Kip courut jusqu'au monstre en créant une épée de luxine verte. Sa première couleur, qui ironiquement était la dernière a être revenue.

Après la Bataille des Grands Jaspes contre Abbadon et sa clique, Kip avait été tué par son demi-frère Zymun. Le salaud l'avait placé au même endroit que le corps d'Andross Guile pour subir le Regard Courroucé d'Orholam. Il avait créé de la luxine blanche, ce jour-là. Puis, ça l'avait tué. Ensuite ? Il était revenu. Comment ? Il ne savait pas. Ce n'était pas important. L'important, c'est qu'il avait crû que ses couleurs avaient disparu pour de bon.

Aurea avait été son second miracle : le jour de sa naissance, il avait senti la sensation familière des couleurs. Faible, mais présente… et graduellement, jour après jour, il s'était entraîné à fructifier cette sensation. Du chi jusqu'au vert, chaque couleur qu'il avait expérimenté, il l'avait inversement redécouverte.

Mais le choix le plus adéquat était le vert. Dès qu'il créa, la sauvagerie du combat l'enserra dans ses lianes et il bondit sur la créature pour lui planter la lame… qui fut absorbée. Il sauta du monstre avant que celui-ci ne se cabre, et recula. Son père, Dazen, apparut à ses côtés, une épée conventionnelle dans les mains.

— Il est insensible à la luxine ! s'écria Kip en tirant sa propre arme, alors que les gardes de la cité évacuaient la population, et les Gardes Noirs les Couleurs sous les directives de Ferkudi et Grand Leo.

— Alors on le tranche ! Yaahaa ! et Dazen s'élança.

Kip rejoignit son assaut, mais furent peinés de constater que le monstre était aussi agile que puissant ; il ondulait à travers leurs coups. Dazen usa d'une taille bien sentie et atteint le monstre, qui hurla. Une gerbe noire jaillit de la blessure, une partie toucha le père… qui hurla de douleur en quand sa peau siffla.

— Merde, ça va ? (Dazen opina du chef, se tenant le bras) Reculez quand vous le blessez, son sang est empoisonné ! cria Kip à Ferkudi, qui hocha de la tête et passa le message à toute allure.

Kip évita de justesse un coup de queue cinglant. La chose était dangereuse au milieu de la foule, elle balayait tout et avait déjà bien plus grossi en avalant quelques malchanceux ! Les priorités avant tout ! Il se tourna vers son père :

— Pars d'ici tout de suite, tu n'es pas de taille !

— Je suis peut-être pas créateur, mais je sais me battre !

Seulement, un regard de Kip suffit à convaincre Dazen, qui grommela avant de ranger son épée pour aider les civils à se mettre à l'abri. Déjà plus serein de ne pas avoir à protéger le Spectre et tout le reste, Kip se concentra sur sa bataille. Il courut en zigzague, glissa en dessous du monstre, se releva, lui taillada le flanc et roula en arrière.

La bête hurla, et rua, mais Kip était déjà hors d'atteinte du sang et des griffes. Il s'attendait à ce que la créature l'attaque de nouveau, mais… Ses yeux… ! Ils luisaient d'intelligence malsaine. La chose se tassa sur elle-même ; des ailes surgirent de son dos et la firent s'envoler dans la nuit.

— Tirez ! cria Cruxer en même temps, et les arcs ainsi que les arbalètes vibrèrent. Mais c'était comme chasser une chauve-souris dans une grotte.

— C'est de la triche ! fit Ferkudi en regardant vers le ciel.

— Il nous faut de la lumière ! (Kip gueula pour que tous les Gardes Noirs et gardes l'entendent) Amenez toutes les lampes à phosphore et torches que vous pouvez porter, et pointez les vers le ciel ! Si vous voyez des reflets, criez et attendez des renforts ! Et surtout, ne prenez pas le risque de l'approcher ; si elle vous dévore, elle grossit et se renforce !

Les ordres furent donnés, et bientôt des centaines de rais de lumière se tournèrent vers le ciel. Les lames brillantes cisaillaient l'espace, mais rien. Kip accourait en tous sens, regardant vers chaque toit, sur chaque cheminée pour voir s'il ne constatait pas une ombre ou…

Un grognement attira son attention, mais trop tard ; il fut éjecté contre un mur sous une griffe lourde. Des ombres se révéla la créature, aussi grosse qu'une calèche, qui crissa en écrasant Kip sous la griffe. Elle approcha sa gueule de son visage et il sentit une odeur horrible. Son épée avait glissé de sa main, il était fichu.

