Le chapitre 2 semble être un pur fruit du hasard. Or, dans ce monde, rien n'est dû au hasard.
Pour Ariane, ce chapitre est une libération. Elle se rend compte qu'une maison peut être partout sur la planète tant que notre famille est avec nous.
Chapitre 2 :
Une petite fille volait dans les bras de son père. Tous deux portaient un énorme sourire qui décorait leurs minois. C'était le genre de moment qu'ils s'accordaient tous les deux, et le genre de moment qu'ils préféraient.
- Plus haut papa, plus haut ! Fais-moi voler comme les oiseaux !
Le père regardait sa fille prendre plaisir à s'envoler encore plus haut, éprise d'une liberté nouvelle. Une liberté qu'elle n'avait jamais une fois qu'elle retournait à ses professeurs. Elle était une enfant, mais on ne la laissait pas de temps pour jouer. Parce que son avenir –tout tracé- résidait autre part. Tout comme son père.
Bientôt, il fut appelé pour partir autre part.
Et la petite fille se retrouva une nouvelle fois seule.
Dans son temps libre –le temps que son père choisissait pour aller la voir mais qu'il n'utilisait qu'à moitié- tantôt elle allait voir les fleurs près des grilles d'argent qui entouraient sa grande bâtisse, tantôt elle jouait avec son chat. C'était une petite chatte pleine d'énergie, à la fourrure de miel et aux yeux d'un jaune pétrifiant. La petite fille s'amusait à la narguer avec une feuille quelconque jusqu'à ce que le chat s'en lasse et aille ailleurs.
La petite fille avait tout le temps pour réfléchir. Quand ses professeurs décidaient de la laisser tranquille, elle était enfermée dans le manoir. A attendre que ses parents reviennent…
Inlassablement.
C'était bien triste pour une petite fille de son âge. Elle devait être entourée de personnes, de conversations, apprendre de tout. Elle apprenait surtout de son chat, en attendant.
- J'essaierais de rentrer tôt aujourd'hui !
- Et maman ?
- Maman est toujours au travail. Elle reviendra vite, tu verras !
Alors la petite fille écoutait sagement.
Elle n'avait pas envie d'embêter ses parents alors qu'elle les savait occupés. Elle savait qu'ils ne faisaient pas ça par envie mais bien par besoin. Elle-même n'aimait pas travailler les leçons de bonnes manières, donc pourquoi les autres personnes ne s'ennuieraient pas en travaillant ?
Pour autant, elle avait toujours ce sentiment de solitude.
- Seena ! Seena ! Où es-tu ?
Son chat avait disparu. Elle n'avait pourtant rien fait : tirer peut-être ses moustaches un peu trop fort, mais ça s'arrêtait là. Pourquoi était-il parti ? Et surtout, pourquoi n'arrivait-elle pas à la retrouver ?
S'engager dans les jardins n'était pas dans ses habitudes. Elle pensait à son père qui devait la trouver dans sa chambre dans 20 minutes. S'il apprenait qu'elle avait perdu Seena… Alors il ne lui autoriserait plus jamais à avoir d'animaux.
Au détour d'un bosquet, elle entrevit quelque d'inhabituel. Une chevelure blonde. Peut-être plus blonde que la sienne. Un blond étincelant qu'elle ne pourrait jamais avoir, et qui l'attirait inéluctablement…
L'enfant s'en alla dès qu'il la vit.
- Attend !
Que faisait un enfant inconnu sur son terrain ? Si quelqu'un le trouvait…
Elle ne lui voulait aucun mal au contraire, si un autre enfant venait lui rendre visite, elle serait beaucoup moins seule. Elle ne quittait jamais son manoir. Alors comment pourrait-elle se faire des amis ?
Elle se mit alors à courir derrière lui. En fait, peu importait son chat, pour l'instant il lui fallait savoir par où était passé ce garçon.
Elle ne s'était jamais aventurée si loin auparavant. Les grands arbres surplombaient une allée de terre marbrée des ombres des feuillages, dans cette journée ensoleillée. Les faisceaux de lumière passagers faisaient onduler le sol au gré du vent. La petite fille courrait comme elle le pouvait après le petit garçon qui semblait l'amener encore plus loin. Loin, là où elle ne s'était jamais aventurée.
Un autre monde.
Le garçon continua à courir. La fille aussi. Puis regarda autour d'elle. Depuis quand n'étaient-ils plus dans son jardin ? Elle se souvenait avoir passé le trou dans les grandes barres de fer, mais était-elle loin de sa maison ?
Un doute la saisit. Elle n'avait pas le droit de sortir, si on la trouvait ici elle serait surement grondée, et elle n'avait jamais été grondée, elle était toujours sage !
Elle s'arrêta bien vite après réflexion. Le petit garçon l'entendit et fit de même.
Il se tourna vers elle.
- Pourquoi t'es-tu arrêtée ? Sa petite voix s'éleva.
- Pourquoi cours-tu ?
Il ne donna pas de réponse mais un sourire vint sur son visage.
