Qu'est-ce que l'amour ? L'amour est-il forcément romantique ? Et s'il l'est... La forme est-elle importante ?
Est-ce que j'aime plus fort si je suis jaloux ? Est-ce qu'aimer seulement dans l'esprit sans vouloir le corps n'est pas aimer pour de vrai ?
Est-ce qu'aimer quelqu'un de manière fraternelle signifie ne pas l'aimer en entier ?
Dans ce chapitre, Ariane va apprendre à aimer, et les conséquences que ça entraine. Bonnes et mauvaises.
Chapitre 3 :
Je regarde avec stupéfaction mon ami.
- Hein ?
- Mais si j'te dis, t'sais m'dame Marie ?
- Elle s'appelle Marie… Soupirai-je.
- Ouaip !
- Et tu n'as toujours pas appris à parler.
- Ni toi à écouter, l'aut'.
Ça faisait un point pour lui.
- … Vas-y, continue.
- Donc j'disais, t'sais sœur Marie ?
- Je vois…
- Bah…
Il hésita un bon moment jusqu'à ce que je m'agace de ce silence et le secoue un peu :
- Ben. Je t'écoute maintenant, alors dis-moi.
- Baaah… Elle est belle…
Je n'en croyais pas mes oreilles.
- Ben ?
- Quoi ?
- … Tu dis être tombé amoureux d'une none ?
- Qu'est-ce' j'y peux moi ?!
- Tu aurais trouvé quelqu'un qui t'est accessible. Pas une femme qui consacre sa vie à Dieu, qui a laissé derrière elle mari et enfants pour n'appartenir plus qu'à l'église… !
- J'sais bien tout ça…
Je soupirai. Ben avait toujours été là pour moi, pour voler du pain quand j'étais punie, pour s'infiltrer dans mon lit quand j'étais malade, pour être dans la même galère mais quand même accepter la peine avec moi… Tout ça pendant les quelques mois que j'avais déjà fait dans cet établissement.
Alors je lui en devais une bonne.
Mais là… !
Nous étions amis, et j'avais sans doute tout fait pour ne voir l'amour qui faisait pétiller ses yeux plus qu'à l'accoutumée. S'il était intelligent, il n'était pas perspicace pour autant. Il ne remarquait surement pas ma retenue concernant cette none. L'image que je me faisais les sœurs n'avait pas changé. A Ste. Morgane, c'était elles qui m'avaient fait vivre un enfer, elles qui m'avait enfermée et qui m'avaient torturée.
Au nom de dieu.
C'est pour ça que je ne leur faisais plus confiance. Même si Mrs. Finn essayait désespérément de se rapprocher de moi –je n'étais pas bête au point de ne pas le remarquer, je n'arrivais juste pas à pardonner. Je n'arrivais pas à dissocier les sœurs de Ste. Morgane et les sœurs de Fianna.
- Ben, tu ne peux pas faire ça. Essayai-je donc de le raisonner.
- J'sais ! J'fais c'que j'peux !
J'eus tout de même un grand sourire. Ben était toujours comme ça. Ses instincts l'emportaient toujours, sa bonne humeur le préservant des démons qui auraient dû surgir en lui dans beaucoup de situations.
Comme être amoureux d'une adulte qui avait fait vœu de chasteté, par exemple.
- T'voudrais pas la voir plutôt ? S'exclama-t-il.
Je lui fis signe de se taire. Deux ou trois têtes s'étaient tournées vers nous. Dans les rues de Sablier, tout le monde pouvait être un ennemi. C'est pour ça que nous tournions dans une ruelle, afin que personne ne puisse nous voir
- Qui donc ? Cette none ? Crachai-je.
- L'appelle pas comme ça !
Je roulais des yeux.
- Marie ?
- Ouaip !
- Si ça peut te faire plaisir…
Marie était une grande femme aux cheveux courts.
Les cheveux courts étaient très rares, et c'est ce qui, pensai-je, qui lui avait valu d'être aimée par Ben.
En la voyant, je l'avais détestée. Et maintenant, je n'avais plus d'avis sur sa personne.
Son grand sourire, sa tendresse, son honnêteté… Tout ça me rendait malade. Tout dans Marie me rendait mal à l'aise.
Je n'arrivais pas à savoir si elle était sincère ou pas. Ou plutôt : j'avais peur qu'elle le soit. Les adultes étaient des gens corrompus, et même Mrs. Finn ne dérogeait pas à la règle. Je savais qu'elle passait de nombreuses heures avec Fred, le plus grand aîné Nightray, et Bernard, son père, dans le bureau de l'abbé. Je ne savais pas ce qu'ils se disaient, mais je savais qu'ils n'étaient pas tout blanc.
