La fin ne signifie pas forcément une mauvaise chose. Par contre, la fin signifie forcément qu'il y a un commencement.
La fin est le début d'une histoire.

L'épilogue n'est donc qu'un prologue, en soit.


Chapitre 7 :

Je me réveillai encore une fois dans l'infirmerie. J'étais sûre qu'Elliot n'était pas celui qui m'avait portée, cette fois-ci.

Un homme qui portait des lunettes, les cheveux courts et bruns, parlaient sévèrement à un autre homme, aux cheveux plus longs. Ce dernier semblait en panique.

Que s'était-il passé ?

Je ne me souvenais plus vraiment, mais j'étais sûre qu'Elliot et Léo étaient en danger.

Quand l'homme paniqué sortit de la pièce, le deuxième homme, vêtu d'un uniforme, frotta exagérément ses lunettes avant de les remettre sur son nez. Après avoir poussé le soupir le plus long que je n'eusse jamais entendu, il se rendit compte que je m'étais réveillée.

- Jeune fille, comment vous sentez-vous ? Avait-il dit.

Je l'interrogeais directement sur mes amis. Il me rassura en me disant qu'ils étaient sains et sauf.

Quand nous étions allés retrouver les enfants –Helen et John allaient bien aussi, Elliot était tombé dans le trou. En voulant le sauver, j'avais fait de même. Léo avait dû nous ramener, Elliot, les enfants et moi.

Il m'avait raconté l'histoire si vite qu'elle n'avait aucun sens. Je restais persuadée qu'il y avait quelque chose d'autre.

Je sentais le sang. Il y avait eu du sang. Beaucoup de sang…

L'homme leva la tête quand on cogna contre la porte. Eberluée, je vis Bernard Nightray, le père d'Elliot, rentrer dans la pièce. L'agent sortit prestement de la pièce en s'excusant, me laissant seule avec le chef de la maison Nightray.

Il m'observa pendant plusieurs secondes, où j'essayai tant bien que mal de soutenir ses yeux aiguisés. Un sentiment de nostalgie m'envahit. J'avais l'impression de revivre une scène, comme un déjà-vu qui n'en était pas un.

- Mademoiselle Ariane.

- Monsieur Nightray.

Que je lui réponde ne sembla pas lui plaire.

- Mon fils m'a soutenu que vous feriez une excellente servante.

Il aurait pu dire le mot valet, mais apparemment je n'en valais pas la peine.

J'aurais voulu lui dire tellement de dire. Lui poser des questions, l'incendier. J'aurais aimé lui dire d'aller pourrir en Enfer, mais il fallait que je me retienne.

- Mes fils vous ont beaucoup observée. Ils disent qu'en plus d'être discrète, vous êtes intelligente.

Le soupir qu'il poussa me fit comprendre qu'il était totalement contre cette décision. Pourquoi s'obligeait-il à me faire de telles louanges.

- Qui nous a secourus ? Demandai-je.

- Pandora.

Sans me répondre davantage, il zieuta sa montre.

- Je dois y aller. Vous commencerez dans une semaine jour pour jour. Au revoir, mademoiselle Ariane.

Sortant de sa bouche, je détestais mon prénom.


Dans ses bras, une petite fille.

Cette petite fille est seule, trop seule.

Son chat s'échappe.

« Qui es-tu ? »

Ariane a toujours voulu connaître la fin de ce rêve. Sauf que le paysage d'arbre flous zappait pour du rouge partout, du rouge qui crevait les yeux, les siens, le rouge qui lui faisait honte, ce rouge qui recouvrait les cadavres par dizaines qu'elle voyait sur le sol.

« Où êtes-vous ? »


Je me réveillais. Ah, c'est vrai. Je ne pleurais plus en ouvrant les yeux.

Ma convalescence n'avait pas duré très longtemps. A vrai dire, je n'avais rien, mais je m'étais enlisée dans la paresse. Mon corps avait décidé tout seul que j'étais inapte à marcher, car j'avais contracté une vilaine fièvre. Elle s'en était allée hier, mais les bonnes sœurs avaient décidé qu'il était plus sage que je reste alitée encore un peu.