- Pourquoi écartes-tu ma question d'une autre interrogation ?
- Qui es-tu ?
- Et toi, qui es-tu ?
La petite fille sentit son cœur se serrer.
- Je suis… Rose.
- Es-tu vraiment Rose ?
- Je ne suis personne d'autre que moi !
- En es-tu sûre ?
La petite fille n'avait pas l'habitude qu'on la reprenne autant, ni qu'on ne réponde pas à ses questions. Ce garçon l'énervait, et c'était la première fois qu'elle ressentait cette nervosité, qui remontait le long de sa gorge et qui la prenait aux tripes. Personne ne lui avait fait ressentir de la colère.
- Et qui es-tu, toi, qui te promènes dans un jardin privé ?
Le garçon gloussa.
- Je ne suis personne d'autre que moi.
La fillette fut vexée. La colère qu'elle ressentait se mouvait en incompréhension.
- N'utilise pas mes mots pour fuir la question !
- Moi ? Je n'oserais pas.
Puis tout en rigolant il reprit sa course. Comme s'il voulait qu'elle le suive.
La fille mit un temps avant de réagir.
Qui était-elle vraiment ?
Et elle reprit sa course.
- Hé ! Hé l'aut' ! Réveilles-toi !
Je me réveillai en regardant l'énergumène qui avait osé me réveiller alors que je faisais un si beau rêve. Je le foudroyai du regard, pour lui faire comprendre de ne plus jamais recommencer. Ses gros sourcils prenaient une partie importante de son front, et l'autre moitié était occupée par des cheveux quasiment noirs. Ses grands yeux malicieux étaient si proches des miens que je me sentais opprimée, surtout par ce noisette pétillant.
- T'as pas l'air commode, l'aut'.
- Peux-tu arrêter de m'appeler de façon si familière ? Ou essaie donc de parler sans mâcher les mots, un exemple : l'autre.
- L'aut'.
- L'autre.
- L'aut'.
- Aurais-tu un problème de compréhension ?
Cette remarque le fit rigoler. Je croisai les bras, vexée. La remarque n'était pas censée le faire rire, loin de là. J'avais espéré qu'il se mette en colère, comme je l'aurais sans doute fait.
- J'comprends tout parfait'ment, par cont' toi j'sais pas si tu sais c'que tu fais ici.
- J'ai été expulsée de mon ancien établissement. C'est une raison assez facile à comprendre.
- Et est-ce qu'tu comprends c'que j'fais ici alors qu'c'est le dortoir des filles ?
- Non, pas vraiment. Je ne comprends non plus pourquoi tu m'as fait quitter un si beau rêve.
Il pouffa. Cette conversation ne menait nulle part, et toutes les interrogations qu'il me tirait me déroutait. Je venais juste d'arriver : qui était ce gamin ? Que faisait-il ici ? Et pourquoi était-il si proche ?
- Un rêve de gamine avec le garçon de tes rêves ? Reprit-il après s'être moquée de moi.
- Oui, c'est ça. Tu comprends assez vite, en fait. Lâchai-je avec ironie.
- Au moins, j'arrive à comprendre c'que tu m'dis, l'aut'. C'est d'ja beaucoup.
Il prenait un malin plaisir à me faire comprendre que ma diction –ou simplement les mots que je choisissais- étaient compliqués et incompréhensibles. S'il voulait jouer à ça, alors j'allais gagner.
- Comprends-tu le mot « détester » ?
- Hm ? Parfaitement.
- Je te déteste.
- Dans quel sens du terme ? T'sais que détester est très proche d'aimer ?
C'est ainsi que Ben devint mon meilleur ami.
C'était un gamin beaucoup trop énergique pour son propre bien. Il ne savait jamais vraiment quand s'arrêter, mais il était tant empreint d'intelligence qu'on lui pardonnait facilement toutes ses bêtises. Comme moi, il n'aimait pas aller en cours. Surtout quand ceux-ci ne servaient qu'à nous rabâcher en boucle les mêmes bêtises.
Lui comme moi n'avions pas besoin de savoir comment coudre, ou comment bien prier. Nous avions besoin de voir le monde extérieur, de nous échapper.
C'était fréquent que des enfants manquent à l'appel, que les mêmes noms reviennent en permanence. Mais ça ne nous empêchait pas la punition.
Nous sortions la journée. Fianna se trouvait à l'ancien Sablier –ça, Ariane l'avait appris ici. La vieille baraque qui les couvrait était un de ses vestiges. La plupart des gens étaient si pauvres que la terre noircie devenait leur nourriture de réconfort. Ça leur enlevait une partie de la faim qu'il portait constamment en eux.
L'orphelinat Fianna n'était pas bien vu et pour cause : pourquoi ces gamins sans parents avaient le droit à un endroit où dormir, avec de la nourriture chaude qui les attendait dès le matin ? Pourquoi avaient-ils ce privilège quand les adultes qui travaillaient, les enfants de ces adultes, n'avaient rien et mourraient dans les rues ?
