Pourquoi nous rapprochons-nous des gens si ceux-ci sont voués à nous quitter ? Pourquoi ressentons-nous ce besoin d'être entouré ? Et surtout : pourquoi toujours tout questionner ?
Aimer et être aimé est naturel. Il n'y a pas à réfléchir. Si j'aime cette personne, je n'ai pas besoin de me demander pourquoi elle m'aime aussi.
Mais lorsque l'on perd quelqu'un, pourquoi il y a-t-il une raison ?
S'il est naturel de gagner quelqu'un, la perte est-elle aussi naturelle... ?
Chapitre 4 :
Je courrais.
Le plus vite serait le mieux.
Encore, encore et encore.
Pour évacuer toute la colère.
La frustration.
L'impatience.
- Marie a été tuée…
- Marie ? Répétai-je pour faire passer la sensation de sueur froide dans mon dos.
Les yeux rouges de Ben ne mentaient pas, comme les enfants en sanglots derrière lui. Il faisait barrière, il savait que je réagirai mal. Il ne voulait pas que les autres orphelins voient mes larmes. Et il ne voulait pas que je voie les leurs. Personne ne voulait montrer sa fragilité.
- Oui ! S'exclama-t-il. Elle est morte !
Je ne comprenais pas pourquoi il s'acharnait à hurler. Je voulais le rassurer d'une main sur l'épaule, mais il la refusa brutalement.
Ses yeux étaient plein de haine. Ce pétillement que j'adorais tant avait disparu, et le voir me percuta de plein fouet. Il fit volte-face et j'essayai de l'arrêter :
- Attend Ben…
- TUÉE J'TE DIS !
Il était tremblant, en perdition. Mais surtout, il me rejetait. Il ne voulait pas que je sois celle qui le console. Peut-être même qu'il m'en voulait… Parce que c'était ma faute, si elle était morte.
Tout le monde le savait.
Son cœur s'était brisé.
Je pleurais comme tous les autres enfants. Mes pleurs n'étaient peut-être pas aussi violents que ceux des autres enfants, mais je pleurais la perte de Marie.
Mais les autres me regardaient avec de grands yeux, me dévisageant, m'insultant pour certains. Les yeux plantés sur le rebord de mes chaussures, je ne vis pas l'un d'entre eux se planter devant moi avant qu'il ne me pousse. Je tombai par terre, toisant le garçon qui me prenait de haut.
- Tu n'as pas le droit de pleurer la mort de Marie !
Les orphelins renchérirent les uns après les autres. Il fallait un coupable pour la mort de Marie.
Et ils venaient de le trouver.
- Je fais ce que je veux ! Répliquai-je sous leurs plaintes.
Ils me poussaient pour que je sorte de la pièce, en profitait pour me tirer les cheveux, me frapper plus fort qu'il ne fallait… C'était plus fort qu'eux, c'était l'effet de foule, mais je n'arrivais pas à lancer autre chose que des suppliques chuchotées.
- Non, tu es une enfant maudite, ferme-la !
- Tu veux ralentir son cycle des 100 ans !
Je regardai Ben qui essayait de rassurer un petit qui était resté en retrait. Je n'entendais rien de ce qu'il se passait de son côté, toujours tirée dans tous les sens, bringuebalée et ballottée.
- Je te déteste ! Je te déteste !
- Enfant maudite !
- C'est de la faute si Marie est morte ! Tu sèmes le malheur derrière toi !
Non, c'est faux…
- Si elle ne t'avait pas adressé la parole tout ça ne se serait pas passé !
- Vas-t-en !
Ben posa ses yeux sur un instant avant de détourner le regard.
Ben ?
Regarde-moi ! Dis-leur quelque chose !
Ne me laisse pas toute seule…
- Vas-t-en !
- Vas-t-en !
Je me retrouvai devant la porte, les cheveux en bataille, sentant ma lèvre ouverte. J'avais un dernier espoir de voir Ben se retourner vers moi, juste un peu avant que les petits ne ferment la porte de la pièce.
J'avais espoir.
