Chapitre 3 : Envers et contre tous

Rose marchait dans les couloirs aux côtés d'Hermione. Elles revenaient de la bibliothèque, les bras chargés de livre. Beaucoup de personnes se tournaient sur leur passage. Une Gryffondor et une Serpentard, discutant aussi paisiblement, c'était rarissime ! Encore plus quand il s'agissait d'une sang-pure et d'une née-moldue. Certains chuchotaient, d'autre grimaçaient les plus violents lâchaient des insultes plus ou moins discrètes. Les deux jeunes filles étaient cependant bien trop prises par leur débat pour ne serait-ce que prêter attention aux personnes dans leur dos.

— Je n'arrive pas à croire que le monde moldu soit aussi avancé ! s'exclama Rose. C'est si… intéressant !

— Je ramènerai un livre aux prochaines vacances, lui proposa son amie. Mon père a une belle collection des inventions du monde. Si tu veux, je peux aussi te montrer les instruments qu'on utilise pour soigner les dents.

— Bonne idée ! Quand tu en parles, ça a l'air effrayant.

— C'est sans doute plus qu'une impression. Beaucoup de moldus ont peur du dentiste.

— Je serais aussi curieuse de savoir pourquoi les appareils moldus ne fonctionnent pas à Poudlard.

— Bonne question. Même ma montre a cessé de fonctionner : les piles ont complètement lâché ! C'est peut-être à cause de la magie, ça bloque sans doute l'électricité. Tu as remarqué qu'il n'y avait rien d'électronique ici ?

— C'est vrai !

Rose soupira.

— Hermione, je suis si contente de parler avec toi. Tu me comprends, ça fait du bien.

— Ne m'en parle pas. C'est agréable d'avoir enfin quelqu'un d'un peu plus intelligente que la moyenne pour partager tout ce savoir !

— Je n'ai pas l'impression d'être plus intelligente, disons simplement… plus éveillée. Je ne sais pas comment l'expliquer.

— Ne t'en fais pas, je crois comprendre.

Elles échangèrent un sourire complice au moment où elles se mirent à discuter de nouveau des « téléphones », Ron débarqua en courant, l'air extatique.

— Les filles ! Venez vite ! Draco a reçu des balais !

S'échangeant de nouveau un sourire, elles le suivirent rapidement jusqu'à la cour intérieure. Harry, Blaize et Draco les attendaient. Une dizaine de paquets couverts de papiers gisaient devant eux. Harry leur adressa un signe de la main alors que le groupe se stoppait à leur hauteur.

— Lucius t'a envoyé tout ça ? s'exclama Rose, reconnaissant la forme de balais.

— Oui, confirma fièrement Draco. Quand il a appris que j'avais été accepté comme poursuiveur, il a décidé de sponsoriser l'équipe. Weasley, viens là.

Ron, qui sautillait d'impatience à la vue des balais, s'approcha docilement sans trop réfléchir. Sans un mot, le Serpentard lui fourgua l'un des paquets dans les mains. L'autre mit quelques instants à comprendre, puis ouvrit grand les yeux.

— Attends… Tu me l'offres ?

— Comme si ta famille pouvait se permettre ça ! Accepte ma générosité, Weasley. Tu devrais prendre ça comme un honneur.

Sentant son cœur bondir de joie, Ron eut du mal à contenir ses larmes en ouvrant le paquet. Il en sortit un balai brun, fin et vernis l'inscription « Nimbus 2000 » était gravée sur son manche. Une exclamation s'éleva dans le groupe et aussitôt les garçons partirent en furie.

— Mon dieu, un Nimbus 2000 ! cria Blaize. C'est le meilleur balai qu'il y a sur le marché !

— Il est incroyable, l'appuya Ron. À la pointe de tout ce qu'on peut trouver en matière de balais ! Je n'aurais jamais cru en tenir un dans mes mains un jour. Merci Draco, tu es le meilleur !

Sentant l'ego de son cousin gonfler à vue d'œil, Rose posa la main sur son épaule pour le faire revenir sur terre. Il se racla la gorge et distribua d'autres balais à Harry et Blaize.

— Le reste sera pour l'équipe. Harry est attrapeur, d'ailleurs.

— Bravo Harry ! le félicita Hermione, amusée par leur engouement.

— Merci Draco, je ne pensais pas avoir un jour mon propre balai, sourit Harry, comme rêveur.

— Tu as dit quoi exactement à oncle Lucius ? s'enquit Rose auprès de son cousin.

