Disclaimers : à ce stade, plus vraiment. À part pour le nom.

Note chronologique : voici une troisième mission moufette. Je n'ai pas fini de traumatiser Marjan.

Le sas se referma dans leur dos avec un chuintement sarcastique. Bien sûr, cela impliquait qu'un sas puisse faire preuve de sarcasme, mais Marjan n'en doutait pas : la planète entière, son écosystème et le véhicule de transport léger qui les avait débarqués sur la plage étaient en train de se moquer d'elle, c'était certain. Enfin… d'elle et d'Harlock, plus exactement.

Elle vacilla lorsque le vétel remit les gaz pour décoller. Déséquilibrée par le souffle des réacteurs, gênée par le sable qui roulait sous ses pieds, elle se rattrapa de justesse au seul point d'ancrage à sa portée. Harlock, en l'occurrence.

— Oh capitaine, je suis désolée ! couina-t-elle en s'écartant d'un bond, aussi vivement que si elle avait reçu une décharge électrique.

Elle était trop émotive par nature, elle le savait, défaut qui se démultipliait toujours en présence d'Harlock. Alors évidemment, depuis ses débuts à bord de l'Arcadia elle avait fini par admettre que l'aura de guerrier implacable et sanguinaire qui entourait le capitaine était largement surestimée, mais c'était plus fort qu'elle : il la terrorisait.

Elle lui lança un regard à la dérobée. Il se balançait d'un pied sur l'autre, l'air absent, et semblait ne pas savoir quoi faire de ses mains.
Et il était en sous-vêtements.
Comme elle.

— Thelma n'a pas trop apprécié ma proposition, on dirait… lâcha-t-il.

Il fixait la ligne d'horizon dans la direction où le vétel avait disparu et ne s'adressait pas à elle en particulier, mais Marjan estima qu'elle avait quand même son mot à dire.

— Capitaine, votre copine vient de nous larguer sur une île déserte paumée au milieu de nulle part, c'est ça que vous appelez « pas trop apprécier » ?

Il la terrorisait, certes, cependant elle ne pouvait nier qu'il était moins impressionnant quand il se baladait à moitié à poil. Marjan aurait juste préféré ne pas devoir subir ce genre de situation aussi souvent.

— Si elle avait vraiment été en rogne, elle n'aurait pas pris la peine de nous déposer sur la terre ferme, répondit Harlock.

Il haussa les épaules.

— … et puis ça reste une amie, mine de rien.
— Mouais…

Une amie qui n'avait donc « pas trop apprécié » qu'Harlock pinaille sur le prix des pièces de rechange qu'elle était censée leur fournir. Mais bon, peut-être que « abandonner quelqu'un en slip sur une île » appartenait effectivement au registre des « petites taquineries entre amis » dans le milieu pirate. Quoi qu'il en soit, Harlock paraissait le prendre avec philosophie.

Marjan plissa les paupières. Le soleil tapait dur au-dessus d'eux, et ses yeux clairs n'appréciaient pas du tout.

— Et donc, capitaine… reprit-elle. Que fait-on, maintenant ?

Harlock haussa à nouveau les épaules. Difficile de déterminer si sa désinvolture affichée était feinte ou non. Cachait-il par ce biais son stress, sa colère ou peut-être sa honte d'avoir été abandonné en slip sur une île, ou bien trouvait-il tout cela parfaitement normal ?

— Bof. Soit Thelma est déjà en train d'appeler Tochiro, soit ça va être l'inverse quand il ne nous verra pas rentrer. Le temps qu'il recoupe notre position, je suppose qu'on aura le droit à une navette de l'Arcadia d'ici ce soir. Demain, au pire.

Il avait néanmoins tendance à éviter de la regarder en face. De la gêne, déduisit Marjan, hypothèse qui se vérifia lorsqu'Harlock ramena une mèche de cheveux sur ses yeux – il jouait toujours avec ses cheveux quand il était embarrassé, elle l'avait établi depuis quelque temps déjà.

— Donc il ne reste plus qu'à attendre jusqu'à demain, capitaine ? insista-t-elle.

Il la fixa enfin. L'œil qui lui restait disparaissait derrière sa tignasse hirsute (plus que d'habitude, en tout cas), ce qui empêchait d'y discerner la moindre expression mais permettait d'extrapoler sur le fait que le soleil le dérangeait autant qu'elle. Et pas seulement pour le côté « éblouissant », soit dit en passant.

