Si rien n'est laissé au hasard, quelle part de notre vie est menée par notre volonté seule ? Notre vie est-elle déjà écrite ou l'écrivons-nous ?
Est-ce que se battre contre le destin est le meilleur choix ?
Ariane apprendra qu'il faut parfois se battre pour avoir ce qu'on veut. Mais qu'en laissant faire les choses, elles viennent vers nous naturellement...
Chapitre 5 :
- Tu commences à m'énerver !
Le blond cendré de l'autre fois n'arrêtait pas de crier à chaque fois qu'il voyait Léo. Apparemment, il l'avait pris comme prochaine cible.
En même temps, je pouvais le comprendre. Ce n'était pas facile de parler avec Léo. La plupart du temps, il ne prenait même pas la peine de répondre.
Même s'il ne semblait pas souvent avec Léo, il restait tout le temps avec lui, ces derniers temps. Depuis que nos regards s'étaient accrochés.
Les Nightray apparaissaient de plus en plus. Marie avait forcément un rapport avec ces visites régulières, mais je m'efforçais de garder une façade devant eux. La seule façon que j'avais de lui rendre hommage était d'investiguer sur sa mort. Il m'arrivait de les suivre, d'écouter aux portes, mais le cadet me posait des problèmes. Il posait toujours sur moi un regard inquisiteur, comme s'il avait compris mon intention.
Les journées que j'avais passées dans la bibliothèque avec Léo s'était transformée en journée d'investigation. Il était normal que le Nightray devienne plus important pour mon ami, maintenant que je n'étais pas là pour le chasser.
Mais il fallait que je découvre le secret de ces foutus Nightray. Celui que l'abbé et que Mrs. Finn cachaient. Les hallucinations collectives, le meurtre de la prochaine mère supérieure, les visites fréquentes des nobles…
J'étais allée voir le corps de Marie dès que j'avais pu. Un drap recouvrait son visage, et je l'en remerciais. Ne pas voir son expression me donnait l'impression que le cadavre devant moi n'était pas le sien. A côté d'elle s'était trouvée une boite avec toutes ses affaires personnelles, qu'ils avaient décidé d'enterrer avec elle. Jamais elle n'avait dit qu'elle possédait une bague, on l'aurait punie pour ça. Maintenant qu'elle était morte, personne ne lui porterait préjudice.
Je récupérai la bague.
Si elle n'était pas morte… je comptais grandir. Je comptais grandir et lui dire que je l'aimais. Qu'on se marie toutes les deux, qu'elle m'offre la deuxième alliance, que j'avais dans mes affaires.
Ben le savait. Il avait voulu faire la même chose. On voulait tous les deux l'avoir comme femme, on l'aimait tous les deux passionnément. Aussi passionnément qu'aimaient des enfants.
Je ne savais pas si on pouvait vraiment prétendre être pleinement des enfants. Lui et moi avions vu des choses, avions vécu des choses que seuls les adultes avaient vécues. Il m'avait vu donner mon premier baiser, comme je l'avais vu boire plus que de raison.
Ensemble, nous avions aussi blessé un homme, dont la mort possible était restée incertaine.
Le corps de Marie était incroyablement froid. Je ne l'avais pas imaginé de la sorte, puisqu'il était toujours couvert d'une longue robe. Je ne l'avais pas imaginé du tout en fait, ma surprise était exacerbée. Jamais je n'avais imaginé Marie autrement qu'étant Marie. Elle avait été tout pour moi, et je n'imaginais pas son monde avant ma rencontre. Je n'avais pas eu envie. La possibilité qu'elle ait laissé des personnes qu'elle aime plus que Ben ou moi me lançait le cœur.
Mais maintenant, c'était trop tard.
Je repris l'alliance, la passant à mon doigt. Personne ne se rendrait compte que quelqu'un l'avait prise. Personne ne s'attendrait à voir une bague dans les affaires d'une bonne sœur.
- Je te vengerai, soufflai-je comme une promesse.
C'était un serment que je me faisais à moi-même.
Je n'assistai pas à son enterrement. A l'heure exacte où elle devait être inhumée, j'étais dans la salle de jeu, gardant sa bague dans la main, sanglotant. Je ne priai qu'aux repas et me surpris toute seule à supplier pour qu'elle aille sur le bon chemin de la mort. Qu'elle atteigne le paradis. Parce qu'elle le méritait, parce que son âme était assez belle pour qu'elle le mérite.
Dans cette nuit sans sommeil, une nouvelle fois, j'étais allée demander conseils aux étoiles. Elles avaient fait de ma vie un cauchemar mais elles m'attiraient quand même, sans savoir pourquoi.
