Le karma est une chose bien faite, vous ne croyez pas ?
Chapitre 13 :
- Vous allez commencer par le tout début.
- Je m'appelle Ariane, je suis une domestique de la famille Nightray.
- Pouvez-vous me raconter cette nuit ?
- Ce soir-là, mon amie Jessica m'a réveillée, il faisait nuit noire. Mon autre colocataire, Théa, ramassait des affaires. Je me suis vite demandée ce qu'il se passait en la voyant faire mais nous n'avions pas le temps de discuter.
- Quand avez-vous su que des personnes s'étaient introduites dans le bâtiment ?
- Je l'ai su lorsque nous sommes sorties.
- Et quelle a été votre premier réflexe dans la panique ?
- Je me suis bien sûr habillée, puis j'ai pris l'épée qui ne me quitte jamais, je pensais en avoir besoin pour protéger mes amies.
- Donc vous aviez déjà prévu d'éliminer les ennemis.
- Non. C'est une habitude en tant qu'agent de Pandora.
- Alors que comptiez-vous faire avec cette épée ?
- Je pensais l'utiliser pour nous défendre.
- Continuez.
- Nous sommes sorties toutes les trois, j'avais caché mon arme sous ma jupe. Nous n'avons descendu qu'un étage qu'un malfaiteur était déjà dans le couloir. Il nous a menacées et, sous la pression de son arme à feu, je n'ai pas pu agir.
- Je suppose donc qu'il a fait de vous des otages.
- Oui. Il nous a attachées les mains mais bien vite grâce à mon épée j'ai pu m'en défaire. Ce n'était que des entraves en corde, après tout.
- Qu'a-t-il fait ensuite ?
- Il nous a fait s'asseoir au détour d'un couloir du troisième étage. Il y avait là deux autres personnages.
- De quoi avaient-ils l'air ?
- Je ne m'en rappelle pas, mais je me souviens qu'ils étaient tous très différents.
- Ont-ils parlé de quelque chose ?
- Ils disaient qu'ils voulaient prendre un étudiant en otage, j'ai donc pensé à un noble.
- Avez-vous pensé à Elliot Nightray ?
- Tout de suite, car il est mon maître. Je me suis dit que s'ils visaient quelqu'un de très haut placé, ils viseraient forcément mon maître.
- Un réflexe normal chez un domestique.
- Je suis chargée de la protection de messire Nightray, il est normal que je pense tout d'abord à sa survie.
- Je comprends. Vous aviez donc vos liens tranchés. Vous n'avez pas pensé le faire avec vos amies ?
- Non, c'était trop risqué, mon épée était notre dernier atout. Nos ennemis étaient armés d'armes à feu après tout.
- Et ensuite ?
- Ensuite, je suis remonté.
- Pour quoi faire ?
- J'avais entendu les professeurs dire que certaines filles étaient absentes.
- Et vous avez tout de suite pensé à votre domestique.
- Il est normal que son maitre pense à son valet. Mais avant toute chose, j'ai vérifié si elle manquait à l'appel. Et effectivement elle n'était pas avec les autres.
- Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez appris qu'elle n'était pas ici ?
- Je me suis dit qu'il fallait que je la protège, alors j'ai demandé à Léo de me ramener mon épée.
- Qu'alliez-vous faire ?
- Je comptais rentrer dans le bâtiment des filles pour récupérer mon valet.
- Comment avez-vous su qu'ils étaient dans ce bâtiment ?
- Les professeurs étaient très inquiets à propos de la sécurité de leurs élèves, plus particulièrement des filles. J'avais entendu qu'ils étaient passés par là, qu'un ultimatum avait été lancé et que le lieu du rendez-vous de la rançon était dans le bâtiment des filles.
- Que comptiez-vous faire lorsque vous êtes entré dans ce bâtiment ?
- Je comptais retrouver mon valet.
- Et si vous rencontreriez un des malfaiteurs ?
- Alors, dans ce cas, je l'aurais menacé et l'aurait remis aux autorités compétentes.
- Vous n'aviez donc aucune pensée… de violence lorsque vous êtes entré ?
- Non, je pensais surtout sauver les personnes prises en otage, monsieur.
- Et donc vous êtes entré dans le bâtiment.
- Oui.
- Quand vous avez trouvé votre domestique, qu'avez-vous fait ?
- Nous sommes restés d'abord en retrait, nous attendions un moment opportun pour libérer les otages.
- Qu'avez-vous vu ?
- Quand nous sommes arrivés…
- Avec votre autre domestique, c'est ça ?
