey! Qu'est-ce que tu crois faire là ?! Retire tes sales pattes !'' Il s'écrie, furieux.

Le Mahr lui lance un regard d'avertissement et tire sèchement sur sa jambe pour la ramener vers lui.

Les poings de Levi sont fermés et ses muscles tendus mais il se retient de toutefois de lui envoyer son pied dans la figure avec le peu d'énergie qu'il lui reste. Ce serait inutile puisque qu'il a affaire à un homme qui peut se changer en titan et Levi est de toute façon trop faible, déjà en train de lutter pour garder les yeux ouverts.

''Calme toi, je veux juste m'assurer que tu n'as pas d'autres blessures... Ou que tu ne caches pas d'autres objets tranchants sur toi. Je ne voudrais pas que tu tâches ou déchires mes vêtements deux fois de suite dans la même journée.''

Il fait remonter ses mains le long de ses cuisses pour le palper, puis sur ses hanches et ses flancs. La respiration du Caporal tremble de rage.

''Du moins pas de cette façon...'' Ajoute le blond à voix basse avec un petit sourire narquois.

''Tch- quelles sottises tu marmonn-''

On frappe à la porte.

''Smith, monsieur ?'' Demande une voix étouffée à travers l'épaisseur de la porte.

''Qu'y a t'il ?'' Questionne le grand blond, haussant la voix pour se faire entendre.

''On a besoin de vous sur le pont, monsieur. Une tempête se prépare.''

''J'arrive dans un instant.'' Il répond avant de prendre les clés afin de libérer une des mains de son prisonnier.

''Prends tes aises Caporal, et mange. Le voyage est long jusqu'en Mahr. Nous discuterons lorsque tu seras en meilleure forme... et de meilleure humeur.''

Le guerrier se lève, repousse la chaise et lance en dernier regard à Levi avant de sortir de la pièce en refermant la porte derrière lui.

Toute la tension accumulée par Levi retombe et ce dernier se laisse tomber en arrière sur la couchette, sa main libre en travers de son visage

Plus le blond s'éloigne, mieux il se porte.


III. A TRAVERS LE DEUIL.

La porte se referme.

Levi laisse son menton retomber mollement sur sa poitrine et soupire longuement. Il est épuisé et sa tête tout comme son coeur le font souffrir de concert.

Il doit vraiment paraître pitoyable actuellement. Il ne s'est jamais senti aussi faible qu'aujourd'hui.

Le brun a besoin de rassembler ses pensées et récupérer des forces sinon...Sinon il sera bien incapable de se tenir droit sans flancher lorsqu'il devra croiser à nouveau le regard du grand blond.

Peut-être qu'il est en train de devenir fou.

Peut-être qu'il s'est tellement bien tapé la tête que son esprit se joue de lui, en inventant des hallucinations complètement dérangées et insensées.

Parce qu'il n'a pas pu réellement entendre le soldat Mahr appeler le blond 'Smith' tout à l'heure, n'est-ce pas ?!

Il a du mal entendre. C'est ce qu'il désirait entendre. Rien d'autre. Ou-

Ou alors c'est une sacrée coïncidence.

Comme c'est ironique.

Chienne de vie. Si elle voulait semer le trouble dans sa tête, et bien bravo, elle est parvenue à ses fins finalement ! Quelqu'un, là-haut, doit se moquer cruellement de lui... Faire un enfer de sa misérable vie en tuant son bien-aimé, puis en le torturant avec un autre Smith, un Mahr qui peut se transformer en titan, pour couronner le tout. Comment diable est-il censé réussir à faire son deuil quand l'homme parle, marche et ressemble trait pour trait à son Erwin ? Et ensuite quoi ? Il va le tuer puis un autre Smith va prendre sa place ? Comme une boucle infinie jusqu'à ce qu'il ne puisse plus le supporter ? Est-ce que sa vie est une blague ?

Tu ne peux en vouloir qu'à toi même, il pense amèrement.

C'est lui et lui seul qui a pris cette décision. Il est celui qui a tué Erwin. Il sent son coeur se briser en mille et un morceaux en se rappelant ce jour funeste, à Shiganshina et ensuite devant sa tombe, au pied de laquelle il a déposé des lys blancs. Il se souvient l'avoir appelé alors qu'il dormait : Je t'en prie, reviens moi, même sous la forme d'une ombre, même sous la forme d'un fantôme.

Il n'était toutefois pas préparé à ce genre de réapparition... C'est ce qu'il récolte après avoir pris cette maudite décision.

Il semblerait que même la mort ne peut pas les séparer, d'une drôle de façon machiavélique.

Vouloir Erwin est difficile à oublier. L'aimer, difficile à regretter. Le perdre, difficile à accepter car c'est comme avoir un trou en plein cœur, un rappel douloureux et constant, une absence qu'il ne pourra jamais combler. Mais lâcher prise... C'est la chose la plus difficile qu'il a jamais essayé de faire. Et il s'en sortait plutôt bien -bien dans le sens qu'il est toujours en vie et en train de se battre pour lui- avant de rencontrer le Smith de Mahr, réduisant à néant tous ses efforts.

Exténué, Levi s'allonge du mieux qu'il peut et essaie de dormir un peu, mais pas longtemps, par peur de rêver à nouveau de son Major et de se réveiller seul, incapable de contenir le chagrin qui tente de l'étreindre à chacune de ses respirations.

Il se sent mal. Il a le mal de mer. Le mal du pays aussi.

mIl est déshydraté et la faim le tenaille. Mais il est incapable de manger un seul morceau de ce que l'homme lui a laissé sur la table de nuit. Son estomac est trop noué à cause des oscillations du navire.

C'est encore pire en début de nuit, lorsqu'ils naviguent à travers la tempête. Les vagues, furieuses, viennent frapper avec force la coque qui émet alors des grincements sinistres.

Mais lorsque la mer se calme enfin, que tout devient silencieux et que sa migraine n'est plus qu'une douleur sourde à l'arrière de son crâne, Levi prend le temps de réfléchir plus calmement.

Tout cela lui semble si irréel...Et pourtant, le voici, en train d'avoir une dépression nerveuse. Parmi les soldats du peuple de Mahr. Au delà des lignes ennemis, par delà l'océan. Sous le contrôle de Smith.

Peut importe. Coïncidence ou non, l'étranger est un imposteur. Il doit tenir bon. Il doit se battre. Comme il l'a toujours fait.

L'Ackerman se le jure.

Il peut être torturé, brisé, vaincu. Mais jamais il ne se soumettra.

L'âme damnée de Levi est insoumise et le restera, peut importe les obstacles qui se mettront en travers de son chemin.