Il est bien de faire de son mieux. Il est mieux d'aller à son rythme.
Ne pas se rendre compte de ce qu'on devant soi est normal. Parfois, on arrive à gagner en perspicacité, parfois on reste naïf. Pourtant, aucun des deux n'est un défaut.

Peu importe si on est lent. L'important est d'aller à son rythme.


Chapitre 6 :

- Hey, deviens mon valet.

- Quoi ? Non, pas question.

En train de lire mon livre, je voyais Elliot tirer une tronche de douze mille kilomètres de long qui me fit piquer un fou rire. Le voir se faire rembarrer par Léo était en haut de ma liste des choses les plus drôles. (En deuxième place, il y avait Elliot qui rougissait quand Mrs. Finn l'enlaçait.)

Je savais qu'il en était de même pour Elliot. Il aimait voir Léo me rembarrer. Il me le faisait moins souvent, certes, mais quand c'était le cas, c'était du grand art.

Léo et moi, on était comme ça. Et plus encore quand nous étions devenus amis.

Pas besoin de longs discours entre nous. Avec Elliot non plus, cela dit. Mais moi et Léo, un livre à la main, devenions muets mais, paradoxalement, très bavards.

Avec Elliot, c'était différent. Même s'il m'énervait, je ne pouvais pas m'empêcher de l'apprécier. A cause de ces fichus yeux pétillants.

On se disputait souvent, se tapant à l'ironie et au sarcasme, et tenions ainsi des conversations entières basées sur du tac-au-tac. Souvent, il me calmait, et j'eus l'impression que je lui faisais le même effet.

Même si je l'agaçais, parfois, par mes excès de dynamisme –car cela m'arrivait, je pense qu'il me considérait comme l'une de ses amies.

Cette relation me faisait du bien.

- Ne rigole pas toi ! Aboya-t-il à mon attention.

Alors que j'allais répliquer, Léo intervint, balançant sa main devant lui.

- Même si… J'accepte !

Je regardai Léo tendre sa main au Nightray.

Elliot, avec un sourire, la serra.

Cet instant dura un siècle dans ma tête.

D'un geste sec, je fermai mon livre et partis de la pièce.

Quelque part, je savais que ça arriverait. Que Léo s'en irait. C'est l'impression que m'avait donnée Elliot dès le départ. C'est pourquoi je ne voulais pas qu'il devienne notre ami, c'est vrai. Comment avais-je pu oublier ?

Passer du temps avec lui m'avait fait oublier qu'il était un ennemi. Que j'en avais fait un ennemi car j'avais pressenti son affinité avec Léo, parce qu'il pouvait guérir les blessures au fond du cœur de Léo, parce que j'avais vu qu'il s'ouvrait désormais aux autres orphelins.

Il disait souvent que Fianna était sa famille, toute entière. Ça n'était pas mon cas, et je ne comprenais pas comment il pouvait les considérer de la sorte. Grâce à Elliot, les enfants avaient commencé à s'approcher de Léo, à le considérer lui aussi comme leur famille.

Mais… Mais je ne voulais pas. Léo était mon seul ami. Léo devait rester avec moi...

Je n'ai personne et… Si Elliot ne vient plus voir Léo… Il n'ira plus me voir non plus.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Non non non non non non non.

Je ne veux pas !

Ne me laissez pas seule !

Ne partez pas !

Je ne veux pas…

La salle de jeu me semblait si grande, ce soir-là…


- Hey.

Je ne répondrais pas. Pas à lui, et pas maintenant. Est-ce qu'il avait enfin de la pitié pour moi ? Est-ce qu'il voulait se rapprocher et que je lui pardonne ?

- Hey, Ariane. Répéta-t-il.

Toujours pas. Je ne cèderai pas. Je refusais de voir Léo partir devant mes yeux. Je refusais de voir Ben s'inquiéter pour moi de cette façon.

- Ça fait une s'maine qu't'es là-d'dans. Insista-t-il.

- Ah bon.

Pourtant, je ne voulais pas bouger. Peu importe que la notion du temps soit distordue. Je voulais simplement qu'on me laisse tranquille…


- Maintenant ça fait deux semaines. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Rien, Léo.

