Croyez-vous aux rêves prémonitoires ?
J'y crois.
Ce n'est pas ce que vous pensez : j'y crois car notre cerveau nous fait vivre des choses incroyables et connectent des morceaux de puzzles qu'on ne connait même pas. Si on veut oublier, il nous fait oublier. Si on ne veut pas vivre l'instant présent, il nous sépare de notre corps.
Alors les rêves prémonitoires...
Chapitre 12 :
La nuit me fait perdre la tête.
Je me vois tomber devant Elliot, je rêve de ça depuis des jours.
Je tombe, et tout s'écroule.
Mon monde tombe en même temps que moi et je chute inexorablement. Je ne peux plus bouger.
Elliot qui pleure… Il me dit que je suis un monstre… Il me dit que je n'ai pas pu le protéger… Et Léo me pousse dans le vide.
Je chute et je me réveille.
- Ariane ? Tu vas être en retard si tu continues comme ça.
Encore endormie, je rouvris les yeux sur la fenêtre au-dessus de ma tête de lit.
- Ce n'est pas la première fois que tu n'arrives pas à te lever. Aller, on mange dans 10 minutes, tu devrais aller te préparer.
La voix de Jessica ne m'atteint pas. Hier soir… Comment tout ça pouvait-il arriver ?
- Claude est mort.
Je m'engouffre dans la chambre et pose mes yeux sur un Elliot dévasté. Il ne me regarde même pas, mais je le prends dans mes bras. Il est trop en colère pour me rendre mon étreinte.
- Le chasseur de tête… Grommèle-t-il.
- Ariaaaaaaane ! Répéta Jessica.
- J'arrive… Grognai-je.
Théa était dans le même état que moi. Quand j'étais revenue, elle était devant la porte, et ne bougeait plus. Je l'avais donc ramenée dans son lit, ce qui expliquait qu'elle soit si fatiguée. Comme un zombie, je me dis qu'une bonne douche pouvait me remettre d'aplomb.
Mais ça ne changea pas grand-chose.
Je me lavai alors le visage avec soin et entrepris de mettre ma lentille. Gilbert me l'avait remise à la fin de la mission, il avait veillé sur elle avec tant de soin que je trouvais ça étrange.
- Viens là, me souris Jessica.
Je me retournai pour lui montrer mes cheveux.
Je n'aimais pas vraiment que les autres me touchent, mais Jessica était différente. Elle ressemblait trop à Marie pour que je lui refuse quoique ce soit, et elle était trop gentille pour que je la repousse. Je la laissais alors donner à mes cheveux la forme qu'elle voulait.
Tout comme Marie, elle disait que mes cheveux étaient superbes. Je ne voyais pas ce qu'avaient les gens avec cette couleur pâle sans chaleur. Si je les laissais longs, c'était pour avoir un minimum de dignité.
Jessica adorait les tresser. Elle disait que ça lui faisait penser à sa mère, qui les lui tressait de la même manière. Je pouvais comprendre, je revoyais Marie me les stresser aussi…
Je repensai à mon rêve en laissant les soins de Jessica me rendormir.
C'était un rêve sombre, dans lequel je me blessais. C'était tout ce que j'avais réussi à comprendre car les autres signes étaient trop flous pour que je puisse y voir. Sur ces images, un grand pressentiment de peur et de souffrance me venait et petit à petit le rêve devenait cauchemar.
J'avais peur qu'Elliot et Léo en viennent à me haïr. A me considérer comme un monstre. Qu'ils me regardent comme Gilbert m'avait regardée, comme Break m'avait jugée. Je n'avais pas envie d'être une bête de foire, ni une créature démoniaque.
Je soupirai.
Tous les après-midi, après les cours, je me faufilai dans la bibliothèque avant même Elliot et Léo et enquêtais sur la petite fille. Depuis que son père m'était apparu derrière les flammes du contractant, je n'avais plus rêvé d'elle. Mais j'avais toutes les informations qu'il me fallait maintenant. J'avais peur qu'elle soit morte… Si elle ne m'envoyait plus de messages…
Après mon passage à la bibliothèque, j'allais généralement rejoindre les meilleurs amis dans la salle de musique où ils jouaient ensemble. Je pouvais les écouter pendant ce qui me semblait être des heures sans m'ennuyer.
Les notes me faisaient du bien et soignaient mon âme, quand je regardais par les grandes fenêtres pour laisser mon esprit s'en aller.