- Oui. Quand nous sommes arrivés, nous avons vu deux hommes à terre, et un troisième encore debout. Quant aux otages, deux étaient assises et la troisième était debout. Elles étaient toutes saines et sauves sans aucune trace de blessures apparentes.
- Vous dites qu'il y avait deux hommes à terre… Étaient-ils saufs, eux aussi ?
- Non.
- Non, ils n'étaient pas saufs, ils étaient tous les deux blessés.
- Pourquoi étaient-ils blessés ?
- Je pense que– Le troisième otage, Ariane, avait blessé les malfaiteurs de son épée.
- Et comment se présentait-elle ?
- Elle était debout.
- Je vous demande ses mouvements, que faisait-elle ?
- Elle semblait terrifiée, le troisième malfaiteur la tenait dans ses bras, il lui était donc impossible d'effectuer un mouvement.
- Avez-vous une idée de la façon dont les deux autres malfaiteurs ont été neutralisés ?
- Étant donné sa position et l'épée au sol, je pense qu'Ariane s'est servie de son épée pour aider les deux autres otages, qui étaient en larmes.
- Quand avez-vous réagi ?
- Presque tout de suite. Nous avons observé quelques secondes, mais la situation était trop précaire pour que nous n'agissions pas dans l'instant.
- Alors ?
- Je suis allé voir l'état des otages, et Elliot est parti neutraliser le troisième malfaiteur.
- Comment allaient les otages ?
- Elles avaient peur, mais n'étaient pas blessées. Nous n'avions pas le temps de défaire leurs liens. Mon maitre a demandé au malfaiteur de lâcher Ariane, et celui-ci lui a demandé de décliner son identité. Bien sûr, je ne lui ai pas laissé dire son nom.
- Ensuite ?
- Ariane a dévié la concentration du malfaiteur et son arme est tombée –un revolver, alors Jessica Albert, l'une des otages, mais je pense que vous le savez, est partie le récupérer.
- Mais n'avait-elle pas les mains liées ?
- Tout à fait, ses mains étaient liées.
- Comment a-t-elle fait ?
- Elle s'est levée, a commencé à courir, a pris l'arme à deux mains et est partie au fond du couloir. Je suppose qu'elle est allée aussi chercher du secours.
- Quelle était la situation à ce moment ?
- L'homme était donc désarmé, lui et mon maitre se sont battus un moment avant qu'Elliot ne blesse le malfaiteur. Il avait gagné.
- Alors comment justifiez-vous la blessure de votre amie ?
- L'homme s'est relevé, et a essayé d'attaquer mon maitre. Elle a alors fait bouclier avec son dos.
- Merci.
Léo s'en alla. Il en avait plus qu'assez. Maintenant, il allait rejoindre ses deux amis.
- Tu as fini ? Lui lança Théa, qui elle aussi s'était faite interroger.
- Question idiote, répondit-il.
Il n'avait pas envie de parler avec elle, pas pour l'instant.
- Où vas-tu ? Insistait-elle.
Il se retourna alors et, avec son grand sourire :
- Je ne peux aller nulle part.
- Comment tu te sens ?
- Ça va Elliot, je te jure. Juste cet engin qui m'emmerde.
J'étais coincée dans un fauteuil roulant, obligée au repos. Quand Reim m'avait vue ainsi, il en avait perdu ses lunettes. Pandora m'avait assignée à résidence le temps que me remette. J'entendais déjà les remarques de Xerxes Break venir…
- Léo, c'est vrai que son langage n'était pas aussi fleuri avant ? Se moqua Elliot.
- Ce n'est qu'une légende, affirma ce dernier qui lisait dans un coin.
Je roulai des yeux. Y'en avait pas un pour rattraper l'autre. Et même s'il le rattrapait, je l'aurais poussé derechef.
- Bon, commença Léo, il va falloir qu'on discute de ce qui est arrivé.
Il se planta devant moi alors que je déglutissais.
- J'ai entendu ce que la blonde a dit sur toi.
- Théa ?
- Qu'est-ce que t'as fait là-bas ?
Baissant les yeux, je n'osais rien dire. J'avais trop honte, et mes souvenirs étaient trop flous pour que puisse parler. Mon cerveau s'était déconnecté quand j'avais abattu les deux premiers hommes. Jessica m'avait racontée que j'avais dansé avec le troisième malfrat, mais je n'en avais réminiscence.
