La peur est ce qui nourrit l'imaginaire. "Ces gens qui me regardent médisent de moi" mais n'est-ce pas un pur produit de notre imagination ?
L'ignorance est la clé de la peur. On ne sait pas que la plupart des araignées sont inoffensives, donc on en a peur.
Et la peur appelle la violence...
Chapitre 9 :
Après l'uniforme de servante, j'endossais celui de Lutwidge.
Le bâtiment était grand et beaucoup de rumeurs courraient sur cet endroit. Des rumeurs d'adolescents. Comme des fantômes dans les toilettes, des prédateurs sexuels au coin d'un couloir, ou encore un poltergeist faisant voler un vase.
Léo et Elliot m'avaient déjà fait visiter –plusieurs fois– et je partageais leurs cours que je réussissais, avec une certaine fierté, à suivre normalement sans me perdre. Si je n'avais jamais été assidue à Fianna, je lisais tellement que ça avait équilibré la chose. J'avais donc leur niveau, bien que je ne pouvais les surpasser, pas alors qu'ils étaient en haut du tableau.
Lutwidge était grand. Trop grand. Les murs, les couloirs, les gens pour moi me faisaient peur. Si Pandora avait été ma maison, Lutwidge était l'exact inverse.
Elliot avait raison. Effroyablement raison. Chaque visage me dévisageait, était sombre, quoique je fasse. Les murs se refermaient sur moi, pour me piéger, pour m'enfermer ici. Les professeurs se moquaient de moi, de ma petite taille, de mes cheveux.
Je savais que tout cela était dans ma tête. Les élèves étaient studieux et investis, étaient sympathiques et certains bavards, personne ne faisait attention à moi, et ils avaient raison. Les murs décorés à chaque détour, et étaient assez larges pour laisser passer tous les étudiants sans qu'ils ne se frôlent. Les professeurs nous apprenaient avec passion les leurs, avec une évidence ludique.
Tout allait bien.
C'est ce que je me répétais tous les soirs, avant de faire ce même cauchemar. Je regardais Léo s'endormir à côté de moi avant de sombrer moi aussi. Chaque soir, j'incarnais cette petite fille.
Les gens tournent.
Les couples tournent.
Une valse a commencé devant ses yeux ronds de fascination.
Une petite fille profite de la vue, vénèrent ces danseurs si volatils. Elle aimerait être comme eux, tels des oiseaux, des inconnus avec leurs masques.
Et les musiciens jouent.
Si ça ne tenait qu'à la petite, elle y serait déjà, au lieu d'être bloquée en haut des escaliers.
Seulement, même son masque ne peut pas cacher son identité.
- Mademoiselle Twilightsword ?
Elle se retourne. Le majordome l'effleure du regard, aussi prudent et doux qu'il peut. Il avait toujours été comme ça. Une lumière dans l'obscurité de son quotidien. Comme s'il était son…
- Oui ?
- Voudriez-vous rejoindre votre père ?
Elle acquiesce avec enthousiasme. Bien sûr, qu'elle veut y aller. Elle a assez observé de loin.
Lapetite fille passe alors devant ces gens qu'elle admirait tant, qu'elle adorait par-dessus tout. Elle les lorgne, a hâte d'être enfin adulte pour pouvoir être comme eux.
- C'est la petite Twilightsword non ?
Des voix s'élèvent à son passage.
- La malédiction sur sa famille…
- Va-t'en…
- Va-t'en…
- Fille indigne !
La petite est maintenant devant un homme cruel, idiot, perdu, triste. Elle n'arrive pas à le regard en face, parce qu'elle sait ce qu'il va dire. Terrifiée.
- Qui t'as invitée ?! Claque-t-il.
- Monsieur Fra4nk m'a dit que je pouvais y aller…
- Il avait tort ! Ce sale majordome ! Tu devais rester à la maison !
- Mais… Je voulais m'amuser… !
La brute prit son menton entre ses mains. Son sourire cruel s'imprime dans les rétines de la petite fille.
- Tu crois que je vais te laisser t'amuser ?
Bête.
- Sale bête qui a pris mon aimée !
Sale.