Dans trois jours, je serai finalement le valet d'Elliot.

Mon cœur s'allégea.

Doucement, je me levai. J'étais une sale gosse, une enfant qui ne respectait pas les obligations et sur ce, je me réveillais avant la cloche et disparaissais pour les cours pour réapparaitre le soir.

- Mademoiselle Ariane ?

Alors que j'allais rejoindre Léo dans notre sanctuaire, un grand homme vint à ma rencontre. Les mèches devant mes yeux les cachaient, mais je savais déjà de qui il s'agissait. Claude, l'aîné des Nightray après Fred, s'était planté devant moi. Je gardai la tête basse pour ne pas qu'il remarque l'anomalie de mon œil.

- Que puis-je pour vous ? M'inclinai-je dans une petite révérence.

- Mon frère s'est enfui. Vous ne l'auriez pas aperçu ?

Je penchai ma tête par réflexe, dévoilant mon regard, et répondis :

- Non, désolée, Monsieur.

Il parut surpris. Il m'observa assez longtemps pour que je trouve ça très embarrassant, et bientôt son autre frère –Ernest– apparut, le sourire aux lèvres. Il m'aborda gentiment, de cette manière hypocrite que je détestais tant chez lui :

- Ah, petite, tu es souvent avec Elliot, toi ! Tu ne saurais pas où il se trouve ?

Agacée qu'on me parle de la sorte j'allais répliquer quand l'aîné me devança :

- Tu es la fillette dont Elliot nous a parlé, c'est ça ? Il nous dit qu'il te veut comme valet, toi aussi.

Pour ne pas perdre la face et faire honneur à Elliot, je gonflais le torse et carrait les épaules avant de répondre :

- Oui, je m'appelle Ariane.

Puis, dans une révérence, je leur souris et leur demandai, à mon tour :

- Puis-je vous être utile autrement ?

Les deux frères semblèrent surpris, encore une fois. Je ne savais pas si c'était parce que de bonne manières ou si parce qu'ils ne m'avaient jamais décrite auparavant. C'est Ernest qui répondit à ma question silencieuse en soufflant :

- Ton œil est rouge.

Une main essaya de couvrir l'anormalité, par pur réflexe, mais j'avais pris la résolution de ne pas faire honte à mon maître. Je me fis violence et rabaissai mon bras, un air strict sur le visage.

- Oui, monsieur.

- Et tes cheveux sont blancs. Insista-t-il (voulait-il m'énerver ?)

- Blonds, monsieur, si je puis vous reprendre.

- Et tu as une tache de naissance sur la clavicule gauche.

Cette seule phrase dite par l'aîné plutôt silencieux m'avait faite rougir sans que je le veuille. Ça m'étonnait qu'il l'ait remarqué alors que je ne la montrais jamais -ni ne la cachait. À vrai dire, je m'en fichais assez, personne ne me faisait de remarques. C'était une simple tâche de naissance comme tout le monde en avait des centaines. Je n'avais aucune idée de la raison qui l'avait poussé à le faire remarquer.

- Sauf votre respect, c'est plutôt normal d'avoir une tâche de naissance, monsieur.

Claude resta muet et fit chemin arrière. L'air sur son visage, comme s'il avait réalisé quelque chose… Signifiait-il quelque chose ? Devais-je me préparer ? Et pour quoi ?

- Merci de ton aide, jeune fille ! Me remercia Ernest.

Je lui fis un signe de la tête qui lui suffit amplement et il repartit suivre son frère qui avait pris de l'avance. Je me retrouvai seule dans ce couloir.

Les Nightray étaient étranges. Je n'oubliais jamais qu'ils étaient sans doute ceux qui étaient derrière le meurtre de Marie. Je n'oubliais pas que c'était eux qui-

Qui avait quoi ? Pourquoi me souvenais-je si bien de Bernard Nightray alors que je ne l'avais jamais rencontré avant l'incident ?

C'était plus que de le voir de loin… J'étais persuadée de lui avoir déjà parlé.

Plongée dans mes esprits, je n'entendis pas derrière moi des bruits de pas.

