Qu'est-ce que le sens du devoir ? Le devoir prime-t-il sur la passion ?
Si je veux dessiner mais que mon devoir me dicte d'écouter le cours, dois-je m'arrêter ? Est-ce que ce devoir est plus important ?


Chapitre 11 :

Les jours à Lutwidge s'enchaînaient sans que je n'y pense plus. Il avait été très difficile d'interagir avec mes colocataires, mais elles n'étaient ni timides ni pudiques, ce qui aidaient à instaurer une bonne atmosphère.

Jessica était la plus sérieuse d'entre nous. Quand je rentrais dans la chambre, elle était déjà sur son bureau, penchée sur son travail. Elle dormait aussi tôt, et Théa et moi fûmes surprises de l'entendre ronfler à plusieurs reprises. Rien ne la gênait pour dormir : c'était une bûche, une telle bûche qu'il n'aurait pas été surprenant qu'on puisse la trainer jusqu'à la cours et qu'elle ne se réveille pas.

Théa faisait du somnambulisme. Son trouble trouvait son affinité avec le mien, puisque je passais mes nuits à ne pas dormir. Je l'avais déjà surprise en train de manger des friandises, d'essayer d'ouvrir la porte de la chambre, ou encore de parler dans son sommeil. Elle nous avait expliqué qu'elle était atteinte de boulimie –un trouble de l'alimentation survenu suite à un traumatisme (qu'elle n'avait pas raconté et qu'elle n'avait pas à raconter.)

Quand ses crises se manifestaient, je me mettais à côté d'elle, pour être sûre qu'elle ne se blesse pas. J'avais lu qu'il ne fallait pas toucher les somnambules, à part si on n'avait pas peur de se prendre une mandale. Elle prenait des médicaments, mais apparemment son envie de chocolat était plus forte que ses pilules.

Jessica et moi cachions ses gouters à tour de rôle, et ne disions jamais aux deux autres où ils étaient. Ainsi, Théa était sûre de ne pas pouvoir les trouver, à moins de retourner l'intégralité de la chambre.

Mes petits camarades n'étaient pas aussi invivables que ça. Mieux : je ne m'ennuyais jamais avec elles. J'aimais jouer ce rôle de grande sœur, entre l'angoissée à chaque respiration –Jessica- et la somnambule –Théa. Et quand je n'arrivais plus à supporter la présence d'autrui, les missions à Pandora me faisaient un bien fou.

Elliot n'y allait jamais en période scolaire. Il était un des héritiers des Nightray, et les notes étaient tout pour lui. Léo, lui, n'était pas un agent de Pandora, et n'en aurait surement jamais la carrure. Il aurait rigolé si on lui avait demandé de le devenir.

Je partais souvent seule. J'étais assez adroite et indépendante pour pouvoir me débrouiller, et je partais une semaine entière avant de revenir –parfois blessée.

C'était souvent des missions d'élimination qu'on me donnait. Mon aisance à l'épée et la discrétion dont je faisais preuve avaient été repérées dès mon entrée à Pandora. J'avais déjà fait équipe avec Echo, la jeune servante de Vincent, le grand frère adoptif d'Elliot. Je ne l'avais jamais rencontré, ni lui ni son frère Gilbert. Apparemment, ce dernier s'était quasiment enfui de la maison Nightray.

A cause du coupeur de tête.

Elliot ne dormait plus. Son état nous inquiétait vraiment, Léo et moi. Surtout Léo, à vrai dire. Il le rejoignait parfois la nuit, quand ses cauchemars le prenaient trop. Lui et moi, dans la bibliothèque, les cernes nous dévorant les yeux… C'était un spectacle récurrent pour Léo, désormais.

La famille Nightray était attaquée par le chasseur de tête. La « Reine de Cœur. »

Elle avait déjà tuée le frère aîné et l'oncle d'Elliot. Elle avait essayé de tuer Gilbert, qui avait fui le manoir pour vivre par lui-même.

Son ami avait été brisé par cette trahison. Que Gilbert s'en aille après cette épreuve familiale l'avait mis hors de lui-même. Il n'acceptait pas la malhonnêteté de cette décision, et il en voulait tellement à Gilbert qu'il avait juré de le tuer s'il le revoyait.