Il donna des coups de pieds, de poing. Mais ce fut aussi utile que de matraquer un lac ; ses coups traversaient la chair semi-liquide de la créature, qui grinça de rire. Rien ne pouvait la tuer, rien…

Une langue de lumière jaillit d'à-côté, toucha la chose qui hurla de douleur, relâchant Kip qui glissa le long du mur.

— Nachal !? s'écria-t-il avec étonnement en voyant la novice, une torche au magnésium en main.

— J'allais pas vous laisser récolter toute la gloire !

Et derrière elle arrivèrent des Gardes Noirs armés de torches et de lampes, qui entourèrent la créature. D'ailleurs, sous la clarté envahissante, sa chair sifflait en bouillonnant ; Kip comprit que la chose ne supportait pas la lumière intense. Soudain, il vit que sous la chair évaporée se profilait la peau blanche du corps de son grand-père, ce qui le dégoûta franchement.

— Continuez de lui envoyer de la lumière, ça l'affaiblit ! cria-t-il aux Gardes, puis se tourna vers Nachal : Pars d'ici, maintenant !

— Mais je dois me faire valoir ! Vous pouvez pas décider…

Il lui mit une claque. Elle ouvrit la bouche de stupeur, sa main sur sa joue en prenant un air choqué. La créature se tortillait de douleur, ses cris couvrant ceux des hommes. Mais il ne remarqua pas la petite goutte noire qui tomba sur la botte de la jeune fille.

Un regard de Kip suffit à expliquer à la jeune fille que sa place n'était pas ici. Doucement, il lui prit sa torche, toujours en la regardant. Les yeux de Nachal se remplirent de larmes, qu'elle ravala puis s'enfuit en courant. Je suis un père tellement nul, se dit Kip en se retournant vers le monstre.

Heureusement, il était meilleur guerrier ; il prit son épée et s'avança en pointant sa torche vers la zone de peau blanche, puis planta son épée. La chose lâcha un ultime hurlement déchirant, avant de s'effondrer.

Kip retint sa respiration, la torche toujours pointée vers la créature. Après un moment, il expira tout l'air de ses poumons, soulagé. Les autres firent de même, baissant leurs torches.

— Nettoyons tout ça, fit Kip, exténué.

La guerre est revenue. On a tout fait pour la cesser, et elle est revenue, pensa-t-il d'un air sombre. Au moins, cette chose avait été vaincue.


— Aurea, pourquoi tu penses que c'est notre toile la responsable ? dis-je à la Guile qui marchait précipitamment à travers les rues de Rochebelette.

— Malheureusement, ton amie a raison, me répondit Ludwig, qui nous avait suivi. Je pense que votre Toile a ouvert une brèche et que Yannis s'y est engouffré.

— Vous le connaissez ? demandai-je, Aurea toujours pressée.

— C'était mon meilleur ami.

— Pourquoi ça n'est plus le cas ?

— Parce qu'il a goûté au pouvoir, et ça l'a rendu fou. Un classique.

Je me demandais bien en quoi c'était un classique d'être capable de transformer un cadavre en monstre quasi-invincible, mais j'imaginais que dans le monde de Ludwig, c'était quelque chose de commun.

Nous arrivâmes à ma maison, et déboulèrent dans notre atelier. Contrairement à moi qui était essoufflé, Aurea ne l'était pas et regardait à droite et à gauche. Je fis de même, et remarqua quelque chose d'étrange…

— Le balai est tombé, montrai-je du doigt l'outil qui gisait au sol.

— Quelqu'un est entré, dit Aurea avec une voix lourde de menaces.

Elle fit craquer ses jointures et ça me fit déglutir. En fait, je remarquais qu'elle était bien plus musclée que dans mes souvenirs ; malgré ma mémoire des visages, sa carrure chétive m'avait laissé une nette impression. Elle peut me briser comme une brindille, pensai-je avec un minimum d'effroi.

Mais elle n'était qu'une fourmi comparée à Ludwig, qui fit rouler ses épaules en faisant grincer sa tunique. Il n'était pas seulement musclé, il était imposant tel un galion à côté d'une corvette.

Moi ? J'étais un peu un roseau asséché par les longues heures à peindre. Je ne croyais pas qu'un coup de pinceau puisse effrayer un malfrat quelconque.

— Hé ho ? fit Aurea en s'approchant de la porte de l'atelier, qui était entrouverte.

— Si on s'introduit par effraction quelque part, on ne répond pas à ce genre d'interjection, murmure Ludwig.

Aurea roula des yeux et s'approcha de la porte. La tension montait, j'avais des sueurs froides… et je sursautai quand la Guile poussa la porte du pied. Elle me regarda avec reproche, je lui répondis en tournant la tête, honteux de ma réaction. Puis, je regardai à l'intérieur de l'atelier.