Je fermais les yeux et voyais tout un monde, mon monde.
Sans complainte.
Sans privation.
Sans peur.
Sans personne pour me blesser, pour blesser ceux que j'aime. Tenant la main de Léo et d'Elliot, pouvant les embrasser comme je le voulais, allant en mission autant que je le voulais.
Et puis, quand ils avaient fini, je rouvrais les yeux et revenais à la réalité.
- Ariane ?
Je me tournai vers Elliot.
- Oui ?
- Tu veux essayer ?
- Quoi donc ?
- Le piano.
Ce regard plein de défi et d'amusement gonfla mon ventre de contentement. Ce pétillement… j'espérais qu'il ne le perdrait jamais. Même si c'était dur…
- Ou essayer de te taire, à voir. Plaisanta-t-il.
Je m'y attendais à celle-là. Elle était facile.
- Pourquoi pas ? Fis-je en haussant les épaules.
Léo se leva pour me laisser sa place mais resta derrière moi pour placer mes mains. Ses mains froides sur les miennes me firent frissonner.
- Tu joues cette note, puis tu glisses ton doigt… Tu es plus empotée que ce que je ne pensais ! Lança-t-il.
- Il n'y a pas que moi qui dois essayer de me taire, grognai-je.
Il rigola et regarda Elliot qui était concentré.
À mon tour de le fixer et je remarquai qu'il avait de longs cils. Il fronçait les sourcils comme si souvent, lui donnant un air que j'appelais « mignon » mais que les autres qualifiaient de « grognon ».
Je ne voyais pas vraiment de différence.
Quand je lui disais qu'il était mignon, il se mettait à gesticuler dans tous les sens pour exprimer sa gêne. Il devenait tout rouge et marchait vite. C'était mignon. Je le disais et il m'engueulait.
Léo, lui, passait aux mains tout de suite. Je n'avais pas le temps de renchérir.
Je me souvins d'une dispute récente avec lui. Nos tempéraments explosifs s'étaient transformés en véritable ras de marrée et Elliot avait été obligé de nous séparer. En vérité, notre maître s'en était mêlé parce qu'on avait commencé à se liguer contre lui.
- Tu es prête ? Me fit-il.
- Hm, acquiesçai-je.
Le piano s'alluma lentement. Les premières notes par Elliot puis la suite avec moi.
Elles me faisaient penser à un paysage. Un paysage verdoyant… Une allée d'arbres… Un garçon court devant moi et–
BAM
- Ariane ?
Mes deux poings avaient frappé le clavier. Le silence après le vacarme était étourdissant.
Qu'avais-je dit ?
Moi ?
- La mission m'a épuisée, désolée. M'excusai-je en regardant si le piano n'avait rien.
- Tu dors assez au moins ? Me demanda Elliot, inquiet.
Ce serait plutôt à moi de demander ça. Je pouvais voir ses cernes sans le détailler.
- Oui bien sûr, messire Elliot. Répondis-je pour me moquer.
Je pris sa main à côté de la mienne et la plaçai sur mon cœur.
- Je suis honorée de l'inquiétude que vous me portez.
Le poing de Léo atterrit sur mon crâne.
- Aïe !
Celui d'Elliot aussi.
- Aïe aïe !
- Ce genre de chose ne marche plus sur moi, Ariane ! S'exclama-t-il, le feu aux joues.
- Je suis heureuse de l'entendre ? Soufflai-je en fronçant les sourcils.
- Ne prend pas cet air ! Me sermonna-t-il.
- Quel air ?
- Tu essaies de me faire tourner en bourrique mais ça ne marchera pas !
- Ah bon ? Tu penses que je voulais faire ça ?
Il plissa les yeux, et zieuta Léo, qui ne faisait que sourire.
- Je vois clair dans ton jeu. Lâcha-t-il.
- Et bien ! Ravie de l'apprendre.
- Ne t'approche pas !
Cette joyeuse mascarade continua près de deux heures pendant lesquelles on se taquinait mutuellement avec, parfois, l'intervention de Léo.
Les conversations n'avaient ni queue ni tête et pourtant nous parlions des heures durant de tout et de rien, ce qui leur fit oublier ma crise d'humeur.
« Seena ! Seena, reviens ! Je–
Qui êtes-vous ? Pourquoi m'appe–
Non, non s'il te plait ! Ne fais pa–
Papa… Papa, pitié…–
Aidez-moi… Aidez-moi… Papa, arrête s'il te plait, tu me fais mal… J'ai mal…
J'ai peur de mon père.