Bien sûr, Elliot et Gilbert n'avaient plus jamais fait de mission au sein de Pandora ensemble.

Je n'avais jamais vu ce fameux Gilbert, mais si jamais il se pointait devant Elliot, je serai la première à lui planter mon épée dans le cœur.

- Vous allez partir avec Raven, Xerxes Break et Sharon Rainsworth.

Je fixais Reim Lunettes, qui m'avait fait demander au QG de Pandora. Les mains dans le dos, comme le voulait un soldat, je lui demandais de répéter plus lentement, les joues surement cramoisies.

Gêné, il remonta ses lunettes.

- Oui, vous partez en mission avec Xerxes Break, mademoiselle Ariane.

Il était si dur pour moi de ne pas piaffer sur mes deux pieds que je retenais ma respiration.

- Respirez, s'il vous plait.

J'obéissais en cachant mon visage dans mes mains. Après une grande inspiration, je repris contenance.

- Excusez-moi, soufflai-je.

Avec un sourire compréhensif, il se leva pour me mener dans la pièce où devaient se trouver mes trois camarades.

- Comme la plupart de vos missions, ce sera une élimination. Enfin, plusieurs éliminations.

La vision de Reim qui remontait ses verres en lisant à toute vitesse ses papiers me remplissait le ventre d'un sentiment de satisfaction. Aller en mission, voilà ma raison de vivre. Pandora était vraiment ma maison.

- Plusieurs Chains font équipe pour tuer en série, expliqua-t-il en levant enfin les yeux de son feuillet. C'est pour ça que vous partez tous ensemble.

- Vous serez notre référent, monsieur Lunettes ?

- Pour cette mission, oui. Si tu as ne serait-ce qu'un seul problème avec Xerxes ou Raven, n'hésite pas à m'appeler.

- Pourquoi aurais-je besoin-

- XERXES BREAK !

Un immense homme brun défonça à la volée la porte que Reim allait ouvrir, l'envoyant dans la tête du pauvre valet. Tétanisée de surprise, je vis Xerxes zieuter notre référent, passant uniquement sa tête par le cadran de la porte. Il commenta un "oh, le voilà" sans pour autant sortir pour l'aider.

L'homme qui avait crié venait de remarquer sa victime quand je me pressai pour l'aider à le relever. Je sortis un mouchoir pour éponger le sang qui affluait de ses narines, et ramassai ses feuilles. J'entendis le grand malade s'excuser auprès de notre référent.

- Faites plus attention la prochaine fois, grognai-je à son attention.

Xerxes Break siffla, pour montrer son amusement.

Je toisai les yeux dorés de qui je devinais être Raven, et ça le prit au dépourvu. Reim Lunettes essaya de relaxer la situation, le mouchoir toujours contre son nez, sa seule main libre se posant sur mon épaule.

- Allons, allons, tout va bien mademoiselle Ariane.

- … Si vous le dites, Mr. Lunettes.

Raven retourna dans la pièce après un claquement de langue vindicatif.

Xerxes Break me passa en revu, me montant le rouge aux joues. Il me tendit une sucette, que je pris sans trop savoir pourquoi.

- Bienvenue parmi nous, fit-il, et désolé pour ce nigaud. Il a l'air méchant mais il est sympathique quand il veut.

- Qui tu traites de nigaud ? Rétorqua Raven à l'intérieur du bureau.

Break tira la langue, comme s'il était innocent.

Après ce raffut, je fus invitée à entrer à mon tour, suivie de Reim.

Assise à une table, remplie de gâteaux en tous genres et de thé au fumet divin, se trouvait l'héritière des Rainsworth.

Sharon.

Elle était magnifique. Tellement que je me retrouvai bête devant elle, ma fascination m'empêchant de ravaler ma salive.

En me voyant, elle se leva et me fit une révérence que j'imitais.

- Je suis Sharon Rainsworth, se présenta-t-elle, je suis enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Ariane.

- Le plaisir est mien, répondis-je avec plus d'ardeur que j'aurais sans doute due.