Et je le vis.

Si vous m'aviez demandé de décrire cette scène avec précision, j'en aurais été incapable, car mon esprit ne pouvait concevoir ce qui se déroulait en face de moi. J'aurais pu dire que c'était différentes qui s'imbriquaient les unes aux autres en creusant un trou sans profondeur dans l'air, ou bien un lac solide qui se changeait en vent avant de couler le long de piliers de lumière.

Et devant ce phénomène se tenait ce fameux Yannis, qui l'observait avant de se retourner vers eux. Son regard me fit reculer instinctivement, tel une proie devant son prédateur ultime. Mes jambes tremblaient, et mon cœur se liquéfiait dans ma poitrine. Le regard de Yannis se tourna vers Ludwig.

— Tu sais qu'il t'est interdit de voyager ?

— C'est l'hôpital qui se fiche de la charité ! Tu ne peux pas débarquer ici et mettre le bazar juste par que le Conseil te l'a ordonné !

— Je ne fais que suivre ma nature, tout comme toi.

— On vous arrêtera !

C'était Aurea qui avait parlé en s'avançant d'un pas. Je la vis droite comme un piquet, faisant face à un être qui leur était supérieur en tout point. C'est bien une Guile.

— Comment vous nommez-vous ? demanda Yannis d'un ton léger.

— Aurea Malargos Guile, répondit-elle fièrement.

— Sachez une chose, Mlle Guile : ce n'est que le début. Votre monde n'est qu'une pouponnière à soldats dont le Conseil disposera bientôt. Je vous conseille donc d'attendre sagement jusqu'à que je conquière ce monde.

Il lui fit un sourire contrit, et prononça le mot de trop.

— Vous serez bien gent… Ouf !

Là, je crois que ce fut le moment le plus délirant que je n'avais jamais vu ; Aurea se brouilla pour catapulter son pied dans les parties intimes du bonhomme, qui tomba à genoux, les mains sur les bijoux de famille et le teint aussi rouge qu'une tomate.

Aurea cracha ces mots et sa salive sur Yannis :

— Envahir mon pays et profaner le cadavre de mon pappoù ? Allez vous faire foutre, vous et votre Conseil à la noix.

— Comment… ? souffla Yannis comme un buffle. J'avais pourtant levé mon bouclier…

Il se releva, furieux, et Aurea recula. Il tendit la main vers elle… mais Ludwig attrapa son bras.

— Je te conseille de partir, Yannis, dit-il. Parce que si tu lances un sort, je t'écrase les mains sur le champ.

Pour prouver ses dires, il serra assez fort pour arracher un cri au brun en robe. Ce dernier tenta de se dégager, mais Ludwig continua de serrer en regardant son ancien ami dans les yeux. Finalement, Yannis cessa de se débattre et finit par soupirer, avant de se tourner vers Aurea :

— Tu penses que m'humilier te permettra de m'abattre. Tu te trompes lourdement ; je suis inévitable.

— Pour un type inévitable, vous êtes pas très réactif, rétorqua Aurea en croisant ses bras.

L'homme s'empourpra, avant que Ludwig ne lui lâche le bras. Il frotta son poignet à la manière d'un prisonnier libéré, et enchaîna :

— Vous tous ! Bientôt vous me lécherez les pieds !

— Arrêtez de parler, vous m'ennuyez, fit Aurea.

Yannis gronda et claqua des doigts, avant de disparaître. Puis sa voix résonna dans toute la pièce :

— Je t'ai laissé un petit cadeau d'adieu, ma chère Aurea. J'espère qu'il te fera plaisir.

Soudain, je sentis mon corps se dérober à moi, et tombait au sol. Les voix d'Aurea et Ludwig tentèrent de m'atteindre, jusqu'à que la lumière s'en aille.


Mon histoire s'achève ici, semble-t-il.

Après ma mort, les sept satrapies furent envahies par les Angariens. Puis, le monde fut envahi par les forces du Conseil Néo-mournien, qui transforma cette terre en un centre de formation militaire. Les gens, quelque furent leurs idéaux, étaient les esclaves d'une nation qu'ils n'avaient jamais vu. Des villes entières partirent rejoindre des combats auxquels ils ne croyaient pas, pour mourir sur des champs de bataille inconnus. La guerre emporta tout le monde, jusqu'à qu'il ne reste plus personne…

…mais je refuse.


Fin de la première partie, reprise dans quelque temps. Merci et désolé à ceux qui suivent cette fic, à la revoyure (08/06/2022)