Les choses changent. Le nier est dangereux, en avoir peur est naturel, ne pas s'en soucier est un cadeau.
S'ouvrir change les choses, perdre change les choses, changer d'environnement change les choses.

C'est à nous d'en faire un bon moment, et un bon souvenir.


Chapitre 10 :

- Tu avais quelque chose me dire ?

- Je t'aime.

Dire subitement à son ami qu'on l'aime était sans doute bizarre, mais pourquoi prenait-il une expression aussi choquée ?

- Tu ne m'aimes pas, toi ?

- Je vais te frapper, Ariane.

- Je t'aime pourtant. Tu as l'air de m'aimer auss–

- La ferme. Et je t'avais prévenue.

Léo ne me laissait aucune minute de répit. Il m'avait frappée, comme il l'avait promis.

- Je ne veux pas aller dans cet internat ! Rugis-je. Je ne veux pas nettoyer tous les jours, je ne veux pas dire bonjour à mes camarades dès le matin, je ne veux pas !

C'est pour ça que je voulais qu'il comprenne que je l'aime et qu'il fallait qu'il me laisse ici !

Demain était la rentrée au lycée Lutwidge.

Jusqu'ici, Elliot et ses deux valets –Léo et moi- allions en voiture jusqu'à l'établissement. Comme Elliot avait désormais 15 ans, il était considéré comme un adulte et pouvait donc vivre sa propre vie dans les dortoirs de Lutwidge.

Dès qu'il avait pu, après sa cérémonie de passage à l'âge adulte, il était parti s'inscrire comme agent de Pandora.

J'avais fait de même.

J'étais donc désormais engagée comme agent de Pandora, et avais eu le droit à une cession d'explications.

Pandora était une organisation qui surveillait les agissements de l'Abysse.

C'était la première fois que j'entendais parler de l'Abysse, des contractants illégaux, ou ne serait-ce que des Chains. Ces créatures venaient de l'Abysse, par des irrégularités de l'espace. Leur but était de tuer le plus possible d'humains, pour pouvoir rester le plus longtemps possible dans la 1ère dimension. Pour se faire, ils se liaient d'un contrat illégal en faisant boire leur sang à un humain.

C'est Elliot qui m'avait fait tout un cours. Il était fier de ce que sa famille, un siècle plus tôt, avait créé. Il était fier de la servir, et faire tout ce qui était en son pouvoir pour l'aider.

J'étais fascinée par cette volonté qu'il avait. Ce pétillement dans ses yeux bleus revenait à la charge, toujours plus bourdonnant.

Alors j'écoutai, j'écoutai pendant des heures, avant que Reim Lunette nous fasse passer un test physique.

J'avais passé une semaine entière avec Elliot seulement. Il m'avait autorisée à le faire sortir de sa chambre en pleine nuit pour que l'on puisse sortir me changer les idées. On passait des heures entières à parler de livres, et aussi de sa famille.

Il aimait m'entendre parler des étoiles, de leur positionnement et des contes qui les entouraient. Il semblait tout aussi fasciné que moi quand je l'écoutais.

Je lui avais raconté pour la petite fille. Et il m'avait prise au sérieux, m'avait faite confiance. J'en aurais pleuré si je n'avais pas été aussi orgueilleuse.

Je me sentais enfin aussi proche d'Elliot que je l'étais de Léo.

Parfois, par pur hasard, nos doigts se frôlaient.

C'était les moments que je préférais.

J'avais appris à connaitre son visage au réveil et je m'en délectai. Elliot n'était pas du tout du matin, et ça me faisait rire de le voir patauger.

On s'était battus plusieurs fois, pendant l'entraînement, et avions pu apercevoir Xerxes Break, qui nous avait regardé de loin.

- Tu es arrivée à Lutwidge en fin d'année dernière tu es tout juste passée à notre niveau. D'ailleurs, comment as-tu fait ? Tu ne suivais pas les cours à Fianna.

La question de Léo me ramena sur terre. Je papillonnais des yeux un instant.