Cette mission allait être la meilleure depuis un moment. J'étais juste attristée qu'Elliot n'ait pas voulue la prendre aussi. Il y avait été invité, mais avait décliné. Il n'avait pas la tête à ça, et préférait sans doute se tourner vers ses études.

Sharon me proposa le siège à côté du sien, et nous nous installions tous autour de la table.

Reim nous expliqua les tenants et aboutissants de la mission, et le millefeuille que je dévorais m'aida à ne pas perdre le fil. Raven posait souvent sur moi des yeux interrogatifs, comme si j'étais la seule à manger alors que Xerxes Break avait déposé 4 parts de gâteau devant lui.

Quand Reim fut sûr que tout le monde avait compris, il s'en alla, non sans que je ne le raccompagne à la porte.

Gêné, il me remercia en se grattant la nuque. Je prenais tellement à cœur mon rôle de valet que j'avais confondu mon travail à Pandora avec celui de servante.

Décidément, le rouge me venait vite aujourd'hui.

- Et si nous faisions connaissance, maintenant ? Dit Sharon en me faisant signe de me rassoir.

Mon statut de valet était si visible qu'elle se conduisait avec moi comme avec ses domestiques. Cela ne me dérangeait pas, puisque notre différence de rang était évidente.

On se présenta tous les uns aux autres. Raven n'avait pas beaucoup de choses à dire, je connaissais déjà le duché Rainsworth et Xerxes Break. Je n'avais donc rien appris d'autres, et n'appris rien à mes camarades puisque mon introduction fut succincte.

- Le petit Elliot n'est pas avec toi, cette fois-ci ? Chantonna Break.

- Non, il a eu un contretemps. Répondis-je en trempant mes lèvres dans ma tasse.

J'avais déjà complimenté Sharon sur la beauté de la robe de la boisson, ainsi que sur son intensité. Il était délicieux.

- Un contretemps ? Le jeune maître ? Continua le bretteur.

Je savais qu'il voulait que lui explique le contretemps en question, mais ce n'était pas dans mes habitudes d'avouer les secrets des autres.

- Le jeune maître doit étudier, monsieur Break. Il est l'héritier du duché Nightray, après tout.

- Tu n'as pas cours, toi ? Se moqua-t-il.

- Je préfère de loin m'être utile d'une façon différente.

- Ce n'est pas bien d'abandonner son maître, mademoiselle !

La remarque ne me fit pas rire, mais je souris tout de même.

Il était le seul ici à savoir pour mon œil rouge. Aux yeux de Sharon et Raven, j'étais une fillette parfaitement normale.

- L'abandonner alors que le chasseur de tête est dans les parages…

Il s'était tourné vers Raven, mais il me parlait.

L'anse de ma tasse se brisa.

Tous se tournèrent vers moi.

Mon sourire n'avait plus rien d'amical.

- Revenons-en à la mission, voulez-vous ? Sifflai-je.

Avec un haussement d'épaules, Break continua à manger son énième dessert, sous l'œillade orageuse de Raven. Peut-être qu'il connaissait Elliot ?

Sharon s'empressa de savoir si j'étais blessée (je saignais) et fit venir une autre tasse afin que je puisse me resservir.

Sharon n'avait pas les yeux pétillants. Pourtant, son âme était apaisante et infiniment belle.

Je la dévorais des yeux. C'était un sentiment que je n'avais montré qu'à trois personnes dans ma vie, les trois personnes les plus importantes dans ma vie.

Sharon m'hypnotisait, je rougissais à chacun de ses contacts. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine que la présence de Break avait été totalement évincée.


Dans le fiacre, nous nous dirigions vers la ville où se déroulait notre mission. Sharon et Xerxes discutaient légèrement, sans partir dans des sujets trop importants. Raven, assis à côté de moi, me regardait de temps à autre. Embêtée, je me mis à observer le paysage.

Je m'en faisais pour Elliot. Au moins, il avait Léo à ses côtés, ça me rassurait. Je ne serais jamais sans savoir qu'il n'avait pas quelqu'un…

Les paroles de Xerxes Break m'influençaient trop. Et il le savait. C'était peut-être pour ça qu'il avait fait cette remarque, d'ailleurs.