- Notre nom est sale désormais !
Brutal.
- Tu n'aurais jamais dû naitre.
Sifflant.
- Ho, Iris ! Ma belle Iris ! Pourquoi faut-il que ce monstre te ressemble autant ?
Monstre.
Vivre.
Je dois vivre.
- L'IRIS LE BIEN LA ROSE LE MAL, N'EST-CE PAS ?!
Cette chanson l'a trahie.
Elle qui l'a bercé sert maintenant d'arme à ce monstre. Elle entend encore sa mère la chanter.
La petite fille se ratatine. Et tout le monde rigole d'elle.
- Tu penses vraiment qu'ils voulaient te voir, ces gens ?! Tu crois qu'ils t'aiment comme tu les aimes ? Hors de ma vue, emmenez-la !
Un majordome arrive alors. La rassure comme il peut.
- Ils médisent de toi dans ton dos ! Ils se vantent, ces personnes sont ignobles, pourries de l'intérieur, se nourrissent de tes peurs, de tes secrets, pour les rejeter sur les autres ! Sur toi ! Ils ne t'aiment pas, eux, personne ne t'aimera jamais, ignominie ! Nous sommes tous pareils, mais toi tu es un monstre !
La petite fille se renferme, comme la coquille vide qu'elle est à présent.
Ce qu'elle adore l'a trahie.
La douleur qu'elle ressent est sans égale.
Même en souhaitant que tout soit un cauchemar, elle ne peut se réveiller. Elle repense à tous ces souhaits, tout ce qu'elle a voulu réaliser, tout ce qu'elle a aimé. Ce monde, ces danses, tout… !
Tous ses rêves s'étaient envolés.
- TOUS LES ÊTRES QUI RESTENT AVEC ELLE MEURENT ! VOUS ENTENDEZ, TOUT LE MONDE ? IL NE FAUT PAS RESTER AVEC ELLE !
Elle ne pouvait être que seule.
Seule…
Noir.
Profond.
J'avais déjà visité ces ténèbres autrefois.
Noir.
Profond.
Ces ténèbres pénétrantes, celles qui font rêver d'un lendemain nouveau et lumineux.
Noir.
Profond.
Ces ténèbres qui nous font oublier qu'il y a de la lumière, que les ténèbres sont seulement le reflet des lumières qui éblouissent les âmes.
Noir.
Profond.
Ces ténèbres, je les avais déjà visitées.
Je s'en souvenais.
La perte d'un être cher est quelque chose d'horrible, de nauséabond, quelque chose qui vous emmène dans les ténèbres.
Le rejet des autres.
Le refus de soi plus encore.
Puis les ténèbres vous font sombrer.
Cette petite Twilightsword ne connaitra jamais plus que les ténèbres, et ce–
- Ariane !
Je me réveillai en sursaut, prête à crier si la main de Léo n'était pas venue à temps refermer ma bouche.
En sueur, je me redressai, tremblotante. Alors, il enleva sa main et me scruta.
- Tu as l'air fatiguée.
- Je le suis.
- De quoi as-tu rêvé ?
- Toujours la même chose… Soufflai-je pour qu'il laisse tomber.
- Je n'ai jamais posé de questions, Ariane. Mais il est temps que tu répondes. Tu ne peux pas rester dans cet état. Plus maintenant.
- C'est comme une boucle qui me retient prisonnière… Je ne fais que rêver de ça, tout le temps…
- Réponds-moi, Ariane.
Ariane ?
Qui est Ariane ?
- Ariane ! Répéta-il.
- NON !
Honteuse, je refusai de le regarder dans les yeux. Je me tirai les cheveux, paniquée. Ce rêve m'avait paru tellement réel…
- Les ténèbres… Les ténèbres où que j'aille… Ils ne l'aiment pas… Cette petite… Cette petite, je la connais… Je suis son amie, je… Je la connais…
Une force me propulse contre le lit. Chaque parcelle de peau qui touche celle de Léo me brûle. Ni lui ni moi n'aimions les contacts, et qu'il en vienne à m'enlacer… Paralysée, ma respiration même se bloqua.
- Ariane, pourquoi tu te tais ? Murmura-t-il près de mon oreille.