— Que j'avais juste besoin d'une dizaine de balais pour l'équipe, rien de plus.

Il croisa les bras.

— Tu sais bien que s'il avait deviné que j'allais en donner à Harry et à Weasley…

— C'est bien ce que je me disais. Les garçons, gardez ça secret.

Tous hochèrent la tête, sans lâcher une seule seconde leur précieux cadeau. Enfin, prenant son courage à deux mains, Harry se tourna vers eux.

— À propos… j'ai trouvé quelque chose. Sur mon père. Venez.

Ils lui empruntèrent le pas. À l'arrière, Rose serrait les dents. Elle savait ce qui tenait désormais lieu de famille à leur ami, et comment celle-ci le traitait. Elle en avait parlé à Hermione, en lui demandant de garder le secret, mais la jeune Gryffondor n'avait pu s'empêcher de lui poser beaucoup de questions sur sa santé. Pour finir, elle lui avait même recommandé un manuel qui traitait des nutriments dont il aurait eu besoin. Heureusement qu'il ne lui en avait pas tenu rigueur. Ils parvinrent enfin devant une vitrine où trônaient de multiples décorations et trophées. Du doigt, leur ami pointa un écusson sur un joli socle noir.

— « Poursuiveur, James Potter », murmura Rose.

— Ton père était le meilleur poursuiveur de Gryffondor ? s'étonna Blaize.

— C'est pour ça que tu es si doué au Quidditch ! sourit Ron. C'est de famille.

— Impressionnant, effectivement, lâcha Draco d'une voix traînante.

Mal à l'aise, il échangea un regard avec sa cousine avant de porter son attention sur la photographie disposée près du trophée. Dessus, une équipe aux couleurs rouge et or souriait et agitait la main ; le regard de Harry était fixé sur un garçon aux lunettes rondes.

— C'est dingue comme tu lui ressembles, nota Hermione. Tu as le même visage. Sauf…

— Sauf les yeux, oui. Il paraît que j'ai ceux de ma mère.

Rose détourna à nouveau le regard. Draco et elle avaient déjà mené leurs recherches. Ils n'ignoraient pas que Voldemort, le Seigneur des Ténèbres, avait assassiné les parents de Harry quand il était bébé. Chacun savait que ce dernier avait miraculeusement survécu, quand le sortilège mortel s'était retourné contre le mage noir. Ce que Harry ignorait, c'était le rôle de la famille Malefoy dans son malheur. Rose avait fini par avouer à son cousin ce qu'elle avait deviné : Lucius, tout comme son ami Rogue, étaient des Mangemorts, des partisans du Seigneur des Ténèbres. Et si le fait que ses propres parents n'étaient en rien impliqués dans leurs méfaits l'avait soulagée, cela lui avait fendu le cœur d'apprendre que son oncle —qu'elle adorait en dépit de tout— était complice du drame qui avait détruit la vie d'un de leurs meilleurs amis. Pour autant, aucun d'entre eux n'avait osé l'avouer à Harry. Notamment car cela soulevait un autre problème.

Lucius allait s'en prendre à Harry.

Si le Survivant était responsable de la mort de son maître, il ferait sans doute tout en son pouvoir pour le venger. Ils allaient donc devoir lui cacher son existence à Poudlard, sans parler de leur amitié. L'année risquait d'être compliquée.

— Rose, réveille-toi ! l'avertit Hermione.

— Hein ?

La jeune fille manqua de percuter Pansy.

— Eh bien, je t'ai rarement autant vue dans la lune, s'amusa l'autre. Tu vas bien ?

— O… Oui. Désolée, je pensais à autre chose.

Pour rien au monde elle ne leur aurait révélé qu'elle pensait en ce moment à Voldemort. Le mage noir était mort depuis onze ans déjà, et ses fidèles se réunissaient quelques fois par an tout au plus dans l'espoir de le faire revenir d'outre-tombe. En vain, jusqu'à présent.

« Il va revenir », chuchota quelque chose dans son esprit.

Rose savait que la voix disait vrai. Elle ne parvenait pas à se l'expliquer —elle avait même envisagé être folle, victime de la consanguinité inhérente aux familles de Sang-pur ou d'un sortilège— mais elle lui accordait une confiance aveugle. La menace était bel et bien présente, tapie dans l'ombre, et elle ignorait quand elle apparaîtrait. Le mieux qu'elle pouvait faire, pour l'instant, était de se préparer. Physiquement comme mentalement. Protéger sa famille et ses amis était devenu sa priorité.