- Alors, Raven, qu'est-ce que ça fait de rencontrer enfin la petite Ariane ? Lança soudainement Break.

Je lui lançai un simple regard, avant de revenir à ma fenêtre. Raven ne répondit pas non plus, d'ailleurs je ne sais pas ce qu'il avait à répondre.

J'étais la petite nouvelle à Pandora, et on m'appelait aussi un génie. Je ne pensais pas mériter ce titre, mais c'est comme ça que les agents s'amusaient : en faisant tourner des rumeurs sur les autres agents.

- Petite Ariane, depuis combien de temps es-tu au service du jeune maître ?

- D'où vous vient cette obsession pour mon maître ? Répliquai-je. L'adoration qu'il vous porte vous aurait-elle infectée ?

- Tu vas te calmer toi !

La poupée sur l'épaule de Xerxes Break se mit à parler, me faisant froncer les sourcils. Je ne m'attendais vraiment pas à ce qu'elle bouge réellement.

- Voyons, Emilie, ne sois pas si vulgaire avec notre invitée. Dit Break avec son air théâtral.

- Ca m'intéresse aussi ! S'exclama Sharon. Depuis combien de temps ?

Elle me le demandait avec tellement d'enthousiasme que je me sentais obligée de répondre. Comme si un rayon de soleil m'arrivait en pleine figure.

J'étais faible face à Sharon. Et elle devait en avoir pleinement conscience. Mon cœur criait à chaque fois que je voyais son visage d'ange. Si j'avais pu, je l'aurais embrassée sur-le-champ. J'aurais joué de toutes mes cartes pour qu'elle me regarde comme je la regarde.

Je soupirai, abandonnant :

- Ca fait à peu près un an.

- Alors, c'est vrai ce qu'on raconte ? (Elle ne tenait plus en place.)

- Comment ça ? (Et ça m'inquiétait.)

- Les agents de Pandora ont raconté comment il vous dévore des yeux !

La quinte de toux qui me vint était due à ma surprise. Qu'est-ce que c'était que ces conneries ?

Sharon avait des étoiles plein des yeux. Elle murmura des « kya kya ! » comme une adolescente en quête de ragots. Et devant ce spectacle, je ne pouvais rien répondre, à part faire une grimace de trois kilomètres de long.

Cela amusa bien Break, qui sourit derrière sa manche. Ça m'aurait agacée si ça avait été quelqu'un d'autre que lui, mais je respectais beaucoup trop le bretteur pour lui en vouloir.

- Il n'y a rien de tout ça entre nous, jeune maîtresse. (Je passai une main nerveuse dans mes cheveux.) Elliot est un ami.

- Oh, ce n'est qu'un ami…

Elle semblait déçue. Et…

Moi aussi.

- J'ai été très occupée dès que j'ai intégré le service du jeune maître, expliquai-je pour oublier ce pincement au cœur. Il fallait que j'étudie pour Lutwidge et pour protéger Elliot.

- C'est pour ça que tu n'as pas croisé Raven ! Dit Break.

L'intéressé sursauta et toisa le bretteur.

- Xerxes, ça suffit. Marmonna-t-il dans sa barbe.

- Mais elle devrait savoir, tu ne crois pas ?

Le regard de Xerxes devenait perçant. Il voulait absolument nous provoquer, moi et Raven. Ou peut-être juste Raven… ? Il avait l'air beaucoup plus embêté que moi. Peut-être que si je le provoquais aussi, il cracherait enfin le morceau.

- Que devrais-je savoir ? Susurrai-je, le même sourire cruel sur les lèvres que celui de mon mentor.

- Oh, tu n'es pas au courant…

- Arrêtez ça, maintenant ! Aboya Raven.

- Le vrai nom de Raven-

Le fiacre s'emballa. Nous fûmes propulsés sur le côté d'une force sans nom. Je sentis Raven me prendre dans ses bras, et Xerxes faire de même avec Sharon.

Après plusieurs tonneaux, nous nous retrouvions tous sur le toit de la voiture. Les chevaux hennirent à l'extérieur, un appel à l'aide parmi celui de Sharon qui cria en me voyant. J'allais lui demander ce qui n'allait pas quand je vis la jambe ouverte de Raven, qui m'avait couvert.