Pour passer inaperçus, Ben et moi sortions avec des habits plus sales, plus décrépis que d'habitude. Les sœurs et l'abbé (le directeur de l'église) mettaient un point d'honneur à nous garder des vêtements propres, une apparence irréprochable. Et il y avait une raison pour ça : la famille ducale des Nightray, qui parrainait l'orphelinat, venait régulièrement –plus exactement les frères aînés. Le plus grand, Claude, venait tellement régulièrement que les enfants devaient familiers avec lui. Comparé à son cadet, Ernest, il était beaucoup plus doux, jusqu'à aller à la timidité.
Ben et moi gardions un regard acéré sur lui à chaque fois qu'il se pointait. Nous n'avions pas confiance en cet homme, malgré la réserve mignonne qu'il gardait toujours.
Il était plus facile de détester Ernest, qui, lui, n'avait rien d'attendrissant. Il prenait de haut les enfants en faisant croire à des blagues, mais les plus grands connaissaient pertinemment ce timbre glaçant qui en effrayait plus d'un.
- C'tait comment, à Sainte Morgane ? Me demanda un jour Ben.
Je faisais semblant de réfléchir avant de répondre, pour retarder ce moment.
- Je ne sais plus. J'étais toujours enfermée, à vrai dire. Les enfants se moquaient de moi, et je n'avais pas la patience pour les pardonner. Je me battais souvent, alors j'étais souvent punie.
- C'pour ça qu't'es claustro' ?
La question était pleine de douceur. Ben connaissait pertinemment ma peur des petites pièces, d'être cloîtrée dans un endroit sans pouvoir en sortir, quoique je fasse…
J'en faisais des cauchemars, même quand les dortoirs étaient remplis de monde, avec au moins trois portes, et une myriade de fenêtres. C'était très souvent que je rejoignais Ben dans un coin de l'atelier désaffectée qui nous servait de salle de jeu. Juste nous deux, l'un contre l'autre, un plaid recouvrant nos épaules.
Cette salle était trouée de partout, et la seule porte pour y accéder était condamnée. Nous y rentrions en déplaçant quelques lattes de bois. Cet atelier était surement un ancien local de sculpture de bois. Il sentait le vernis et il n'était pas étonnant qu'on retrouve nos pieds plantés par des copeaux.
Les murs, le sol et le plafond étaient constitués uniquement de planches de bois. Le froid d'immisçait facilement dans la pièce, mais vu la quantité de couvertures que nous avions acheté –volé- ce n'était pas important.
Nous avions passé peut-être une semaine entière à nettoyer cette salle pour en faire notre salle de jeu. Notre univers entier y était gravé.
Je me souviendrai toujours du jour où j'avais surpris Ben en train de dessiner des étoiles sur le plafond, pour que je puisse m'endormir en-dessous d'elles.
Lui aussi avait ses démons, et être ensemble nous aidait à être plus forts. J'arrivais enfin à dormir avec lui…
- Ma claustrophobie est sans doute plus ancienne, soufflai-je. Les nones m'ont envoyé dans cette pièce justement parce qu'elles connaissaient ma peur.
Il prit ma main, sous ma cape. Je me retournai vers lui pour le voir sourire. Ce visage si éblouissant m'avait sauvée un nombre incalculable de fois.
Lui, il avait peur des araignées. Une peur telle qu'il ne pouvait plus bouger. Quand il était petit, son grand-père l'enfermait dans son grenier quand il était trop bruyant. Apparemment, il y avait un nid de ces insectes, et il n'avait pas dormi de la nuit.
Il savait ce que j'endurais, et c'est cette proximité qui nous rendait plus fort.
Nous étions en route pour le repas du soir, ayant passé la journée près du cratère de Sablier. Jamais on ne s'aventurait à l'intérieur, tout était noir et assez morbide –même pour nous- pour qu'on ne veuille s'y promener. Bien des enfants le faisaient –même des adultes- mais cet endroit était trop étrange pour nous.
Passant par un trou juste assez large pour que l'on puisse passer tous les deux, nous arrivions dans ce fameux atelier vide qui nous protégeait si souvent.
- On va s'faire engueuler… Soupirait-il déjà.
- Mais non, le rassurai-je sardoniquement. Avec un peu de chance, on n'aura simplement pas de dessert.
Mais étrangement, personne ne nous porta rigueur de notre absence. Tous étaient trop occupés, comme si quelque chose se préparait… Et nous eûmes notre réponse lorsque, après la prière du repas, Mrs Finn, la Mère supérieure, se leva :
- Voici notre nouvelle camarade. C'est celle qui me remplacera quand je devrais prendre ma retraite.
Certains enfants marmonnèrent. Mrs. Finn était très appréciée, de par sa patience et sa gentillesse sans faille.
- J'espère que vous lui ferez un bon accueil.
Je poussai un soupir.
- Tu ne trouves pas-
Le regard de Ben le lâchait pas la silhouette de la nouvelle Sœur. Ses joues étaient devenues si rouges que je pouvais ressentir sa gêne aussi.
Ben venait de tomber amoureuse d'une Sœur.