- C'était facile, non ? Répondis-je comme une évidence.

Il laissa un silence s'écouler –dans lequel il devait surement réfléchir– puis continua :

- En tout cas, tu as pu échapper à l'internat cette année-là, car Elliot et moi n'y étions pas encore. Mais cette année, ce sera différent. Nous voulons avoir les meilleures notes et nous mettre en condition.

- Toi ?

- Elliot, corrigea-t-il.

Je retrouvais mon flemmard de Léo.

- D'accord, soupirai-je, je n'ai pas trop le choix de toute façon…

- Oh que non, me sourit-il.

Son esprit sadique me ferait toujours grincer des dents. Mais je lui pardonnerai vite.


- Elliot.

- Hum ?

- Tue-moi tout de suite.

- Non, je préfère te voir souffrir en te socialisant d'abord.

- Je n'essaierai pas. Tue-moi.

Il soupira. Il reconnaissait bien là son asociale d'Ariane.

- Non, je ne te tuerai pas.

Il me regardait dans les yeux, comme pour me pousser à le contredire. S'il voulait ça…

- Alors je descendrai de ce carrosse et me briserai la nuque !

D'un coup, j'ouvris la porte du fiacre en pleine course et mes deux amis me prirent par le col.

- Laissez-moi ! Lâchez-moi ! Hurlai-je.

- Tu ne sers vraiment à rien, s'amusait Léo.

- Raison de plus pour me laisser faire !

Au final, je fus attachée à ma place, une bosse sur le haut du front, administrée par notre bon maître Elliot. Il gardait un pied planté entre moi et Léo, pour pouvoir me récupérer si je décidai de réitérer ma tentative de suicide.

- C'était un bonus, le coup ? Grognai-je en me tenant le haut de la tête.

- C'était pour faire passer ma frustration. Répondit Léo avec le même ton neutre.

- Je suis un punching-ball ? M'outrai-je.

- Exactement !

- La finesse de Léo…

- Ariane.

Je me tournai vers Elliot. Un frisson traversa ma colonne vertébrale en voyant ses yeux et l'impression de fourmis dans les bras et les jambes me fit rougir. Je retrouvai contenance le plus vite possible, pour ne pas montrer mon embarras.

- Quand on sera là-bas, on pourra récolter des informations sur cette petite.

Je fis tilt et souris discrètement. Bientôt, cette petite fille ne serait plus seule. Je serai à ses côtés pour veiller sur elle. Lutwidge, qui était rattaché aux familles ducales et donc à l'empire, comportait la bibliothèque universitaire la plus grande du pays. Quitte à passer tout mon temps là-bas, il fallait qu'il soit productif.

Les mains un peu tremblotantes, je les portais à ma tête.

- J'espère que tout va bien se passer… Soufflai-je en tapotant sans y faire attention sur la paupière de mon œil rouge.

- Mais pourquoi le caches-tu, déjà ?

Elliot avait offert des lunettes à Léo. Le brun n'avait jamais expliqué pourquoi il cachait se yeux, mais je le soupçonnais de ne pas les cacher pour leur couleur. Après tout, quand il m'autorisait à les observer sans limite. J'avais été sûre qu'il s'agissait d'une sorte de daltonisme, mais il avait passé avec succès tous les tests que je lui avais fait passer.

Il m'avait insultée, parce qu'il comprenait totalement mon manège, mais ça m'avait fait rire.

Elliot m'avait offert une lentille de couleur. De la même couleur que mon œil droit. Quand il m'avait tendu le paquet, juste après être devenue un agent de Pandora, j'avais été surprise. Je ne m'attendais pas à recevoir quoique ce soit de la part de ce tsundere.

Je l'avais regardé avant de l'ouvrir, pour qu'il m'en donne l'autorisation.

Et j'avais pleuré. Parce que c'était comme un rêve qui se réalisait. Je l'avais pris dans mes bras, aussi. Et m'étais pris une mandale.