La porte se referma d'un claquement bourdonnant, me laissant seule dans le couloir.
Je courrais.
Je ne savais pas où est-ce que j'allais aller, mais je ne voulais pas les revoir. Je ne voulais pas revenir dans la salle de jeu, pas alors que Ben m'avait abonnée, m'avait trahie.
Pourquoi ? Pourquoi étais-je née avec ces yeux ?
À chaque fois que je me regardais dans une glace, je voyais une petite fille de mon âge, une petite fille de 13 ans, pas très grande, avec de longs cheveux d'un blond presque blanc, des yeux vairons.
Des yeux vairons.
Un rouge.
Était-ce vraiment un mal que d'avoir un œil rouge ? J'étais si anormale que ça ?
Et mes cheveux, sont-ils si moches que ça ?
Marie aimait bien mes cheveux. Elle disait qu'ils avaient été trempés dans un pot de paillettes, qu'ils resplendissaient, qu'ils brillaient dans les yeux des gens.
Mais personne n'avait cette impression, pas même elle. J'en étais sûre.
Ce sont des mensonges.
Marie n'avait jamais menti. Pas une fois elle n'avait été malhonnête. Pas une fois elle ne s'était servie de moi. En tout cas, pas la Marie que je connaissais. Pas celle que j'avais aimée.
Finalement, ma course m'arrêta devant une porte que je n'avais jamais vue. Elle avait quelque chose de mystique, comme si elle me pressait pour que je la passe. J'en avais vu une dizaine avant d'arriver jusqu'ici, seulement celle-ci particulièrement me demandait de la toucher.
Ma main effleura les timides écorchements autour de la poignée. Comme si quelqu'un avait essayé de l'ouvrir prestement.
Je poussai la porte et la refermai dans le même geste, aussi discrètement que possible pour qu'on ne me trouve pas.
Puis m'écroulai contre celle-ci. « C'est bon, je peux enfin pleurer » me dis-je.
Alors que je ramenais mes genoux tout contre moi, j'entendis un bruit.
Ma tête se tourna précipitamment sur le côté pour apercevoir un garçon de mon âge, sans doute, se lever. Ses mèches ne me permettait pas de voir ses yeux, aussi devinai-je juste qu'il me scrutait. On devait avoir l'air bête tous les deux, les cheveux en bataille et nos regards dissimulés.
- Tu me déranges alors qu'Alphonse avait enfin compris l'énigme de son grand-père. Lâcha-t-il finalement en soupirant.
Je balbutiai des excuses, gênée d'avoir été surprise dans cet état mais relevai mon menton vers lui.
Je ne l'avais jamais vu avant, dans l'orphelinat. Sans doute un nouvel arrivant, mais il m'avait l'air très brusque, comme habitué à être interrompu ici. Peut-être était-il de mauvaise humeur ?
Les gens qui me regardent dans les yeux me perturbent. Mais quelque part, ce garçon m'avait intriguée. Cependant, je décidai de ne pas le déranger davantage et de partir, ne pouvant soutenir la pression qu'il exerçait.
On se ressemblait tous les deux. C'était plus qu'un pressentiment, c'était une affirmation que me lançait mon cerveau à tout va.
Je ne dormis pas ce soir non plus, seule dans la salle de jeu. Ici, je pouvais pleurer.
Marie me manquait. Elle me manquait tellement que j'en tremblais. Me manquait tellement que je ne pouvais plus respirer.
Ben me manquait. Il me manquait terriblement, et son absence me montrait à quel point il ne me faisait pas confiance. Il me montrait que c'était ma faute, et ne voulait pas me dire pourquoi. Je ne pourrai pas le consoler et il ne pourra me consoler.
Etait-ce la fin de notre amitié ? Etait-ce ce que Marie aurait voulu ? Tout ce chemin pour ça ?
Mes larmes redoublèrent. Je n'arrivais pas à dormir.
Mon escapade dans Sablier, la nuit, me changea les idées. Les étoiles me chantonneraient peut-être une autre mélodie que ce que chantait le deuil. Peut-être m'accepteraient-elles, moi et mes défauts. Peut-être qu'elles me pardonneraient d'être une enfant impure, une enfant qui tue.
