Se découvrir soi-même, quoi de plus beau pour un nouveau départ ? Se découvrir aux autres, aussi. Commencer à se connaitre mieux.
Comment se découvrir ? En cherchant par soi-même, ou en laissant les autres nous découvrir ?
Chapitre 8 :
- Ariane, tu viens ? M'appela Elliot.
- Où allons-nous ?
- A Pandora. Répondit Léo qui rentrait dans le carrosse après moi.
- Pandora… ?
- Une organisation, lança Elliot. Celle qui est partie à notre recherche dans le trou.
Ah oui, le trou.
Léo et moi en avions parlé, lors de nos longues insomnies –enfin plutôt les miennes. Lui aussi trouvait bizarre que ni Helen, ni John, ni Elliot n'en reparlent. Ils disaient que ce n'était qu'un rêve, alors que Léo et moi savions pertinemment que tout ce qu'il s'était passé était vrai.
J'avais eu mes doutes, quand l'homme de Pandora m'avait dit que nous nous étions simplement évanouis. Et quand Léo m'avait raconté sa version de l'histoire…
Il m'avait dit qu'il avait peur d'en parler à Elliot. Que c'était sans doute mieux pour lui s'il ne savait pas ce qu'il s'était passé.
Et je savais que Léo me cachait quelque chose. Il ne me disait pas tout, mais au moins il savait qu'il avait une alliée auprès de lui. Il savait qu'il n'était pas le seul à savoir qu'il s'était passé quelque chose d'horrible, au fond de ce trou.
- Et pourquoi y allons-nous ? Demandai-je en sortant de mes pensées.
Léo eut un petit rire que je ne compris que quand Elliot lui gronda de se taire.
- Je vais pouvoir voir Elliot dans une position embarrassante ? M'enthousiasmai-je.
Mon binoclard se tourna vers moi, tous sourires, mais fut arrêté par son maître :
- Ne dis rien, Léo !
- Oui, tu as raison Elliot, c'est mieux de garder la surprise.
Le blond devint pivoine. Je ne savais pas ce qu'il se passait, mais voir Elliot dans l'embarras me plaisait. J'aurais tout fait pour voir ce rouge sur ses joues, plus voir cette petite ridule au milieu de ses sourcils quand il les fronçait. Comme on dit, qui aime bien châtie bien – Léo ne dérogeait pas à la règle. Mais on n'embêtait pas Léo trop longtemps. A moins de vouloir perdre la vie –ou la motricité d'un membre.
- Chaque mois depuis qu'il est petit, Elliot vient voir son idole à Pandora. Expliqua Léo puisqu'Elliot se taisait.
- Ce n'est pas mon idole, je l'admire, c'est tout ! Répliqua-t-il.
- Et qui est cet homme, qui attire tant la convoitise de mon maître ? Minaudai-je.
- Xerxes Break, le plus grand bretteur de tous les temps… ! Répondit ledit maître avec un enthousiasme tellement prononcé qu'il s'était levé.
- Ah oui, effectivement c'est son idole, lâchai-je en le voyant brandir son poing vers le ciel.
- N'est-ce pas ? Rajouta Léo en s'amusant de son comportement.
- Vos gueules, vous deux !
Il s'était rassis si vite que je ne l'avais pas vu faire.
Le carrosse n'avait même pas tangué, malgré notre agitation certaine.
- Il est comment, ce Xerxes Break ? Continuai-je.
- Tu verras. Fit Léo, amusé d'Elliot qui croisait les bras avec une moue boudeuse.
- Même pas un petit indice ? M'exclamai-je.
- Rien du tout, répondit-il avec son flegme habituel.
Rien que de voir sa tête me donnait envie de le frapper.
- Nous sommes arrivés.
Pandora était une grande bâtisse qui semblait ancienne. Beaucoup de personnes, des hommes en majorité, allaient et sortaient, toujours élégants, de ce bâtiment de pierres.
Je le trouvais assez familier, il dégageait une sensation de chaleur quoiqu'il fût d'apparence froide. Comme la porte qui m'avait appelée, je sentais que Pandora m'appelait. Peut-être était-ce les uniformes, qui me rappelaient les agents qui nous avaient secourus, dans le centre de Sablier.
Mes bottes lacées avec soin se posèrent sur la terre et j'eus beaucoup de mal à avancer un pas après l'autre, trop occupée à fixer ma jupe qui pourrait se salir ou me gêner à tous moments.