Break brisa la fenêtre du fiacre en pestant et pria à sa protégée de sortir. Pendant ce temps, je déchirai ma robe pour en faire un garrot que j'attachai à son mollet.

La blessure s'étendait de la cheville jusqu'au milieu de son tibia. Il perdait beaucoup de sang, et je me surprenais à lui souffler des encouragements sans queue ni tête, auquel il ne répondait même pas, trop occupé à vouloir bouger.

- Mademoiselle Ariane, à vous maintenant. J'ai besoin de vous pour transporter Raven.

J'acquiesçai sans trop y penser et passai par la fenêtre brisée. Sharon se trouvait quelques mètres plus loin, l'air sonnée, assise à même l'herbe. Notre course nous avait emmenés dans une forêt, mais on pouvait voir la route principale un peu plus haut. Il suffirait de gravir la pente pour y retourner.

Quand je baissai les yeux pour voir la fenêtre…

- Mademoiselle Ariane ? S'exclama Break, toujours dans le carrosse.

Je courus derrière un arbre pour vomir.

Le conducteur avait été écrasé par sa propre voiture.

Après avoir repris ma respiration, je revenais vers Break. Il ne prit pas en considération mon état de choc (je l'en remerciais) et il me tendit les épaules de Raven. Je tirai de toutes mes forces, et bientôt il m'écrasa, mais au moins il était à l'extérieur, à l'abri.

Break se faufila lui aussi par l'étroite sortie, du sang plein les vêtements. On soupira en même temps, lui, Raven et moi.

C'est bon, tout allait bien.

Sharon rejoignit son servant, qui lui expliqua que tout allait bien. Quant à moi, je réussis à trainer Raven contre un arbre, pour qu'il soit plus confortable.

- Break, appelai-je, je vais prendre mon sac à l'intérieur de ce bordel.

Je ne lui laissai pas le temps de répondre que j'étais déjà à l'intérieur du fiacre. Mes côtes me faisaient un mal de chien, chaque respiration était un calvaire. Mais tous nos sacs étaient là, sous les sièges, et je les attrapai tous.

Quand je sortis, les chevaux étaient de nouveau à l'endroit. Ils étaient faibles, mais ils nous serviraient dès le lendemain pour repartir. Break les attachaient à un arbre non loin.

A l'intérieur de mon sac, il y avait un plaid et une trousse de premier secours. Sharon s'en excita et me demanda si j'avais besoin d'aide –ce n'était pas le cas. Elle trouva cependant place à mes côtés, alors que je mettais la couverture sur Raven.

- Je n'ai pas besoin de ça, grogna-t-il en l'écartant.

- Bien sûr que si, monsieur Raven, quand une personne perd trop de sang, sa température corporelle chute drastiquement. Donc si vous voulez que je fasse mon boulot, prenez cette couverture et me faites pas chier.

Surpris, il obtempéra. En examinant sa jambe, je vis que la blessure était profonde, assez pour devoir faire des points.

- Sharon, j'aurais besoin que tu bâillonnes notre ami. Grimaçai-je.

Les deux s'exclamèrent. Ils ne comprenaient pas pourquoi je faisais une telle requête. Et alors que Raven criait, il s'évanouit.

Enfin.

Xerxes le fit s'évanouir.

- Break ! S'indigna sa protégée.

- Il allait encore faire des siennes, se justifia-t-il.

Sharon bouda, mais elle devait comprendre que c'était pour son bien. Comme ça il ne traverserait pas la douleur de la couture.

Près d'une heure après l'incident, Xerxes et moi, devant le soleil déclinant, allions chercher du bois pour faire un feu et construire un camp de fortune. Le carrosse étant maintenant inutile, et son bois étant sec, nous l'utilisions.

L'odeur du sang et la vision macabre du chauffeur nous éloigna de l'endroit de l'accident, et nous choisissions de ne pas trop rentrer dans le bois pour autant. Il valait mieux que l'on soit visible si quelqu'un passait par ici.