- Tu penses pas qu'on est un peu dans la merde à cause de toi ?! Hurla-t-il quand il essaya de me regarder dans les yeux (je le fuyais.)
- Mais j'ai rien demandé moi ! C'est Elliot qu'ils cherchaient !
- Ce n'était pas moi qu'ils cherchaient. Intervint celui-ci.
- Hein ?
Je le dévisageai, des sueurs froides trainant dans mon dos et ma nuque me lançant.
- Ce n'était pas moi, répéta-t-il en plantant ses yeux dans les miens.
Il s'était assis sur le lit qu'on m'avait imposé. Pendant le procès, j'étais gardée dans une chambre gracieusement payée, au sein même de Pandora.
- Mais… Mais alors… Balbutiai-je.
- La véritable cible était Théa d'Orphée.
- Mais ils l'avaient sous les yeux !
Je me rappelais alors les paroles de mon amie lorsque nous étions parties.
« Ils sont là, ils sont là… »
- Mais… Mais Théa est…
- La fille d'un bourgeois qui s'est hissé au rang de noble rien que par sa fortune.
- Alors vous n'étiez pas…
- Nous n'étions pas en danger.
Nous nous emmurions dans un silence gêné, mélangé d'agacement. Ils n'avaient rien dit, ne m'avait pas fait la morale. Mais ce silence, qui d'habitude était si confortable entre nous, était maintenant glaçant. Je n'osais pas faire un seul geste.
- Que seraient devenus ces hommes ? Demandai-je, la gorge sèche.
- Ils auraient été arrêtés et auraient purgé leurs peines.
Je les avais tués alors qu'ils auraient pu vivre.
J'avais enlevé des vies inutilement.
- Je ne regrette pas ce que j'ai fait, dis-je en serrant les poings. Ils allaient faire du mal à mon amie… Mais…
- Tu n'avais pas à les tuer.
Le regard d'Elliot s'était allumé d'une flamme odieuse. Il était déçu de moi.
Et il n'y avait pas que lui.
Léo ne m'avait plus regardée, plus touchée depuis l'incident.
- Allons-y, Léo.
Ils s'en allèrent sans plus de procès.
La blessure me ramena à moi lorsque je dirigeai les roues vers la fenêtre.
Qu'avais-je fait ? Avais-je réellement tué des hommes de sang froid ? M'étais-je vraiment faite emprisonner alors qu'une petite fille m'attendait, quelque part ? Étais-je à ce point sans cœur ?
Mon jugement serait rendu aujourd'hui.
Comment allait Ben ? Était-il mort, lui aussi ? Comment se portait-il ? Cela faisait bien plus d'un an que je ne l'avais pas vu. Et Xerxes Break ? Allait-il bien ? Continuerait-il de battre Elliot à l'épée ?
Le ciel à cette heure était gris. Ce n'était pas l'heure qui le rendait comme ça. Parfois, je me demandais ce qui le rendait gris ou bleu. Les sentiments des gens ? Leurs rêves ? Ou peut-être était-ce seulement parce que la pluie arrivait ?
Le ciel avait-t-il décidé de calquer ses formes sur mon état ? Etait-ce un miroir qui s'étend devant mes yeux ?
Je resserrai la couette sur mes épaules, et me répétai que ça avait été nécessaire.
Mais si c'était le cas, pourquoi m'auto-persuadai-je ainsi ?
- Tu ne sortiras de cette salle que quand le procès sera terminé.
- D'accord.
Léo s'assit à côté de moi. J'étais déjà couchée dans mon lit, ou en tout cas j'avais essayé quand Léo avait ouvert la porte et m'avait vue essayer de m'hisser sur le matelas. Il n'avait pas hésité à m'aider, ce qui réchauffa un peu mon cœur.
- Tu es vraiment sans espoir… Soupira-t-il.
Je ne répondis pas, le ciel m'appelait et je répondais à son appel. Je le trouvais particulièrement beau ce soir-là.
- Avant, je voudrais te demander quelque chose.
- Ne dis pas ça comme si tu n'allais pas y réchapper…
Il se tenait le visage avec sa main. Je le faisais souffrir en disant ça, j'en avais conscience. Mais si ma sentence était irrévocable, je voulais au moins être utile une dernière fois.
- J'ai entendu la petite, continuai-je, elle s'appelle Rose Twilightsword. Je voudrais que tu ailles la chercher.
- Ariane…
- Léo. Je te le demande. S'il te plait.
Il ne parlait plus, et sortit de la pièce précipitamment.