Je détestais vraiment cet uniforme, qui n'était pas fait pour bouger beaucoup. Les servantes n'avaient pas besoin d'être très apprêtées, mais en tant que valet qui me fallait un peu de prestance. Ils m'avaient donc fait porter un corset léger, ainsi que des jupons pour rembourrer ma jupe. Je les avais mis une fois, pas deux. Dès demain, j'arrêtais.
A Fianna, j'étais toujours en robe légère. Comme je bougeais beaucoup, je n'avais besoin de vêtement encombrant, après tout.
Enfilant finalement mon chaperon dont les pans grattaient le sol, on nous permit d'entrer, avant que le garde ne s'arrête sur moi.
- Elle est avec moi, informa Elliot de sa voix de noble qu'il n'utilisait que rarement.
Comme toujours, j'avais caché mes yeux sous ma frange et ma capuche. Cet air suspect n'était qu'à moitié assumé. Léo se rapprocha de moi, pour montrer que j'étais inoffensive. De toute façon, si Elliot était un habitué des lieux, il n'y avait aucune raison pour qu'il ne lui fasse pas confiance.
- … Bien, messire Nightray. Finit par dire le garde.
Comme Léo me l'avait dit, mes vêtements n'avaient rien à envier à ceux d'une certaine Echo, et il m'avait décrit, même dessiné (de son dessin patte de mouche) l'uniforme en question et je devais bien admettre que ces vêtements m'auraient embarrassée. Ma jupe m'arrivait au milieu de la cuisse, contrairement à celle de la fameuse Echo, pour qui la robe s'arrêtait juste après les fesses. Mon grand chaperon rouge m'arrivait cependant jusqu'aux chevilles, ce qui ne révélait pas ma chevelure étrange.
Quand plus personne ne nous arrêta, je regardai sur mes côtés, la tête à demi relevée pour m'extasier devant les murs, devant les gens, devant les portes…
Cet univers semblait être le mien. C'était une toute nouvelle sensation, comme être chez soi et pourtant découvrir un endroit entier. Comme si j'y étais née mais que j'avais grandi autre part.
C'était plausible, après tout. Peut-être que mes parents étaient des membres de Pandora.
Voulant m'avancer un peu plus, voulant voir plus loin, je rentrai accidentellement et maladroitement dans quelqu'un.
- Excusez-moi ! M'excusai-je rapidement en me confondant en courbettes.
- Ne baissez pas la tête, c'est en partie de ma faute après tout…
Je relevai alors la tête pour voir un grand brun aux cheveux coupés courts, des lunettes qu'il relevait et un sourire avenant. Il serra entre ses bras un paquet de feuilles qui s'échappèrent lorsqu'il vit mes yeux. Moi aussi, je l'avais reconnu, mais mon réflexe préféra m'occuper des feuilles par terre :
- Ah, désolée… M'excusai-je encore une fois en ramassant ses affaires.
- Ne vous en faites pas… Souffla-t-il, un peu décontenancé par cette subite rencontre.
Je pense qu'on devait ressembler à deux sots comme ça, à nous excuser à tort et à travers l'un à l'autre.
- Monsieur Reim ?
Elliot était venu vers nous, accompagné de Léo qui regardait la scène avec amusement. Je ne les avais pas entendus arriver. Ils avaient dû prendre de l'avance avant de remarquer que je n'étais plus à leurs côtés.
- Tiens, messire Nightray ! S'exclama l'agent de Pandora
Ledit Nightray me jaugea quelques instants avant de soupirer.
- Tu ne fais que des bêtises n'est-ce pas ? Se moqua-t-il.
Offusquée, je ramassai les papiers le plus vite possible avant de les rendre à ce Reim.
- Encore désolée pour vous avoir bousculé, Monsieur.
- Vous avez bien récolté toutes ces feuilles pour moi, c'est donc oublié.
J'inclinai la tête avant de me mettre en retrait, suivie de Léo. Nous entendîmes les deux autres parler un instant puis Elliot revint sous nos regards acérés. Reim partit bien vite, non sans un dernier regard dans ma direction.
- Une connaissance ? Demandai-je alors que nous reprenions notre route.
- Un grand ami de Xerxes Break, je dois dire que c'est un de mes modèles.
- C'est… c'est un noble ? Je l'ai bousculé je… J'aurai des problèmes ?