Mon père est un homme fier, quelqu'un qui aime se vanter naturellement, qui attire vers lui avec toute sa force la chance et l'oblige à se plier sous son poids.
Mon père est un homme vil, fort, et dérangé. Triste.
Je ne sais pas comment ni quand tout ça a commencé. Quand est-ce que j'ai commencé à avoir peur de mon père ? C'est une question que je me pose tous les soirs.
Ces soirs-là, je prie. Je prie quelqu'un, je lui prie de venir me chercher, car chaque jour que je passe dépasse toutes mes suppliques.
J'ai bien un ami.
Seena.
Mon chat, mon ami de toujours qui prend soin de moi et que je considère comme un frère.
- Seena ! Seena ! Nan, qu'avez-vous fait ?! Pourquoi l'avez-vous tué ?!
Ce chat est mon seul ami et, s'il venait à mourir, je ne m'en remettrais jamais.
Il est protégé de mon père, car il appartenait à ma mère.
La seule chose qui me protège encore un peu de mon père est bien ma mère. Je l'aime, l'adore : elle est mon modèle.
- Maman ?! Maman ! Pourquoi ?! Pourquoi es-tu morte ?! Pourquoi ?!
Elle me protège et je l'aime en retour, et mon père l'aime aussi.
- Sale incompétente ! Je ne t'ai épousé que pour ton rang ! Iris ? Iris, tout va bien ?
Dans ce monde, mon père est bien la seule chose qui me fasse peur.
L'extérieur m'a l'air tellement attrayant ! Il est beau, ensoleillé !
- Où êtes-vous partis ?! Revenez ! Ne me laissez pas toute seule sous cette pluie ! Pas entre ces cadavres !
Tellement magnifique que toutes ses splendeurs semblent hors d'atteinte. Loin, très loin. Parce que dans notre maison, tout est noir. Tout est sombre.
Je suis nichée dans un nid de coups, de violence et de questions. Ma nature me fait me remettre en question chaque seconde.
Et tout cela–
- Ariane, réveilles-toi !
C'était une voix paniquée que j'entendais maintenant.
- Jessica… ? Demandai-je d'une voix endormie.
Je ne voyais pas Théa dans son lit. Elle avait sans doute réussi à sortir de la chambre, mais ce n'était jamais encore arrivé.
- Il faut partir. Tout de suite ! Me brusqua-t-elle.
- Qu'est-ce qu'il se passe… ? Grommelai-je.
Théa me balança des vêtements, les larmes aux yeux. D'accord, elle était debout, bien réveillée… E en larmes.
- Ils sont là, ils sont là… Ne cessait-elle de répéter.
Je cessai alors de les questionner et me levai directement sur mes deux pieds. Je mis le manteau qu'on m'avait envoyé en quatrième vitesse, oubliant de prendre ma précieuse lentille.
C'était bien la première fois que je les voyais comme ça. Mais j'exigeai quand même des explications.
- On doit partir. M'annonça Jessica.
Théa était déjà sur le pas de la porte, en larmes, une grosse mallette sous le bras. Dehors, dans le couloir, des filles couraient vers la sortie dans une cohue générale et, parfois, poussait la blonde qui se retrouvait alors secouée.
J'avais à peine fini de m'habiller et, comme il n'y avait pas le temps, oubliais mes chaussures dans la précipitation.
Ce temps que je m'accordais, je l'utilisais plutôt pour prendre l'épée que je gardais cachée dans un coin de mon placard. Je la dissimulai dans les pans de mes vêtements et, même si j'étais sûre d'avoir un bleu à la hanche dans les prochaines heures, je faisais en sorte qu'elle ne m'empêche pas de courir.
- Ariane, vite, tout le monde est déjà sorti !
J'acquiesçai et nous nous retrouvions dans le fameux couloir.
- Prenons le chemin de d'habitude, fit Jessica, inquiète.
Sans même nous donner le temps de répondre, elle fondit sur l'escalier. Comme Théa avait du mal avec la valise, je la pris pour elle et elle me remercia. Je la coupai en lui disant qu'il n'y avait pas le temps et que je préfèrerais qu'elle me dise ce qu'il se passe.
Tout le monde avait disparu. En passant devant les autres chambres, les portes grandes ouvertes, nous n'avions vu personne. Il n'y avait personne d'autre que nous à faire évacuer.