- Bin l'aut', qu'est-ce 'tu fous ici ? J'croyais qu't'étais avec tes pot', là… Comment ils s'appellent d'jà ? Léon et Elbio ?

- Tu m'as fait peur, Ben. Et ils s'appellent Léo et Elliot, rigolai-je.

- Comment j'fais pour les retenir, ils sont trop difficiles !

- Utilise ton cerveau inexistant.

- T'd'viens violente, t'sais ?

- Le suis-je devenue ou l'étais-je déjà ?

- À voir. J'dis qu'z'ont une mauvaise influence sur toi, ces types.

- Cause toujours… Soupirai-je.

Notre relation s'était refondée. Nous étions toujours distants, mais je voyais qu'il avait franchi une étape. Il voulait de nouveau me donner une chance. J'étais heureuse que nous nous séparions ainsi, et pas en pleine dispute. Il ne savait pas encore que je partais de Fianna, mais il y avait déjà une lettre toute préparée pour lui, que je comptais laisser dans la salle de jeu.

Il ne m'avait toujours pas avoué ce secret qu'il voulait me garder. Je n'avais pas essayé de lui tirer ces informations qui me semblaient si précieuses. Après tout, peut-être que si nous avions mis nos forces en commun, le meurtrier de Marie serait déjà découvert…

- Tu t'amuses, à ce que je vois.

Léo et Elliot nous faisaient face en marchant. Le noble portait toujours une mallette sur lui, et je savais qu'il s'agissait de son épée. Il la baladait toujours avec lui, où qu'il aille. Ça me faisait rire, et je me souvenais que je faisais pareil avec les alliances autour de mon cou.

- Bonjour Léo, Elliot ! Fis-je, pleine d'entrain.

- B'jour. Dit plus platoniquement Ben.

- Bonjour O' Marcel. Répondit Elliot.

Ben, lui, était trop occupé à toiser Elliot pour faire un quelconque signe. Il n'aimait pas trop le blond, comme moi au début. Il doutait de son honnêteté, parce que celle de ses frères était inexistante.

Mais il détestait encore plus Léo.

Je pense qu'il était jaloux que je me sois mise à n'apparaitre plus qu'avec lui, plus qu'avec eux. Les regards qu'il lançait de temps à autre me rappelaient qu'il avait été à la place de Léo, avant la mort de Marie. Et ils me rappelaient toujours qu'il me cachait quelque chose, quelque chose qui me concernait mais qui était trop important pour me le dire sans trouver le bon moment.

- Ben ? L'apostrophai-je pour ne pas voir commencer une bagarre chez les deux jeunes hommes.

- Quoi ? –Sa voix était sévère et me surpris.

- Tu voulais me parler ?

J'avais essayé de détourner son attention, et ça marchait. Il se tourna strictement vers moi, sa voix descendant dans les graves.

- Ouais, j'voulais te parler des p'tits.

Ma bonne humeur s'en alla d'un coup. Les petits. J'en avais des choses à dire sur les petits, moi aussi.

Je jetais de temps à autres des regards discrets à mes autres amis qui discutaient, eux aussi, attendant patiemment la fin de notre conversation.

- J'voulais pas te l'dire tout d'suite mais… Ils sont de plus en plus à délirer. J'te jure. Les enfants d'viennent fous, finit-il tout bas.

Je fronçai les sourcils. Nous avions fait la même constatation. Même nos aînés commençaient à lancer des inepties.

- Ben, est-ce que tu te souviens depuis combien de temps ça s'est accéléré ?

- D'puis un peu avant qu'Marie… 'Fin… T'vois quoi.

- Tu penses que les deux évènements sont liés ?

- …

- Ben. Il faut que tu le reconnaisses.

- J'pas envie d'r'connaître sa mort.

- Il le faudra pourtant.

Il me lança un regard noir. Il n'avait pas surmonté la mort de Marie, finalement. Il ne voulait reconnaître devant moi que son décès avait été orchestré, et c'était pour une bonne raison : il aurait dû expliquer ce qu'il me cachait depuis tout ce temps.

- Que s'est-il passé ? Soufflai-je du bout des lèvres. Ben, il est temps de me le dire. Il est temps que tu avoues tout.