- M'dame Marie ! V'nez voir, j'l'ai ramenée !
- Ben ? Ah, tu parles de la petite Ariane ? Bonjour !
- Bonjour…
La "petite" la toisa quelques secondes. Ses grands yeux bleus pétillaient comme ceux de Ben. Peu de gens avaient ce genre de regard, mais je remarquai tout de suite ce genre de choses. Cette étincelle faisait toute la beauté d'un visage.
Elle essaya de mettre sa main dans mes cheveux. La mienne partit toute seule : elle frappa la sienne violemment, par reflexe. Le souffle court, je la dévisageai. Sa grimace implorait mon pardon.
Agacée, je lui tournai le dos pour partir.
Les jours suivant se passaient de la même manière. Ou presque.
Ben restait de plus en plus avec Marie. Parfois, je me retournais pour l'interpeler mais souvent il n'était plus à mes côtés.
Une vive jalousie commença à bouillir en moi.
Lui et moi étions quasiment toujours ensemble. Même les enfants parlaient de nous comme étant un seul être. Mais je devais me rappeler que nous étions effectivement deux personnes différentes, et pas une entité à part entière.
Marie ne le tenait pas en otage, c'était lui qui décidait de passer plus de temps avec elle. Et ça avait cassé quelque chose en moi Je ne voulais pas le détester, alors je détestais Marie à la place. C'était stupide, j'en avais conscience. Mais je ne pouvais m'empêcher de me sentir profondément seule, comme si mon monde s'était écroulé.
Il m'avait trahie.
- Et bien petite, qu'y a-t-il ?
Marie se tenait devant moi, son grand sourire toujours présent, me fixant de ses grands yeux bleus.
En colère, je l'ignorai mais elle ne l'entendit pas comme ça. Elle essaya de me prendre par le bras mais se retint. Surprise qu'elle se souvienne mon aversion pour les contacts physique, je me pliais à se demande silencieuse et me tournai vers elle.
- Auriez-vous un problème avec moi, mademoiselle ? Dit-elle du bout des lèvres.
Je rougis. Etre devant le fait accompli ne me plaisait pas, surtout quand je me savais la fautive.
Non, c'était forcément elle la fautive.
- Oui, j'ai un problème avec vous. Lâchai-je.
- Quel est-il ? S'en amusa-t-elle.
- Vous êtes niaise.
- Je suis…
Elle éclata d'un grand rire. Sa tête se renversa en arrière, et la croix qu'elle portait au cou sursauta plusieurs fois avant que son rire ne se tarisse dans un grand soupir. La scène m'avait parue féérique, comme si elle n'avait jamais existé. Jamais personne à Fianna n'avait ri de cette façon, et s'il l'avait fait il aurait surement été puni. Le regard des autres sœurs s'était resserré sur Marie, mais ils semblaient la traverser tellement elle ne s'en préoccupait pas.
- Vous me reprochez d'avoir le sourire ? C'est bien la première fois qu'on me fait cette remarque. C'est censé être une qualité tu sais ?
Une fois de plus, mes joues prirent une teinte rosée. Sa phrase m'avait comme réveillée d'un long sommeil. Maintenant qu'elle avait l'attention de tous, plus personne ne me regardait.
Il n'y avait qu'elle.
- J'en suis consciente ! Rétorquai-je.
- Alors ? Tu ne veux pas plaire à Ben toi aussi ?
- À Ben… ?!
Je m'étouffai dans ma salive un peu trop rapidement puis revins à la charge :
- Je ne suis pas amoureuse de Ben !
Rien que d'y penser me donnait la nausée. Ben était un frère, nous étions jumeaux. Aucun sentiment romantique ne pouvait naître de cette relation fraternelle que nous avions forgée. Il était ma seule et unique famille, alors penser ne serait-ce qu'à l'embrasser… Me donnait des frissons d'horreur.
- C'est vrai ? Même pas un peu ?
- Oui, même pas un peu.
- D'quoi vous parler ?
- De rien !
L'apparition de Ben me fit courir dans le couloir pour regagner les dortoirs plus rapidement. Il était apparu comme une fleur. Ou plutôt, comme une apparition à l'écoute de son nom. J'étais à deux doigts de me demander s'il n'était pas la Dame Blanche, car il arrivait toujours quand on parlait de lui.
Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, Ben avait cette réputation : à chaque fois qu'on parlait de lui, il était derrière, à apparaitre dans l'ombre.
Pendant une semaine, j'évitai Marie. Elle, me lançait des piques à chacun de nos face-à-face. A table, à vrai dire.
Rien que de la voir me donnait le feu aux joues. Il valait mieux que je la voie le moins souvent possible.
Peut-être étais-je moi-même tombée amoureuse de Marie ? Après tout, peut-être que Ben avait trop déteint sur moi…
Non, impossible.