— Granger, tu as fini le devoir de potion ? demanda Pansy, la tirant brusquement de ses sombres pensées.

— Oui, je l'ai terminé, et non, je ne te le donnerai pas pour que tu le recopies, répliqua Hermione en levant le menton.

— Allez ! S'il te plaît, je n'ai pas eu le temps de le faire !

— Non. La dernière fois, non seulement on a écopé d'une mauvaise note, mais en plus nos maisons ont perdu des points ! Rogue n'est pas stupide, il devine très facilement ce genre de chose.

Pansy grimaça à ce mauvais souvenir. Rose pouffa.

— Je t'aiderai, Pansy. On ira à la bibliothèque pour bosser, ça ne durera pas longtemps.

— Merci Rose, tu gères !

Les trois filles arrivèrent à la Grande Salle, où le repas avait été servi. Des regards se tournèrent vers elles, et plusieurs rictus moqueurs apparurent sur les visages des Gryffondor. En marge de leur table, Ron fixait son assiette. Hermione serra les dents.

— Bon, et bien, à plus tard…

Les yeux baissés, elle tourna les talons et s'engouffra à nouveau dans le couloir. Rose fixa son dos un instant, hésitante Pansy fronça les sourcils.

— Non, Rose,

— Pansy…

— Enfin, réfléchis ! Je sais que ce sont nos amis, mais ce sont des Gryffondor avant tout. La rivalité entre nos maisons est trop présente. Si on mange ensemble, ce sera comme leur coller une cible dans le dos. Et à nous aussi !

Rose se rembrunit. Même si entendre Pansy qualifier Ron et Hermione « d'amis » la réconfortait, la situation n'était pas joyeuse. Depuis leur répartition, leur groupe entretenait une amitié controversée avec les Gryffondor. Le problème n'était pas tant du côté des Serpentard Draco avait suffisamment d'influence pour faire taire la plupart des messes basses, et sa cousine avait assez de répondant pour décourager les autres. Ron et Hermione, en revanche… Rose soupira. Leurs amis étaient des parias aux yeux de leurs pairs. Seuls les frères de Ron —les jumeaux et Percy— leur adressaient encore la parole. Le rouquin subissait humiliations, insultes et bousculades quotidiennes on lui répétait souvent que traîner avec des Malefoy était la pire des trahisons. Quant à Hermione, des tremblements dans sa voix alertait parfois son amie de la situation difficile qu'elle vivait. Elle qui avait déjà du mal à s'intégrer avec son côté « je-sais-tout » se retrouvait seule, à essuyer des critiques dès qu'elle ouvrait la bouche. Cette situation avait mis Rose dans une colère noire, et il avait fallu toute la conviction de Draco pour l'empêcher de faire sauter la salle commune des Gryffondor. Depuis, elle essayait de leur tenir compagnie le plus souvent possible. Elle s'assit en soupirant à côté de Harry, dont le visage maussade était marqué de bleus.

— Tu t'es encore battu ?

— Et il s'est fait coller pour la deuxième fois, précisa Draco, irrité. La seule chose que tu vas gagner, Potter, c'est des ennuis. Ces idiots ne méritent même pas les pensées de gens comme nous.

— Je m'en fiche. Ils n'ont pas le droit de les traiter comme ça. Je ne comprends pas pourquoi les préfets ne font rien !

Rose lui adressa un sourire compatissant. Malgré sa frêle constitution, Harry avait un cœur de lion et n'hésitait pas à défendre ses amis contre des élèves plus âgés. Avec un tel caractère, il aurait bien pu finir dans leur maison rivale…

— Ça va aller. On va trouver une solution.

Il sembla quelque peu rassénéré. Elle avait remarqué qu'il lui accordait bien plus d'attention qu'aux autres il n'était pas rare non plus qu'il vienne lui demander des conseils.

— J'espère, Rose… parce que ça ne peut plus durer.

Alors qu'elle allait lui prendre la main, la porte de la grande salle s'ouvrit violemment pour laisser entrer le professeur Quirrel, l'air épouvanté.

— Un trooooooooll ! hurla-t-il en bégayant. Un troll d… dans les c-c-cachots !

Et il s'évanouit. Un blanc suivit, puis la surprise générale se mua en panique. Chacun se mit à discuter et à crier, obligeant les professeurs à se lever jusqu'à ce que Dumbledore demande le silence.