Marjan se mordit la lèvre inférieure, replia ses bras sur sa poitrine. Ils n'étaient arrivés que depuis quelques minutes et elle sentait déjà ses épaules chauffer. Et il n'était pas encore midi. S'ils devaient « attendre jusqu'à demain » (ou au mieux jusqu'à ce soir, mais ça revenait au même), Harlock et elle étaient en conséquence partis pour se coltiner toute une après-midi de rayons ardents alors que ni l'un ni l'autre n'étaient équipés d'un mode « bronzage ».

Elle grimaça.
Harlock aussi.

Marjan était à peu près sûre qu'ils pensaient tous les deux à la même chose : le capitaine avait beau avoir la peau un peu moins pâle que la sienne, elle avait déjà eu l'occasion de constater qu'il prenait des coups de soleil presque aussi rapidement qu'elle.

— Et je… suppose qu'on va essayer de trouver de l'ombre, ajouta-t-il.

Oui, bonne idée. Autant que faire se peut, mieux valait éviter que l'Arcadia ne récupère deux homards bien cuits.

— Il y a l'air d'avoir un bosquet d'arbres là-bas, continuait Harlock. Tu viens ?

Il ne l'attendit pas, s'éloigna aussitôt à grandes enjambées… et ralentit presque aussi vite. Marjan comprit pourquoi dès qu'elle le rejoignit : la plage se limitait à la langue de sable sur laquelle le vétel s'était posé. Après, ce n'était clairement plus « une plage » dans le sens touristique du terme : c'était un agglomérat de petits cailloux, de coquillages et de morceaux de coraux. Coupants. Et brûlants.

— C'est peut-être plus praticable de l'autre côté, suggéra Harlock après avoir laissé une traînée de sang et un bout d'orteil sur l'arête tranchante d'une concrétion calcaire.

Marjan se garda de le contredire et l'observa partir en éclaireur d'une démarche chancelante (non contents de déchiqueter les chairs, ces foutus cailloux prenaient visiblement un malin plaisir à se dérober sous les pieds). Il y eut un « ouch » franc, deux « aïe » étouffés et un « bordel de putain de trou de mes deux ! », puis Harlock se retourna vers elle et lui cria :

— Oui c'est mieux par ici, viens !

Marjan hésita. « Mieux » selon les critères d'Harlock, était-ce vraiment mieux, ou allait-elle se retrouver sur un tapis de cendres abrasives ? Et quitte à choisir, souhaitait-elle plutôt dépecer sa plante de pieds pour gagner un coin hypothétique d'ombre ou attendre sans bouger et être grillée jusqu'à l'os ?
Elle grogna. Mission de merde. Pourquoi Harlock l'entraînait-il toujours dans des missions de merde ?

— J'arrive ! répondit-elle.

Sa progression fut lente et précautionneuse mais, une fois parvenue au niveau d'Harlock, elle se rengorgea in petto de s'être tirée de cette pierraille vicieuse sans la moindre égratignure. Harlock, lui, écopait d'une éraflure sanguinolente sur toute la longueur du mollet. Eh ben il pourra ajouter la balafre à sa collection, songea Marjan en même temps qu'elle se demandait combien des cicatrices du célèbre capitaine pirate étaient dues à des affrontements pour la liberté et combien étaient des blessures stupides.
Elle retint de justesse un rire nerveux, tressaillit lorsqu'Harlock posa la main sur son épaule, se tança quand il la retira aussitôt. Oui capitaine, vous me faites peur. J'y peux rien, c'est un réflexe. Mais elle n'allait pas le lui avouer de vive voix, sûrement pas.

— Ça va ? demanda-t-il.

Elle tenta un sourire, puis fit « brmf ». Harlock s'en contenta et répéta « viens » avant de reprendre sa marche. Marjan soupira. Okay.

Mission.
De.
Merde.

Heureusement, le tapis de cendres abrasives qu'elle craignait lui avait été épargné au profit d'un dépôt d'algues séchées et de coquillages concassés. C'était à la fois piquant et mou avec une vague odeur de décomposition, mais au moins ils parvenaient à avancer sans risquer d'y perdre une jambe.

— Trente minutes de marche, je dirais, calcula Harlock.