Son regard devint hystérique. Je le vis doucement avancer vers moi, la fureur barrant son front.

C'est là que je compris.

- Ben. Est-ce que ça te le fait, à toi aussi ?

Il rigola sarcastiquement. Il semblait être pris d'un conflit intérieur. Comme si une partie de sa conscience essayait d'éteindre la deuxième.

Mon dos rencontra bien vite le mur du couloir, et je le laissai poser sa tête contre mon épaule. Epuisés, nous l'étions tous les deux.

- Elle n'est pas morte, chuchota-t-il.

- Bien sûr que si…

L'entendre dire ça me déchirait le cœur. Maintenant, j'étais sûre que ces hallucinations le perturbaient aussi. Et je ne voulais pas qu'ils salissent le nom de Marie avec ses conneries.

- Tu l'as retrouvée écroulée dans sa chambre, racontai-je pour lui faire remonter les souvenirs. Un couteau planté dans le torse. Tu t'es approché d'elle…

- Arrête ça.

- … Tu as longuement regardé sa blessure, tu t'es dit qu'il fallait appeler quelqu'un mais tu n'as pas pu bouger.

- Arrête ça, Ariane.

- Alors tu as fait comme on nous l'a enseigné. Tu as pris son poignet, et tu as constaté de toi-même. Elle était déjà-

- ELLE N'EST PAS MORTE !

- C'EST POURTANT TOI QUI ME L'AS DIT !

Il m'agrippa par le col si violemment que je décollais de terre, et me décrocha le coup de poing le plus fort qu'il avait pu faire.

- Elle m'a parlé. Au téléphone. C'EST TOI QUI NE VEUX PAS VOIR !

Il s'embrouillait dans ses propos, ils étaient incompréhensibles, et lui énervé, perdu, il lui fallait du temps.

Il devenait comme les enfants. C'était donc ça… Ça qu'il n'osait pas me dire. Il n'osait pas me dire qu'il parlait à Marie, dans sa solitude. Il n'avait pas eu ce courage car il avait eu peur qu'elle s'évanouisse s'il l'avait dit.

Je le comprenais…

- Ben, écoute-moi… fis-je en me redressant.

- NON !

Un autre coup dans les côtes me mit à terre. Mon souffle se jambes flageolèrent.

Avant que Ben n'ait le temps de faire quoi que ce soit d'autre, Elliot arriva pour le maîtriser. Léo, lui, s'agenouilla à mes côtés pour constater mes blessures.

- Ça va, Ariane ? Me demanda-t-il doucement.

- Hm… Acquiesçai-je en hochant de la tête.

- LÂCHE-MOI, TOI ! Lançait-il à Elliot. SALE GOSSE DE RICHE ! TU COMPRENDS RIEN, VIENS PAS TE MÊLER DES AFFAIRES DES AUTRES !

Le blond, qui détestait qu'on le traite de la sorte, allait répliquer mais je le fis à sa place :

- C'EST TOI QUI DEVRAIS LE LAISSER ! TU LE DÉTESTES CAR C'EST UN NIGHTRAY ?! TU N'ES RIEN QU'UN JALOUX !

Ces paroles venaient d'un de mes nombreux conflits intérieurs. J'avais eu le courage de faire la leçon à quelqu'un sans me prendre en compte, ce qui me mit les larmes aux yeux.

Sans qu'Elliot ni Léo ne puissent rien y faire, nous nous retrouvions, moi et Ben, par terre tous deux, nous assaillant de coups plus forts les uns que les autres.

On l'avait déjà fait, se battre. Je suis bonne à manier le bâton et les poings. Mais de là à pouvoir battre Ben…

- TU VEUX DÉFENDRE TON POTE ?! ILS SAVENT PAS SE BATTRE C'EST ÇA ! COMME CE BIGLEUX LÀ, JUSTE BON À POSER DANS UN COIN !

Mais ce qu'il avait fait était impardonnable.

- N'INSULTE PAS MES AMIS AUSSI IMPUDÉMENT ! Hurlai-je en envoyant une nouvelle salve de coups qui ne dut pas lui faire grand-chose.