— Que tout le monde reste calme. Les préfets et les professeurs vont raccompagner les élèves dans leurs dortoirs où ils pourront diner. Dans le calme, je vous prie.

La stupeur s'empara des Serpentard. Leur dortoir était dans les cachots. Précisément où était le troll ! Rose se leva, prête à hurler au scandale quand soudainement la petite voix s'éleva dans sa tête.

« Tout va bien, il est dans les toilettes de Mimi Geignard »

Sa tension disparut. Pas celle de ses amis.

— Mais il est fou ou quoi ?! s'écria Pansy. Et si on croise ce monstre en chemin ?

— On ne peut pas y aller, l'appuya fermement Draco. C'est trop dangereux. Que personne ne bouge de cette table !

Rose lui posa une main sur l'épaule.

— C'est bon, grand frère. Le troll n'est pas dans les cachots.

Sa déclaration les prit au dépourvu. Alors que les autres se demandaient quoi faire, leurs préfets partirent argumenter auprès des professeurs, laissant les autres Serpentard assis. Dans la cohue, Harry vit Ron débouler, essoufflé et apeuré.

— Hermione n'est pas là ! Elle n'est pas venue manger !

La panique revint aussi vite qu'elle était partie. Rose rejoint le rouquin, tandis que Blaize montait sur la table pour vérifier ses dires.

— Tu es sûr ? demanda Pansy.

— Certain. J'ai cherché partout ! Elle a dû s'isoler. Elle a passé une très mauvaise journée.

— On va aller la chercher, lui assura Harry. Rose, tu es certaine que le troll n'est pas dans les cachots ?

— Absolument. Ne me demandez pas pourquoi, mais je sais qu'il est dans les toilettes de Mimi Geignarde.

— Alors on se sépare, leur ordonna Draco. Weasley, Potter et Pansy, cherchez là où Granger va habituellement. Rose, Blaize et moi, nous allons aux toilettes.

Ils hochèrent la tête et se levèrent. Sans tenir compte des préfets qui les hélaient, ils se dirigèrent vers les couloirs et se séparèrent. Rose sortit sa baguette, essayant de se remémorer ce qu'elle avait lu sur la monstrueuse créature.

— Les trolls ont les yeux très sensibles. Il faudra l'éblouir !

— Reçu ! répliquèrent les garçons.

Soudain, elle réalisa l'absurdité de leur situation. Ils n'étaient que trois enfants de onze ans comment pouvaient-ils penser affronter un troll ? Ce n'était pas une menace à prendre à la légère : le monstre était aussi fort que stupide. Et il n'avait pas pu rentrer ici de lui-même quelqu'un l'avait forcément aidé. Quelqu'un qui, peut-être, pouvait leur tomber dessus au détour d'un couloir. Alors, pourquoi se sentait-elle si confiante ? Elle savait que son comportement n'était pas celui d'une fille de son âge. Elle se sentait souvent la maturité d'une jeune femme, et se vantait de son intellect supérieur par conséquent, sa décision était forcément la bonne. À moins qu'elle ne soit dictée par son ego plus grand qu'un troll. Avait-elle raison d'entraîner ses camarades dans cette histoire ?

— À gauche, les escaliers, Blaize, pas à droite ! cria Draco.

Elle connaissait son cousin depuis l'enfance, et Blaize depuis à peine moins longtemps. Il était normal qu'elle déteigne sur eux restait qu'ils avaient onze ans. Et elle aussi ne se comportait pas toujours comme une adulte. Elle piquait des crises, riait de rien, ou s'effrayait de choses ordinaires. Pourtant, ils se tournaient toujours vers elle. Même les autres, qu'elle avait rencontré à peine six mois auparavant, la suivaient dans ses décisions. Ron calquait son attitude sur elle pour surmonter sa honte de la pauvreté de sa famille. Hermione aimait leurs discussions, sans préjugés et sans la condescendance des adultes. Pansy voulait, comme elle, s'affirmer face à sa famille et devenir ce qu'elle souhaitait sans leur obéir aveuglément. Et Harry… Ce qui les liait était plus profond. Le soutien qu'elle lui offrait lui permettait d'encaisser son statut de « Survivant » et de héros qu'il n'avait jamais demandé. Sans parler de la mort de ses parents ou l'attitude odieuse de son oncle et de sa tante. Il voulait rester un enfant, ne pas grandir trop vite pour convenir aux attentes que le monde magique plaçait en lui. Et elle devait lui en laisser le temps. Il pouvait se reposer sur elle.