- Venus, Vega…
Du doigt, je m'imaginais les toucher. Je m'imaginais partir vivre là-bas.
Je m'endormis sous leur surveillance, dans le coin que je m'étais fait dans un champ abandonné.
- Tu commences à m'énerver !
Ses phrases ne changeaient pas, me dis-je en voyant le noble se battre une énième contre un Léo indifférent. Il voulait juste qu'il se taise, et moi aussi.
Je découvrais leur relation après tout le monde.
Quand j'étais partie rejoindre Léo dans la bibliothèque, ce blond cendré était déjà là. Ses yeux glaciaux m'avaient accueillie, mais je l'avais ignoré pour saluer Léo.
Il ne me posa pas de questions sur mon absence, mais j'étais sûre qu'il avait remarqué mes cernes et les alliances qui pendaient lâchement à mon cou, au bout d'une pauvre corde.
On parla un peu, parfois le noble venait s'incruster dans notre conversation.
Mais le plus surprenant, c'est que Léo l'y autorisait.
Si ça avait été quelqu'un d'autre, il l'aurait rembarré sur-le-champ. Mais il autorisait ce gamin à prendre part à notre échange. Enfin plutôt, il l'autorisait à lui crier dessus en permanence.
J'avais peur.
J'avais peur qu'on me prenne mon ami.
Encore.
- Eh, toi, tu m'énerves déjà à crier comme ça. Lâchai-je.
Sans vraiment le vouloir, j'avais dit cette phrase au blond. Léo se tourna vers moi, intrigué.
- Hein ?! S'exclama le noble comme s'il n'avait pas compris.
- Oui, tu cries tellement qu'on t'entend du fond du couloir. Dois-je te rappeler que c'est un orphelinat avec de petits enfants ?
Sans voix, il sembla bouillonner intérieurement.
- Franchement, vous ne savez pas respecter les nobles… S'énerva-t-il. D'abord l'autre lunetteux et maintenant l'hystérique ?
- Avec ces manières, on ne dirait pas un noble. Tes parents ne t'ont pas appris à te tenir en public ?
Il posa ses yeux sur moi, une fureur faisant trembler ses poings serrés. Il jeta un doigt inquisiteur juste devant mon nez.
- Écoute-moi ! Je suis Elliot Nightray, parle-moi autrement !
Le fait qu'il me regarde sans ciller me surprit et je fronçai les sourcils.
- Pourquoi le devrais-je ? Parce que tu es plus haut placé que moi ? Pourquoi te devrais-je plus de respect que quelqu'un d'autre ?
Alors qu'il s'approchait de moi, j'entendis Léo commencer à jouer au piano.
Nous nous calmions presque instantanément et je fermai les yeux.
« Qu'elle est belle, la musique de Léo… »
Comme si elle pouvait apaiser mon cœur, mon être entier… Comme si elle pouvait me faire oublier la mort de la femme que j'aimais…
- Qu'est-ce qui t'as pris tout à l'heure ? Me demanda Léo.
Mon visage glacé ne rencontra pas le sien. Je ne savais pas ce qu'il voulait y lire, mais je n'apprécierais pas qu'il me fasse une lecture comme il savait les faire.
- Je ne peux pas le voir, ce type. Il s'autoproclame le maitre du monde juste parce qu'il est noble. Attention, je suis un Nightray, laissez-moi passer !
Léo tourna la tête vers son livre, puisqu'il avait compris que je ne mentais qu'à moitié.
- Elliot est certes colérique, mais c'est un bon ami. Il regarde dans les yeux, il ne juge pas. Tu n'es pas obligée de parler avec lui si tu ne veux pas.
- Tu es en train de dire que je ne suis pas une bonne compagnie ? Rétorquai-je, blessée.
Il s'arrêta puis pouffa.
- Tu es jalouse ?
Je me mis à rougir furieusement. Ma peau avait toujours été fine, et on m'avait fait souvent remarqué que je rougissais plus que certaines personnes. Alors il était impossible qu'il ne le remarque pas.
Ma façade ne durait pas devant lui, apparemment.
- Je… Non ! Bien sûr que non ! C'est juste que… Enfin… Je…
Comment lui dire ? Comment avouer cette faiblesse la plus profonde, celle qui tiraillait mes tripes ?
- Je ne veux pas te perdre, je ne veux pas perdre mon ami.
Lui aussi sembla surpris. Ce n'était pas souvent qu'un orphelin se livrait totalement. Mais j'en avais assez de tourner autour du pot. Je voulais être franche avec lui, lui montrer à quel point il m'avait sauvée, à quel point il était cher à mon cœur. Il s'accroupit et leva la main vers moi.