Ben était un garçon de mon âge, certes. Mais surtout un garçon pesant plus de soixante-dix kilos à 14 ans. Sans parler de sa croissance inimaginable, puisqu'il devait mesurer près d'un mètre quatre-vingts.

- Qu'est-ce qu'il se passe ici ! Gronda une grosse voix.

Une Sœur, accompagnée des deux autres frères Nightray, s'approchèrent à grands pas de nous, alors que nous deux, paniqués par cette marâtre, commencions à nous enfuir.

C'est là que je sentais ma jambe grogner et que je m'effondrai par terre.

- Je peux savoir, jeune fille, ce que vous faisiez ?

Après avoir été tirée par l'oreille, elle essaya de me redresser avant qu'Elliot n'intervienne, étrangement calme malgré la situation :

- Elle s'est blessée à la jambe, madame, si…

- Elle s'est battue et sera punie de toute façon, Jeune Maitre. Je dois faire en sorte de faire régner l'ordre en ces lieux, et je…

- Non, pas besoin de la punir.

Ernest et Claude souriaient à leur frère.

- Comme Léo, nous allons faire entrer cette petite à notre service. Elliot, viens, nous te cherchions depuis un certain temps déjà.

Le blond ne savait plus où regarder et, finalement, avec un regard mi dédaigneux mi désolé, il nous laissa, la Sœur, Léo et moi.


- Je crois qu'il t'en veut, commença Léo.

- Tu penses ? Pourquoi m'en voudrait-il ?

- Tu t'es battue pour lui.

- Je me suis battue pour toi aussi.

- Elliot n'aime pas les personnes qui se blessent pour les autres.

- Pourquoi ?

- Parce que ces personnes blessent par leur sacrifice.

- Je ne comprends pas.

- Elliot ne veut pas qu'on se batte pour lui, il veut qu'on vive pour lui.

Finalement, j'avais été punie. Comme à Ste. Morgane. Ce qui était perturbant, c'était le comportement des Sœurs quand elle m'avait emmenée dans cette salle. Elles n'étaient pas sûres que c'était le bon moyen de me punir, elles l'avaient répété plusieurs fois. Je ne savais pas ce qui les poussait à me laisser moisir ici, mais les ordres devaient venir de plus haut. Mais à part mes amis, personne ne connaissait ma phobie… Etait-ce une coïncidence ?

Léo était venu dès qu'il avait pu, pour me tenir compagnie. Ni lui ni moi n'aimions les contacts physiques, mais il avait quand même pris ma main dans la sienne.

- Et en plus, il a été secouru par une femme, imagine un peu sa honte ! Reprit-il, pour alléger l'ambiance.

- … Désolée. Soufflai-je, la culpabilité me rongeant.

- Moi, je te remercie. Merci d'avoir pris notre défense.

- Mais… j'ai perdu Ben.

- Était-il vraiment ton ami ?

- Oui.

- Alors va…

- Il l'était. Ce n'est plus Ben.

Sans trop me comprendre, Léo hocha la tête. Il ne pourrait jamais comprendre le lien qui nous unissait, Ben et moi. Je venais de perdre mon jumeau, et c'était d'un vide profond. Un creux qui ne serait jamais rebouché. Léo ne comprendrait pas non plus pourquoi nous nous étions disputés, et l'importance primordiale que ça avait.

Mais si personne ne lui disait, Léo ne pourrait jamais savoir.

- Tu arriveras à survivre là-dedans ? Je vais devoir repartir si je ne veux pas être remarqué.

- Vas-y, ne t'en fais pas pour moi. Souriais-je tant bien que mal.

- D'accord.

Et le brun s'en alla comme il l'avait dit. Sa main décoiffa une dernière fois mes cheveux avec affection avant qu'il ne referme la porte derrière lui.


La chambre est grande.

Grande, noire.

Noire.

Profondes, insondables ténèbres dans lesquelles on voulait me voir pourrir.

La chambre est fermée.

Fermée, noire.

Noire.

La solitude me ronge doucement.