— Par ici ! les héla Draco en fonçant vers l'escalier flottant.

— Elle ne pouvait pas hanter le rez-de-chaussée ? ahana Blaize.

La détermination de Rose se raffermit. Ils pouvaient tous compter les uns sur les autres. Même s'ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, tous pressentaient que leur groupe resterait soudé de longues années. C'était pour cela, malgré le danger évident, qu'aucun n'avait hésité à courir à la recherche de leur amie. L'école les avait rassemblés comme une famille, et ni les maisons, ni un simple troll ne pourraient les séparer. Elle se le jura avec la naïveté d'une fille de onze ans. Ils avaient à peine posé le pied au deuxième étage qu'un hurlement aigu les fit sursauter. Sans attendre une seconde de plus, ils se ruèrent vers les toilettes des filles. L'odeur qui en émanait était infecte. Devant eux, une immense silhouette frôlait le plafond de sa tête difforme ses bras étaient énormes, son corps épais et verdâtre. Dieu merci, il portait un court pagne en toile. Avec un gémissement, le troll leva un gigantesque gourdin et s'apprêta à l'abattre sur le lavabo qui lui faisait face… et sur la fille qui se cachait dessous.

— GRANGER ! hurla Blaize.

Hermione leva les yeux vers eux. Le troll se détourna d'elle pour reporter son attention sur le groupe. Draco tendit aussitôt sa baguette dans sa direction, tremblant. Blaize se mit à raser le mur en fixant Hermione, attendant le bon moment pour lui porter secours. Quant à Rose, elle avait imité son cousin, et simplement attendu que la créature se soit complètement tournée vers eux pour attaquer.

Locomotor Mortis ! incanta-t-elle.

Les jambes du troll se collèrent soudainement l'une à l'autre. Il vacilla brièvement, puis s'effondra la jeune Serpentard recula précipitamment, et un craquement infernal résonna quand leur adversaire brisa une multitude de dalles dans sa chute.

— Maintenant ! cria Draco à Blaize, qui s'élança.

Reprenant sa position, Rose réfléchit à vive allure. Malheureusement, ses parents ne lui avaient appris aucun sortilège d'éblouissement, de peur qu'elle se blesse, et cela ne faisait pas non plus partie de leur programme scolaire.

— Rose, quel sortilège faut-il utiliser pour l'aveugler ? demanda Draco fort à propos.

— Je ne sais pas ! On pourrait essayer un sort de confusion ou Lumos maxima, mais je ne suis pas sûre de pouvoir l'utiliser à mon niveau !

Draco essaya aussitôt, mais sa baguette trembla à peine tandis qu'une légère lumière naissait au bout de sa baguette. Sans lui prêter attention, le troll commença à se relever.

— Utilisez son gourdin ! cria Hermione, blottie contre Blaize.

Rose comprit immédiatement l'idée de leur amie, et visa l'arme restée à terre.

Wingardium Leviosa !

Le lourd bâton s'éleva du sol jusqu'à frôler le plafond d'un geste vif, elle l'abattit violemment sur le crâne du monstre. Un bruit creux résonna, et les yeux du troll se révulsèrent puis, dans une lenteur infinie, il s'effondra à nouveau. Les jeunes sorciers restèrent immobiles quelques secondes, le cœur battant, et les yeux fixés sur la silhouette immobile. Lorsqu'ils furent certains que l'autre était hors d'état de nuire, Blaize et Hermione le contournèrent pour les rejoindre. Rose s'empressa de vérifier qu'ils n'avaient rien.

— On doit y aller ! les pressa Draco, les yeux rivés sur le couloir. On aura des problèmes si les professeurs nous trouvent ici.

Saisissant la main d'Hermione, Rose se précipita en dehors des toilettes, suivie de près par les garçons. Ils empruntèrent des chemins détournés, la peur au ventre heureusement, ils parvinrent à la Grande Salle sans croiser quiconque. Pansy et Harry et Ron y discutaient avec le professeur Rogue. Derrière eux, Ron se tourna vers les nouveaux arrivants.

— Hermione !

Il se précipita vers son amie, qui se jeta dans ses bras en pleurant à chaudes larmes, tandis que les deux autres soupiraient de soulagement. Une ombre les couvrit, tandis que les yeux perçants de Rogue se fixaient sur Rose.