Je pensais à ce garçon. La porte m'avait conduite à lui.
Peut-être qu'il ne me rejetterait pas.
Je me demandais en sanglotant.
J'aimerai bien avoir un vrai ami…
- Argh.
Je l'entendis faire.
- Je… Je suis venue lire moi aussi. Répliquai-je du bout des lèvres.
Il ne me répondit tout simplement pas.
Je me mis à une distance raisonnable de lui, pour ne pas le déranger, et commençai où je m'étais arrêtée.
J'adorai les livres. Leurs odeurs, les pages sous mes doigts, j'aimais changer de positions pour être au plus confortable –même si Marie n'aimait pas quand je faisais ça, ce n'était pas "digne d'une dame." J'entendais encore ses remarques quand je relevais ma robe, quand elle me gênait ou alors quand je retirais mes chaussures.
Repenser à elle me fit sourire. Une semaine était passée, il fallait bien que je m'en remette. Ses cheveux noirs, ses yeux pétillants…
Ses yeux pétillants…
J'avançai dans mon livre sans vraiment le lire avant de ressentir une grande fatigue. Je ne dormais pas en ce moment, et la présence de ce garçon était tellement effacée et apaisante. Tellement apaisante…
- Hey. Hey !
J'ouvris les yeux pour me retrouver nez à nez avec le garçon. Je sentais une larme s'écraser sur ma joue avec effroi. J'avais sans doute encore cauchemardé.
- Tu vas rester là toute la journée ? Grogna-t-il.
Je me relevai, mi surprise mi ensommeillée. Je m'étais endormie, apparemment. La couleur du ciel m'indiquait que le soir était arrivé. Il ne m'avait pas réveillée ? Il était resté auprès de moi ? Mes joues s'empourprèrent. Non, c'était impossible. Je devais être la seule tarée à me dire que nous avions une connexion au-delà de l'ordinaire.
- Je… Non. Non, pas du tout. Répondis-je finalement.
Irritée de ma propre fragilité, je redressai le torse entièrement avant de m'étirer.
- Merci de m'avoir réveillée.
- Hum ? Pas de quoi.
Un grand sourire, je le pense, vint orner mon visage sans que je ne l'eusse demandé. Ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas dit merci…
Sa compagnie me faisait du bien, et je ne voulais plus voir personne. Personne ne voulait me voir non plus, cela dit. Ça faisait d'une pierre deux coups.
Ce garçon, je l'appris plus tard de sa bouche, s'appelait Léo. J'appris aussi que j'étais d'un an sa cadette. Enfin, d'après les papiers. Les orphelins de naissance ne savaient pas trop. Et j'en faisais partie.
Il venait d'arriver, effectivement. Lui aussi avait été transféré. Il s'était battu avec des enfants qui s'étaient moqués de lui.
Comme moi.
Le constater me mettait dans tous mes états. Il me comprenait, n'avait pas besoin que je lui raconte tout pour qu'il devine. Il était extrêmement intelligent, plus, si c'était possible, que Ben.
Il ne disait rien, restait concentré et bientôt nous parlions de certains livres que nous avions tous les deux lu. C'était ainsi que nous nous étions rapprochés. Un simple passe-temps…
Ma salle de jeu était devenue la bibliothèque.
Mais je continuai à dormir dans l'atelier désaffecté… J'espérais, toujours, mais personne ne venait…
Parler avec Léo était comme lire un livre et je me surpris plusieurs fois à me retenir de pleurer.
Je ne savais pas pourquoi, mais il me mettait dans tous mes états. C'était une passion au-delà des mots. La porte m'avait vraiment guidée jusqu'à lui. Et je gardais espoir qu'il pense la même chose que moi. Je ne le considérais pas encore comme un ami, les blessures de mon cœur ne s'étant pas encore refermées, mais dans un futur proche…
Il y avait des gens comme ça. Des gens incroyables pour qui on ressentait un sentiment d'empathie à la seconde où on les voyait.