Marjan opina. L'île, plus ou moins en forme de croissant, se lovait autour d'une lagune circulaire. Ses deux pointes encadraient une passe d'une centaine de mètres dans laquelle pénétrait une forte houle. L'extrémité sur laquelle Harlock et elle avaient été jetés était plane et aride ; sur l'autre, on distinguait dix ou douze palmiers qui se battaient en duel. À vol d'oiseau ce n'était pas très loin, mais à pied ils allaient être obligés de faire le tour du lagon.

Peut-être aurait-il été plus efficace de traverser à la nage, estima Marjan. Il y avait quoi, deux cents, deux cent cinquante mètres ? Elle garda toutefois ses réflexions pour elle : Harlock ne montrait pour l'instant aucune intention d'entrer dans l'eau, inutile de lui donner des idées alors qu'elle ignorait tout de la faune marine rôdant dans le coin.

Ils s'octroyèrent une pause à mi-chemin. Il y avait un rocher. Il aurait pu fournir de l'ombre si le soleil n'avait pas été au zénith.

— Tes épaules sont rouges, remarqua Harlock.

Oui je sais et les vôtres ne vont pas tarder à être de la même couleur capitaine, s'agaça Marjan. Elle s'humecta les lèvres. Non, je ne vais pas dire ça.

— Ça ira mieux dès qu'on arrivera sous les arbres, capitaine.

Phrase qui était fausse, au demeurant. Ce n'était pas parce qu'elle se mettrait à l'abri que son coup de soleil disparaîtrait magiquement.
Elle soupira, espéra qu'elle s'en tirerait sans cloques ni brûlures trop graves, souhaita la même chose à Harlock et reprit sa marche. Pas d'ombre, ici. Inutile de traîner sous le soleil.

Les trente minutes estimées parurent en réalité bien plus longues. À cause du terrain bosselé qui les ralentissait, du sol brûlant, du soleil brûlant, de la réverbération aveuglante et du vent marin inexistant.

Lorsqu'ils parvinrent enfin à l'orée de la palmeraie, Marjan se sentait aussi desséchée qu'après une maintenance en combinaison intégrale dans le compartiment réacteur.

Jeetje, y'a même pas de point d'eau ! râla-t-elle.
— Et s'il y en avait eu un, je t'aurais déconseillé d'y boire, la rabroua Harlock. Ces trucs-là sont toujours pleins de micro-organismes dégueulasses. Je me souviens d'une fois, j'étais en reco avec les gars et on…
— Je ne veux pas le savoir, capitaine.

Elle ne doutait pas qu'Harlock puisse lui fournir quantité de détails horribles impliquant des micro-organismes dégueulasses, mais elle ne tenait pas plus que ça à devoir endurer des descriptions trop visuelles et certainement beaucoup trop gores pour ses nerfs.

Harlock n'insista pas. Il n'était de toute façon pas bavard au quotidien, et elle l'avait clairement coupé dans son élan.

Elle songea avec un temps de retard que c'était la première fois qu'elle l'entendait évoquer de manière aussi nette un de ses souvenirs. Le capitaine se confiait rarement, qu'il s'agisse du passé proche, les événements vécus sur l'Arcadia, ou d'un « avant » plus lointain.
Elle risqua un coup d'œil vers lui. Il ne la regardait pas.

— Tochiro ne devrait pas tarder, disait-il.

Pour la convaincre elle, évidemment. Et pour se convaincre lui, devina-t-elle.
Il la terrorisait et cela ne changerait probablement jamais, mais quiconque le côtoyait assez longtemps, elle y compris, parvenait à discerner dans sa cuirasse des failles que lui-même n'aurait pas avouées.

— Espérons, répondit-elle. Sinon vous allez être contraint de m'inviter à dîner en tête à tête, capitaine.

Elle plaisantait pour détendre l'atmosphère, parce qu'elle jugeait plus efficace de discuter de sujets futiles que de micro-organismes traumatisants, et ce même si elle n'avait en réalité pas la moindre envie de dîner en tête à tête avec son capitaine, surtout ici.
Vu le tic nerveux qui lui tordit le coin de sa bouche l'espace d'une fraction de seconde, il n'en avait d'ailleurs pas la moindre envie non plus. Ou alors l'idée l'angoissait-elle ? Était-il judicieux de creuser la question ?

Elle rougit. Harlock tripotait ses cheveux.