C'était pour ça que j'avais peur de m'exprimer, comme si son cadeau n'avait servi à rien, et pourtant je me lançai sous son regard incisif :

- Il est laid. Il prouve que je ne suis souhaitée, que je suis un être abject.

Je me pris un autre coup. Seulement, cette fois-ci il venait du blond. J'allais répliquer quand il cria :

- Tu es vraiment crétine !

Énervée, je me levais et rétorquai :

- Moi, crétine ?! C'est toi qui m'as demandé, que je sache !

- Oui, toi ! Tu es stupide !

Où était donc passé l'Ariane qui aimait le prendre de haut et qui ne s'énervait jamais ? Vraiment, il déteint trop sur moi…

Je me rassis.

- Je t'écoute. Fis-je d'une petite voix, sachant que si Elliot levait la voix sur moi c'était parce qu'il y avait une raison –aussi petite soit-elle.

Il prit une grande inspiration et hurla :

- Tu es vraiment stupide ou tu le fais exprès ?! Une nuisance ? Oui, par ton simple discours tu deviens une nuisance ! Si tu penses ça, alors je ne peux plus rien faire pour toi ! Tu sais quoi ? Tout s'en fiche de toi, de ton œil ! Personne ne dira rien à cette époque ! Je n'aime pas les gens qui ne savent pas se donner la valeur qu'ils méritent !

Je baissai les yeux, toute honteuse, avant de répéter les mots dans ma tête. Léo possédait déjà un sourire narquois quand je me tournai vers lui.

- Qu'est-ce que tu as dit ? Ronronnai-je.

Il me regarda bizarrement en fronçant les sourcils, puis devint cramoisi.

Touché.

D'un sourire narquois, je vins me mettre à ses côtés, attirant l'attention de Léo qui avait tout entendu et qui attendait la suite des évènements, caché derrière son livre.

- Alors comme ça j'ai de la valeur ?

Mes doigts trouvèrent son torse et je pris sa cravate pour faire revenir son visage près du mien. En voyant sa grimace, je triomphais intérieurement.

- Aurais-je fait mon petit effet à ce messire Nightray ?

L'écart entre nous s'effaçait et mon sourire s'agrandissait. Il n'y avait pas que son visage qui était cramoisi, parce que je voyais sans mal ses oreilles se teindre elles aussi.

- Attendrais-tu quelque chose de moi ? Lui susurrai-je à l'oreille.

- Nous sommes arrivés ! Annonça le conducteur qui ouvra la porte du carrosse à la volée.

Je lâchai Elliot qui tomba sur la banquette. Rouge pivoine, il fixait l'homme avec une grande honte, tandis que moi, à quatre pattes au-dessus de lui, affichais un grand sourire. L'homme ne fit aucune remarque, mais n'en pensait-il pas moins ?

Je passai par-dessus Elliot qui s'en offusqua (« Qu'est-ce que tu fais Ariane ? La plaisanterie a assez durée ! ») et pris la main que me tendait Léo pour m'aider à descendre, déjà arrivé sur la terre ferme.

Habillée de mon uniforme, je pris une grande inspiration, goûtant au vent limpide gorgé de senteurs d'automne.

- Lutwidge, nous voilà ! M'exclamai-je.

Et là je le revis.

Le père.

Non !

Non ! Non ! Non !

Non !

Il fait sombre, il fait noir, il fait horrible !

Il allait revenir me tuer, il serait toujours là…

Tremblotante, je ne sentis presque pas les deux mains qui me prirent par les épaules, dans mon dos.

- Tout va bien. Souffla-t-on dans mon oreille.

Je me détendis. La vision s'en alla, aussi vite qu'elle était venue.

Terrifiée, je songeais que maintenant, les appels de cette petite fille allaient subvenir lorsque j'étais éveillée.

Je déposai lentement ma main sur celle d'Elliot et le tirai vers moi pour lui déposer un baiser sur la joue.

- Et bien messire Nightray, me moquai-je, l'effet que j'ai sur vous est-il si fort que vous me montriez de l'affection en public ? Un peu de retenue, tout de même !