Ça m'étonnait qu'il ait trouvé cet endroit, mais c'était surement Ben qui lui avait montré. Depuis quand étaient-ils amis, ces deux-là ? Léo était bizarre avec ses lunettes. Il ne les avait pas la dernière fois que je l'avais vu. Je savais que c'était pour cacher ses yeux, comme il le faisait depuis qu'elle le connaissait.

- Je sais que quelque chose ne va pas. Mais faut arrêter de faire son ermite et revenir parmi nous, maintenant. Elliot s'inquiète.

Je rigole. Il pouvait entendre à son ton glacé que je n'allais pas bien.

- C'est quand la dernière fois que tu as dormi ? Reprit-il d'une voix plus douce.

Au début, je restais dans la salle de jeu pour m'empêcher de penser à Léo. Bien sûr, au bout d'un moment, je m'étais dit qu'il fallait que j'aille leur parler. Ça n'était pas dans mes habitudes de laisser un problème sans résolution. Tant qu'à les perdre, autant se séparer sur une bonne note.

Mais les cauchemars avaient empiré. Encore et encore. Tous les soirs, je me réfugiai sous les étoiles mais rien n'y faisait.

La semaine dernière, j'étais tombée.

D'un coup, devant tout le monde.

C'était Elliot qui m'avait transportée à l'infirmerie, apparemment. Je ne sais pas ce qu'il avait vu quand je dormais, mais il était resté silencieux quand je m'étais réveillée. Le voir si attentif m'empêchait de lui en vouloir pleinement, et ça me tuait. Je savais que ce n'était pas lui que je devais blâmer. J'avais l'impression de remonter dans le temps, à l'époque où je pensais que Marie allait me voler Ben.

C'était exactement la même chose. Un caprice d'enfant. Je ne voulais pas qu'on me vole mes affaires. Sauf qu'on ne parlait pas d'une peluche, bien d'un être humain.

Elliot avait veillé sur moi, j'avais pris sa main sans m'en rendre compte. J'avais eu l'impression qu'il lisait dans mes yeux fiévreux.

- Ne me le prend pas… Avais-je soufflé alors.

- Je ne ferai jamais ça.

Je m'étais endormie, et le lendemain il n'était plus là.

Je m'étais faite copieusement sermonnée par la mère supérieure, qui s'était tellement inquiétée que j'en voyais ses cheveux blancs.

Et depuis, je ne dormais plus.

Les cauchemars s'alignaient, les uns après les autres.

- Je ne sais pas, répondis-je finalement à Léo. Ça fait trop longtemps pour que je m'en souvienne.

Il resta silencieux.

Il demeura avec moi toute la nuit, le temps que je m'endorme. Tout contre lui, je me laissais aller à pleurer, à cauchemarder comme j'en avais envie. Il me caressait la tête gentiment, il me faisait savoir qu'il était là.

Le temps de la remise en question était venu, cependant je ne voulais pas le voir. Non, ça m'était impossible.

Alors, toutes mes pensées devinrent noires.

Je ne dois pas exister.

Pourquoi je vis ?

Je dois ennuyer tout le monde.

Je n'ai pas ma place en ce monde.

Pourquoi suis-je née ?

Je suis sûre que le monde serait mieux sans moi.

Je n'aurais jamais dû naître…


Je fus réveillée par de grands cris. A ma plus grande surprise, le soleil était haut dans le ciel et Léo avait disparu. Sans comprendre ce qui m'entourait, j'entendais de plus belle :

- Au secours, au secours ! Des enfants se sont enfuis !

C'était Mrs. Finn. Passant par le trou pour la voir, j'aperçus Elliot et Léo à ses côtés. Ils avaient tous l'air désespérés. En pleine conversation avec la mère supérieure, je les vis se diriger tout droit vers le centre de Sablier.

Mais… où allaient-ils ?

Tout était dangereux au centre de Sablier. Il ne fallait pas qu'ils y aillent ! Ni Ben ni moi n'y allions !

Je me précipitai pieds nus dehors.