Sous les palmiers, l'air paraissait moins chaud. Marjan fit quelques pas, chercha un endroit acceptable pour s'asseoir, un coin de sable propre ou un tronc qui ferait office de banc. Parmi les branches, feuilles et autres débris végétaux tombés à terre, elle reconnut tout à coup une forme caractéristique. Eh, c'est une noix de coco, ça ! Elle leva les yeux. Oui, ces palmiers étaient des cocotiers, ces noix de coco semblaient mûres, il y avait de l'eau dans les noix de coco et si elle parvenait à escalader ce tronc elle… Elle se figea.

— Capitaine, rappelez-moi… Pourquoi cette planète se nomme « Lacrabe », déjà ?

L'intonation d'Harlock exprimait sa perplexité.

— Ben tu sais, Parfois les colons font référence à des… Oh.

« Oh », en effet. Le tronc était occupé. Par un crabe. Son corps oblong était caparaçonné de plaques de chitine marbrées de rouge et de brun, ses deux pinces étaient démesurées et ses pattes fermement campées sur l'écorce.

— Belle bête, commenta Harlock.

Plus d'un mètre d'envergure et au moins cinquante centimètres de pinces, évalua Marjan. Par chance, il n'avait pas l'air de vouloir s'intéresser à eux. Elle recula avec prudence, s'efforça d'enjoindre mentalement Harlock à l'imiter, observa effarée le capitaine se saisir d'un bâton. Godverdomme, il ne pensait tout de même pas à… Hélas, si.

— Allez toi, bouge de là !

A priori, cinquante centimètres de pinces ce n'était pas encore assez gros pour impressionner le capitaine de l'Arcadia qui, seulement armé de son slip et d'une brindille, s'employa donc à décrocher le crabe du tronc. La bestiole se défendit en saisissant la branche d'une pince, Harlock contre-attaqua d'un habile mouvement de levier, et le crabe finit par tomber au sol dans une débauche indécente de pattes.

Il était sûrement temps de paniquer.

— Qu'est-ce que vous avez fait, capitaine ! Il va nous sauter dessus, maintenant !

Elle se prépara à utiliser Harlock comme bouclier (qu'il se débrouille avec son crabe), mais le crustacé n'était visiblement pas d'humeur combative. Il se contenta d'un cliquetis énervé, dressa une pince, tricota des pattes et disparut dans un trou à une vitesse impressionnante pour un animal de ce gabarit.
Marjan ne put s'empêcher d'être un peu déçue.

— Tiens c'est marrant, constata Harlock, il creuse un terrier comme une taupe. Ça ne vit pas dans la mer, ces trucs-là ?

Marjan s'abstint de mentionner au capitaine que les taupes ne vivaient pas dans des terriers mais dans des galeries (vu son pedigree de galactique pur jus, savait-il même ce qu'était réellement une taupe ?), et se focalisa plutôt sur la conclusion à en tirer.

Terrier. Trou. Monticules.

Elle fixa d'un air pensif l'île intégralement couverte de petites bosses comme autant de… taupinières.

— Hé Marjan, regarde ! Il a un copain !

Oui capitaine ça ne m'étonne pas, et à mon avis il a beaucoup plus que « un » copain, songea-t-elle. Elle dit :

— Celui-là est plus gros.

Plus gros et dans des tons bleutés. Elle se crispa, pria pour ne pas croiser de spécimen d'une taille supérieure, s'interrogea sur les habitudes culinaires de ces charmants petits arthropodes et se demanda s'ils sortaient chasser la nuit. Tous ensemble. Quel que soit leur nombre sur cette maudite île.
Elle s'apprêtait à suggérer à Harlock de commencer à fortifier leur position lorsqu'un sifflement familier se fit entendre.

— L'Arcadia, déjà ? s'étonna Harlock. Ils ont fait vite !

Il s'assombrit aussitôt ces mots prononcés. Et pour cause : l'appareil qui approchait ne ressemblait en rien aux navettes utilisées sur l'Arcadia. Il ne s'agissait pas non plus du vétel qui les avait amenés. La forme rappelait plutôt celle d'un glisseur, mais auquel un ingénieur ivre aurait rajouté quatre plots de sustentation disproportionnés.

Marjan mit ses mains en visière sur son front. Pas de marquage visible, donc ce n'était pas l'armée. Ce n'était pas une bonne nouvelle pour autant.