Il voulut me tuer mais je crois que je courrais plus vite que lui.

Grâce à lui, la crise avait disparu aussi vite qu'elle était apparue.


- Tu réussiras à te repérer ?

- Je ne suis pas un bébé, papa Léo.

Il me sourit avant de me coller son poing dans ma figure, mais je m'en doutais. Et bien sûr, j'esquivais.

- Je suis plus forte que toi maintenant, Chevalier de l'Ombre !

Il ne prit même pas la peine de rentrer dans mon jeu, mais rétorqua tout de même :

- Tu ne saurais être plus forte que moi, Femme de Ménage.

Je m'offusquai :

- Je t'ai donné un nom stylé, pourquoi n'y ai-je pas le droit aussi ?

Il haussa les épaules.

Je tuerai sans doute Léo un jour.

- C'est ta récompense pour être aussi renfermée sur toi-même.

- Et c'est toi qui dis ça ?

- Moi je l'assume.

- Je… Je l'assume totalement !

Son sourire devint moqueur.

- Bien sûr, Ariane.

Non, je ne vais sans doute pas le tuer, je vais absolument le tuer !

- Blague à part, tu es sûre que tu sauras te repérer ? Tu ne veux pas qu'on t'accompagne ?

Elliot était apparu derrière moi, me surprenant. C'était bientôt le moment où nous devrions nous séparer pour rejoindre nos dortoirs respectifs. Bien sûr, un fils de Duc aurait le droit à sa propre suite, et Léo en profiterait gracieusement. Mais moi, c'était une autre histoire. Et j'aurais détesté qu'il fasse des coudes pour me procurer une chambre pour moi toute seule. Il fallait que je grandisse un peu et devienne plus indépendante.

- Oui bien sûr, j'y arriverai, et si je suis perdue je demanderai mon chemin comme la petite fille sage que je suis.

Je lui souris et il soupira.

- Ne nous cause pas d'ennuis, en tout cas.

- Je crois que tu ne peux qu'espérer… Grinçai-je, connaissant ma malchance.

- Malheureusement.


Les couloirs étaient encore tous les mêmes, et l'atmosphère était étouffant sans ses élèves.

Les murs ruisselaient d'une étrange impression de déjà-vu que je voyais à tous les virages.

Les escaliers voulaient me faire tomber, les murs voulaient m'emprisonner et mes pas voulaient me perdre.

Inutile de dire que j'allais faire une crise de panique si je ne voyais pas bientôt une fenêtre.

Ma claustrophobie n'était jamais allée aussi loin, ou en tout cas pas dans mes souvenirs. Mes membres tremblaient et sans la présence d'Elliot ou Léo à mes côtés je me retrouvais mise à nue. Et Dieu que je détestais ce sentiment.

- Je peux vous aider ?

Relevant vivement la tête, je sondais le regard de la jeune femme devant moi. Mon esprit s'embruma en la décrivant.

- Haaa… Répondis-je seulement.

- Oui ? Insista-t-elle, surement à cause de l'expression que je devais avoir.

- Je me suis perdue, je cherche la chambre 24, je ne la trouve pas, pouvez-vous m'aider ?

La jeune femme sourit, toute rose et toute pétillante, et me demanda de la suivre.

Elle m'agaçait déjà, mais peut-être était-elle gentille ? Elle avait la politesse de m'amener vers ma chambre, mais je n'aimais pas ses airs de petite fille sage.

C'était la copie parfaite de Marie.

La chambre n'était pas grande, ni petite, ni trop belle ni trop moche, elle n'était rien, en vérité. Pas de grande sensibilité : sobre.

Outre mesure, la pièce me plaisait assez. Et de toute façon, qu'elle me plaise ou pas, j'allais y rester pendant au moins un an.

En fait, ce qui me gênait plus était les fenêtres et l'étroitesse de l'endroit. Ce n'était pas un cagibi, mais c'était assez terne pour qu'une fine pellicule de sueur se colle sur ma nuque.

Les fenêtres étaient au-dessus des têtes de lit. Trois fenêtres, pour trois lits. Elles avaient bien sûr leurs rideaux.