- Moi non plus, Léo, je n'ai pas envie de finir notre amitié sur cette dispute…
« Dis.
- Oui ?
- Où es-tu ?
- Je ne sais pas moi-même.
- Depuis quand peux-tu me parler ?
- Je ne vous parle pas. Vous vous parlez toute seule. »
Cher Ben,
Je t'écris une lettre qui sera peut-être mon testament.
Que faire ?
J'ai frôlé la mort de près les jours précédents, et pourtant je suis toujours là. Cependant, ma vie est encore jouée par des gens qui ne savent rien de moi.
Que faire ?
Ben, tu as été un frère pour moi. Tu l'es toujours. J'aimerais que tout soit bon entre nous, je voudrais que notre dispute ne soit jamais arrivée. Tu as tellement changé, Ben. Tu as tellement changé que je ne te reconnais plus, mais tu es toujours Ben. Tu es devenu grand, fort, tu es devenu un leader pour l'orphelinat.
Où es-tu actuellement ? Je suis à Pandora. Ils ont trouvé astucieux de m'emprisonner dans ce bâtiment. Ici se trouve un homme que j'admire. Tu ne me croiras peut-être pas, mais un homme à l'œil aussi rouge que le mien travaille à Pandora. Moi qui pensais être la seule de mon espèce, ne trouves-tu pas ça incroyable ?
Et puis j'ai rencontré une fille, et tu l'aimerais sans doute. Elle s'appelle Jessica, elle ressemble à Marie. Je crois que je vais tomber amoureuse d'elle, comme je l'étais de Marie. À croire que ma vie sera remplie d'amour féminin.
Je me suis souvent posé des questions sur les sentiments que je vous portais, à toi, Léo et Elliot. J'ai appris à ne pas les négliger. Tu es comme un frère, mais l'amour que je porte à Léo et Elliot est différent. Je les aime tous les deux, de ce même amour infini.
Pas que ça me dérange. Ça te dérange, toi ? Que j'aime deux personnes à la fois ?
Tu ne me répondras pas, et pourtant je t'écris. Pourquoi nous étions-nous disputés ? Pour une nonne qui nous prenait pour des gosses ? Ou pour ces gosses qui n'ont jamais eu de considération pour nous ?
Je ne vois pas, Ben. Pourquoi nous sommes-nous séparés ? Si j'ai choisi Léo, c'est parce que tu m'as abandonnée. Et je sais que si je te fais une critique, tu ne liras plus. Faisons comme si ce n'était pas une critique.
Je ne sais même pas si tu sais lire. Moi, je sais lire et écrire. Mais qui dans l'orphelinat le faisait sérieusement ? Avions-nous vraiment un futur là-bas ?
Nous avons tué ensemble, Ben. Et ce mort, je ne m'en rappelle plus. Et bien, les derniers jours j'ai encore tué. Trois hommes. Que ce soit volontaire ou involontaire, c'est bien ma présence qui les a tués. Ça fait quatre hommes à mon effectif, mais je suis sûre que je ne te bats pas.
La vie est-elle dure ? La mienne l'est. Les gens me regardent. Ils pensent que je suis malade, sûrement. C'est dû à la petite fille que j'entends encore maintenant. Tu t'en souviens, de ces cauchemars que je faisais ? Cette petite fille n'a pas cessé d'être dans ma tête, si bien que maintenant elle en fait partie intégrante.
J'espère vraiment que tu vas bien. Mais je ne te regrette pas. Pas le toi de maintenant.
Garde un heureux souvenir de moi.
Ariane.
- Ariane Nightray, (« Nightray ? ») le jugement a été rendu. (« Enfin ! ») Il a été décrété que vous seriez surveillée. (« Surveillée ? Pardon ? ») Vous avez agi pour vous protéger, vous et vos amies, mais en pleine connaissance de cause (« Bravo la clarté. ») Vous encourez la peine suivante : une surveillance en permanence, pour prouver que vous n'êtes pas dangereuse. Des gardes surveilleront Lutwidge pour être sûrs que vous ne vous enfuyiez pas. (« En gros : je suis une psychopathe. ») C'est, bien sûr, le rôle d'Elliot Nightray, votre maitre, de vous surveiller le reste de la journée. Ce sera tout. Avez-vous des questions ?
- Oui.
- Allez-y.
- Est-ce que ça veut dire que je pourrai quand même aller aux toilettes toute seule ?
- Ariane, qu'est-ce que t'as foutue encore ?! Dire ça à Pandora !