- Un groupe d'individus armés sont entrés dans l'établissement, chuchota Jessica, et il nous a été ordonné de partir d'ici avant que–
Elle stoppa sa course, si bien que je me cognais contre son dos.
- Jessi–
Un homme braquait avec calme son arme sur mon amie.
« Marie a été tuée… »
Mes yeux s'écarquillèrent et la scène repassa en boucle dans ma tête.
Marie…
- Que faites-vous ici mesdemoiselles ? Demanda l'homme d'une voix sardonique. Je croyais que toutes les demoiselles devaient se hâter de quitter le bâtiment.
Ma main se referma sur la poignée de mon épée tandis que la main de Théa prenait mon bras gauche. Je lui aurais bien dis de me lâcher, sans quoi je ne pouvais pas être maitresse de mes mouvements, mais l'heure n'était pas à la parlotte.
- Vous allez me suivre bien gentiment, les donzelles.
J'allais répliquer, mais c'est alors que Jessica se retourna.
Ses yeux criaient la détresse, la peur, l'angoisse. Elle pleurait. Son pétillement n'était plus là.
- J'ai un rêve.
Je regarde Jessica, impatiente d'avoir la suite de son histoire.
- Ma mère m'a abandonnée quand j'étais toute petite. Je me souviens juste qu'elle tressait mes cheveux. J'aimerais la revoir… J'aimerais lui dire que je ne lui en veux pas…
Et c'est alors que ma haine se fit entière. Jessica méritait de vivre.
Cet homme avait des chances de ne pas repartir vivant d'ici, que ce soit de ma main ou de celle des autorités qui allaient bientôt arriver.
Alors autant que ce soit de ma main.
- Faites demi-tour, vous aussi, ordonna-t-il en faisant basculer son revolver.
Alors Théa fit ce qu'il demanda, et je le fusillai du regard la dernière seconde avant de ne plus le voir.
- Toi.
Le canon de son revolver se trouva collé à l'arrière de mon crâne.
- Ne joue pas avec moi. (Sa voix était trop proche de mon oreille.) C'est moi qui suis en position de force. Rappelle-toi où est ta place.
Ma place, à cette heure-ci, était dans mon lit, mais je m'empêchais de le rappeler.
Alors, gentiment, j'hochai la tête.
- Bien.
D'une petite poussée, il envoya ma tête vers l'avant et mit un coup dans ma jambe.
- On avance.
Qui aurait cru un jour que Lutwidge serait la cible de malfaiteurs tels qu'eux ? Que voulaient-ils ? L'argent ? Sans doute. Mais pourquoi Lutwidge.
Mes pensées étaient dirigées vers Elliot et Léo. Où étaient-ils ? Étaient-ils en sécurité ?
Je me rappelais des paroles du père d'Elliot. « Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie. »
C'est ce que je comptais faire.
Malheureusement, je ne réfléchissais pas qu'à Elliot. À mes côtés, Jessica et Théa avaient besoin de moi. Elles étaient les seules que je laissais si près de moi, elles étaient les seules qui avaient su percer ma carapace et les seules que j'autorisais à dormir avec moi lorsqu'elles se sentaient seules.
Mes seules amies.
Léo aurait applaudit s'il avait entendu ce que je venais d'avouer, c'était sûr. Il se serait moqué de moi : « alors Ariane, toi qui disais que tu ne te ferais aucun ami, te voilà avec deux amies pour la vie, c'est pas génial, ça ? » et je lui aurais rétorqué qu'il aille se faire voir, avec une gentille phrase tournée à mon avantage.
Même Théa, que je trouvais insupportable, m'était devenue agréable. J'avais beau moins l'aimer que Jessica, je l'aimais quand même.
Et Jessica… Si Marie mourrait une deuxième fois, je ne me le pardonnerai pas.
C'était triste que je m'en rende compte maintenant. Que ces femmes faisaient maintenant partie intégrante de ma vie.
Était-ce dieu qui me lançait toutes ces épreuves ? M'envoyait-il le reflet de Marie pour me punir ? Pour me montrer combien j'étais faible, combien je le suis encore aujourd'hui ? Quel message voulait-il me transmettre ?
- Maintenant, au sol. Ordonna-t-il.
Les mains de Théa étaient moites, mais encore plus celles de Jessica. Je les soutenais en les leur tenant. D'un regard, je leur communiquai d'obéir au malfrat devant nous.