A côté des lits, une table de chevet et un placard en bois. Une lampe à huile chacune. La seule autre porte conduisait à une salle d'eau, avec une douche et une vasque.

L'espace était spartiate, et la seule fenêtre qui donnait de la lumière était si haute qu'il m'était impossible de la manier.

Une meurtrière.

J'allais devoir partager mon espace personnel avec une autre personne que Léo. Lui était très discret, mais qu'en était-il des deux autres filles que je devrais accueillir ? –J'oubliai qu'elles m'accueillaient tout autant.

Je préférai ne pas y penser et, avec le même visage impassible que je m'étais essayée à construire, je remerciai la jeune femme qui avait bien voulu me montrer le chemin.

- En fait, je suis dans cette chambre aussi… Avoua-t-elle finalement, après un instant à se triturer les doigts.

- Pardon ?

- Vous m'avez demandée votre chemin, mais c'était ma chambre, je suis désolée de ne pas l'avoir dit avant, mais j'ai pensé que…

Ses yeux volèrent au plafond comme si elle était pensive. D'une main, elle te tritura les lèvres, gênée, ne sachant comment s'expliquer.

- Je pensais que vous penseriez que je vous suis, expliqua-t-elle finalement, et ça aurait été une bien triste mauvaise première impression.

Je laissai échapper un petit rire. Elle avait l'air tellement déboussolée, alors qu'elle n'avait rien fait. Elle ne me regardait pas bizarrement, ni n'était impolie avec moi. Ça faisait du bien. C'était une gentille fille.

- Je ne pense pas que j'aurais eu peur de vous une seule seconde, mademoiselle. Répliquai-je en la taquinant.

Finalement, elle était rigolote. Peut-être pas aussi Sainte-Nitouche que je le pensais. Ma pique la fit sourire à son tour.

- Je m'appelle Jessica Albert. Se présenta-t-elle. Et vous ?

- Je m'appelle Ariane.

Nous nous serrions la main. La sienne était toute froide, et je remarquai que ses gants dépassaient de sa poche. Apparemment, elle était frileuse.

- Hooooo, vous êtes arrivées !

Mes yeux s'écarquillèrent. Une fille s'était jetée sur moi, m'entourant de ses deux bras. Le contact dura qu'une seconde, mais c'était assez pour je sois énervée.

Vraiment énervée.

La jeune fille se planta devant Jessica et moi, toute pimpante. Jessica observait mon regard hagard, toisant du regard la nouvelle arrivante un peu trop familière.

- Vous êtes vraiment trop belles ! S'exclama-t-elle. Je suis trop contente d'être dans cette chambre. Je suis Théa ! Enchantée !

La folle furieuse vint s'emparer de ma main –que j'essayai l'instant d'après, puis de celle de Jessica.

Ses cheveux blonds d'or venaient contraster avec les cheveux corbeau de Jessica, de même que ses yeux marron pétillants avec ceux bleus de ciel de la noiraude.

Elles n'avaient rien en commun. Et d'ailleurs, nous trois formions un beau trio. Pas une seule ne ressemblait à l'autre.

Une blonde des blés avec des yeux marron, une voix incroyablement lourde et avec quelques kilos en trop, tout le temps souriante, très tactile, du genre à en faire des tonnes pour rien : Théa D'Orphée.

Une autre blonde, mais qui avait perdu toute sa couleur, un blond qu'on pourrait voir au travers d'une vitre secouée par la pluie, un blond éclaircit par le temps, des taches de rousseur éparses et deux yeux bleus violacés, une personnalité entre le mutisme et l'hypocrisie : moi.

Et finalement une grande brune au sourire discret, très aimable, assez timide et du genre grande sœur ou meilleure amie, celle qu'on ne remarque qu'une fois qu'elle s'est mise devant nous, aux yeux si profonds qu'on en tomberait amoureux, une fille qu'on pensait nunuche aux premiers abords à cause de sa longue coiffure mais qui, dès qu'on la connaissait un peu mieux, devenait une fille absolument formidable : Jessica.