Elliot se tenait l'arête du nez, tournoyant sur lui-même comme un animal en cage. Il m'avait rejointe dans ma chambre à Pandora, où mes affaires commençaient déjà à être rangées pour être remises à Lutwidge.
- Et alors ? Grognai-je.
- Ne joue pas à ça !
Il me jaugea, les sourcils froncés comme à son habitude, ses bras croisés, son sac contenant son épée sur une épaule. Il paraissait las. Las de mon jugement, las de devoir s'occuper de moi, de devoir m'écouter. Comme je le pensais, je l'avais réellement déçu…
- Je suis désolée Elliot… Lui dis-je dans un souffle.
Quand je relevai les yeux, ce sont deux paires d'yeux immensément ouverts dans une surprise figée qui trouvèrent les miens.
- Quoi ? Demandai-je, exaspérée.
- Tu t'es excusée…
- Et alors ?
Mes deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire d'un commun accord.
- Quoi ?! Je m'exclamai.
Léo s'arrêta bien avant son compère et me lança :
- Tu es enfin devenue une femme qui pourra se marier.
Je lui lançai ma chaussure dans sa gueule.
- Et pendant que vous riez, moi je suis suivie par des soldats de Pandora. D'ailleurs, qu'est-ce que cette organisation à avoir là-dedans ?
Elliot se braqua alors, toussota légèrement alors que Léo et moi nous le regardions.
- Ils ont voulu s'occuper de l'affaire. Expliqua-t-il en carrant les épaules.
- Mais pourquoi ça ? Insista Léo.
- Je n'en sais pas plus que vous !
Je le suspectais de mentir quand il disait ça, mais je n'en fis aucune remarque car Elliot était beaucoup plus têtu que…
Non, en fait le degré le plus haut est Léo.
- Tu es vraiment têtu, se moqua Léo.
- Tu n'es pas mal non plus, rétorquions-nous ensemble Elliot et moi.
Alors que le lunetteux repiquait le nez dans son livre, mon autre ami et moi nous tournions l'un vers l'autre en fronçant les sourcils.
- Alors, en plus de cacher quelque chose tu me piques mes répliques ?
Elliot préféra rouler ses yeux et ignorer ma remarque.
Aujourd'hui, je quittais ma « prison » et mon fauteuil roulant. J'avais réussi à convaincre les médecins que je n'en avais plus besoin et beaucoup n'avaient émis aucune objection, à croire qu'ils voulaient me voir disparaître au plus vite.
Pendant les cours, aussi, les gens me regardaient différemment. De ce que j'avais entendu, j'étais la « sauveuse lugubre de Lutwidge. » Un surnom bien mignon.
A chaque fois que j'entendais ça, je n'avais qu'à les regarder à mon tour pour que les chuchotements cessent. C'était assez pratique.
Les gardes étaient devant les portes de la salle de classe, et dès que je les passais ils me suivaient. Je n'avais pas une minute à moi. Heureusement, ils ne rentraient pas dans la chambre. Par contre, ils étaient postés devant le bâtiment. J'en voyais, parfois, qui fricotaient avec quelques-unes de mes camarades sans vergogne.
Mais même dans ma chambre, où le suivi était fini, je ne pouvais pas être tranquille. Les regards de mes amies étaient toujours sur moi, me lorgnant de différentes manières suivant les jours. Pour Théa, c'était un mélange subliminal de dégoût et de peur, mais surtout d'inquiétude. Pour Jessica, mon amie attendait toujours que je lui parle, une pâle anxiété pour mon état au fond de ses jolis yeux bleus.
Elles ne me parlaient plus. Je ne savais pas vraiment si c'était parce qu'on le leur avait demandé ou si c'était juste parce qu'elles avaient peur des réponses (ou de moi ?)
Alors je ne disais rien moi non plus. Je n'avais rien à dire, après tout. Je n'avais pas envie de leur dire. Je ne savais pas comment le dire, à vrai dire.
Tout était comme sous l'eau.
Les gens.
Les sons.
Je n'étais jamais tranquille alors je passais mes journées dans l'herbe, près du bois. Le garde me regardait et je m'inventais des histoires. Alors je souriais. Et il raffermissait la prise sur sa garde. Et je perdais mon sourire.
Des jours où les gens m'énervaient, où les cours m'énervaient, où le piano m'énervait, où mes amis m'énervaient, où je m'énervais sans trop savoir pourquoi, passaient sans que je ne le remarque.
Je pense que je me détestais. Comment une femme aussi horrible que moi pouvait encore être sur Terre ? Et pourquoi je n'en finissais pas maintenant ?