— Reste sous les arbres, lui enjoignit Harlock.

Son visage s'était fermé. Pas étonnant, si l'on considérait qu'il était en slip et donc pas vraiment à son avantage (même si le boxer noir moulant qu'il portait était très seyant, il fallait bien admettre que ça ne servirait pas à grand-chose contre un potentiel ennemi).

De l'autre côté du lagon, le véhicule s'était mis en stationnaire quatre ou cinq mètres au-dessus du sol, manœuvra comme s'il allait atterrir, puis vira finalement de bord et se mit à suivre à vitesse réduite le chemin qu'Harlock et elle avaient parcouru jusqu'à la palmeraie.

Les cocotiers échevelés ne leur fourniraient aucune cachette ni aucun moyen de défense, s'alarma Marjan. Ils étaient à la merci des nouveaux arrivants et de leur glisseur boosté.

Harlock se raidit sur ses appuis lorsque l'engin se stabilisa à proximité d'eux et ouvrit sa porte latérale. A priori le terrain ne lui était pas favorable pour se poser, car il resta en lévitation à environ trois mètres de hauteur.

— Besoin d'un taxi, pirate ? cria un homme.
— Je n'ai rien demandé ! répondit Harlock.

Son interlocuteur se pencha hors de l'habitacle. Il était coiffé d'un chapeau à large bord, chaussé de lunettes noires, et arborait un sourire mauvais. Et il pointait sur eux le canon d'un fusil. Forces spéciales ? Vétéran en quête d'un coup d'éclat ? Chasseur de primes opportuniste ? Difficile de trancher. Tout le monde possédait toujours une excellente raison de vouloir la tête du capitaine Harlock.

— Je ne crois pas que tu sois en position de parlementer, pirate ! Je t'envoie l'échelle, tu montes sans faire d'histoires avec ta poulette ! C'est clair ?

Poulette ? s'indigna Marjan. Non mais pour qui il se prenait, ce connard ?

À côté d'elle, Harlock fit « pfeuh », ce qui était plutôt mauvais signe. De fait, loin de se rendre ou au minimum de chercher à discuter, il riposta avec toute la fougue imbécile du guerrier jusqu'au-boutiste qu'il était. Avec un crabe.

D'un geste fluide, il saisit la patte de la bestiole malchanceuse qui s'était malencontreusement aventurée sur un tronc à portée de main, prit de l'élan et, après un mouvement circulaire digne d'un discobole professionnel, il lança l'animal en direction du glisseur. L'expression médusée du type dans le cockpit donnait à penser que ce n'était pas du tout la réaction à laquelle il s'attendait.

Il fallait bien avouer que ce n'était pas banal, admit Marjan en même temps qu'elle convenait que la tactique était néanmoins diablement efficace. Elle suivit avec admiration la trajectoire parabolique du crustacé volant, qui finit sa course en s'encastrant dans la tuyère ventrale du système de sustentation avant d'être happé par l'admission d'air.

Le dispositif – de toute évidence un montage artisanal – n'était pas renforcé d'une grille de filtrage comme l'aurait été un appareil vendu dans le commerce, et il apprécia assez peu les cinq kilos de crabe qu'il avala. Il y eut un « krrouiii » pathétique en même temps que les plots de sustentation crachaient des paillettes de fruit de mer avec un râle d'agonie, puis le glisseur fut secoué d'un hoquet. Le pilote ne réussit pas à maîtriser la violente embardée qui s'ensuivit… et il y avait malheureusement un palmier sur le chemin.
Les branches sur la carlingue achevèrent de déstabiliser le glisseur, qui amorça une vrille, rencontra un tronc, perdit le peu de portance qui lui restait et tomba d'un bloc.

Harlock n'attendit pas : d'un bond il sauta sur l'épave, d'un coup de talon il frappa une mâchoire, et d'un revers de… non mais où avait-il trouvé cet autre crabe ? Enfin bref, d'un revers de crabe il assomma son adversaire, le désarma, et une fois équipé d'un fusil laser de précision il, euh… acheva le boulot. À bout portant.

— C'est bon, problème réglé ! lança-t-il.