La tête contre le mur, il nous attacha les mains. C'est à ce moment qu'un de ses camarades arriva, et siffla devant le spectacle.
- Qu'est-ce que tu fais… ? Demanda-t-il avec exaspération.
- Elles m'ont vu, j'ai pas eu d'autres choix.
- Pas d'autres choix !? S'exclama l'autre.
- Ouais, okay ?! Si je n'avais pas fait ça, elles se seraient barrées en délivrant notre position. On doit avoir ce petit avant toute chose, on ne peut pas se permettre d'être remarqués. Pas maintenant.
Qui voulaient-ils avoir ?! Quelqu'un d'important, s'ils visaient Lutwidge c'était un étudiant, donc le fils ou la fille d'une famille très importante, avec d'importants moy–
Elliot.
C'était Elliot qu'ils visaient.
Ils ne pouvaient être que les chasseurs de tête.
« Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie. »
Et je le ferai. Coûte que coûte. Mais que pouvais-je faire dans cette position ? Comment s'en aller d'ici ?
- Ariane, chuchota Jessica.
Je me tournai vers elle.
- Je sais ce que tu es en train de penser, m'avoua-t-elle, et je trouve que c'est une mauvaise idée. On ne sait pas si c'est vraiment Elliot qu'ils visent.
- Si tu as deviné la même chose, c'est que ce doit être le cas.
- Beaucoup d'enfants de grandes maisons sont des étudiants ici.
- Mais combien sont des enfants d'un des quatre Grands Duchés ?
Je me rappelai les paroles qu'Elliot avaient formulées à ce sujet.
« La famille Barma est l'une des 4 familles ducales, les plus grandes familles, les plus puissantes. Et la famille Nightray en fait partie. »
- Ariane, ne fais pas l'imbécile… Me menaça-t-elle.
- Et si je ne bouge pas, qui viendra nous sauver ? Tu penses que nous, filles du bas peuple, serions secourues ? Penses-tu qu'ils vont venir nous chercher alors que le fils Nightray est en danger ? Ils ont d'autres chats à fouetter !
Elle ne répondit pas : elle savait que j'avais raison. Ses yeux s'humidifiaient davantage. La bourgeoise à ma gauche baissa alors la tête et commença à sangloter.
- Qu'est-ce qu'elle a elle ? S'énerva l'homme qui nous avait emmenées.
- C'est toi qui les as ramenés alors c'est qui t'en occupes, on ne veut pas savoir.
Je sentais bien leurs regards en permanence, s'échapper d'ici allait être difficile…
Elliot était en danger, si je ne le retrouvais pas maintenant…
« Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie. »
Comment faire ? Comment faire pour échapper à ces hommes ? Ils sont armés et je n'ai que…
Mon épée.
Moi aussi j'étais armée. Nous avions une chance de nous en sortir. J'avais tabassé de la Chain, ces gamins n'étaient que de la poussière à côté.
Il fallait juste une diversion…
- Mais ta gueule ! Aboya-t-il. Arrête de pleurer !
- C'est qu'une gosse… Soupira l'autre.
Il y avait trois hommes, et pour l'instant le troisième n'avait pas ouvert la bouche. Il se contentait de fixer le couloir, peut-être à la recherche de quelque chose.
Il y avait un brun –le gueulard, un blond –celui qui soupirait, et le timide à la capuche.
- Il faut lui apprendre la vie à cette gosse ! Et elle me casse les couilles ! Cria le brun.
- Laisse ton langage vulgaire loin de portée de leurs chastes oreilles, s'il te plait. Se moqua le blond.
Ironie du sort, il s'arrêta véritablement. Théa cessa tout de même d'être trop bruyante et, sous son regard inquisiteur, Jessica commença à lui frictionner le dos avec une patience infinie.
Il fallait qu'elles sortent elles aussi sans aucune égratignure. S'il leur arrivait quelque chose, ces hommes tâteraient de mon sabre.
Un plan… Un plan…
« Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie. »
Mais ta gueule !
En regardant ma main, je remarquais qu'elle tremblait. Avais-je peur… ?
Non, ce qui coulait dans mes veines était de la pure colère.
Je voyais le père de la petite fille en eux. Je voulais qu'ils meurent, je voulais qu'ils disparaissent de ma vue.
L'homme s'approcha de Théa et, dans une impulsivité furieuse, je tranchai la main qui voulait toucher mon amie.