- Je ne peux pas montrer mes faiblesses, chuchotai-je.
- Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
J'écarquillai les yeux. Il sous-entendait que je ne lui faisais pas confiance. J'avais tant souffert quand Ben ne s'était pas fié à moi. Il devait ressentir la même chose, à ce moment-même.
- Désolée… Soufflai-je en lui retournant son étreinte.
- Pourquoi t'excuses-tu ?
- Désolée… Répétai-je sans savoir quoi dire.
Il me secoua comme un poirier. J'avais oublié qu'il ne fallait jamais mettre Léo en colère.
- ARIANE ! SOIT TU ME DIS CE QU'IL SE PASSE, SOIT TU ME LAISSES DORMIR, COMPRIS ?
Je restai muette un instant, avant de penser à voix haute :
- Tu as certainement réveillé toute la maison.
Il envoya son front sur le mien. Le bruit qui en résultat résonna dans la pièce.
Se tenant la tête tous les deux, nous nous regardions et je lui souris.
- Merci.
Il sembla satisfait.
- Alors, ce rêve ?
- C'est l'histoire d'une petite fille. Je ne la connais pas, mais elle m'appelle tout le temps. Elle me parle comme une amie, elle me raconte son histoire et je la vois à travers ses yeux.
Léo ne dit rien, alors je continuai mon histoire, un peu gênée :
- Je ne sais pas où est cette petite fille, à quoi elle ressemble, si elle va bien. Elle m'envoie juste des images pour que j'aille la chercher.
- Depuis combien de temps ça dure ?
- Depuis Ste. Morgane…
- Tu ne l'as jamais raconté à personne ?
- Non… Je pensais que c'était un simple rêve, qu'elle représentait mon idéal et mes peurs. Mais c'est trop réaliste pour que ce ne soit qu'un simple rêve…
Après un petit silence où j'essayais de ne plus trembler, mon ami lâcha :
- Et si on la retrouvait ?
Je papillonnais des yeux, le regardant de travers. Au-dessous de lui, je pouvais voir ses iris multicolores.
- Pardon ?
- On va t'aider à la retrouver.
Je vis dans ses yeux qu'il était sérieux, qu'il me croyait à mon histoire. Il ne me prenait pas pour une folle…
« Qu'ils sont beaux, les yeux de Léo… »
Quand nous nous relevâmes, il prit mon épaule :
- Comme ça je pourrai dormir.
Les mots de Léo étaient souvent durs, pourtant ils ne faisaient pas mal. Non, ils redonnaient espoir.
Pour la troisième fois de ma vie, je me dis que Léo était beau. Ses yeux, sa musique, ses mots…
- Tu es magnifique, Léo. Lui confessai-je.
Il parut déstabilisé un moment et me tendit sa main pour me lever, une moue découragée sur le visage.
- Nous allons bientôt commencer notre service
- Oui !
Et alors qu'il me relevait :
- Et ne dit plus jamais ça. C'est dégoûtant.
Je ne le frappai pas pour la simple raison qu'il me rendrait mon coup au centuple.
- Ariane ! Faites un peu attention !
Oh non, il était pire que celui d'avant. Après une suite d'évènements fortuits, je m'étais retrouvée un sabre en main dans la cour, les yeux bandés, un professeur énervé devant moi et un Elliot hilare assis non loin.
Et ce n'était pas le professeur que j'essayai d'atteindre avec mon sabre d'entrainement. C'était la vermine qui me servait de maître.
Il s'était pointé il y a de ça dix minutes, un ruban à la main. Il avait décrété que je devais battre mon professeur avec les yeux bandés, que c'était un très bon moyen de développer sa technique. Le maître d'arme avait eu l'air plus que ravi qu'un des fils Nightray lui rende visite et avait bondi sur l'occasion. Il m'avait fait porter le tissu, et j'en étais là. A essayer de savoir où était Elliot pour lui foutre la torgnole de sa vie.
- Mais que faites-vous, enfin ?! S'exclama le professeur. Arrêtez de tournoyer dans tous les sens et venez m'affronter !