Une semaine encore après, Ben se redirigea vers moi. Il savait à quel point nous nous étions éloignés, et je savais que ça l'atteignait aussi.
- Hey.
- …
- J'suis désolé.
- Je sais…
- … On est re amis ?
- Je sais paaaaas…
- Ari !
Je rigolais. Que ça faisait du bien de le retrouver…
Il se faufila sous la couette, dans la « salle de jeu. » Il n'arrivait pas à dormir non plus, et quand il avait vu que j'étais là, sa grimace m'avait fait mal au cœur. Je savais ce qu'il s'était joué dans sa tête. Me voir ainsi, seule, lui avait fait comprendre à quel point il avait été absent.
Il n'était pas perspicace, mais il n'était pas bête.
Une semaine plus tard, Marie arriva enfin à percer ma carapace. A force d'usure. Mes retrouvailles avec mon ami m'avaient redonné la tête froide, et j'avais honte d'avoir été si antipathique envers elle. Elle ne m'avait jamais rien fait pour récolter ma haine.
Quand j'étais énervée, c'était pour une bonne raison. Si je parlais mal à quelqu'un, c'est qu'il l'avait cherché. Je n'aimais pas l'injustice, alors que je n'allais pas en créer moi-même.
- Alors comme ça tu ne te rappelles plus de rien avant d'être allée à ton ancien orphelinat ? Me demanda-t-elle au détour d'une conversation du soir.
Quand elle était en charge de surveiller les enfants le soir, on la retrouvait dans les couloirs. On s'asseyait et on parlait de tout.
- Non, de rien.
- C'est trop marrant, j'te jure Marie ! Elle s'rappelle même pas d'son anniversaire !
- Trop marrant, Ben. Grinçai-je.
- Si tu n'as pas d'anniversaire, je vais t'en donner un ! S'enthousiasma Marie.
Tout cela me faisait bizarre. Me donner un anniversaire ? Quelle étrange idée. On ne donnait pas un anniversaire, on était né et on l'avait. C'est tout. Donner un anniversaire me semblait renier mes racines même.
Mais après tout, n'étaient-ils pas ma famille, désormais ?
- Comme ça, nous pourrons le souhaiter tous ensemble ! Renchérit Marie, avec des yeux plein de paillettes.
Cette dernière phrase eut vite fait de me convaincre.
- … Fais comme tu veux.
La bonne sœur, toute guillerette, prit Ben dans ses bras pour exprimer sa joie. Il explosa intérieurement, et ça m'amusa de le voir quasiment s'évanouir.
Les enfants qui souhaitaient leurs anniversaires m'avaient toujours laissée de marbre. Je n'étais pas jalouse d'eux, c'était simplement impossible pour moi de l'imaginer. Si on vivait sans quelque chose, on ne pouvait pas ressentir un manque. Seulement une incompréhension, comme si on n'appartenait pas à ce monde. Alors pouvoir enfin le fêter me soulagea. Et comme si elle l'avait remarqué, Marie me sourit.
Deux semaines plus tard, nous étions toujours ensemble avec Ben.
Nous courrions dans les couloirs, à la recherche de quelque à faire. Il pleuvait à cordes et on ne pouvait pas sortir. Nous nous étions donc tournés vers la seule personne pouvant essuyer notre ennui : Marie.
- Marie, Marie ! Appelions-nous en même temps.
- Oui ?
Toujours sous sa longue robe, elle nous regardait avec un sourire. Ses prunelles pétillant toujours, et je ne pouvais pas me défaire de cette admiration que je lui vouais.
- On ne sait pas quoi faire ! Nous exclamerions en chœur.
- Nous n'avons qu'à jouer aux cartes !
- D'accord !
En vérité, pour gagner de l'argent parfois, je faisais des parties de poker avec des grandes personnes, avec Ben.
Les enfants de l'orphelinat n'avaient pas le droit de partir du bâtiment mais nous n'étions pas les seuls à enfreindre cette règle. Cela ne surprenait plus personne.
- Ce que tu es douée, Ariane ! S'exclama Marie, surprise.
Gênée, je répondais d'un vague signe de la main. Comment lui expliquer que j'avais tout appris de délinquants dans un coin sombre de Sablier ? Ben me zieuta, un sourire narquois profondément ancré sur son visage. Et quand il ouvra la bouche pour répliquer, je lui frappai la jambe sous la table. Il laissa s'échapper un grognement quand Marie me fixait :
- Est-ce que ça a un rapport avec l'argent que j'ai trouvé sous vos matelas ?
Nous étions repérés. Je l'avais frappé pour rien. Et il me le fit comprendre en me frappant en retour.
Trois semaines plus tard, elle faisait en sorte que nous évitions les punitions.