- Tu es…
Je le regardai. Ses doigts passèrent en-dessous de mes yeux et je découvris des larmes que je ne me rappelais pas avoir versé.
- … Vraiment une pleurnicharde.
J'éternuai avec violence, ne m'attendant pas à cette remarque.
Alors que je le rouspétai, il mit sa main sur ma tête et la frotta affectueusement. J'avais vu Ben faire de même avec les autres enfants.
- Moi aussi je suis content d'être ton ami.
C'était la première fois que je voyais ces yeux d'aussi près.
« Ils sont beaux, les yeux de Léo… »
Un noir presque rouge dans lequel résidais du doré… Mes yeux étaient fades comparés aux siens. Peut-être que lui aussi les découvrais, les miens. Ce bleu violacé, presque améthyste –d'après Marie et Ben- et ce rouge si vif. Rien de tout ça n'était beau comparé à toutes les nuances dans le regard de Léo.
Depuis ce jour, Léo m'invitait toujours à aller avec lui et Elliot. J'étais souvent dans le fond de la pièce, observant tous les faits de gestes du blond. Je n'aimais pas qu'il soit si proche de mon ami. Il préparait surement un sale coup, comme ses deux autres frères. Je n'avais pas vu le plus grand, Fred, depuis un moment déjà, mais Claude et Ernest continuaient de venir aussi régulièrement que possible. Peut-être qu'Elliot en était la raison. J'avais déjà vu Ernest insister auprès de son petit frère pour partir plus tôt.
Tout comme avec Marie, je ne voyais aucune malice dans ses mouvements, dans sa respiration, dans ses paroles. Il était juste désespérément obstiné et impatient. Et ça tombait bien, parce que Léo l'était encore plus. J'avais plus d'une fois balancé de l'eau à la figure des jeunes gens, pour les refroidir un peu.
Parfois, je revenais de Sablier en plein milieu de leur entretien. Ils passaient beaucoup plus de temps dans la salle de musique (qui restait vide quand Léo y allait, sa réputation le précédant) que dans la bibliothèque, désormais. Ça m'arrivait de revenir avec un cocard, ou une blessure. Léo s'en occupait doucement, sans dire un mot.
Et Elliot se contentait de regarder silencieusement.
Ils faisaient semblant de ne pas voir les cernes sous mes paupières, semblant de ne pas voir le traitement que me réservais les enfants, cette peur dans leur regard. Léo était ignoré, mais j'étais lynchée. Tous les deux, on se comprenait.
Ils faisaient semblant de ne pas voir mon regard s'assombrir quand Ben arrivait dans la pièce. Jamais ils n'avaient fait de commentaire, et je leur en serai reconnaissante toute ma vie.
Mais ce mauvais traitement n'était pas ce qui m'inquiétait vraiment.
Les yeux dans le vague, je repensai à tous les rêves que je faisais en ce moment. Je rêvais beaucoup.
De grands cauchemars ou des rêves fades, ou remplis de joie.
Plus le temps avançait, plus les rayons de soleil devenaient de grandes ombres. Plus le temps avançait, plus les souvenirs doux et resplendissaient se changeaient en une mare de sang.
J'incarnais toujours une petite fille noble. Son chat s'appelait Seena, et elle-même s'appelait Rose. Je le savais, pour avoir rêvé d'elle depuis aussi longtemps que je me rappelais. Elle était surement une représentation de toutes mes peurs.
Parfois, dans la mare de sang, j'y voyais l'homme que nous avions frappé avec Ben. Parfois j'y voyais Marie.
Parfois j'y voyais Ben et Léo.
Et c'était impossible de se rendormir ensuite.
- Tu comptes rester ici longtemps ?
Je relevai la tête pour voir Elliot qui fronçait les sourcils, l'air dur. Je ne m'aventurais pas à avoir des conversations avec lui, loin de là. Je préférais regarder la scène de loin, car la peur de voir son visage parmi ceux de Léo et Ben ne s'éteignait jamais.
- Alors, tu viens ? Insista-t-il quand même.
- Est-ce que tu connais mon nom ? Rétorquai-je.
- Non, c'est vrai que–
- Ariane. Je m'appelle Ariane.
Gêné et surtout énervé qu'on l'ait interrompu, il me regarda méchamment mais me releva quand même avec un grand sourire.
- Alors, Ariane, tu viens ? Me fit Léo, amusé.
- Oui, j'arrive !
Même si ces rêves me prévenaient d'un événement futur, je voulais que le moment présent soit le meilleur.
Rien ne servait de souffrir pour quelque chose qui n'était pas encore arrivé, n'est-ce pas ?