- Pardonnez-moi le langage cru que je vais adopter mais votre disciple m'emmerde copieusement !
Outré de mes paroles, j'entendis le maître d'arme bondir devant moi pour me donner la leçon que j'attendais.
- Je ne vous laisserai pas insulter impudemment mon plus brillant élève ! Rugit-il.
Elliot poussa un pouffement de contentement. Je savais qu'il aimait me voir souffrir, surtout quand il savait qu'il était la cible de mes attaques. Ça lui plaisait de me voir me ridiculiser.
Mon professeur me porta un coup à la jambe qui me fit reculer.
Il allait être collant, celui-là.
Il réitéra sur l'autre jambe. Si j'avais des protections, les coups qu'il me portait me faisaient quand même souffrir, alors je répliquais par autodéfense.
Une conversation se fit alors entendre à côté de moi. Léo, qui était resté à la bibliothèque, venait de revenir et s'était installé près de son maître.
Une ouverture.
Léo venait de m'indiquer la position de notre maître. J'allais l'éclater.
Sur mes gardes, je courrai vers lui et…
… Me pris dans les pieds quelque chose de non identifié.
Je m'écroulai de tout mon long, devant un Elliot hilare et un Léo désespéré.
- MADEMOISELLE ARIANE ! Hurla le professeur. JE PEUX SAVOIR CE QU'IL VOUS A PRIS ?
Je m'étais faite mal au genou avec ces conneries.
Le maître d'armes me sermonna pendant les dix minutes qu'il restait au cours, avant de s'en aller en pestant. Enfin, je pus enlever mon bandeau, découvrant sans surprise que les deux jeunes garçons se fichaient outrageusement de moi.
Elliot rigolait comme un damné, alors que j'essayai de convaincre des yeux Léo, qui était si blasé qu'il aurait pu passer au travers d'une guerre nucléaire. N'y arrivant pas, je lui fichai un coup sur le haut du crâne et passai ensuite à Elliot.
Me dressant devant lui, les poings sur les hanches, je débitai, rouge de rage :
- Tu veux pas te taire plutôt ?! Monsieur « je vais emmerder mon valet en lui faisant faire des exercices qui n'ont aucun sens » ! T'es venu pour quoi,la base ? Me voir m'humilier ou m'encourager ?
Son sourire narquois se prolongea jusqu'à ses oreilles.
- Un peu des deux ?
L'ignorant superbement, levant même les yeux au ciel, j'allais lui dire d'aller se faire voir quand je reçus un énorme coup sur la tête.
Inutile de dire que le brun s'était réveillé et qu'il me menaçait maintenant avec son livre.
- Espèce d'inconsciente ! Tu me soules déjà toute la nuit et tu continues le jour ? C'est quand que tu me foutras la paix ? S'exclama-t-il. Tu es vraiment de mauvaise foi ! Colérique, lunatique, et mauvaise perdante, tu cumules !
Piquée de plein fouet, j'allais répliquer :
- Hey –
- Elliot !
Encore une fois, on m'interrompit dans une bagarre. On en serait venu aux mains si Vanessa, la sœur aînée d'Elliot, n'était pas apparue devant nous, les poings sur les hanches, nous fixant avec colère.
- Je peux savoir ce que vous faites tous les deux ? Nous gronda-t-elle.
Comme s'il avait compris qu'il fallait s'enfuir, le bout de tissu accroché à mon cou –qui devait me faire perdre la vue– tomba sur le pauvre Léo en-dessous de moi, qui retenait mon poing. Le lunetteux se le prit dans ses yeux, nous réveillant de la torpeur de la dispute.
Nous nous relevions, nos regards lançant d'abord des éclairs, puis ceux-ci ne s'accrochèrent pas avant un moment.
Soupirant, la sœur d'Elliot se tourna vers ce dernier et lui annonça :
- Notre père veut te voir.
Elle l'avait dit avec la même colère qui habitait son regard. Ce n'était pas souvent qu'elle parlait à son frère avec un mécontentement aussi véritable. Souvent de l'irritation, de l'agacement, mais jamais cette voix tremblotante de violence.
Surpris, mon ami, son frère, fronça les sourcils en se relevant.