— Miss Malefoy, pourrais-je avoir des explications ?

Elle esquiva habilement son regard et s'efforça de paraître naturelle.

— Nous sommes allés chercher Hermione, monsieur. Elle s'était cachée dans un couloir. Nous avons entendu le troll arriver au loin, donc nous sommes partis aussi vite que possible.

— L'odeur nous a averti avant même qu'on le voit, grimaça Draco.

— Le sol tremblait ! renchérit Blaize. Je n'ose même pas imaginer quelle taille il faisait !

Aucun d'entre eux n'osa affronter le regard du professeur de potions. Guère convaincu, celui-ci les dévisagea en silence, les narines pincées comme ils n'ajoutaient rien, ses épaules se détendirent.

— Vous devez retourner dans vos dortoirs. Serpentard, attendez-moi ici. Miss Granger, monsieur Weasley, suivez-moi.

Pansy s'empressa de faire un câlin à Hermione, puis celle-ci prit la main de Ron, et les deux Gryffondor emboîtèrent docilement le pas à Rogue. Quand ils eurent disparu, les autres se laissèrent tomber sur un banc.

— Vous avez fait comment ? s'enquit aussitôt Harry.

— Rose a assuré ! s'exclama Blaize. Elle lui a collé les jambes et l'a assommé avec son propre gourdin !

— Il avait une arme ?! hoqueta Pansy.

— C'était l'idée d'Hermione de la faire léviter, soupira Rose. Je n'arrivais pas à faire d'autre sort. Mais ça ne devrait plus tarder ce n'est pas comme si c'était si compliqué que ça.

— On a eu de la chance, reprit Blaize. Ç'aurait pu plus mal se finir.

— Comment est-ce qu'un troll a pu rentrer dans l'école ? s'énerva Draco.

Il se mit à faire les cent pas.

— Il y a des protections pour ça ! Et vu sa taille, il n'est pas juste passé par un passage secret.

— Excellente déduction, monsieur Malefoy, intervint une voix joyeuse.

Les cinq élèves sursautèrent. Depuis l'entrée de la salle, vêtu de sa robe violette, le professeur Dumbledore les regardait, un certain éclat d'amusement dans le regard.

Rose pâlit. Il était évident qu'il avait entendu leur conversation et qu'il n'allait pas tarder à les disputer. Il s'approcha d'eux, alors que tous se crispaient.

— Je suis impressionné. Vous avez couru sans hésitation à la rescousse de Miss Granger. Votre amitié, qui surpasse la rivalité des maisons, me touche au plus haut point.

— Cette rivalité serait moins présente sans favoritisme, monsieur, répliqua sèchement Rose.

Elle n'obtint qu'un sourire en retours.

— Je conçois que certains professeurs aient un faible pour leurs maisons. Mais cela n'a rien d'étonnant ils tiennent beaucoup à vous.

Alors qu'elle allait croiser son regard, sa petite voix hurla soudainement dans son esprit.

« Ne le regarde pas dans les yeux ! »

Elle détourna aussitôt le regard. Dumbledore parut surpris. Draco, qui avait presque entendu le cou de sa sœur de cœur craquer tant, l'imita.

— Vous allez nous punir ? demanda Blaize, d'une voix qu'il espérait la plus stable possible.

— Non, non, je ne ferais pas cela… Au contraire. J'accorde dix points à Serpentard pour chacun d'entre vous, ainsi que cinq points à Gryffondor pour l'intelligence de Miss Granger, et autant pour la bravoure de monsieur Weasley. Vous ne méritez pas d'être blâmés pour une erreur de l'école, mais plutôt félicités pour votre débrouillardise.

La bande se détendit. Harry desserra un peu sa cravate le directeur le fixa par-dessus ses lunettes en demi-lune.

— Monsieur Potter, pourriez-vous venir me voir dans mon bureau demain ?

Draco se redressa et se mit devant son ami.

— Pourquoi ? Il n'a rien fait, c'est nous qui avons combattu le troll.

— Oh, cela ne concerne pas cette affaire, monsieur Malefoy. C'est, disons, plus… personnel.

Draco se figea, pensant directement à la situation familiale de Harry. Celui-ci lui posa une main sur l'épaule.

— Ce n'est rien. D'accord, professeur, je viendrai vous voir.

Dumbledore lui adressa un sourire. Avant qu'il n'ait pu ajouter un mot, le professeur Rogue revint d'un pas vif et se plaça entre le directeur et ses élèves, dans un geste presque protecteur.