La température avait chuté depuis quelques minutes. Mon plaid était toujours sur Raven, et je l'avais bordé pour qu'il y soit bien. Il était allongé par terre, et j'en avais profité pour prendre sa veste –restée dans le fiacre- pour le mettre derrière sa tête. Sharon veillait sur lui, le manteau de Break sur les épaules. Il n'avait rien voulu savoir, prétendant qu'il n'avait pas froid.

- Vous êtes une piètre actrice, mademoiselle Ariane.

Alors que je soufflai, une planche entre les mains, je l'interrogeai sur sa déclaration. En soupirant, et alors que j'avais les mains occupés bien au-dessus de moi, il remonta brusquement ma robe.

Un hoquet d'horreur me traversa, mais je ne pouvais pas bouger, sinon toutes les planches que je tenais s'effondreraient sur nous.

- Qu'est-ce que vous faites ?!

Il appuya sur mes côtes, et je crus m'évanouir sous la douleur.

- C'est bien ce que je pensais.

Il se releva, toisa mes yeux fiévreux, et me tint par la taille avant d'enlever le poids sur mes bras. Je ne sais pas comment il finit par porter le bois et moi avec, mais je finis allongée, à côté de Sharon. Quand elle vit Break ouvrir ma chemise et mon corset, elle était si rouge que je la voyais même dans la nuit.

Xerxes la pria de préparer le feu, ce qu'elle fit, et bientôt je fus bandée et chauffée par un petit embrasement.

Les mains froides du bretteur me firent soupirer de bien-être. Il prit mon visage en coupe, et fronça les sourcils.

- Qu'est-ce qu'il y a, quémandai-je.

- Vous avez de la fièvre, mademoiselle.

Je soupirai. Ma tête rencontra l'herbe froide, et je sentis les doigts frais de Xerxes contre ma nuque. Il parla un peu avec Sharon, sans que je comprenne ce qu'ils se disaient. Bien trop vite, l'épuisement me gagna et je m'endormis.


Après ça, tout alla très vite, sans que je ne le sache.

Quand je m'étais réveillée, j'étais dans un lit –un vrai lit. Raven était dans un autre matelas, en face de moi, et me salua alors que j'ouvrai les yeux.

J'avais la gorge sèche, mais il me dit que je n'avais pas à parler. Il me ramena un verre en clopinant, et m'aida à me relever.

Une fois le verre vide, il s'alluma une cigarette.

- Je peux… aussi ?

Il me jaugea un instant avant de m'en tendre une. Il l'alluma et je soufflai avec plaisir.

C'était une lubie qui venait de Ben. Lui était un gros fumeur. Il avait commencé lors de nos tournois illégaux de poker.

J'étais si fatiguée.

- Cette nuit, des voyageurs nous ont vus et nous ont ramenés dans une ville avoisinante. Les cheveux vont bien aussi, on leur a donné comme remerciement.

Il souffla une fumée blanche qui enveloppa la pièce avant de partir par la fenêtre.

Je zieutai sa blessure, mais elle était maintenant cachée par de nouveaux pantalons.

- On a failli répéter notre accident, mais c'est bon. C'était l'œuvre d'une Chain, et on s'en est occupés.

- Et je dormais, pendant ce temps ?

Un autre soufflement.

- Plus que dormir… Tu avais une forte fièvre.

- Merde…

Ça le fit rire. Sans que je ne demande quoique ce soit, il se mit à raconter.

Il était Gilbert, le frère d'Elliot. Il s'en voulait terriblement de l'avoir laissé, et d'avoir choisi de vivre seul.

- Il m'en veut pour ça… Souffla-t-il.

- Ouaip.

Que je confirme le surprit, et il baissa la tête, en proie au désespoir.

- Il dit que vous êtes un couard, monsieur Gilbert.

En prononçant son nom, j'avais mal à la tête. Mon œil me faisait souffrir.

Je n'avais pas nettoyé ma lentille. Mon œil pouvait s'infecter.

- Et merde…

Je me précipitai dans la salle d'eau, et vomis dans les toilettes, à cause des vertiges. Gilbert apparut dans l'encadrement de la porte, inquiet, et j'enlevai enfin la lentille. Il m'aida à me relever, et je lui demandais de me déposer dans la baignoire.