Nous savions pertinemment, Léo et moi, que nous n'étions pas la bienvenue pour Vanessa et Bernard, le chef de la famille Nightray. C'était un exploit que j'eusse pu lui parler, parce qu'apparemment Léo n'avait pas eu cette chance. Elliot nous avait dit qu'il avait été le plus récalcitrant à convaincre. Mais après l'histoire du trou, Bernard Nightray avait accepté étrangement facilement que j'entre au service de son fils.
Je me rappelais que je n'avais pas pu lui parler de mes rêves et cette petite fille. Mais plus le temps passait et plus je me disais qu'il fallait faire vite. Je ne savais pas si ses appels venaient du passé, si elle était en danger…
Avec le temps, j'avais appris à l'aimer, cette enfant.
Je voulais la rencontrer. La prendre dans mes bras. Lui souffler qu'elle n'avait plus rien à craindre. Avec l'influence des Nightray je pouvais bien faire quelque chose, non ?
- Tu penses à cette petite ? Me demanda Léo en voyant mon air absent.
- Hm, acquiesçai-je.
Mon regard dans le vague, il reprit sa lecture. Le vent s'amusa à lui mettre mes cheveux dans ses yeux, et je l'entendis pester. Ça me fit rire. Ces moments de silence n'étaient pas embarrassant, c'était même plutôt l'inverse. Depuis toujours, nous n'avions pas besoin de grands discours. Nous étions beaucoup plus bavards quand Elliot était avec nous.
- Je voudrais la voir, lui avouai-je. La petite fille.
- Moi aussi.
Ça me fit rougir. Il me croyait, vraiment. Il voulait mon bien, réellement.
Et Léo, lui ? Il n'avait rien raconté sur ce qu'il lui était arrivé. Ce qu'il faisait à Fianna. Je ne connaissais même pas son anniversaire.
Nous n'en parlions jamais, il fallait dire.
En le regardant, je me posai plein de questions.
Les genoux tout contre moi, j'observai le moindre de ses gestes. Le vent découvrait ses yeux, parfois. Il s'était habitué à mes lubies, et n'était jamais gêné que je le détaille ainsi.
Mes pensées divaguaient sur Léo à côté de moi. Je me disais qu'il était beau, qu'il avait encore grandi, que ses épaules étaient carrées maintenant, que ses habits lui allaient bien.
Ses longs doigts, tout fin. Son épi de cheveux qui était présent tous les jours. Ses longs cils.
Fermant les yeux, je goutai toutes les odeurs que nous apportait la brise.
Alors que je le décrivais dans mon esprit, une grande chaleur me vint. Des fourmillements parcoururent mes jambes, mes bras, mon ventre. Surprise, je sursautai tellement fort que je perdis l'équilibre et tombai par terre.
- Ariane ? Encore un mauvais rêve ? S'enquit-il.
Encore un peu assommée de mon état comateux, je commençai à rigoler, embarrassée.
- Non rien, le rassurai-je. Ce n'est rien…
Je le disais pour moi-même plus que pour autre chose.
Je soupirai et m'allongeai près de mon ami qui, lui, avait repris sa lecture. Sa main droite, proche de moi, restait accessible. Une doucereuse tentation.
Je me repliais autour de lui. La main qu'il laissait libre alla caresser mes cheveux d'un geste paresseux.
Je repensai à Elliot. Et ça me fit mal au cœur.
« Je me demande s'il va bien… »
- Ariane.
Je rouvris les yeux sur un certain blond, qui avait habité mes rêves.
- Ariane ! Répéta-t-il puisque je ne bougeais pas.
J'étais tellement bien, là, dans l'herbe. J'étais tellement fatiguée…
Léo n'était plus à mes côtés, remarquai-je avec un froncement de nez. Il était debout à côté d'Elliot.
- Hey, ne te rendors pas ! Gronda-t-il, irrité.
Je grommelai quelque chose qui devait surement être incompréhensible. Mais j'avais dit « ne me dérange pas, j'ai sommeil. »
- Ariane, on doit y aller maintenant, fit Léo cette fois-ci.
Je bougeai un peu. Mais pas question que je me relève.