Le destin voulait sans doute me pousser au fond du fond. Mais je ne l'écouterai pas.

- Je sens qu'on va passer une formidable année ! Criai Théa de sa lourde voix.

- Oui, moi aussi !

Elles se tournèrent vers moi. J'étais piégée.

- Hm… Acquiesçai-je.

Théa frappa plusieurs fois dans ses mains, toute joyeuse. J'avais peur qu'elle se colle à moi à tout moment. Les sueurs sur ma nuque redoublèrent.

- Ce soir nous devrions faire des jeux pour apprendre à bien connaître !

- Je trouve que c'est une excellente idée ! –Jessica avait l'air emballée par l'idée.

Elles se tournèrent encore une fois vers moi, comme un seul homme. Je finirai par avoir l'habitude.

- Hm… Soufflai-je une nouvelle fois en détournant le regard.

Destin, je vais te tuer.

- Alors, par qui on commence ? (Théa ne tenait plus en place.)

- Allez-y en premières. (Et moi j'avais juste envie qu'elle se calme.)

- Tu te souviens du jeu au moins ? Se plaignit Théa en voyant mon manque évident d'enthousiasme.

- Oui, bien sûr.

Elle mit ses mains sur ses hanches, comme si ça allait me faire peur, alors je récitai pour qu'elle me laisse tranquille :

- Tour à tour nous devons essayer de deviner quelque chose sur la personne à côté de nous, si c'est faux on reçoit une pichenette et si c'est vrai on mange un caramel.

C'était complètement bête, et Théa n'avait pas besoin de ça, elle était déjà assez enrobée–

Hm.

Je ne devrais peut-être parler, j'étais un parfait sac d'os.

- Donc je commence ! Fit la concernée, toute contente.

Grâce au ciel, Théa allait parler de Jessica. Par contre, je devrai parler de Théa. Le jeu devait se passer d'une personne à l'autre.

- Tu n'es pas une fille de bonne famille ! (Théa pointa son doigt vers Jessica.)

- Tu peux manger un caramel. (Jessica avait l'air si enthousiaste.)

- Yay !

Alors qu'elle prenait un bonbon, je questionnai, surprise :

- Il n'y a pas que des familles nobles dans cette école ?

À elles d'être surprises.

- Bien sûr que non. Il y a des gens qui viennent grâce à une bourse, des bourgeois parfois, il y a des gens qui sont des valets, par exemple, et plus rare il y a les domestiques qui sont accueillis sous demande de leurs maitres. Me répondit Jessica d'une narration parfaite.

- Je vois.

Alors je ne serais pas la seule domestique ? Jessica, qu'était-il si elle n'était pas noble ? Bourgeoise ? Avec ses manières… Ce n'était sans doute pas possible. Elle ne connaissait pas l'étiquette noble.

- On passe à toi, Jessica !

Je la regardais alors qu'elle réfléchissait, son regard dans le mien.

- Hm… Fit-elle. Toi non plus, tu n'es pas noble.

- Correct.

Facile à deviner. Nous n'étions pas dans une suite.

- À toi, Ariane ! Me lança Théa en trépignant.

C'était facile de voir qu'elle avait hâte que je découvre des choses sur elle.

- Tu es une fille de bourgeois.

- Bonne réponse ! Comment as-tu deviné ?!

Je lui donne la réponse gentille ou la réponse méchante ?

- Tu es si belle et soignée, je l'ai tout de suite remarqué, j'ai failli te méprendre avec une noble !

Et hop, je l'ai dans la poche.

Tandis qu'elle s'exaltait sur le fait qu'elle ressemblait à une noble, je lançai un regard à Jessica qui pouffa. Son visage rond lui donnait un air d'enfant qui me rappela vite Marie. Non, en fait, elle ressemblait vraiment à Marie, en beaucoup de points. Il ne lui manquait plus que les cheveux courts.