Théa suffoqua un instant et Jessica cria. Un long hurlement de douleur et de peine, qui servait à me rendre compte de ce que j'avais fait.
Ils n'étaient pas des contractants, mais ils péchaient aucun qu'eux.
- Fermez les yeux ! Ordonnai-je aux deux filles.
Ce n'était pas mon plan de base. Mais maintenant ça allait le devenir.
Les deux hommes braquèrent leurs armes sur nous mais n'exécutèrent aucune menace.
Je sentais le liquide poisseux sur ma main et pourtant ça ne me faisait rien. Ni frisson, ni dégoût, ni envie, rien. Le sang devenait de l'eau dans mon esprit immunisé contre le crime que je venais de commettre. Je l'avais fait des dizaines de fois déjà.
Mais contre des personnes déjà condamnées.
- Lâche l'épée. Dit le blond.
- Vous pouvez toujours courir.
Mon grand sourire les mit mal à l'aise et ils s'octroyèrent un moment distraction. Le brun sans main fut tranché, et alors que le blond essayait de m'abattre avec son pistolet, je lui tranchais la gorge.
Et je faisais face au troisième, dont je voyais maintenant le visage, faisait preuve d'un grand sang-froid. Il ne bougeait pas, ne regardait même pas ses camarades au sol.
« Vous devrez protéger Elliot au péril de votre vie. »
Au péril de ma vie…
Au… péril…
Elliot ? Qui est Elliot ?
Oui, ce sang est le prix de la vie dont j'ai coupé les liens, les chaines qui l'entravaient sont maintenant parties, son cycle de 100 ans va désormais prendre place et il n'aura plus à souffrir.
Tu as libéré cet homme, Ariane.
Oui, je l'ai libéré. Je viens de sauver un homme. Il est normal que je le fasse pour les autres.
Ils nous ont bernés ! JE LE SAIS !
Je le sais : nous ne sommes que de vulgaires humains, nous sommes des êtres fragiles, qui nousbrisons à la seconde où nos mains perdent le verre de notre destin. Le verre se fracassera sur le sol à une vitesse affolante, celle de notre existence, et peut être que ce verre se heurtera à une autre main avant de s'éclater inéluctablement sur les pierres froides de la mort. C'était ça, d'avoir notre vie prise par quelqu'un d'autre.
Tout est inéluctable, n'est-ce pas ?
Le fait que je tue ces hommes l'est aussi, n'est-ce pas ?
Oui… Vas-y, ma belle. Continue, sauve-les de leurs misérables existences d'êtres humains. Ils ne méritent pas ça. Tu les sauveras si tu les tues…
Oui. De mon épée je les libèrerai de leur infâme condition.
Son rire se glissa rapidement dans l'atmosphère étouffante du lieu. Le vent passa sa main sur sa nuque et lui embrassa le visage. Elle le serra contre lui de tout son soûl, dansa une valse enflammée devant l'homme. Son humanité perdue pleurait des larmes amères d'infirmité devant le spectacle.
Quand est-ce que sa condition à elle s'était envolée ? Ses amies lui criaient d'arrêter mais elle continuait de marteler le crâne de l'homme qu'elle avait tué. Elle avait réussi à défaire le père de la petite fille, elle avait réussi à le tuer…
Plus qu'un, se disait-elle. Plus qu'un à libérer.
Elle pleurait quand elle rigolait, elle sanglotait dans son hilarité, elle hurlait sa présence humaine dans le murmure de son être bestial.
Le troisième homme ne tirait pas, mais n'avait pas peur non plus. Il admirait seulement la femme qui tenait ce sabre dégoulinant. Qui se balançait un rythme de son cœur qui tanguait dans sa poitrine. Toute sa fragilité d'humaine était partie.
Ce n'est plus moi… La femme qu'il admire, la femme qu'elles apostrophent, ce n'est pas moi…
L'homme lâche alors son arme quand la fille lui prend la main pour une valse qu'elle seule peut chanter.
- Les fleurs éclosent doucement, le vent souffle doucement…
La voix de la femme est belle et harmonieuse et elle fond son regard dans celui de son partenaire dans une sensualité infinie.
- Le vent détache les fleurs tout doucement, les seules fleurs restantes sont la rose et l'iris…
L'homme, lui, n'arrive pas à se détacher du regard dépareillé de la femme qu'il tient dans ses bras. Combien de fois a-t-il attendu ce moment ? Combien de fois a-t-il appelé cet ange avant qu'il ne vienne sur Terre pour le libérer ?