Alors que je repartais dans le monde des songes, un souffle pénétra mon oreille. La chatouille et la surprise me firent bondir. C'eut pour effet de me faire mettre sur mes deux pieds aussi rapidement qu'ils l'avaient voulu.
Elliot avait un air triomphant, mais je savais pertinemment que c'était Léo qui lui avait dit de faire ça. Surement rouge comme une tomate, j'essayai de reprendre contenance quand je le vis.
Derrière les deux garçons.
Le père de la petite fille. Il s'approchait de nous, les bras ensanglantés.
Il voulait me tuer, c'était sûr.
- Tu n'es pas réveillée, toi ! Rigola Elliot en voyant ma léthargie.
Elliot ? Qui est-ce ?
Il vient vers moi.
Lui, ses yeux verts glaciaux.
Un brun à lunettes est à côté de lui.
Léo ?
Je vais mourir, il va me tuer.
Je le vois avec son couteau, il va de plus en plus vite.
Où suis-je ? Qui sont ces gens ?
Tout est noir, il fait noir, ces gens me veulent du mal !
Non !
Je ne veux pas !
Cet homme, que va-t-il me faire ?
- N-N'approche pas…
- Ariane ?
Ariane ? Qui est-ce ?
Non non non non.
Il arrive, je ne veux pas !
Je ne peux pas courir… N'approchez pas !
Je ne veux pas voir leurs visages, je ne veux pas courir, je ne peux pas courir, je ne veux pas qu'ils me fassent du mal, je ne veux pas courir, je ne peux pas courir !
J'en suis sûre ! Je ne peux pas !
- Ariane !
Arrêtez ! Je ne suis pas Ariane ! Je ne m'appelle pas Ariane ! Qui appelez-vous ? Laissez-moi !
Il me prend dans ses bras, je me débats, je ne veux pas qu'il me fasse du mal ! Il va arriver, il est déjà là, son visage tout près du mien.
Papa me fait peur, au secours…
C'est Papa qui me prend dans les bras, je dois fuir, ou il me tuera !
Je me débattais dans les bras de l'homme. Je criai pour qu'il me laisse tranquille. Je priai pour qu'il ne me tue pas. Il me souffla à l'oreille…
- Tout va bien…
Tout… Tout va bien ?
Je suis en sécurité ?
- Tu es en sécurité, Ariane.
Ariane ?
Oui, c'est ça.
Je suis Ariane.
Je lui rends son étreinte.
Qui est-ce ?
Je suis en sécurité, maintenant.
Ariane est en sécurité.
Elliot m'avait pris dans les bras. Léo était derrière lui, derrière le flou de mes larmes. J'avais eu une hallucination. Le père de la petite fille avait été là pendant quelques temps.
Peut-être commençai-je à être comme les orphelins de Fianna. Peut-être était-ce parce que je m'étais autorisée cette sieste. Peut-être qu'il ne fallait plus que je dorme.
Je le prends plus fort dans mes bras. Je crois qu'il fait de même. Son étreinte me fait mal, mais je ne dis rien.
Je voudrais rester dans ses bras et me sentir en sécurité pour de bon. Je ne veux plus m'endormir, je reste les yeux ouverts, respirant son odeur pour réaliser que tout ça est réel.
Et à quel point le père de la petite fille ne l'était pas.
- Elliot ?
- Oui ?
- C'est toi ?
- Oui.
- Tu es là ?
- Hm.
- Léo aussi ?
- Oui, répondit-il lui-même. On est là, Ariane.
Je suis trop épuisée pour pleurer, pour parler, pour bouger.
Combien de temps suis-je restée là, les bras ballants de chaque côté de son corps ? Je me sens vide.
Tellement vide…
En cet instant, je ne pensais plus. Tout s'était arrêté. Une seule chose me rappelait que j'étais toujours en vie : la chaleur d'Elliot. C'était une preuve de son existence. La preuve du monde qui m'entourait.
J'avais peur. J'avais peur de ne pas être Ariane, j'avais peur qu'Elliot ne soit pas Elliot, que Léo ne soit pas Léo.
Peur que mon monde s'écroule.