- Alors ? On ne sait pas courir ? Me lança Elliot d'une voix pleine de défi.
Je ralentissais alors, pour bien faire comprendre à mon nouvel ami que je ne tomberais pas dans le piège. Même si j'y tombais, en faisant preuve d'esprit de contradiction.
Il fronça les sourcils et s'arrêta, les poings sur les hanches. Je m'arrêtai aussi, ne m'attendant pas à ce geste brusque.
- Monsieur aurait quelque chose à me dire ? Fis-je avec une révérence.
- Pourquoi tu fais ça tout le temps ? Demanda-t-il en haussant un sourcil.
Un grand sourire s'épanouit sur mes lèvres. Il devait paraitre cruel car j'adorais le taquiner, surtout lui qui ne comprenait que difficilement le sarcasme.
- Parce que je t'aime, Elliot Nightray.
S'il rougit la seconde suivante, il reprit contenance bien vite –malheureusement me dis-je– et s'exclama en réalisant :
- Tu te moques de moi !
- Ce n'est pas du tout mon intention, pourtant… Soufflai-je. Je pensais que c'était évident…
Mon regard se fit triste. La tête basse, je le laissais imaginer les larmes qui roulaient sur mes joues cachés par mes cheveux.
- Ariane ?! S'exclama-t-il en gesticulant.
Mes épaules frémirent quelques instants et je le vis se tourner vers Léo, paniqué. J'espérai que mes cheveux cachaient mon sourire hilare et qu'il pensait que le tremblement de mes épaules était dû à des sanglots.
- Léo… Heu… Chercha-t-il à dire, désespéré de savoir comment me consoler.
Chamboulé, il ne trouva rien d'autre à faire que me secouer comme un prunier. C'en fut trop et j'éclatai de rire.
- NE TE MOQUE PAS DE MOI ! S'écria-t-il.
- Tu secoues les gens pour les consoler, toi ? Me moquai-je en rigolant.
- Vos gueules. Lança Léo à nos côtés.
Secouée de soubresauts, mon rire se répercuta dans les couloirs, amenant de petites têtes curieuses à aller voir ce qu'il se passait. Lui bouillonnait, pour mon plus grand plaisir.
- Tu aurais dû voir ta tête !
Rouge des oreilles jusqu'au nez, il me regardait comme s'il allait me tuer –ce qu'il aurait probablement fait s'il n'y avait pas eu du monde autour de nous.
- Je te jure que je vais… Grommela-t-il d'un grognement plein de promesses morbides.
Je déposai un chaste baiser sur sa joue pour le faire encore plus bouillonner. Léo m'empêcha de lui en faire un cependant. J'avais raté mon coup.
- Tu penses vraiment que je vais tomber amoureuse de toi ? C'est te surestimer ! Narguai-je Elliot.
Il sourit et claqua sa langue contre son palais.
- Tu ne parlerais pas plutôt pour toi ? Jusque-là, je n'ai pas vu beaucoup de prétendants !
Je me figeai. Ha, c'est vrai que vu comme ça… Je me souvenais de l'époque où on prétendait que Ben et moi finirions ensemble, dans un proche –ou lointain- futur. Ils étaient tellement loin de la réalité que nous faisait rire, à l'époque.
- Il y a Léo.
- Vraiment pas.
Il avait cloué mon bec tellement automatiquement que j'en tombais des nues. Elliot pouffa de rire, n'essayant même pas de se retenir devant moi.
Encore fière, mais tout de même rouge de honte, je lui fis face et une énième bataille dans nos yeux éclata.
- Je suis sûre d'être mariée avant toi, au moins. Proclamai-je.
- Tu t'es vue ? En plus, je suis un Nightray, tu perdras.
Je ne notai même pas la remarque sur mon apparence tellement j'étais plongée dans son regard. Il avait ce même pétillement, que j'avais essayé de ne pas reconnaitre. Il vivait, se mouvait pour un objectif. Il cueillait le jour, vivait dans le présent. Et ça m'attirait furieusement.
Je ne détestais pas Elliot, comme je ne l'adorais pas non plus. Je me disais surtout que Léo était son ami. Et que les amis de tes amis sont tes amis.
L'avais-je déjà qualifié d'ami ? En étais-je déjà à là ?
Finalement, je laissai tomber, avec un geste de la main que certaines personnes pourraient appeler désinvolte. Ce dilemme m'agaçait.
Content de sa soi-disant victoire, Elliot partit devant alors que je répétais le mot ami dans ma tête.
« C'est un noble », me rappelait la petite voix dans ma tête.
Je sais.
Je ne le savais que trop bien…