La danse s'arrêta lorsque l'homme cacha son visage dans le cou de la femme. Comme si elle venait de se réveiller d'un long rêve, elle sursauta.
- Ariane !
Le monde se dissolve alors. Les murs fondirent et le sol s'écroula. Elle se rendait compte de ce qu'elle avait fait, que les hommes par terre n'étaient pas le père de la petite fille.
Mais n'en avait rien à faire.
Le timide, quant à lui, ne bougeait pas et laissait son nez contre la carotide de la femme, humant, inhalant, s'oxygénant de son odeur pour ne pas la perdre.
La femme aux cheveux blonds chercha du regard la voix. Ses yeux reflétaient son calme et son absence de toute bonté et toute raison. Elle était juste endormie, à l'intérieur d'elle.
Un adolescent aux cheveux blonds cendrés se dressait devant le couple de danseurs. Si la femme était sûre de le connaître, elle ne retrouvait pas son nom, ni son identité.
Il semblait en colère. Son visage était d'un très beau pâle et ses yeux déterminés. Son apparence transpirait la glace mais son caractère clamait le feu. Cet adolescent paradoxal était beau, et la femme voulait le voir. Elle voulait danser avec lui, aussi.
Il s'avança et un autre garçon se précipita vers deux filles qui pleuraient. L'une lui rappelait une mère et la seconde une enfant. Le garçon, qui portait élégamment des lunettes qui n'avaient rien d'élégantes, ressemblait à un une âme sœur. Pour la femme, il était aussi beau que le jeune paradoxe. Il découlait du calme et du sang-froid et pourtant il était affolé.
Qu'ils étaient beaux, ces garçons.
Ils étaient plus beaux encore que l'homme qui la tenait près de lui.
La femme ne savait plus ce qu'elle faisait ici, ni qui elle était. Elle attendait juste que quelqu'un la bouge. Elle ne ressentait rien.
- Lâche-la ! Cria le garçon blond.
La femme lâcha alors l'épée. Si c'était ce qu'il demandait. Il aurait pu lui commander tout ce qu'il voulait, elle aurait obéit. Peu importe la personne.
Le timide renforça sa prise sur son ange.
- Qui es-tu ? Tonna-t-il.
Ça n'avait aucune importance…
- Je suis–
- Tais-toi.
Le blond venait de commencer ses paroles mais le garçon à lunettes l'en empêcha.
Le timide aurait dû comprendre à ce moment même qui était le blond devant lui, mais il était trop obnubilé par le cadeau du ciel entre ses mains.
L'adolescent avait une épée, qu'il présenta à son adversaire : le timide. La femme, elle, ne bougeait pas. Elle observait, ses yeux vides, comme un poisson dans son bocal.
- Lâche-la. Répéta-t-il.
Et là, la femme se réveilla.
Ils n'étaient pas seuls, et une main enserrait sa taille. Une main tremblante, une main terrifiante voulait la garder près de lui.
Et là, je compris.
Je me rappelai de cet homme, de ce qu'il s'était passé. De ce que j'avais fait…
Ce n'est plus l'indifférence qui occupait mes traits, mais bien une violente peur qui m'étrangla. Mon esprit m'avait protégé en évacuant mon esprit de mon corps, mais je me retrouvai enfin.
- Elliot… appelai-je.
J'avais lâché mon épée, plus rien ne pouvait me protéger, je ne pouvais que rester collée contre le torse de cet homme. Sa main remonta et attrapa ma tête comme pour me rassurer. L'effet fut si inverse que je répétai prestement, comme une supplique :
- Elliot… !
Le brigant caressait mes cheveux, comme s'il me connaissait, comme s'il voulait me protéger.
- Tout va bien, chuchotait-il, je vais te protéger de cet homme…
Arme contre arme, je fus contrainte d'avouer que l'épée était moins forte que le revolver.
Prenant mon courage à deux mains, je pris son visage pour qu'il me regarde et composai le même masque que l'ange qui m'avait habité les minutes précédentes.
- Merci de me protéger…
D'un grand coup, je lui tordis la main et l'arme tomba par terre. C'est Jessica qui la rattrapa, sous mes yeux effarés. Elle s'enfuit dans le couloir aussi vite qu'elle put.