Il protesta quand j'allumai le pommeau, et fut trempé lui aussi. Je tenais toujours la lentille dans ma main, et, alors que l'eau était encore froide, je m'efforçai à nettoyer mon œil qui me lançait.

Je demandais une serviette à Raven, qui me l'amena, et je mettais rapidement mon cadeau à l'intérieur. Plus tard, je la nettoierai et la désinfecterai.

L'eau commença à devenir chaude, et je m'en délectais. Le souffle court, une main sur l'œil et l'autre contre mes côtes, je ne savais plus où donner de la tête.

Et m'évanouis.


Une fois de plus, je me réveillais dans ce lit. Gilbert fumait à côté de moi.

- Mademoiselle Ariane !

Faire semblant de dormir…

- Ce n'est pas très gentil ça !

Xerxes Break était assis dans mon lit, contre le mur. Sharon buvait un thé sur une table non loin. Gilbert m'aida –encore une fois- à me relever, et resta à mes côtés pour me soutenir.

- Deux des quatre Chains qui faisaient partie du groupe ont été éliminées. On va juste attendre que la miss et Raven se requinquent, et on ira chercher les deux derniers.

- Deux ? Demandai-je. Je pensais que vous en aviez éliminé qu'une seule, hier.

- Vous avez dormi pendant 2 jours, mademoiselle Ariane.

Sharon posa sa tasse pour venir jusqu'à moi. Elle remonta les mèches de mes cheveux, dévoilant mon œil rouge.

- Vous le saviez ? Ceci attire les Chains.

J'étais trop faible pour fuir son contact, mais ça ne voulait pas dire que j'appréciais son geste.

- Vous avez été attaquée quand vous dormiez. Heureusement que Raven était avec vous.

Je le regardais et lui souris, pour le remercier. Il fit semblant de ne pas remarquer, et se déroba à mon regard.

- A la limite. Intervint Break. Si elles vous attaquaient toutes cette semaine, on pourrait les tuer sans que vous n'ayez à bouger le petit doigt, mademoiselle Ariane.

La blague ne me plut pas vraiment, aussi répliquai-je :

- Vous n'avez qu'à faire le mort, je suis sûre que la tactique marcherait aussi bien.

Il m'envoya une sucette, que je rattrapai au vol, et s'en alla avec Sharon.

- Soignez-vous bien, dit-il avant de fermer la porte derrière lui.

Je me retrouvai seule avec Gilbert. Il ne me regardait jamais dans les yeux, et je ne lui en voulais pas. Les gens avaient peur de ça.

- Gil…

Le surnom était venu tout seul à mes lèvres, comme une vieille habitude.

- Monsieur Gilbert, faisais-je plus haut pour ne pas montrer mon embarras. Vous pouvez me lâcher, je vais dormir un peu plus pour essayer de récupérer.

Il hocha la tête et me déposa délicatement sur le lit.

Je m'endormis instantanément.


- Vince !

Le petit garçon se retourna. C'était le petit garçon qui l'avait conduite hors de la maison. Ses cheveux dorés volaient dans le vent.

- Vince, attends-moi !

La petite fille lui hurlait de s'arrêtait, mais il continuait sa course, comme quand il l'avait menée à -.

Elle adorait -. Elle passait ses journées à ses côtés, quand bien même elle avait des leçons à prendre.

- Vince !

- Grand frère nous attend !

Le grand frère de Vince. Ses cheveux corbeaux, ses yeux aussi dorés que les cheveux de son cadet.

Il était son plus grand ami. Lui et -.

Elle le vit de loin. Lentement, il se retourna, et la petite fille l'apostropha.


- Ariane.

C'était le soir. Gilbert était en train de mettre son manteau. Il avait posé une main sur mon épaule pour me réveiller.

Je me sentais beaucoup mieux que les derniers réveils, aussi décidai-je de me lever et de m'habiller aussi.

- Tu n'es pas obligée de venir avec moi, me fit Gilbert.

- C'est ma mission, répliquai-je. De quoi aurais-je l'air si je revenais sans n'avoir rien fait ? Elliot se moquerait de moi.