Cette solitude me parle, me chuchotant qu'elle veut m'enfoncer dans ces ténèbres.

Tu n'as aucune échappatoire.

Tu es faite.

Tu es morte.

Tu ne peux pas fuir.

On va venir te chercher.

Tu ne peux pas te cacher.

Comment partir ?

Je respire.

J'essaie.

Ma respiration varie dangereusement.

Mon cœur. Mon cœur ne m'obéit plus.

S'il se calme, il s'arrêtera.

Vis. Vis. Vis. Vis. Vis.

Vis. Vis. Vis. Vis. Vis.

Vis. Vis. Vis. Vis. Vis.

Vis. Vis. Vis. Vis. Vis.

Vis. Vis. Vis. Vis. Vis.

Jusqu'à ton dernier souffle.

- Papa ! Papa ! Où elle est maman ?

- TA GUEULE ! ELLE TRAVAILLE, D'ACCORD ?

La petite fille pleure.

On la laissa seule, dans cette pièce.

- S'il vous plait, enfermez-la… Rien que de la voir me rappelle Iris…

- Papa ! Papa ! Où elle est maman ?

- FERME-LA, MONSTRE ! VA CREVER !

- Je croyais qu'elle était au travail…

- Oui, c'est vrai, elle est au travail. Elle va bientôt revenir, ne t'inquiète pas.

Mais la personne qu'il rassurait, qui était-ce ?

Je sais pertinemment ce qu'il se passe. Les crises d'angoisse allaient de pair avec les phobies, je ne le savais que trop bien. Mais ça n'empêchait pas l'impression de mourir qui me prenait à la gorge.

Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non.

Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non.

Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non.

Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non.

Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non.

Une crise.

Mon cerveau ne comprend plus rien maintenant.

Une crise me prend ?

Le noir devient du blanc sans pouvoir le comprendre.

Laissez-moi ! Laissez-moi !

Laisse-moi, papa…

Les paroles d'une chanson, lointaine.

Des chuchotements, répétés en boucle comme une douce musique.

- Les fleurs éclosent doucement…

Des pas, des voix que je n'entends pas. Qui n'atteignent pas mon cerveau.

Que je ne veux pas entendre.

- Le vent souffle doucement…

Je crois percevoir mon nom.

Un nom ? Quel nom ? Le mien ? Celui de quelqu'un d'autre ?

- Le vent détache les fleurs tout doucement…

De quoi dois-je me souvenir ? À qui dois-je faire confiance ?

Les larmes coulent et les chuchotements ne sont plus que des suppliques pleurées.

- Les seules fleurs restantes sont la rose et l'iris…

Je n'entends plus rien mais je crois que ce sont mes mains sur mes oreilles qui m'empêchent d'écouter.

- Fleurs dénies par Dieu, seules elles survivront…

La lumière devient noire, sans que je ne me souvienne la suite de la chanson, pourtant gravée en moi.

- Ariane !

Je lève les yeux. Je sens mes doigts poisseux. Ariane ?

- Ariane, ça va ?

- Ari… ane ?

Oui, c'est bien mon nom…

- C'est bon maintenant, tout va bien.

- Léo…

C'est ça, il s'appelle Léo…

- Donnes-moi tes mains.

Je le fais sans réfléchir. Il les inspecte, mes bras avec.

- Qu'est-ce que tu as fait…

L'air s'engouffra de nouveau dans mes poumons et la douleur atteignit enfin les blessures que je m'étais prodiguée dans la détresse.

Il se tourne vers moi et je le sens surpris.

- Que regardes-tu comme ça, Ariane ?

Mes yeux trouvent les siens. Qu'ils sont beaux, les yeux de Léo…

- La poussière dorée qui scintille… Murmurai-je.

- Mademoiselle ?

Ernest se tenait derrière Léo, et son expression me parut plus hypocrite que jamais. Si un jour je ne vomissais pas en le voyant, je ne reconnaitrais pas. Et je ferais tout pour vomir sur lui.

- Mademoiselle, je vais vous amener au manoir Nightray. Annonça-t-il le plus naturellement au monde.

Mes yeux vagues l'effleurèrent mais le visage de Léo me calmait plus que le sourire forcé de ce noble.