Marie, s'il te plait, fais en sorte qu'ils soient saufs !


- Léo ! Elliot ! Hurlai-je dans le noir profond.

Je répétai les mêmes noms, encore et encore, ma voix me criait d'arrêter, mais je continuai. Mes pieds étaient gelés, maintenant, et surtout recouverts de boue. Le plaid que j'avais pris pour recouvrir mes épaules en était aussi sali, mais ma priorité en ce moment était de retrouver mes amis.

- Elliot ! Léo ! Où êtes-vous ?!

Puis, alors que je sentais que mes dernières forces s'en allaient, que j'allais m'écrouler par terre, je sentis une main prendre mon épaule.

- Ariane ? Qu'est-ce que tu fais là ?

Le visage d'Elliot me vint comme un soleil et je l'enlaçai.

- J'ai eu si peeeeeeur ! Pleurai-je comme une enfant.

Léo souriait, tandis que le blond ne savait plus où se mettre.

J'étais vivante.

Ils étaient vivants.

Heureusement que je suis en vie…

- Mais… Arrête de pleurnicher !

Je reçus un coup magistral sur la tête de la part du blond.

Un dernier reniflement et je le toisai en boudant.

- Est-ce comme ça que doit se comporter le valet d'un Nightray ?

Surprise, je ne compris pas tout de suite quand il me sourit.

Le bonheur m'arriva comme un vent d'été, à la fois rafraichissant et chaud. Si je n'avais ressenti cette douceur qu'une seule fois dans mes rêves, je la sentais réelle maintenant.

Au fond de moi, elle me faisait terriblement peur.

Mais je n'avais plus aucune raison d'avoir peur : nous serions toujours ensemble, à présent.

- Léo serait perdu sans toi ! Ajouta-t-il en pointant son valet du pouce.

Ce dernier lui donna un coup sur la tête, comme celui que je venais de me prendre.

Je souriais. Ça faisait du bien de les voir se disputer.

- HAAAAAAAAAAAAAAA !

Un cri déchirant vint fendre l'espace et d'un geste en chœur, nous nous précipitions vers son origine.

Léo m'expliqua que quatre enfants s'étaient aventurés dans le cratère, ce qui était formellement interdit. La mère supérieure avait déjà contacté les forces nécessaires pour les aider, mais lui et Elliot s'étaient précipités pour sauver les enfants.

Ils étaient la famille de Léo, après tout. Elliot avait dû s'inquiéter pour lui et l'avait forcé à le suivre, sans attendre les forces compétentes.


Au bout de notre course, nous découvrîmes deux enfants, gisants dans leur sang. Je retenais une exclamation d'une main et me penchai vers eux.

- Léo…

Une enfant se trouvait dans l'obscurité, sans que je ne l'eusse remarquée. Léo se précipita sur elle, voulant à tout prix savoir ce qui lui faisait peur à ce point. Transie, les genoux tout contre elle, elle expliqua comment son ami John était étrange. Et ce point derrière elle…

- Attention ! M'exclamai-je.

D'un coup d'un seul, Elliot dégainait sa lame. Lui aussi avait vu la bête derrière Helen… Qui contaminait le corps de John.

Léo allait mourir.

Je me le répétais en boucle, ne pouvait esquisser un seul geste.

Et d'un coup, Elliot était sur le sol, recouvert de sang.

Tout devint noir.

A la place d'Elliot, il y avait Marie, il y avait l'homme qu'on avait frappé avec Ben, il y avait les enfants…

Léo hurla, à m'en faire avoir la nausée. Mais je n'arrivais pas à bouger.

Il s'effondra à genoux, pleurant la mort de son ami.

Et je priais. Je priais Marie, qu'elle nous retourne Elliot. Je priai.

Et entendis une voix.

- Veux-tu aider ton ami ?

Je criai que je voulais l'aider, le revoir.

- Même au prix de ta vie ?

Je répondais que peu importait. Peu importait les sacrifices que je devais donner.

- Je vous en supplie, sauvez Elliot ! Hurlai-je.

- Bien.

Puis, plus rien.