Les yeux du blond et du brun se mêlèrent une seconde puis ils se tournèrent vers moi.
- Ne t'inquiète pas, monsieur Reim n'est que le valet du duc Barma.
- Le Duc Barma… ?
Elliot sourit narquoisement et je sentis qu'il allait encore une fois se moquer de ma personne inculte.
- La famille Barma est l'une des 4 familles ducales, les plus grandes familles, les plus puissantes.
- Avec les Vessalius, les Rainsworth et…
Mon sang ne passait plus à mon cerveau. Le sourire d'Elliot s'agrandit.
- Et la famille Nightray.
Je n'y avais jamais pensé. Ô grand jamais n'avais-je pris la mesure de ce que devenir le valet d'Elliot signifiait.
- Je… Je suis dans une famille aussi puissante… Je n'y avais jamais pensé… Soufflai-je.
- C'est maintenant que tu t'en rends compte ?
Reprenant mon calme par une grande inspiration, je repris l'allure d'Elliot. Il aimait bien se moquer lui aussi, apparemment. Légèrement en retrait, je vis Léo pouffer de rire quand j'arrivai à ses côtés. Vexée, je bombais le torse.
Après tout, j'étais le valet d'un Nightray.
Comment avais-je pour me perdre ?
Oui, Pandora est un grand bâtiment, mais comment avais-je pu perdre Elliot et Léo ? Alors qu'ils étaient à côté de moi ?
Ah, oui. Le chat.
Mon faible pour les chats me perdra toujours.
Les chats avaient toujours trouvé ma fascination. Si Ben était le plus grand facteur de malchance dans notre duo enfantin, alors j'étais la plus grande tête en l'air. Surtout quand un chat nous rencontrait.
Je me souvenais encore de cette journée, où Ben m'avait cherchée partout pour me trouver sur le toit d'une bicoque, une dizaine de chats autour de moi. Il avait élevé la voix comme je l'avais rarement vu faire et m'avait sommée de descendre sur-le-champ, sans prendre en compte la couverture de chatons que je m'étais faite.
Comment étais-je arrivée là-haut ? Je n'en avais aucune idée.
Les chats me rendaient folle, au-delà du pensable.
Et encore une fois, j'en avais suivi un et me trouvai maintenant dans une grande cour, où quelques têtes intéressées se dressaient pour me voir. C'était sans doute un terrain d'entrainement, puisque je voyais plusieurs combats à l'épée. Pandora était aussi une organisation militaire, m'avait appris Elliot et Léo sur le chemin, ce n'était donc pas impossible.
Essayant de me faire la plus discrète possible, je décidai d'attendre mon maître ici. Il viendrait bien me chercher, et il ne servait à rien de tourner en rond si c'était pour me perdre encore plus.
L'herbe était verte, les fleurs écloses. Le soleil était haut dans le ciel, et même moi, j'avais chaud. Je n'osais pas imaginer les agents qui combattaient en uniformes. Et je ne comprenais pas qu'ils ne se soient pas encore débarrassés de ceux-ci.
Je ne prêtai pas attention aux commérages qui commencèrent en me regardant.
Ces bruitages, je les entendais à chaque fois que j'allais quelque part. Ils étaient devenus un trait commun à toutes mes sorties. Quand bien même mon chaperon cachait mon apparence, elle ne pouvait pas chasser toutes les mèches qui s'échappaient par-ci par-là. Et une jeune fille ainsi encapuchonnée ne pouvait que faire parler d'elle.
A vrai dire, je m'étais habituée à être avec des gens qui ne me jugeaient pas. Ben, Léo, Elliot, Marie. Des personnes qui me faisaient oublier que d'autres personnages grotesques existaient sur Terre.
Renforçant ma poigne sur ma capuche, me mordant la lèvre, je n'entendis pas la personne venir vers moi pour me glisser près de l'oreille :
- Et bien, miss, que faites-vous ici ? Perdue ?
Je fis volte-face en sursautant, sur les gardes, et regardai l'homme qui m'avait réveillée de mes réflexions.
Il prit mon grand chaperon et le releva d'un coup, le faisant tomber à mes pieds, découvrant mes yeux, mes cheveux et mes vêtements.
D'abord au regard méfiant, il parut surpris et quand je me tournai vers lui, je plongeais mes yeux dans son iris rouge sanglant.
Comme le mien.