La réponse, quand je me posais cette question, était : ne pas laisser les gens qui pensent à moi seuls. Qui avais-je ? Pas grand monde. Je n'avais pas envie qu'ils m'oublient. Si je mourrais, je ne serais dans la mémoire de personne. Je voulais qu'ils pensent à moi, je ne voulais pas disparaître, n'être plus rien après avoir affronté la mort.
Et la seconde raison était la peur.
Et si le monde m'ouvrait ses portes dans un futur proche ? Nous ne savions rien de notre futur, de ce qu'il allait nous arriver. Une hésitation proche de la destruction faisait vibrer mes tympans et je réfléchissais sur ce qui suivait la mort.
Entre un risque de bonheur et une certitude de rien du tout, je préférais le bonheur.
Une fois, je m'étais arrêtée près d'une fenêtre. Nous étions au troisième étage. J'avais failli plaisanter sur le fait que je pourrais sauter, mais la situation était tellement réaliste que je n'avais pu dire un mot. J'étais restée là, me posant toutes les questions du monde, toutes celles débiles que je repoussais parce qu'elles étaient vraiment stupides. Ces questions à la noix que je me répétais tout le temps, qui étaient sans réponse et qui pourtant me taraudaient.
Tu n'as pas à t'en faire. Viens me sauver, s'il te plait.
Comparée à celle de cette petite fille, ma vie était rose.
C'est ce qui me permettait de rester en vie.
J'évitais Elliot et Léo, mais ils ne venaient pas me voir non plus. Nos relations se désagrégeaient et c'était mieux comme ça. Je m'en voulais de ressentir ces sentiments envers eux, et de me comporter différemment avec eux qu'avec les autres garçons. C'était peut-être juste normal, mais je ne le pardonnais pas. Ils étaient déçus de moi, et pourtant j'étais amoureuse d'eux.
- Bonjour, Ariane.
- Bonjour, Léo.
Et une nouvelle journée commençait.
- Comment ça va aujourd'hui ? Demanda-t-il.
Comme à chaque fois qu'on me posait cette question, je ne réfléchissais pas et répondis :
- Tout va bie–
Je manquai une marche et tombai sur le dos dans un grand vacarme.
- Comme quoi il ne faut jamais parler trop vite. Plaisantai-je.
Mon ami m'aida à me relever avec un sourire moqueur.
- Comme d'habitude tu es maladroite.
- On pourrait presque croire que tu dis que je suis mignonne.
- J'ai laissé sous-entendre quelque chose de positif ? Désolé.
Je ne le tuais pas parce qu'il m'avait aidée, mais la prochaine fois ce ne serait pas la même chose, je me le promettais.
- Ton dos va bien ? Demanda-t-il.
- Oui, assurai-je, il ne me fait pas trop souffrir. Je pense qu'il a déjà cicatrisé.
- Tu ne sais pas ?
- Je n'ai pas d'yeux dans le dos, fis-je d'un air inquisiteur.
Alors que la conversation se mettait en marche nostalgiquement et que nous arrivions près des classes, Léo fut interpelé :
- Léo !
Elliot se tenait de l'autre côté du couloir, son air sévère collé au visage. Il ne prit même pas le temps de me dévisager, il ne regarda que Léo. Le lunetteux haussa sourcils et les épaules.
- À plus tard. Me salua mon ami avant de se diriger vers son maitre.
- À plus tard, lui répondis-je avec le même sourire résigné.
Ils avancèrent devant moi et nous entrions dans la salle pour un autre cours ennuyeux.
Je n'avais qu'une hâte : aller à la bibliothèque, mon sanctuaire. Si c'était aussi celui de mes deux amis, je ne m'empêchais pas de m'y rendre sous le simple prétexte qu'Elliot s'énervait en me voyant –ou Léo suivant les moments.
Une fois arrivée à cet endroit magique, j'ouvrais un livre et ne le rangeais que quand je devais partir. Et c'est ce que je fis ce jour-là, en bon rituel de journée ordinaire.
Sauf qu'en rentrant dans ma chambre, je n'avais plus de force.
J'ouvris la porte, tachant d'aller à la salle d'eau, mon dos entier me tirant.
Personne n'y était à cette heure, Théa et Jessica ne rentraient plus aussi tôt qu'avant.
J'enlevais mon uniforme, soufflant contre la douleur.
Ma chemise était recouverte de sang mais n'avait pas traversé la veste.
Ma blessure s'était rouverte.