L'homme empoigna mes cheveux et m'envoya contre le sol où gisaient encore les deux cadavres des deux autres malfaiteurs.
Jessica était en train de disparaître au fond du grand couloir, le revolver en main, courant pour ne pas être poursuivie et, je l'espérais, appeler les secours.
L'homme s'empara alors de mon sabre, doucement. Elliot, lui, ne bougeait pas. Je pouvais entendre les pleurs de Théa, qui occupait tout le temps de Léo.
Les deux hommes devant moi se battaient. Leurs armes ne bougeaient pas mais leurs regards étaient sans pitié. Commença alors le réel affrontement. Le combat résonnait dans le bâtiment, sous les sanglots de Théa.
- Elliot ! Fais attention ! Hurla Léo.
Je n'arrivais pas à pleurer, pourtant, plus j'entendais les pleurs et plus je me dis que ça devait être moi qui me lamentai ainsi. Je dirigeais alors mon visage vers Théa, mais découvris qu'elle ne pleurait pas. Elle aussi, elle regardait le combat, subjuguée par la scène. Aucune trace de récentes larmes.
Qui… pleurait alors ?
Au secours… Au secours !
La petite fille ?
Papa… Je ne veux pas qu'il me tue…
Où es-tu ?!
M'entendez-vous ?
Oui, dis-moi, qui es-tu ?
Je suis Rose Twilightsword. Je vous en supplie, sauvez-moi…
Je t'en fais la promesse, petite. Je jure que je rendrais ta liberté.
Avais-je rêvé ?
Devant mes yeux se trouvait l'ennemi d'Elliot, qu'il avait terrassé. Le souffle court, Elliot rengaina son arme.
Nos regards se croisèrent. Il avait battu un homme et, pourtant, je ne retrouvais pas l'attitude sordide que j'avais eue en tuant les deux autres malfaiteurs. Elliot, lui, n'était pas fier de ce qu'il avait fait. Il n'était pas joyeux non plus. Il ne martelait pas le cadavre de ses chaussures.
Il ne faisait rien de tout ça.
- Prend ma main.
Je frissonnai.
Malgré tout ce que mon corps me dictait, je tendis ma main vers lui et il l'attrapa. Léo en fit autant avec Théa, qui eut beaucoup plus de mal que moi à se relever. Le lunetteux lui demanda discrètement lui elle allait bien, si elle avait mal quelque part. Elle lui répondit calmement, comme hypnotisée. Incapable d'effectuer ne serait-ce un geste, je ne cessai de fixer l'homme qui venait d'être abattu.
- Il ne se relèvera pas ? Demandai-je.
- Non. Répondit Elliot.
Le silence se fit, et les pleurs que j'entendais maintenant étaient bien ceux de Théa. Elliot zieuta silencieusement la scène et partagea une œillade avec son meilleur ami. Léo hocha la tête. Je m'obstinai à garder la main d'Elliot dans la mienne alors que tout était fini.
Tout était fini.
Je m'expliquai en rien mon attitude. Je me faisais peur, j'avais peur de ce que je pouvais faire. De que je pourrais refaire.
- Ariane, c'est fini. Me répéta Elliot.
Il ne cesserait donc jamais de répéter mon prénom ? Combien de fois l'avait-il dit ? Combien de fois m'avait-il appelé pour que je le regarde ? Je le regarderai, alors.
J'aimais ses yeux, même s'ils n'étaient pas aussi beaux que ceux de Léo ou Jessica. Ceux de Jessica étaient d'un bleu clair, vivace et intelligent, au même titre que ceux d'Eliot. Pourtant, ceux de Jessica rappelaient la bonté et ceux d'Elliot l'autorité.
Je le pris dans mes bras, résistant au cataclysme des larmes. Il n'eut aucune réaction, et je l'en remerciai.
- Elliot ! S'exclama Léo.
Je rouvris aussitôt les yeux et instinctivement, me plaçai devant le blond.
Alors que mon corps tombait, je revis mon rêve.
Je me vis tomber, mon dos me lacérer, et Théa crier.
La prédiction venait de se réaliser. Sauf qu'elle n'avait précisé que je verrais mon propre sang s'étendre sur le parquet du couloir, me rappelant chaque instant que je mourrais en voyant Léo crier mon nom et Elliot couper le dernier souffle de l'homme qui venait de me trancher le dos.
Non, elle n'avait pas précisé que la mort était si horrible et si lente.