Il me jaugea, passant d'un œil à l'autre alors que je restai paralysée. Cet homme était impressionnant, et la pression qu'il exerçait seulement avec sa présence m'immobilisait.
Je ne suis pas la seule à avoir les yeux rouges ? D'autres enfants maudits comme moi existent ?
Je pensais être étrange, être seule au monde et voilà qu'apparaît un homme qui me ressemble.
Je n'étais plus différente.
J'avais envie d'en apprendre plus sur lui. J'avais envie de lui parler, de savoir ce qu'il avait vécu en tant qu'enfant maudit, lui aussi. Il ouvra la bouche quand un cri l'arrêta :
- Ah, trouvé ! Xerxes Break !
Reconnaissant la voix, je me crispai. Encore plus droite que j'avais pu l'être, je soupirai d'anticipation, prête à accueillir les piques de Léo.
- Ariane ? Que fais-tu ici ? On ne peut pas te laisser une seconde sans surveillance.
Finalement, ce dernier ne fit que me fixer quand Elliot me sermonna. Il n'avait de toute évidence remarqué mon mal-être, et l'homme à l'œil rouge semblait très peu content. Léo se plaça juste à ma droite, son épaule m'effleurant presque. Cette simple intention retira une partie de la pression qui m'habitait.
Xerxes Break passa outre ma nervosité pour s'adresser à Elliot, qui avait continué de le regarder avec défi :
- Vous êtes encore venu ? Je commence à croire que vous êtes tombé amoureux de moi !
Son jeu d'acteur ajouté à ses gestes exagérés ne me relaxa pas pour autant. Je me souvenais très fidèlement la pression qu'il avait exercée sur ma personne, comme un monstre face à sa proie. Cependant, et parce qu'il me ressemblait, la fascination que je lui vouais était sans limite.
Même si je ne connaissais rien de lui, le voir m'avait enlevé des années de solitude.
- Xerxes Break, je te défie !
Léo et moi soupirions en chœur. Si ce Monsieur Break le toisait avec cet agacement palpable, c'est qu'Elliot se faisait très insistant.
- Pas maintenant, jeune maître. Dit Xerxes d'un ton sec.
- Tu doutes de mes capacités ?
Xerxes Break sourit, noir, et lâcha :
- Prendre ton duel au sérieux serait une blague.
Je retins un rire que je bloquais avec ma main. Cet homme était si sûr de lui et était tellement ennuyé… Cette phrase me faisait plus que rire.
Si un agent de Pandora, qui plus est un bretteur, n'avait plus la patience de s'occuper d'un gamin de 15 ans, c'est qu'Elliot s'était montré très collant, assez pour que Xerxes montre un air glacial.
Je voyais Elliot, rouge, commencer à s'énerver, et finalement la main de Léo s'ajouta à la mienne, pour être sûr qu'un rire malencontreux déborde de mes lèvres. Lui aussi souriait, mais il était beaucoup plus flegmatique que moi. Mes yeux rencontrèrent les siens, et il se calma instantanément, et je fis de même.
Le blond se retrouva à tous nous toiser les uns après les autres et se reprit. D'une petite courbette, il salua Xerxes :
- Je vous remercie d'avoir écouté ma requête, Xerxes Break.
Il tourna les talons après un geste du menton dans notre direction. Son changement d'humeur m'avait surprise, il devait vraiment respecter cet homme pour se contenir de la sorte.
Je pris en hâte ma cape qui se trouvait toujours par terre et rejoins Léo qui m'attendait patiemment.
En hâte, je pris quand même soin de me tourner une dernière vers Xerxes Break. Il n'avait pas l'air aussi choqué que moi, mais je tenais à lui faire savoir que notre rencontre avait été une libération pour moi.
J'espérais que ma révérence l'avait contenté.
- Ce n'est pas la première fois qu'il refuse de la sorte ! Pesta Elliot quand nous fûmes retournés dans le fiacre.
- Il me semble qu'il a toujours refusé, au début. Rétorqua Léo.
- Mais il m'affrontait !
- Il faut dire que tu le poussais à bout.
- « Pousser à bout » ?!
Et les disputes de sourds à sourds de Léo et Elliot recommençaient. Pensive, je mis fin à la conversation dans une pique plus inconsciente qu'autre chose :
- De toute façon, je ne pense pas qu'Elliot aurait pu gagner, si ?