Ben ne m'approchait plus. Il s'occupait des orphelins endeuillés. C'était ainsi qu'il faisait le sien.
Il ne m'avait pas racontée pourquoi il disait que la mort de Marie était ma faute. Je savais qu'il ne croyait pas aux dictons, ceux qui disaient que quelqu'un aux yeux rouges était maudit. Après tout, celui qui attirait le plus la malchance d'entre nous deux était lui.
J'essayais tant bien que mal de refermer ces foutues blessures. J'essayais de lui parler, de mettre les choses à plat. Mais c'était peine perdue, surtout quand les gens autour de lui me détestaient. Peut-être que lui-même commençait à me détester… Peut-être que lui aussi, un jour, allait me dire que j'étais une malédiction.
- Tu sais qui je suis au moins ?!
La famille Nightray faisait encore des ravages, pensai-je sarcastiquement. Un petit se faisait enguirlander par un gamin de notre âge. Un cousin, un frère, un fils des Nightray ? –je ne savais pas mais il me tapait sur le système. A penser être le meilleur.
Je ne les aimais pas vraiment, à vrai dire. À chaque fois que je les voyais, j'avais l'impression qu'ils se moquaient de nous, orphelins sans parents. Claude était une chose, avec cet air timide sur le visage, Ernest en était une deuxième. Ce dernier me donnait vraiment envie de vomir.
Et je savais qu'il se passait quelque chose de louche.
Nous l'avions réalisé moi et Ben. Lors de nos sorties, on voyait parfois Mrs. Finn et l'abbé parler aux servants de la famille Nightray. Ils venaient de plus en plus depuis la mort de Marie. C'est pour ça que j'étais persuadée que Ben me cachait quelque chose. Je ne savais pas s'il voulait me protéger en ne me disait rien, ou s'il le faisait par rancœur.
Les enfants qui venaient à l'orphelinat devenaient de plus en plus persuadés que leurs parents étaient quelque part, leur envoyaient des lettres, leur passaient des appels. Certains aînés de l'institut avaient dit que c'était des hallucinations collectives, basées sur un stress post-traumatique. Mais même eux, qui étaient persuadés que ce n'était rien que des balivernes au début, en venaient à affirmer la même chose après quelques mois.
Ben comme moi en étions persuadés : la famille Nightray n'était pas qu'observatrice. Il était certain qu'ils étaient acteurs de cette mascarade macabre. Et s'ils étaient ceux qui avaient tué Marie…
En parlant à Mrs. Finn, qui se sentait si coupable qu'elle avait été alitée pendant plus d'une semaine après la mort de sa disciple, j'avais réussi à lui faire cracher la cause de la mort de Marie.
C'était Ben qui avait prévenu les supérieurs. Comme il ne l'avait pas vue de la journée, il était partie la voir dans sa chambre, pour la consoler si elle était malade. Il l'avait retrouvée baignant dans son sang, un couteau planté en plein cœur.
Je n'osais imaginer ce qu'il avait dû traverser. Quelle douleur il avait dû ressentir à ce moment. Seul, devant le corps sans vie de la femme qu'il aimait… Et je n'avais pas été là pour lui.
Devant mes yeux -qui ne regardaient pas vraiment devant eux, le noble continuait de crier. Claude avait fini par le contenir d'une main sur l'épaule, et doucement et ils partirent. Nos yeux se croisèrent quand il passa la porte. Je pouvais voir la grimace qu'il portait sur son visage, humilié.
- C'était qui, ce garçon ? Marmonnai-je à Léo.
- Lui ? Je ne sais pas. Je crois que c'était le fils du Duc Nightray. En fait, je m'en fiche.
Il n'avait pas bougé et avait dit sa phrase d'une traite. Il faisait partie des partisans de l'effort 0, et ça me faisait rire.
- C'est un Nightray ? Il n'a pas l'air très distingué. Me moquai-je.
Nous reprenions notre lecture. Je ne devais pas avoir à m'inquiéter de lui, non plus.