Il faisait déjà nuit et demain était la rentrée, mais Théa ne me laissa pas partir me coucher, on devait continuer le jeu.

- À moi, donc ! S'exclama-t-elle.

Quelle déduction.

Pour l'instant, aucune de nous n'avait perdu. Je sentais que ce jeu allait durer encore un certain temps…

- Alors… Hm…

Le chaste sourire rêveur de Jessica voulait me faire souffrir. Je voyais Marie en elle. Si fortement, si constamment…

- Tu es une domestique !

- Bonne réponse.

Ah bon ?

Je zieutais avec attention son visage où un sourire serein voulait rester.

- À moi, fit-elle. Tu es une domestique aussi.

- Vrai.

J'en avais vraiment l'air ?

Elle prit un caramel avec des yeux pétillants.

- Tu es fille unique.

Et là, le dynamisme de Théa redescendit.

- Comment… Comment es-tu deviné ?

Elle semblait mal à l'aise, voire apeurée.

- Et bien… (Je pris une mèche de cheveux qui passait par là.) Tu es une bourgeoise et à ce que je vois tu as beaucoup de cadeaux, de vêtements ou d'affaires en général, donc c'est que tes parents doivent beaucoup te donner, donc je me dis que tu es plus importante pour tes parents que les enfants avec plusieurs frères et sœurs. J'entends par là qu'ils se focalisent uniquement sur toi et pas sur d'autres enfants.

- Je vois !

Elle reprit une expression joyeuse et continua :

- Alors… Hm… Tu es dame de chambre ?

- Faux.

La pichenette arriva toute seule sans se faire prier.

- Je pense que ça va être difficile de trouver la suite ! S'exclama Jessica avec une moue ravie. Bon ! Tu… N'es pas une dame de chambre, j'en suis sûre.

Elle rigola. Ce n'était pas une question, c'était une affirmation qui ne comptait pas dans le jeu. Ça m'amusa.

- C'est vrai, minaudai-je.

- Et tu n'es pas fille unique non plus. Continua-t-elle, la voix remplie de défie.

- Faux.

Est-ce qu'on pouvait dire ça comme ça ? Je n'avais jamais considéré les enfants de l'orphelinat comme des frères ou des sœurs. Peut-être…

Ben intervint dans mon esprit devant l'image presque parfaite de Marie. Ha, Jessica, tu vas m'apporter bien des malheurs.

- J'ai perdu…

Je lui donnai la pichenette tant attendue.

- À moi… Soupirai-je.

Qu'est-ce que je pouvais dire maintenant ? Cette fille ne m'intéressait pas beaucoup à vrai dire, et je n'avais pas envie de me prendre cette pichenette.

- Tu es blonde.

C'était piteux, mais c'était dans les règles.

- Hééééé, mais c'est évident ça, c'est pas du jeu !

- Alors tu es capricieuse.

Elle bouda quelques instants avant de me tirer la langue.

Huh.

- Aucune règle ne dit qu'on ne doit pas citer quelque chose d'évident.

Mais elle boudait toujours.

- Et puis, j'ai dit un trait de ta personnalité, ce qui est moins évident à trouver.

Elle boudait encore.

- Ça veut dire que tu ne joues plus ?

- Si ! Si je joue !

Bah voilà.

Je déposai le troisième caramel à côté de moi en me disant que j'en donnerai à Léo et Elliot.

- Tu es valet !

- Faux !

Et ceci avec le même ton, comme si elle avait paré une attaque.

Dégoûtée, Théa se prépara à la pichenette.

- Les filles ! Vous n'êtes toujours pas couchée !

Dans le couloir avait résonné la voix et nous ne bougions plus.

- Vite, qu'est-ce que vous faites, mettez-vous dans vos lits ! Nous chuchota Théa.

Comme un seul homme, nous nous séparions et nous étions au lit la seconde suivante. On entendit un bruit de porte, puis plus rien. J'avais éteint la bougie in extremis.

- C'était drôle ! Plaisanta Théa, la voix basse.

- Oui, on recommencera ?

- Bien sûr !

Oh non…