C'était évident : cet homme respirait l'expérience et la puissance, malgré ses airs de jeune adulte. Elliot, lui, avait 15 ans, alors il était surement impossible pour lui de battre un adulte ayant combattu durant des années, surtout si sa renommée menait un Nightray à vouloir le défier.
Les deux garçons me regardèrent, surpris. Léo me sourit tendrement, tandis qu'Elliot retourna dans ses louanges :
- C'est exactement pour ça que je veux le combattre !
- Tu ne l'as pas lâché du regard, constata Léo.
Je m'empourprai et le blond ajouta :
- D'ailleurs, que faisais-tu avec lui, sans ta cape ?
Les deux savaient pertinemment que je n'aimais pas me montrer. Je leur expliquai que je m'étais égarée et que j'attendais dans le terrain d'entrainement. Xerxes Break m'avait trouvée suspecte et avait détaché mon manteau. Je leur dis que je ne lui en voulais pas, parce qu'il était normal de faire attention aux intrus. Après quelques remarques sur ma malchance –auxquels je répondais par les poings- un silence s'installa dans le fiacre. Un peu honteuse, je le coupais, les mains moites :
- Cet homme… A des yeux rouges. Comme moi.
Elliot et Léo croisèrent leurs regards puis baissèrent la tête, comme s'ils avaient de la réserve. Je n'en avais pas vraiment parlé avant, mais c'était sans doute évident que je complexais. Ils n'étaient pas stupides, et même si un coiffeur avait dû me voir quand j'étais entrée au service d'Elliot, je continuai de me cacher derrière mes cheveux. Elliot devait avoir l'habitude : Léo faisait exactement la même chose. Ce n'était pas pour rien qu'il lui avait offert des lunettes. C'était pour lui montrer qu'il respectait ce complexe, qu'il était prêt à tout faire pour ne pas l'embarrasser.
- C'est la première fois que je vois quelqu'un comme moi, ça m'a fait plaisir, continuai-je pour faire passer leur embarras, mais il est vrai que ce Xerxes Break m'a fait peur en m'accueillant de la sorte : il aurait pu être moins violent…
Elliot tiqua et demanda brusquement, comme remonté sur ressorts :
- Il t'a frappée ?
- … Non ! Bien sûr que non ! Seulement, il impose tellement de prestance, j'ai cru être devant un loup. J'ai cru qu'il allait me dévorer. Rigolai-je finalement.
Mon ami cala son dos dans les coussins du carrosse, satisfait de ma réponse.
Léo rigola un peu, avant que le visage d'Elliot prenne une couleur rosée et qu'il claque sa langue contre son palais. Il faisait ça quand il était agacé.
N'ayant pas compris, je penchais ma tête pour leur demander ce qu'il se passait mais n'eus aucune réponse.
- Ariane, vous concentrez-vous ?
Je ne faisais que ça. Autour de moi, il n'y avait que mon professeur. Et pourtant, il continuait de me provoquer.
- Alors, nous allons commencer. Annonça-t-il d'un sourire.
Nous avons déjà commencé, non ?
Le sabreur devant moi m'envoya un coup de son sabre que j'esquivai sans mal. Le manège dura quelques minutes, quand l'homme soupira.
- Jeune fille, nous ne sommes pas là pour jouer au chat et à la souris. Arrêtez de tourner autour du pot : au lieu d'esquiver, attaquez !
Sa remarque me fit grincer des dents. Il voulait jouer ? Il allait trouver. Ne pas tourner autour du pot, ça marche.
Même si je lui laissais croire que ses incitations ne me faisaient rien, je mentais. Tous ses mots, quel qu'ils soient, faisaient mouche. Je repensais à mon ancienne moi, avant Ben, avant Marie, avant Fianna.
J'étais faible. Je rejetais tout le monde, parce que tout le monde me rejetaient. Je ne connaissais la satisfaction si forte d'être aimé, et surtout d'aimer en retour.
Je rêvais souvent de Marie. On se mariait, Ben notre témoin. Je l'embrassais doucement, et tout le monde applaudissait.
Même si c'était maintenant impossible, j'avais trouvé une nouvelle famille. Je ne considérais pas les Nightray comme ma famille, loin de là. Mais Léo et Elliot, oui. Ils étaient mon monde, et protéger mon monde était plus important que n'importe quoi.
Pour Elliot, pour sa réputation, je me devais de tenir la mienne.
Je devrai me construire le même masque qu'avant. Quand rien ne m'affectait, quand je répondais acerbement à tous.