- Elliot vous y attend, ainsi que notre père à qui vous serez présentée, mais je crois que vous l'avez déjà rencontré. Demain, vous entrerez au service de mon frère.

Quelque chose me soulagea dans sa phrase.

Je pourrai être avec Elliot et Léo… ?

Ça y était, j'allais enfin quitter l'institut. Cet institut qui m'avais rejetée, cet institut qui m'avait tant blessée ?

Mais aussi cet institut que Marie avait adoré.

- Léo est venu ici pour vous ramener, allons-y. Continua Ernest. Réussirez-vous à vous lever ?

- Oui… Merci…

Mes jambes agirent toutes seules, et sous les regards de mon ami et du noble, mon expression devint glaciale.

- Allons-y.


- Quel est ton nom ?

- Ariane, messire.

- N'as-tu pas de nom de famille ?

Je secouai la tête.

- Je l'ai oublié depuis longtemps.

Dans une position professionnelle, il mit ses mains sous son menton.

- Vous allez maintenant entrer au service de mon plus jeune fils, Elliot.

- J'essaierai de faire de mon mieux.

- Ernest et Claude vous ont vu vous battre. Il paraît que c'est une discipline dans laquelle vous excellez.

Si c'est un compliment, ne prenez pas ce ton si ironique et dédaigneux.

- Vous aurez bientôt des cours d'escrime. Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie.

Mon œil rouge s'accroche aux siens. Mon écriture gratta le seul papier qu'il m'avait tendue, et réglai le contrat en déclarant :

- Même sans être son valet, je l'aurai protégé quoiqu'il m'en coûte.

Il parut satisfait et m'offrit sa main.

- Bienvenue, mademoiselle Ariane.

- Merci à vous, messire Nightray.


- Alors, comment ça s'est passé ?

J'enlevai mon haut puis me tournai vers Léo. Ma nudité ne l'impressionnant pas le moins du monde, je lui répondis de la manière la plus franche que je pouvais faire :

- Je déteste le Duc Nightray.

Léo rigola. Il s'y attendait, ce n'était pas la première fois que je le disais. Pas à lui en tout cas.

- Est-ce que c'est parce que tu vas devoir porter ces vêtements ? Se moqua-t-il.

Il pointa du doigt l'uniforme de servante des Nightray, mais plus décoré pour montrer mon grade de valet.

Mon rire se fit attendre quelques secondes puis nous explosions de rire sans trop savoir pourquoi.

- Oui, entre autre.

- Tu as déjà de la chance de ne pas avoir à porter la tenue d'Echo.

- Echo ?

- Oui, le valet de Vincent, le frère adoptif d'Elliot.

- Si tu le dis. Même si je ne suis pas sûre de survivre dans cet accoutrement.

- Tu es ravissante.

- Attend un peu que je l'aie mis, non ? Rigolai-je.

- Je te le dis maintenant parce qu'avec ce vêtement tu seras moche.

- … Merci de ton soutien.

Avec un grand sourire, il s'approcha de moi et m'aida à boutonner la nouvelle chemise qu'on m'avait remise.

La chambre dans laquelle j'allais dormir désormais contenait deux bureaux, deux lits, deux tables de chevet. J'avais eu de la chance que Léo insiste pour que nous dormions dans la même pièce. Il m'avait dit que si ça n'avait pas été le cas, j'aurais dû dormir avec les autres servantes.

Juste pour ça, je l'adorais.

- Où est Elliot, demandai-je alors.

- Il est avec son père.

En entendant son timbre, qui partait dans les graves quand il était soucieux, je montrai mon inquiétude :

- Qu'y a-t-il ?

- Le Duc Nightray devait lui parler.

- J'espère que mon arrivée ici ne va pas lui porter préjudice…

- Ça ne devrait pas. Après tout, tu vas protéger son fils.

- Oui mais…

- Et tu sais bien te comporter en société.

Je le regardai avec de grands yeux.

- Pardon ?

À lui de se lever les yeux vers moi, me reluquant comme si j'étais stupide.

- Tu ne l'avais pas remarqué ?

- … Non.