— Oh, Severus. J'allais justement les raccompagner, fit Dumbledore, amusé par sa réaction.

— Je m'en occupe, monsieur. Ils sont de ma maison inutile de perdre votre temps avec de simples enfants.

Il se tourna vers eux.

— Vous, suivez-moi, et au pas de course.

Les cinq élèves lui obéirent sans broncher, sous le regard du directeur qui ne s'était pas départi de son étrange sourire.

— Que vous voulait monsieur le directeur ? s'enquit Rogue quand ils furent suffisamment éloignés.

— Il nous a simplement récompensés pour être allés chercher Hermione, mentit Rose avec assurance.

Elle se doutait que Dumbledore devrait justifier devant lui les soudains points accordés aux serpents et aux lions. Pour le moment, cependant, elle mourait trop de faim et de fatigue pour débattre avec le parrain de son cousin. Ils arrivèrent enfin à leur salle commune. Plusieurs de leurs camarades accoururent pour les interroger sur la situation. Théodore Nott en faisait partie les yeux fixés, il tourna autour de Rose sans un bruit. Se laissant inspecter silencieusement, elle lui adressa juste un léger sourire rassurant satisfait, il retourna s'assoir à côté d'une autre jeune fille.

— Tout va bien ? demande celle-ci.

— Comme sur des roulettes, Daphné, lui assura Rose.

Vincent Crabbes et Gregory Goyles les entraînèrent vers une table, où ils leur désignèrent la nourriture qu'ils avaient gardé de côté pour eux. Sans attendre et malgré l'heure tardive, les cinq enfants mangèrent avec satisfaction, sous le regard de Rogue qui recomptait pour une énième fois les élèves présents dans la salle. Quand ils s'effondrèrent enfin dans leur lit, ce fut pour dormir d'un sommeil profond dénué de cauchemars.

Le lendemain, le groupe s'efforça de se comporter le plus naturellement du monde —si l'on faisait abstraction de Ron, qui avait du mal à lâcher la main de Hermione et semblait prêt à mordre toute personne s'en approchant. En dehors des Serpentard, personne n'était au courant de leur coup d'éclat de la veille la vie reprit donc son cours. Si leur amitié demeurait critiquée, cette expérience l'avait encore renforcé, et leur solidarité s'en était retrouvée grandie. Tout n'était pas rose, cependant. Rogue les surveillait d'un œil mauvais, en particulier Harry, pour lequel il manifestait toujours une hostilité marquée. Ce dernier, tout comme Draco, n'avait cependant pas le temps de s'en soucier, le match de Quidditch contre les Gryffondor approchant à grands pas. Rose, cependant, bouillait de rage face à une telle injustice. Un jour, n'y tenant plus, elle demanda à Hermione, Blaize et Ron de l'attendre à leur repaire dans le parc, et se dirigea résolument vers le bureau de leur professeur de potions.

Si Draco apprend que je suis allée le voir seule, je serai bonne pour une demi-heure de remontrances…

C'est pourtant sans hésitation qu'elle toqua à la porte.

— Entrez.

Elle s'exécuta et referma la porte derrière elle face à elle, Rogue ne daigna même pas lever ses yeux noirs de ses copies.

— Professeur…

— Miss Malefoy. Que me voulez-vous à cette heure-ci ?

— Que vous laissiez Harry en paix.

Cette fois-ci, il releva le menton, surpris. Une fois de plus, elle fut troublée par le mépris qu'il affichait. C'était d'autant plus troublant qu'il surprotégeait Draco, qui était pourtant son cousin. Cependant, chacune de leurs rencontres donnait lieu à un véritable combat de chiens, où le sarcasme pouvait être plus mordant que des crocs. Cela dit, elle devait lui admettre quelque chose : jamais il ne l'avait traitée comme une enfant. Leurs conversations —pour ne pas dire leurs disputes— étaient dénuées de tout filtre. Les yeux de Rogue devinrent des fentes. Il lui fit l'effet d'un serpent. Un serpent en colère.

— Je vous demande pardon ? siffla-t-il.

L'avertissement était clair. C'était sa dernière chance pour cesser son manège et partir sans rajouter de l'huile sur le feu. Évidemment, c'était bien mal la connaître.

— Votre mépris envers Harry est incompréhensible. Il ne vous connaissait pas avant son entrée à Poudlard, et comme ses parents sont morts, il est peu probable que vous étiez une de leurs connaissances. Sinon, vous ne réagiriez pas ainsi.