Raven soupira, mais il reconnaissait que j'avais raison. J'armai son épée à ma ceinture et remontai mes gants. Inspirai à fond. Mes côtes allaient beaucoup mieux.

Je me tournai vers Gilbert.

- Allons-y.

La nuit était si noire qu'il avait fallu que nous emmenions une lampe. Je la tendais devant moi, Raven dans mon ombre. J'avais quasiment l'impression qu'il n'était pas à mes côtés, comme un corbeau qui veillait sur moi. Dans la pénombre, on n'apercevait que ses yeux dorés.

- Jeune femme…

Un homme avança devant eux. Nous savions déjà que c'était un des contractants.

Sa Chain se tenait derrière lui, simple carte dans le tarot de la reine. Raven n'eut pas le temps de bouger que ma lame était déjà à l'intérieur de la gorge du jeune homme. La dernière frappe désespérée du monstre derrière l'homme ne me toucha même pas.

Il disparut sans laisser de trace.

- Ca fait ça de moins à faire… Soupirai-je.

Les yeux de Gilbert s'écarquillèrent en me voyant.

Une tueuse de sang-froid…

C'était ce qu'ils clamaient être « le génie de Pandora. »

J'essuyai ma lame d'un mouchoir. Ensuite, je l'arrosai d'alcool et le balançai sur le cadavre.

- Fais de beaux rêves…

Et y mis feu.

Encore une fois, je le vis.

Derrière les flammes.

Le père de la petite fille.

Ses vêtements éclaboussés de sang.

Paralysée, je n'entendis même pas Gilbert crier pour m'avertir.

Une Chain m'attaquait. Mais il était trop tard.

« Il n'est jamais trop tard. »

Une voix dans ma tête… Une forme dorée dans la nuit…

Je tendis mon bras vers la créature.

La Chain tomba au sol en convulsant. Sa contractante fit de même, et Raven se précipita sur elle pour comprendre son mal.

D'un coup d'épée, la Chain mourut sous ma main.

- Elle est toujours vivante… Murmura Gilbert.

La femme qu'il avait entre les mains était toujours en vie. Elle respirait, était juste évanouie.

Un contractant illégal ne pouvait pas vivre sans sa Chain. En mourant, la Chain emmenait systématiquement son maître avec elle dans l'Abysse. C'était une règle à laquelle on ne pouvait déroger.

Mais la femme était toujours là.

- Comment est-ce possible ? Chuchotai-je.

Etait-ce… moi ?

Gilbert et moi nous regardions.

- Il faut la faire examiner. Déclara-t-il. C'est étrang-

- Il n'y aura pas besoin de ça.

Break et Sharon arrivèrent de la pénombre et se postèrent à nos côtés.

- Ce n'est pas elle qu'il faut observer. Annonça Break.

Il me pointa du doigt comme si j'étais une fautive.

- C'est toi qu'il faut garder à l'œil. N'est-ce pas, mademoiselle Ariane ? Comment avez-vous fait ça ?

Même si je voulais répondre, c'était impossible. Je n'avais aucune idée de comment tout cela était arrivé. C'était impossible que j'eusse fait quoique ce soit…

Je voulais m'en persuader.

Mais il devenait clair que quelque chose était étrange.

Quelque chose chez moi était étrange…


Quand j'étais retournée à Lutwidge, j'étais si secouée que je m'étais directement dirigée vers la chambre d'Elliot. J'avais besoin de les voir, j'avais besoin de savoir qu'ils étaient là.

- Raven…

Sharon et Break parlent encore entre eux, et Raven est à côté de moi.

- Est-ce qu'on s'est déjà rencontrés, toi et moi ?

Il fronce les sourcils et dirige son regard par-delà la fenêtre.

- Non.

Je serrais le pommeau de mon épée si fort que j'en avais mal.

Léo… Elliot…

Je toquai à sa porte, et Léo m'ouvrit.

Sa mine était pire que la mienne.

- Mademoiselle Ariane, sachez que je rapporterai tout à Pandora. J'ai hâte de voir ce qu'ils diront à votre propos…

J'entendais encore la voix de Break dans ma tête.

- Claude est mort.

Et elle disparut dans la phrase de Léo.