Je me reconcentrai.
Je me souvenais lorsque la première fois où j'avais dû me battre. Quand Ben et moi nous retrouvions en danger. Cette sensation devait revenir, pour que j'arrête de tourner autour du pot.
Les coups, le sang, l'adrénaline.
Je m'en souvenais très bien.
C'était la première fois que je faisais du mal à quelqu'un, que je tentais de tuer quelqu'un.
Oui, c'était un blond, aux cheveux bruns. Des yeux marron noisettes, ou verts, il s'était approché de moi, non, il m'apprenait l'escrime et…
Je l'avais tué. Non.
Il m'avait fait lâcher mon épée.
Non.
Pas cet homme-là.
Qui m'avait appris ?
- Mademoiselle, concentrez-vous !
Je parai le coup pour revenir sur lui. D'un pas sur le côté, le sabre de mon adversaire vola dans un pur réflexe.
Il me regarda, sidéré, puis applaudit :
- Je ne pense pas que vous ayez besoin de mes enseignements, jeune fille !
Avec un sourire contrit, je penchai la tête, en signe de remerciement.
Mais, qui m'avait appris ?
Le blond ?
Le brun ?
Qui avait les yeux bleus ? Les yeux marron ?
Les deux étaient tous sourires mais…
Non. Bien sûr. C'était évident.
C'est un brun aux yeux marron qui m'avait attaquée parce que nous l'avions battu au poker. Je l'avais blessé, puis Ben l'avais tué.
Nous l'avions tué.
Qu'est-ce qu'il me prenait ?
Mes souvenirs devenaient flous…
J'avais vraiment besoin de sommeil.
- Ariane !
Je continuai mon chemin.
- Ariane ! Ne m'ignore pas !
Il ne pouvait pas se taire, celui-là ? Il n'y avait que moi dans le couloir, qui appelait-il ainsi ?
- Ariane !
Je me retournai, énervée, prête à exploser de rage envers ce personnage qui répétait incessamment ce prénom, alors que j'étais la seule dans le couloir.
- Pourriez-vous arrêter de…
Léo.
Il s'appelait Léo et je m'appelais Ariane. Il appelait mon nom.
- L… Léo ?
Souriante, je fis fondre le masque qui retenait prisonnier mes traits.
- Désolée, je suis fatiguée. D'où viens-tu comme ça ?
- On m'a appris que tu prendrais des cours seulement pour un temps limité, et qu'ils allaient changer ton professeur.
Gênée, et comme un tic, je passai une main dans mes cheveux.
- On dirait que j'ai un peu d'avance.
- Comment ça ? S'enquit-il, son ton toujours aussi plat.
- Je… Je ne sais. On me dit que j'ai déjà eu des cours, avant.
- Comment ça ?
- Vous radotez, mon cher, rigolai-je. Comme je te le dis, je ne sais pas moi-même. Peut-être ai-je déjà manié l'épée dans mon enfance ?
- On t'a dit que tu savais la manier ?
- Oui, on m'a dit que j'avais reçu des cours auparavant. J'ai l'impression que c'est instinctif.
Silencieux, Léo reprit :
- En tout cas, ça veut dire que tu auras moins de travail. C'est peut-être pour ça que tu arrivais à foutre à terre Ben, aussi. Siffla-t-il d'un air narquois. Tu manques de grâce, ça c'est sûr.
- Merci, Léo.
Il me sourit sincèrement, cette fois-ci, en voyant qu'il avait réussi à m'agacer.
- Elliot a fini son travail en avance. M'informa-t-il.
- Dis-moi ça d'abord !
Contente de la bonne nouvelle, je devais sans doute sautiller un peu trop. Léo me prit par la main, ce qui me calma instantanément. Nos épaules s'effleurèrent légèrement.
- Il te manque, n'est-ce pas ?
Je me crispai. Maudit Léo, qui peut lire en moi.
- Non, du tout.
- Tu es sûre ?
Je soupirai. Je m'efforçai de laisser une distance entre notre maître et moi, mais je ne pouvais pas nier notre lien d'amitié. J'étais vraiment contente de voir Elliot, que j'avais dû éviter pour me concentrer sur les cours d'escrime. Lui et Léo étaient tous les deux au lycée, donc même si je n'avais pas été occupée, eux l'étaient.
- Ça ne sert à rien de faire la forte devant toi, je suppose… Soupirai-je avec un poids de contentement dans le ventre.