— Miss Malefoy, il est préférable que vous vous occupiez de vos affaires. Cela ne vous concerne en rien.

— Si, ça me concerne. C'est insupportable de faire cours avec vous ! Je sais pourtant que vous êtes clairement surqualifié pour ce travail, mais si votre but est de faire détester les potions à tous les élèves, c'est une réussite. Je m'attendais à mieux de votre part. Surtout après les scènes que vous faisiez à la maison. Vous n'avez aucun professionnalisme.

Le professeur s'était levé, blême de rage, semblant prête à la mettre dehors, mais se figea à ces paroles. Rose ne soutint pas son regard, fixant son front. Elle ne tremblait pas.

— Dites-moi la vérité. Pourquoi le haïssez-vous à ce point ? Sois-vous le laissez tranquille, soit vous m'expliquez. Je n'admettrai aucune autre option.

La scène était lunaire. Du haut de ses onze ans à peine, elle se permettait de donner des ordres à un professeur diplômé, l'un des sorciers les plus talentueux de sa génération dans son art, le parrain de son cousin, et surtout un adulte. Le seul de son entourage à ne pas l'apprécier. Elle le lui rendait bien. Elle ne supportait plus son air hautain de monsieur « je-sais-tout » auxquels même les autres adultes avaient droit. Une veine battait sur la tempe de Rogue. Oui, il la détestait, parce qu'elle était l'une des rares à réussir… à le mettre autant hors de lui.

— Sinon quoi… Miss Malefoy ? murmura-t-il d'un ton sinistre.

— Sinon je vous ferai vivre un vrai enfer en cours, répliqua-t-elle avec aplomb. Je sais très bien ce que vous détestez le plus. Ce n'est pas bien difficile non plus c'est plutôt savoir ce que vous aimez qui est une énigme ! Plus noir que vous, on ne fait pas.

Il inspira profondément. L'air condescendant qu'elle affichait était atrocement… horripilant ! Il réussit cependant à se reprendre, et remit violemment les barrières de son esprit en place. Cherchant son regard, il la vit à nouveau esquiver ses yeux. Et comprit.

— Vous savez.

— Quoi donc ?

— Mes dons en legilimancie.

— Oui et alors ?

Sa réponse franche eut le mérite de le faire réfléchir. Il comprenait mieux pourquoi la jeune fille se montrait si défiante : elle ne lui faisait absolument pas confiance. Il ferma les yeux un instant puis les rouvrit, nettement plus calme.

— Je vois. Pour vous répondre, Miss Malefoy, je n'aime effectivement pas Monsieur Potter.

— Pourquoi ?

— C'est privé.

— Cet argument ne compte plus depuis que vous avez décidé de le prendre en grippe devant toute la classe.

Un sourire amusé faillit franchir ses lèvres. Par Merlin. Il comprenait de plus en plus pourquoi il s'énervait aussi facilement à chacune de leurs discussions. C'était tout simplement parce qu'elle lui ressemblait affreusement.

— C'est bien trop personnel. Je ne peux pas vous répondre.

Voyant qu'il tournait autour du pot et qu'il était évident qu'il ne lui dirait rien, elle changea de tactique.

— Alors je vous demanderai juste d'arrêter votre attitude en cours. Laissez Harry tranquille et faites vos leçons correctement. Si ce n'est pas trop vous demander.

— Surveillez votre langage, jeune fille. Vous n'êtes pas en position de critiquer mes cours.

— Si, parce que je suis votre élève et que c'est insupportable. Je ne vous demande pas d'être aussi chaleureux que le professeur Chourave —ce serait terrifiant. Mais ayez au moins l'obligeance de ressembler à un vrai professeur.

Inspirant profondément, Rogue s'efforça de ne pas étrangler l'enfant en face de lui. Lucius ne lui pardonnerait jamais, et il n'avait pas besoin de ça.

— Bien, grogna-t-il à contrecœur. Je m'efforcerai… de modifier mon attitude.

— Merci monsieur. Passez une bonne journée.

Elle pivota sur elle-même et claqua la porte derrière elle sans attendre de réponse. Rogue lâcha un grognement sourd et frappa du poing sur la table, les commissures de ses lèvres déformées par la colère.

« Insupportable gosse ! »

La rage céda la place à la lassitude. Il ne put s'empêcher de sourire.

« Par Merlin… Cette fille va devenir un monstre en grandissant. »