- Tu as surement été élevée dans une maison assez riche. Tout du moins, tu dois avoir eu une certaine éducation pour atteindre ce niveau d'étiquette. La preuve : tu sais lire, contrairement à beaucoup d'enfants d'ici.

- Il est vrai que je ne me souviens de rien avant mon arrivée à St. Morgane…

- Tu ne m'en as jamais parlé.

- Je n'aime pas en parler. Toi non plus. C'est pour ça qu'on ne s'est jamais rien dit, n'est-ce pas ? Je ne sais pas comment tu es arrivé à Fianna…

- Hm…

Cela faisait déjà quelques instants qu'il avait terminé les boutons et s'occupait maintenant du laçage dans mon dos.

- Est-ce que… Commença-t-il.

- Je t'écoute. Lui dis-je, coupant court à son hésitation.

Il sourit derrière mon épaule pendant que je remontai les grandes chaussettes qui terminaient mon uniforme.

- Non rien ! Assura-t-il.

Je ne le forçai pas, sachant qu'il ne me répondrait pas, de toute façon.

- Je suis contente. Avouai-je à demi-mot.

- De quoi ?

- D'être au service d'Elliot.

- Ah, c'est vrai que tu n'as pas d'amis, toi. Railla-t-il de son ton pince-sans-rire.

- Tu peux parler !

- Moi j'assume.

Je soupirai. Léo avait toujours le dernier mot.

Appeler Elliot « maitre » serait la première étape en tant que valet, seulement ce serait peut-être la plus difficile.

Elliot était mon ami. Je ne l'avais jamais vu autrement qu'ainsi. Le reconnaitre comme maître, alors qu'il avait mon âge, alors nous partagions nos secrets… C'était bien trop embarrassant.

- Dois-je vraiment l'appeler comme ça ? Soupirai-je, déjà agacée.

Léo rigola puis me confia :

- Comme ça m'ennuie aussi, je l'appelle par son prénom. Aucune chance que je l'appelle « maître », et il détesterait ça autant que moi.

Soulagée, je passai une main sur mon visage, dérangeant toute la coiffure mise en place pour mon ami quelques heures auparavant. Il avait mis un point d'honneur à me laisser les mèches qui cachaient mon regard, car il respectait ma réserve concernant mon œil rouge. Et puis, il faisait pareil, lui. Il avait seulement stressé ma longueur en deux nattes pour être désencombrée.

- Tu détruis tout le temps mon travail. S'agaça-t-il. Tu vas devoir apprendre à te coiffer toute seule, ainsi qu'à t'habiller toute seule.

- Tu vas m'abandonner ? M'exclamai-je, faussement outrée.

- Tu te débrouilles tellement bien, il faut dire.

Pourquoi Léo avait-il toujours le dernier mot ?


Elliot était devant moi, mais paraissait soucieux. Pourtant, je m'étais courbée devant lui –comme il le détestait- et j'avais même fait un tour sur moi-même en lui disant « alors, comment me vont mes vêtements ? » pour l'irriter.

Rien de tout ça ne semblait le réveiller de sa léthargie, et le voir plongé dans ses réflexions m'inquiétait.

- Tu n'es donc pas heureux d'apprendre la nouvelle ? Minaudai-je finalement pour avoir son attention.

Un sourire apparu enfin sur son visage et il me tendit la main.

- Bienvenue chez les Nightray, Ariane.

Cette phrase qui était semblable à celle dite par son père sonnait d'une façon terriblement différente. Si j'avais eu envie d'ouvrir la gorge de son père, j'avais envie de prendre Elliot dans mes bras.

- C'est un honneur que vous me faites, messire Nightray.

Il grimaça et passa sa main dans ses cheveux, gêné comme je l'avais voulu.

- Je préférais Elliot.

Son air mi gêné mi colérique me fit rigoler et bientôt Léo et moi le taquinions.

Mais, qu'est-ce qui faisait peur à Elliot comme ça ? Pourquoi m'avait-il regardée de la sorte ?

De ce regard de pitié, de dégoût, qui n'avait duré qu'une seconde.

Le même regard que me portait son frère Ernest.