En slip. En équilibre instable sur une portière. Entouré de cocotiers. Avec un fusil. Il lui adressa un sourire resplendissant et Marjan se fit la réflexion que 1) il n'avait jamais l'air autant épanoui que quand il massacrait sauvagement des gens, 2) il ne devait pas être beaucoup plus âgé qu'elle, et 3) il était plutôt beau gosse.

Elle rougit.

Lorsqu'elle s'avança, elle nota qu'il y avait eu en réalité deux personnes dans le glisseur. Âge médian, physique passe-partout, pas d'uniforme ou de plaque d'identification… Mais bon, peu importait à présent. Qu'ils aient été des indépendants ou qu'on les ait mandatés, ils pouvaient désormais nourrir les crabes et Harlock s'employa à les sortir de leur véhicule avec autant d'émotion que s'il s'était agi de sacs de linge.

— … et en plus, on n'a plus besoin d'attendre Tochiro ! se réjouissait-il.

Marjan n'osa pas lui signaler que ce glisseur s'était crashé et que les glisseurs crashés redécollaient en général assez mal. Après tout, la rumeur prétendait que le capitaine Harlock aurait été en mesure de faire voler un rocher, et elle-même l'avait vu accomplir des manœuvres improbables à bord de machines aussi diverses qu'hors d'état de fonctionner, donc bah… Pourquoi pas, n'est-ce pas ?

Pourquoi pas en effet. Les plots de sustentation toussèrent au redémarrage, le glisseur tressauta, puis il y eut un « bipbip » d'avertissement qu'Harlock acquitta sans la moindre compassion et un « kraklonk » de métal malmené lorsqu'il tira sur le manche pour se dégager du palmier. Marjan ignorait comment Harlock s'y prenait exactement, mais hormis ces (insignifiants) détails, ils s'arrachèrent au sol sans encombre.

Enfin, tandis qu'Harlock se calait sur un cap et augmentait sa vitesse, elle s'appliqua à sortir de son esprit l'océan en dessous d'elle et une éventuelle défaillance de la sustentation en cours de trajet. Inutile non plus de s'intéresser aux éclaboussures sanglantes qui tapissaient le tableau de bord. D'autant qu'elle devait très logiquement être assise dans les morceaux de chair et de cervelle des anciens propriétaires du glisseur.
Elle frémit, grimaça, se refusa à vérifier.

— Quarante minutes jusqu'au continent, l'informa Harlock. J'enverrai un signal à l'Arcadia quand on sera en vue des côtes.

Le vaisseau pirate était à l'ancre dans une baie proche de l'unique métropole de la planète. Sur Lacrabe, perdue dans les confins de la Bordure Extérieure et rarement embêtée par les fédéraux, le gouvernement se montrait conciliant. Les colons un peu moins, comme l'avait prouvé « l'amie » Thelma.

Marjan souffla. Ses épaules et son dos la tiraillaient, signe du coup de soleil carabiné qui s'annonçait. Elle était néanmoins soulagée que ses aventures de Robinson Crusoé ne se soient pas éternisées. Qui sait quelles catastrophes Harlock aurait-il provoquées par sa seule présence ?

Le silence s'installa, s'étira, s'épaissit. Marjan ne trouva pas de raison valable de le briser. Elle eut soudain hâte de réintégrer la quiétude de sa cabine, loin du brouhaha et de l'agitation, de se perdre dans le dédale des coursives de l'Arcadia ou de s'isoler dans les tranches techniques désertes. Elle souffla à nouveau, expirant à la fois sa fatigue et sa satisfaction.
Harlock dût se méprendre sur la signification de son soupir, car il lui lança un regard soucieux.

— Je, euh… T'avais pas mérité que Thelma t'inclue dans notre, hem, « petit litige », dit-il.

Il remit (vainement) une mèche de cheveux en place derrière son oreille. Marjan ne put décider si les rougeurs qui coloraient ses pommettes étaient dues au soleil ou non.

— Pour me racheter, je peux t'emmener dîner en tête à tête, continua-t-il. Si tu veux.

Elle eut l'impression qu'il récitait son texte sans vraiment y croire, mais plus parce qu'il se figurait que c'était ainsi que se comportaient les gens normaux.
Elle se demanda ce qu'il adviendrait si elle acquiesçait. Ferait-il marche arrière, se forcerait-il pour elle ? Chasserait-elle ses fantômes, ne serait-ce que pour un soir ? D'autres s'y étaient essayé, elle le savait.

Elle déclina.