- Cachez-vous ici le temps que passe la mère supérieure. Moi, je vous dirai quand vous pouvez sortir. Chuchota-t-elle, un doigt sur les lèvres et le regard malicieux.
Nous étions enfermés dans un placard et autant dire que ma peur revenait à grands pas. Si je n'avais pas eu Ben à mes côtés, je crois que j'aurais fait une crise de panique. En échange, je ne lui dirai pas qu'une énorme araignée s'était glissée sur son épaule. Je la chassai d'un geste.
On entendit quelques brides de phrases, un bruit sourd, puis la démarche lente de Marie sur le sol après un claquement de porte.
- C'est bon les enfants, vous pouvez y aller. Mais revenez avant l'heure du souper !
Nous lui répondions avec d'énormes sourires, jusqu'aux oreilles s'il le fallait. Avec elle, notre amitié s'était renforcée. Nous étions tous les deux amoureux de la même femme.
Pendant des semaines nous sortions en secret.
Revenant de notre chasse à l'argent, je comptais les billets que j'avais dans les mains avec un sourire ravi. Nous avions appris chaque faille, chaque petites tricheries pour récolter le plus d'argent possible. Ça n'était pas sans risque, bien sûr, plus d'une fois nous avions été frappés et nous avions dû fuir.
Une fois, nous avions dû en venir aux mains. Et le grand Ben avait dû frapper l'homme à la tête. Je me souvenais encore de cette peur qui m'avait clouée sur place. L'homme n'avait plus bougé. Ben m'avait juste ordonnée de courir et m'avait prise par la main. Nous n'en avions jamais reparlé, mais nous faisions tous les deux des cauchemars sur cet évènement.
Etait-il mort ?
Je secouai la tête pour laisser ce souvenir dans un coin de ma tête. Ne pas y réfléchir.
- Y'a ma part aussi ? Demanda Ben sans se départir de son grand sourire.
- Oui, ne t'inquiète pas.
- Et celle de Marie ?
- Oui. Je la garde toujours avec moi, pour lui faire un cadeau.
- On n'sait même pas quand qu'c'est son anniversaire.
- Et alors ? Si je veux lui offrir un cadeau, je lui offre un cadeau.
Pendant des semaines nous vécûmes ensemble, heureux.
Je penchai la tête pour qu'on ne voie pas mes joues rouges.
- Tiens Marie, c'est pour toi ! M'exclamai-je.
Elle s'arrêta un instant puis prit le paquet que je lui tendais. C'était encore la nuit, une nuit si lumineuse que Marie avait éteint la bougie qu'elle utilisait pour sa ronde, pour ne pas la gâcher. Elle regarda chaque recoin du paquet dans l'obscurité, comme fascinée. J'étais émerveillée par sa réaction, voulant sincèrement qu'elle soit la plus heureuse au monde.
- Qu'est-ce donc ? Chuchota-t-elle d'une petite chanson.
- J'sais pas n'plus ! Fit Ben qui me regardait narquoisement.
Bien sûr qu'il savait, il m'avait accompagnée pour l'acheter. Nous escapade avait duré une journée entière, le temps de sortir de Sablier pour trouver les boutiques adaptées. Nous avions troqués nos vêtements percés en cours de route, pour ne pas être chassé des magasins comme des pouilleux. C'était un coup à l'égo mais c'était vrai : les pauvres étaient traités comme des pestiférés. Surtout ceux venant de Sablier, qu'on racontait qu'ils portaient malheur.
Heureusement que mes mèches cachaient mon œil rouge.
- Regarde ! L'encourageai-je.
Elle ouvrit précautionneusement le cadeau et son sourire l'allongea plus encore.
- Merci beaucoup !
Même si je savais que les sœurs ne pouvaient pas porter de bijoux, elle serra la bague dans sa main. Une simple alliance, comme une promesse d'avenir. Pour le mariage qu'elle ne pourrait avoir, comme si, ainsi, elle aurait pu se marier à Dieu.
Quatre semaines plus tard, on fêta son anniversaire. Je lui offris un deuxième cadeau, des gobelets percés d'un fil qui permettait de parler avec quelqu'un à longue distance. Nous avions passé des heures durant la nuit à nous parler en ricanant, même si ce n'était qu'un jeu car la ficelle ne permettait pas de parler à quelqu'un sans ouvrir une porte ou une fenêtre.
Entendre son rire se répercuter dans mon oreille me faisait voir les étoiles. Me faisait avoir des papillons dans le ventre.
Une semaine plus tard, elle mourrait.
Après un an ensemble, celle qui était tellement têtue qu'elle avait fini par devenir mon amie, celle dont j'étais tombée amoureuse…
Cette personne était morte.