- Non, absolument à rien !
Pourquoi Léo prenait un malin plaisir à toujours me gêner ? Mais je ne pouvais pas le blâmer, je faisais exactement la même chose. Et je ne voulais pas l'avouer, mais j'adorais quand il le faisait. Ça prouvait que j'étais spéciale. C'était ainsi qu'il me le montrait.
- Oui, j'avoue, il m'a manqué.
- Voilà.
Il me sourit, je fis de même, et je me dis qu'avec ces deux-là, je peux être moi-même.
- Qu'est-ce que vous faites là ?
Elliot était en colère, allongé dans son lit, il semblait sur le point de s'endormir. Nous nous étions rendus dans ses quartiers pour que je puisse le voir, après tout ce temps, et rien que d'apercevoir ce froncement de sourcils si familier me satisfaisait.
- Nous sommes passés te voir ! Nous avions dit en chœur.
Il nous jeta un regard glacé, avant de remettre son bras sur ses yeux.
- Je suis là, clamai-je pour l'énerver.
- J'avais remarqué.
- Même pas bonjour ?
- Bonjour.
- Tu ne me félicites pas ?
Intéressé, il me zieuta pour m'inviter à continuer.
- J'ai dû changer de professeur, celui-là n'avait plus rien à m'apprendre.
Je me rendais plus forte que je l'étais réellement. C'était seulement mes réflexes qui m'avaient sauvée pendant l'entrainement. Il n'empêche, cette déclaration sembla réveiller mon maître qui se releva enfin.
- Comment ça ?
- Je ne vois pas ce que j'aurais à ajouter. Mon professeur m'a seulement dit qu'il n'avait plus rien à m'apprendre.
- Tu as battu ton professeur ?
- À ce qu'il paraît.
Il soupira.
- Oui, ça veut dire qu'elle va venir, Elliot. Fit Léo dans un secret.
- Je croyais que ça durerait plus longtemps…
- Je vais aller où ? M'enquerrai-je.
Sur la défensive, je les regardai tour à tour. Que me cachaient-ils encore ? Qu'étais-je censée savoir ?
- Au lycée Lutwidge. Répondit Elliot. Nous avions un accord, avec mon père. Quand tu en aurais fini avec Mr. Jake, tu rentrerais à Lutwidge pour devenir mon garde rapproché.
- Tu as si peur que ça ? Tu n'as pas confiance en moi ? Boudai-je légèrement.
Il ne répondit pas, surement exténué et se repositionna sur son lit. J'imitai alors Léo et me plaçai debout, face à lui, droite.
- De quoi as-tu peur ? Insistai-je en fronçant les sourcils.
En me regardant dans les yeux, il lâcha :
- Tu as peur des autres.
Mon doigt frissonna, témoignant de ma surprise.
- Tu ne sais pas comment te comporter avec les gens.
- Je l'ai déjà fait à l'orphelinat. Répliquai-je, de plus en plus agacée.
- C'était des enfants.
- Il y avait des adultes, que je sache.
- Te souviens-tu de votre relation ? Tu vas me dire que vous vous entendiez bien ?
- Je n'aime pas les adultes. Soufflai-je, les poings serrés.
- Les personnes qui sont dans ce lycée sont des adultes.
- Des adolescents.
- Des enfants coincés entre être enfant et adulte.
Cette conversation m'énervait, parce qu'il avait raison. Je n'avais pas envie d'y aller, mais j'avais envie d'être avec eux. J'avais envie d'avoir une vie normale, mais la peur des regards, la peur d'être enfermée… Tout cela m'effrayait.
Mes yeux trouvèrent le sol. C'était si frustrant… Etre aussi faible, que ce soit mon maître qui me protège et pas l'inverse… Léo n'avait pas lâché ma main et la pressa un peu, pour me donner du courage.
- Tu vas être deux fois plus chiante… Soupira Elliot au bout d'un moment.
- PARDON ?! S'exclamai-je.
Je m'apprêtai à cueillir son cou quand Léo passa sa main sur mon épaule.
- En tout cas, comme ça, tu arrêteras de me demander la signification des mots que tu ne comprends pas !
Rouge de gêne, de honte, je vis Elliot faire un sourire mesquin. Heureusement, il n'ajouta rien, préférant sans doute lancer la pique lorsque j'aurai l'avantage, afin de me faire taire.
