Je t'ai aimé autant que je l'ai pu, comme je te l'ai pu. J'aurais voulu que tu le saches, avoir la certitude que tu le comprennes. Mais les coeurs des mortels sont des choses si différentes des nôtres. J'ai toujours sû que cela n'a jamais été suffisant. Je ne sais pas si je t'ai trop peu ou mal aimé, je ne t'ai pas aimé comme tu le méritais c'est certain.
Tu n'es pas ma chair et mon sang, tu sens bien trop son poids et son héritage pour que nous puissions prétendre le contraire. Cela ne m'a pas empêché dès l'instant où ta main a rencontré la mienne de l'oublier.
Pas dans la tête, ça non, il a toujours été clair dans mon esprit de qui tu étais le fils. Pas non plus dans mon corps, je sentais bien que jamais tu n'avais grandi dans mon ventre, jamais nous n'avions partagé cette intimité si particulière, jamais tu n'as bu le lait de mon sein.
Je savais, sauf à l'endroit où cela compte le plus. Je n'avais pas besoin de ma tête et de mon corps, rien n'aurait pu retenir cet élan.
Je suis un être d'eau, tu sais. Cela n'est pas sans conséquence, je ne suis pas de sang et de chair. Je ne suis pas de pierre ou de forêt. Je ne suis pas mortelle. Je ne suis pas impassible et constante ou vouée à m'élever. Je suis versatile et changeante, je ne suis pas mesurée. Je ne l'est jamais été et ne le serait jamais.
C'est par devoir que je t'ai rencontré, mais il n'a jamais été question de t'aimer par obligation. Je n'ai jamais été contrainte à celà, ce n'était pas vraiment un choix non plus mais une évidence factuelle. Les dieux n'ont rien à voir dans cette histoire, les seules personnes concernées sont toi et moi. Tu étais mon Beau Trouvé, mon impétueux enfant aux yeux curieux et insatiable.
Tu avais le bouillonnement d'une source en toi, tu avais toutes les possibilités du monde, tu pouvais devenir torrent violent, lac mystérieux et serein, fleuve puissant, étang aux richesses simples mais immenses, rivière tranquille. Tu n'étais que potentiel, tu étais si jeune.
Ces jours que j'ai passé à tes côtés sont les plus beaux moments de ma longue existence d'immortelle. Le temps n'a pas la même accroche sur nous qu'il l'a sur vous, mortels. Mais chaque instant de cette vie si brève et changeante que j'ai partagé avec toi, je les chéris dans ma mémoire. J'ai dû changer pour toi, mon enfant. Je n'aurai pas été capable de m'occuper correctement de toi autrement. J'ai dû me faire plus mortelle, prendre une forme tangible et chaude, pour te prendre dans mes bras, pour te guider doucement, te consoler de tes chagrins. Pour toi j'ai laissé ma voix qui était le chant de l'eau pour une de sang et d'air, afin que tu puisses la comprendre. Je t'ai enseigné les mots et les gestes qui lient le divin au terrestre, je t'ai appris comment faire tiennes les forces et les énergies qui parcourent le monde. Je t'ai chuchoté à l'oreille les noms véritables des choses, et le pouvoir que cela confère.
J'aurais voulu t'apprendre plus. J'aurais voulu rester plus longtemps à tes côtés. Je sais que je n'ai pas fait assez pour toi. Les mortels et ce qui repose dans leurs coeurs m'étaient encore trop étrangers pour que je puisse être ce que tu méritais. Mon Beau Trouvé… J'aurais voulu rester, vraiment. J'aurais voulu apprendre à être quelqu'un de mieux pour toi. Je n'en ai pas eu le temps, et c'est toi qui en a payé le prix.
Les choses ont changé du jour au lendemain, et j'ai dû te laisser comme je t'ai trouvé: par devoir. Mon Beau Trouvé, mon enfant adoré… J'aurai aimé être capable de défier la volonté des dieux, de maudir les cieux et rester à tes côtés. Les choses auraient été différentes alors. Je n'ai pas cette force en moi, c'est quelque chose de très mortel et je n'étais pas capable de l'émuler.
Je t'ai fait mes adieux, j'ai tenté de t'expliquer comme j'ai pu, mais je n'ai pas été capable d'atténuer la cruauté de ce choix. Je n'ai pas pu t'épargner la blessure profonde qui te suis depuis et n'a jamais été correctement soigné. La tête oublie, mais pas le coeur, et tu as été touché en plein coeur, mon enfant. Je le sais, j'ai porté moi-même le coup avant de te laisser. Et mon coeur saigne lui aussi depuis. Je ne pensais pas être capable de saigner et pleurer, mais cela n'aurait pas dû me surprendre. Je suis la Dame du Lac après tout. J'ai laissé ma tête ne plus y penser, mais mon coeur n'a jamais pu. Pas une seconde durant toutes ces années.
Je t'ai abandonné. Il n'y a pas d'autres mots.
Je t'ai laissé pour un autre enfant. Qui n'a pas eu à vivre toutes mes erreurs, tout ce temps que j'ai perdu avec toi à chercher comment être avec toi. Cet enfant, je l'ai laissé avec un autre mortel, c'était mieux ainsi. J'ai essayé de ne pas m'attacher à lui, je ne voulais pas revivre ça. Je ne voulais pas risquer de vivre encore la douleur de la séparation une fois encore, pas alors que la déchirure était encore fraîche. Ce furent des efforts futiles, l'affection que j'ai pour Arthur est différente de celle que j'ai pour toi. Elle s'est construite surtout à son âge adulte, mais c'est une affection réelle néanmoins.
Vous auriez pu être frères, vous avez tout de frères si ce n'est le sang. Je regrette d'avoir failli pour vous deux. Je regrette de ne pas avoir été celle qu'il vous fallait.
Je t'ai aimé, comme je l'ai pu, autant que je l'ai pu. Je ne t'ai ni aimé bien, ni suffisament.
Ce n'était pas assez, tu méritais plus, mon Beau Trouvé.
